‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 37 sur 197 · Villiers, Mémoires d'un déporté, an x · texte numérisé non relu

Villiers, Mémoires d'un déporté, an x

3. On n'attend pas que nous en dressions la liste, d'autant plus que l'anonyme la rend à peu près impossible. Contentons-nous de dire que les douze volumes des Œuvres badines (Amsterdam et Paris, 1787, gravures de Marinier) sont une réimpression très incomplète de tout ce que publièrent Caylus et sa société.

Ce qui ne paraît pas niable cependant, c'est qu'il a organisé la littérature obscène : c'est qu'il l'a protégée, qu'il lui a donné des fonds, des imprimeurs, des recueils, des académies pour rire; c'est que, après avoir fort goûté une certaine littérature déjà légère, mais intéressante pour les mœurs, celle des romans de chevalerie \ il s'est épris de sujets de plus en plus scabreux et brutaux, jusqu'à devenir le parrain d'un certain genre qui, sous le nom de « populaire » ou de « poissard » (le mot importe peu), a fait depuis Yadé un beau chemin. Il fallait bien le constater en passant, et ne pas nier non plus cet illustre titre à Caylus, alors que tant de gens qui croient l'honorer ne le connaissent que par celui-là, ou ne veulent lui reconnaître que celui-là ^

Cette existence en partie double, Caylus la mena longtemps avec une constance, nous allions dire une application incroyable. Le jour, invisible pour tous, il appartenait à son cabinet de travail ; le soir, visible pour quelques-uns seulement, il hantait les cabinets particuliers. Il apportait aux deux, à la besogne comme au plaisir, un acharnement inconcevable, jamais joyeux, jamais lassé, à la fois ardent et machinal. Que voulait-il? tuer le temps? fatiguer son corps de bronze? satisfaire seulement des habitudes que le temps avait transformées

1. Dans son Introduction à la traduction du roman espagnol, Tira?i le Blanc, Caylus justifie l'importance de cet ouvrage en ces termes assez remarquables : « Un roman moderne qui nous peint les mœurs et la façon de penser du xv" siècle, et qui par là peut servir à nous donner une plus juste idée d'un temps auquel a commencé de se former la puissante monarchie des Espagnols sous la maison d'Autriche, ne pourra-t-il jouir du même privilège [qu'un roman ^vqq,}? N'y aura-t-il que l'antiquité' grecque et royyiaine qui mérite notre attention et nos recherches? >> Cette intelligente curiosité des choses du moyen âge est tout à l'honneur de Caylus et lui eût créé un titre aux yeux de la critique contemporaine, s'il eût persévéré dans cette voie. (Voir ci-après, fin du chapitre.)

2. Les Concourt ont cru pouvoir définir son rôle en ces termes légèrement apocalyptiques : « Il est Vadé avec l'accent de Candide. Il passe Jeaurat. Il annonce le père Duchêne. » [Op. cit., 156.)

GAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS

en passions? Bien informé qui le dirait. Toujours est-il qu'il mena cette vie jusqu'au moment où « son printemps et son été (il aurait ^)u ajouter sans fausse modestie : son automne) eurent fait le saut par la fenêtre ». Alors le diable, devenu trop vieux, se fit ermite. Nous ouvrirons au chapitre suivant la porte de cet ermitage. Tâchons de suivre un peu dans la société, pendant qu'il est encore sociable, le célibataire endurci, et voyons quelle place y tient ce nouveau chevalier de la Triste-Figure.

L'impression qu'il y produit, celle qui prédomine et qu'on retrouve à peu près partout, est celle d'un « original », avec les diverses nuances que comporte ce mot d' « originalité ». La sienne devait d'autant plus frapper, que Caylus, par sa situation, sa naissance, sa fortune, ses relations, pouvait se mettre partout en très belle posture. Lié de très bonne heure avec le jeune ministre Maurepas, son compagnon de plaisir et son émule en brocards licencieux; sorte de chef d'une bande dorée où se glissait, entre temps, quelque jeune écrivain sans scrupule ou désireux de se pousser, Caylus, académicien et viveur, caustique du reste et non moins redouté que son compère Pont de Veyle, avait libre accès dans tous les mondes, était en passe d'obtenir tout ce qu'il voulait, et il n'eût eu qu'à se baisser pour prendre. Pourquoi il n'en fit rien, on le comprendra en pénétrant mieux son caractère. Très attaché au roi par tradition et par conviction, il détestait la cour; on ne l'y vit presque jamais \ Toute contrainte lui était odieuse : et l'étiquette, les manières étudiées, le soin même de la toilette, étaient autant de contraintes. On

1. En 1740, il paraît pour la première fois à Marly, et Liiynes note le fait : « Vendredi 6 mai 1740, Marly. Il y a quelques hommes de ce voyageci qui n'étaient pas encore venus à Marly : M. de Sades (l'oncle du marquis), M. de Caylus, M. le chevalier de Polignac. M. de Fénelon est aussi du voyage. » (III, 185.) C'est une partie de la bande du Bout du banc. L'abbé de Sades et le chevalier de Fénelon jouaient la comédie avec Caylus à Morville ou à Surgères.

sait jusqu'où cet amour du « sans-gêne », qu'il colorait du nom de simplicité, Fa conduit. Il ne fréquentait que là où il se sentait à son aise. Par suite de cette disposition naturelle, restreint était le nombre des lieux où il daignait présenter sa peu liante personne \ On n'en demeure pas moins étonné de voir quelle petite place il tient dans les écrits ou les mémoires des contemporains. Il semble qu'on eût dù le rencontrer à chaque page, n'avoir qu'à puiser dans cette foule de détails que les auteurs de tout étage nous ont laissés sur eux-mêmes et sur leur temps avec une incroyable complaisance. La société qui a vu fleurir les gazettes à la main et les mémoires secrets ne nous a pourtant pas légué grand'chose sur le comte de Caylus. Un seul portrait digne de ce nom, des bribes biographiques, des mentions fugitives, le récit d'une mort singulière, des attaques ou des épigrammes, voilà pour les renseignements positifs : d'autre part, des banalités louangeuses, des compliments qui se répètent, des jugements aussi faux que pompeux % une sorte d'opinion officielle, vague comme une épitaphe, voilà pour les journaux et la critique de seconde main. Rien qui permette de le suivre pas à pas, qui le montre au naturel chez lui et chez les autres, peint par un mot plus vif, une indiscrétion, une aventure. Et pourtant cet homme donnait à souper chez sa maîtresse à la plus indiscrète société de Paris ; il fréquentait chez Mme GeofTrin ; il y rencontrait les artistes, les gens de lettres, les encyclopédistes ; il avait de grandes amitiés et de grandes inimitiés ; il était de

1. Dans l'intimité, il était certainement tout autre. Le Beau le représente « étincelant de feu et de gaieté ». Dans la discussion, il était plein de verve et d'imprévu, il piquait, il charmait. Mais il était rare qu'il se livrât ainsi.

2. Voir un exemple dans le Journal encyclopédique de février 1757, à propos des Tableaux d'Uoinère. Le rédacteur y trace le portrait d'une sorte de Caylus « posé » pour la postérité. Caylus dut enrager, et Diderot plus encore.

CAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS

deux Académies; enfin il passait pour l'auteur d'une foule de petits écrits qu'il se laissait plus ou moins attribuer, et de beaucoup d'autres sur lesquels il ne sonnait mot. Et presque tout ce que nous savons sur la période centrale de sa vie peut se départager ainsi : personnalités, ou banalités!

Il y a pourtant une explication. Indifférent à la louange, dédaigneux de réputation, même de la mauvaise, Caylus était vraiment philosophe à sa manière, et sa mère ne l'avait pas mal surnommé. Honnête homme au vieux sens du mot, il avait la sainte horreur des gazettes, et tenait que la vie, dans ce qu'elle a de particulier, doit échapper au public. Assez grand seigneur du reste pour veiller à ce qu'on ne le publiât pas malgré lui, et pour rappeler poliment à Tordre les indiscrets. Il n'était pas plus fanfaron de vice que de vertu, et ses aventures sont restées entre lui et ses amis des deux sexes. Discret et sur luimême, il reçut des autres les égards qu'il avait pour eux. Si ses soupers furent célèbres, il ne chercha pas du moins à les rendre tels : dans ses folies les plus bruyantes, il garda strictement l'huis clos. C'était une chose convenue entre sa « société » et lui, que de tant de folies qu'on peut mieux deviner que définir, le public ne connaîtrait que ces feuilles volantes improvisées au dessert par le Bout du banc ^ Quant à ces écrivains, qui forcèrent dans leur jeunesse la porte de Mlle Quinault par droit d'esprit, sinon de conquête, les Crébillon fils, les Duclos, les Voltaire, et que Caylus admettait à titre de confrères en galanterie, il semble que, le souper fini, l'amphitryon ne les connût plus. Sans doute ces roturiers de lettres, bien pourvus d'esprit pour la circonstance, assaisonnaient le plaisir et piquaient la curiosité. Donner le ton, conférer une sorte de brevet de débauche et compromettre la jeune littéra-

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