‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 36 sur 197 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

CAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS

Redoublement d'activité. Nouveaux travaux artistiques. La « société » de Caylus et ses publications. — Caylus dans le monde. Figure mal connue. Défiance pour les gens de lettres. Nombreux ennemis. — Caylus influent, respecté parmi les artistes. Les Mëynoires de Cochin. Caylus à l'Académie royale. — Caylus chez Mme GeolTrin. Marmontel et Caylus. Haine des encyclopédistes. Voltaire et Caylus. — Goûts littéraires de Caylus. Un classique au xviii® siècle. — Caylus est-il écrivain? — Son portrait vers 1745.

A peine remis de l'émotion causée par la mort de sa mère, Caylus se livre au travail avec une sorte de furie. Il demande à Mariette un texte pour accompagner les fameuses caricatures de Léonard qu'il veut publier * ; il grave les quinze cents monnaies impériales d'or du Cabinet du roi, puis les pierres gravées du même Cabinet^. 11 commence aussi à recueillir pour son compte quelques menus monuments de l'antiquité. Les volumes de Crozat, où il a presque tout fait, sont sous presse ^. L'Italie, la terre des amateurs passionnés, le suit d'un œil étonné et cliarmé. Non seulement Caylus travaille, mais il fait travailler. Il

1. La Lettre de Mariette à Caylus sur Léonard (sorte d'étude sur sa vie) accompagnait les caricatures ; on la trouve imprimée dans le Recueil de Jay (467-493). C'est, dit Mariette, sur les « ordres précis » de Caylus qu'il l'a rédigée (1730).

2. 'Numismata aurea imperatorum romanorum e cimelio régis christianissimi delineata et œri incisa (1 vol. in-4 de pl. sans texte). — Pierres gravées antiques du Cabinet du Roi (1 vol. in-4 de pl. id.).

commence à emlDrigader déjeunes artistes sans protecteur, pauvres et affamés de réputation : il leur fournit l'atelier, le modèle, les conseils, et souvent le pain. Il les instruit et s'instruit \ Dépossédé du petit logement qu'occupait sa mère au Luxembourg, il s'est mis un peu plus au large. Il a loué un corps de logis dépendant de l'Orangerie, aux Tuileries, sur la terrasse du bord de Feau ^ Ce gîte lui plaît. C'est, en plein cœur de Paris, une thébaïde, « un logement boisé », comme il l'appelle. Une seule porte carrée y donne accès; mais à l'intérieur il a de la place pour lui et trois valets : « encore me reste-t-il une cellule à pouvoir donner à mon frère, ou à un ami ». — Touchante pensée pour l'absent, pour ce pauvre clievalier qu'il a si peu vu, et qu'une mort prématurée enlèvera, à l'autre bout du monde, avant qu'il ait pu le revoir une seule fois en vingt ans ^ En même temps il commence à vivre à sa guise, disposant suivant son caprice de son temps et d'une fortune déjà considérable. Cette existence, dont le meilleur est désormais consacré à l'art, attire l'attention de l'Académie royale, qui désire se l'attacher.

1. Il grave à leur intention un choix de modèles pris dans les ouvrages précités, Recueil de trois cents têtes et sujets de coriiposition gravés par le C. de Caylus d''après les pierres grave'es antiques du Cabinet du Roi. Chez Basan, 1 vol. in-4.

2. Vers 1736, pour loger ses collections, il fit construire une maison sur un terrain acheté au comte de Broglie. L'hôtel existe encore (n° 109 de la rue Saint-Dominique). Voir Cl. de Ris, les Amateurs d'autrefois. — C'est le jardin de cet hôtel qui est représenté au frontispice du l*^'' volume des Antiquités. Le fleuron montre l'entrée du cabinet.

3. A Conti, 5 janv. 1730. — Le chevalier mourut en 1750 à quarantecinq ans, d'un coup d'apoplexie. Il était gouverneur de la Martinique. Sa mort fut entourée de circonstances pénibles qu'on trouve racontées dans Ch. Nisard, Corr. de Caylus, I, p. 321 et suiv., longue et curieuse note. — Voir encore Gazette de France, 4 juillet 1750; • — Luynes, Mémoires, X, 289. — Le chevalier était bien de la famille par le tempérament, l'humeur et le tour d'esprit. Très vigoureux, il faisait des excès par plaisir. Habile soldat, il justifia sa subite élévation par un brillant combat contre les Anglais aux environs de Gibraltar, avec trois vaisseaux contre quatre. (Voir d'Argenson, Mém., II, p. 236 de l'édit. Jannet.) — Luynes {Mém., 111, 471-472), rapporte sa gaillarde réponse à l'officier anglais qui vint le lendemain lui présenter ses excuses.

CAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS-

Dès 1731, elle lui confère le plus haut titre dont elle dispose, en le nommant honoraire amateur \ Caylus avait près de quarante ans.

Il semblerait naturel qu'il eût dit alors adieu aux folies de sa jeunesse. Pourtant il n'en fut rien. C'est même une singulière contradiction que la passion croissante de ce taciturne pour une débauche en quelque sorte publique, qui se raconte au jour le jour dans des écrits trouvés au fond des coupes. Voilà, en vérité, ce qu'on ne peut ni cacher, ni excuser d'aucune sorte. Il serait d'ailleurs superflu d'insister. Le quadragénaire qui lâche la bride à ses passions, méconnaît toute décence, et, prenant pour unique règle un cynique bon plaisir, prolonge jusque vers la soixantième année ses licencieux passe-temps, nous inspire déjà assez de dégoût. Que dire de cette autre débauche, de cette orgie intellectuelle d'où sortent les nuées de brochures obscènes qui jonchent, au lendemain d'un souper animé, les boutiques des libraires? On sait l'histoire de cet encrier trônant à table, au milieu de convives échauffés, agent provocateur de tant d'impromptus, de contes égrillards, d'improvisations burlesques, ou ordurières, ou ineptes \ De là, les innombrables élucubrations anonymes ou pseudonymes auxquelles la bourse trop complaisante de Caylus procurait imprimeur et éditeur ^ Sans doute on peut dire à sa décharge que tout n'est pas de lui dans cet amas, il s'en faut; qu'il a simplement payé son écot en gaudriole, écot difficile à reconnaître aujourd'hui dans ces pique-niques soi-disant littéraires.

1. Le 21 novembre. — Voir L. Vitet, Uist. de l'Acad. royale de peinture et sculpture, Appendice, liste des membres.

Page 1