L. Pérey et G. Maugras, Jeunesse de Mme d'Epinay
lure ne laissait pas d'être divertissant. Mais, d'autre part, ces nouveaux venus pouvaient être gênants, maladroits, user de familiarité, ou s'en faire un moyen de parvenir. Aussi ne fraternisait-on guère qu'en mauvais lieu. La flatterie même ne savait dérider le masque impassible que Gaylus se fait avec eux. Cet aristocrate en gros souliers a d'ailleurs, pour les écrivains de profession, un dédain qui sent tout à fait son grand siècle. Voltaire s'étant un jour avisé de le louer dans le Temple du GoiU, il manifeste hautement son mécontentement. Voltaire s'en émeut; il craint de n'avoir ni assez bien, ni assez longuement loué. En plat courtisan, il compose tout un quatrain nouveau qu'il insère dans l'édition suivante \ et qu'il soumet, — il faut voir de quel air déconfit! — à l'approbation de Caylus. On devine comment il est reçu. La réponse du comte est d'une tranquille et froide ironie; le dédain n'y est pas si enveloppé de politesse qu'on ne le sente pourtant à fleur de peau : « Un homme simple , retiré de toute aff'aire, n'aime point que le public parle de lui ». Si Voltaire veut
1, Cette anecdote n'a jamais été très exactement racontée, même par M. Moland et M. Raunié. C'est bien la 1'*' édition du Temple du Goût (cliez Hiérome Print-All, 1133) qui contient le vers unique :
Chantez, Brassac; gravez, Caylus;
c'est bien la seconde ou la réimpression Amsterdam, 1737 [Édition véritable doîinëe par raideur, dit le titre), qui porte le quatrain qui vient en seconde rédaction :
Gailus, tous les arts" vous chérissent,
Il (le dieu du Goût) conduit tes brillants desseins,
Et les Raphaëls s'applaudissent
De se voir gravés par tes mains.
M. Moland [Volt., VIII, 599, et XXIII, 3G2) et M. Raunié {Chansonnier hist., VI, 57) disent le contraire. Il est vrai que l'affirmation de Sérieys les a induits en erreur. {Lettres inédites de Henri IV et de plusieurs personnages, etc.. de Voltaire, du comte de Caylus, etc. 1802.) 11 est probable que, malgré la promesse de Voltaire à Caylus, on ne put mettre un carton à l'édition d'Amsterdam. — En tout cas, tout disparaît en 1748. — Mais combien n'est-il pas plus piquant de voir que Voltaire n'a pas procédé par restrictions successives? Il écrit par politesse un vers prévenant; par courtisanerie, il enfle ce vers en quatrain amphigourique; par dépit, il supprime le tout.
GAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS- bl
absolument le louer, il préfère « rester comme il était » ; il décline en tout cas des éloges nouveaux dont l'exagération n'est pas sans donner prise au ridicule « et que ni mort ni vivant n'a jusqu'ici mérités ». Au reste, ce serait l'obliger complètement que de « tout supprimer ». C'est ce que Voltaire se décide à faire, non pas tout de suite, mais plus tard, quand le bruit des cbansons auxquelles cette cruelle petite aventure donna naissance fut un peu apaisé \ Ne croit-on pas entendre quelque Alceste de liant étage dire à l'imprudent qui se croyait adroit :
Résistez à vos tentations :
Dérobez au public nos occupations?
Voltaire n'oubliera jamais qu'on a refusé son encens.
Si Caylus se défiait des gens de lettres (et non sans raison, comme on \e verra plus loin), il se montrait bien plus liant avec les artistes. Admirablement préparé à les