‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 41 sur 197 · Dumesnil, Voyageurs français en Italie · texte numérisé non relu

Dumesnil, Voyageurs français en Italie

4. Aveu de Cochin : « ... il s'était fait une réputation dans la province et chez l'étranger, telle que Ton croyait ne rien faire de bien sans son attache ». (Mem., p. 53.)

considérable pour qu'il ne fût pas un peu le canal des grâces. Sans parler de Maurepas, qui n'avait rien à lui refuser, il avait comme à commandement M. de Tournehem, le surintendant des bâtiments (dont les beaux-arts faisaient partie), Cbarles Coypel, le directeur de l'Académie, et Natoire, le directeur de l'école de Rome. Natoire lui montrait surtout des égards; Coypel, une véritable amitié ^; M. de Tourneliem, une confiance sans limite.

Une si haute et si singulière fortune avait ses dangers, auxquels Caylus ne put échapper. L'exercice de cette surintendance sans mandat rencontra à la fm des résistances. D'abord cachées, elles se manifestèrent de plus en plus ouvertement, jusqu'à diviser l'Académie. Les Mémoires de Cocliin ^ nous la montrent partagée entre le parti des Caylus et des anti-Caylus, et expliquent à leur manière ce revirement, d'ailleurs si naturel. Dans une compagnie d'artistes égaux par le titre sinon par le talent, combien de susceptibilités froissées à la longue, d'amours-propres irrités, de vanités trop ou trop peu satisfaites! Au lieu d'être surpris de ces dissentiments tardifs, ne faut-il pas plutôt s'étonner d'une bonne harmonie que rien ne troubla durant tant d'années, de ce concert surprenant des volontés, de cet effort soutenu que Caylus obtint de tous en prêchant d'exemple? Au lieu de lancer quelque épigramme facile et toujours facilement acceptée contre le prétendu tyran des artistes, n'est-il pas plus équitable de faire ressortir le tour

1. Peut-être même lui devait-il quelque reconnaissance. D'après Mariette, Caylus contribua à le faire nommer directeur de l'Académie. «Il fut le plus ardent de ses défenseurs contre une cabale qui aurait bien voulu s'opposer à ce choix. » [Abeced.) C'est cette cabale, grossie depuis, qui prit plus tard sa revanche en élevant Cochin au secrétariat. Il y eut alors le parti de Marigny et le parti de Caylus, ce que Cochin appelle dans ses Mémoires les Caylus et les anti-Caylus.

2. Mémoires inédits de Charles-Nicolas Cochin sur le comte de Caylus, Bouchardon, les Slodtz, publiés d'après le manuscrit autographe, par M. Charles Henry. Paris, Baur, 1880. L'Appendice contient un catalogue très détaillé des manuscrits provenant de Caylus, conservés soit à la Biblîoth. de l'Université, soil à la Bibl. nationale (p. 151-169).

CAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS

(le force accompli par ce simple amateur, à une époque où l'art académique languissait dans le plus complet marasme? Tant que prédomina son influence, TAcadémic se sentit gouvernée, mais elle se sentit vivre. Cet état de choses ne pouvait indéfiniment durer : d'autant plus qu'en réveillant la vie dans ce corps inerte, Caylus devait y réveiller le sentiment de l'indépendance. Son bienfait tourna donc à la fin contre lui et son autorité. C'est dire qu'il fut deux fois un bienfait. Quoi de plus désirable en soi qu'une telle émancipation? En art plus qu'ailleurs encore, le goût est mobile, changeant. Rien d'absolu dans ces questions où Caylus apportait peut-être un peu trop d'uniformité; et les principes qu'il défendait n'étaient ni si clairs ni si indiscutables qu'ils pussent suffisamment protéger les artistes contre les entraînements de la mode ou ceux du goût personnel. D'ailleurs, à force d'enseigner, on se répète; à force de diriger, on s'use : la meilleure prédication est la plus variée, peut-être aussi celle qui prêche le moins. Peut-être encore, l'âge aidant, les conseils de Caylus prirent-ils, ainsi que sa personne, quelque chose de plus raide et de plus sec : en tout cas, son autorité ressentit à l'Académie quelque atteinte, et plus d'un de s'en réjouir.

Encore faut-il s'entendre, et ne pas prendre au pied de la lettre les Mémoires de Cocliin sur cette discorde intestine si longtemps ignorée. Ils sont très instructifs, ces courts Mémoires ; ils nous montrent les petites querelles d'un grand corps, les intrigues dont l'avènement de M. de Marigny fut la cause ou l'occasion. Mais ils respirent le commérage et la coterie. Cochin, très bien placé pour savoir certaines choses (il était secrétaire de l'Académie), et d'ailleurs préoccupé, tout en prenant parti, de ménager le parti contraire et de se donner pour impartial, tantôt explique les actes de ses personnages par les pires motifs, tantôt reconnaît à ceux-ci des qualités qui contredisent ses impu-

tations. On sent qu'il se donne vraiment le plaisir de médire en voulant paraître équitable, et qu'il prend dans le cabinet la revanche de sa conduite obséquieuse avec les gens redoutés. Ainsi, à l'entendre, Caylus aurait exercé sur les artistes et sur le corps académique une véritable tyrannie : une tyrannie absolue, ne souffrant pas la contradiction, entêtée, capable de tout sacrifier à son caprice. Non seulement il poussait l'artiste qui avait le don de lui plaire, mais il « haïssait » ses rivaux, leur faisait tout le mal possible. Il aurait de cette façon, avec Mariette (le probe et calme Mariette!) <( persécuté » Slodtz, le rival de son favori Yassé; il aurait nui à Pigalle, traité grossièrement Goustou, par amitié pour Boucliardon, etc. Sa familiarité avec les artistes n'était d'ailleurs qu'un masque : il n'aimait que la flatterie, ne protégeait que les plus soumis, ceux qui « gâtaient leurs ouvrages en suivant ses avis ». Mieux encore : âpre au gain, collectionneur rapace, Caylus n'était bon qu'à exploiter les artistes, qui avec lui (( ne trouvaient pas leur compte et se ruinaient ». Le Bas, entre autres, qui grava pour lui des dessins copiés par Le Lorrain sur ceux que Le Roy avait rapportés de Grèce, n'aurait jamais été payé. Mariette n'en usait pas d'autre sorte. A la suite de Gaylus, il s'insinuait auprès des artistes, notamment de Boucliardon, pour avoir gratis des dessins « et des contre-épreuves ». — Au moins Gaylus était-il un protecteur sùr, un ami fidèle? Il retirait, répond Gochin, sa faveur aussi capricieusement qu'il la donnait; et il ajoute, sans prendre garde : « Il suffit de dire que presque tous ceux qui ont montré quelque talent ont eu successivement leur petit règne ». Sa fidélité à Bouchardon fut une exception, et Gochin pense sans doute qu'elle confirme ici la règle. D'ailleurs, il affirme que Gaylus se refroidit à la fin avec Boucliardon, et même avec Mariette! ce qui lui suggère une réflexion qui porte bien sa date : c< Peut-être ne connaissait-il pas la véritable amitié. Ge

GAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS

sentiment est assez commun chez les gens de qualité. » Grimm relèvera de même contre Gaylus « qu'il n'est pas sensible ».

Quoi d'étonnant si le Caylus qu'on nous représente tel boude l'Académie pour une querelle personnelle, après l'élection de Bachelier? Caylus, il est vrai, ne s'oppose pas (( visiblement » à cette élection, mais c'est pure hypocrisie. Dès lors, il délaisse peu à peu les séances, jusqu'à les abandonner presque complètement. La coterie des anti-Caylus a beau jeu. Elle mortifie le comte dans ses protégés. Cochin note avec plaisir une réprimande à Vassé inscrite sur les registres de l'Académie. Quant à lui, il se vante d'être détesté de l'oracle de la compagnie parce qu'il ne va pas le consulter comme son prédécesseur Lépicié. Mais les vents ont changé, et le nouveau directeur des bâtiments, M. de Marigny, veut être indépendant. Cochin fait sonner bien haut cette indépendance, qu'il fait sienne, et s'érige — prudemment, après la mort de Caylus * — en justicier du protecteur de sa jeunesse.

Il est superflu de montrer longuement ce qu'il y a de misérable et même d'inintelligent dans les allégations de Cochin. Cet âpre bourgeois accusant Caylus de vilenie — alors que tous les ennemis de Caylus sont d'accord pour louer son inépuisable générosité — nous fait simplement sourire; cet artiste, qui parle de l'art en marchand, nous indispose déjà; ce critique enfin, qui reconnaît qu'en général Caylus « a beaucoup fait pour les arts^ », et s'évertue à démontrer dans le détail qu'il a tout fait pour les perdre, nous paraît le porte-parole d'une coterie haineuse et sotte.

1. Les Mémoires ont été rédigés après la mort de Gaylus. Voici une phrase qui donne une idée du caractère de l'auteur : «... C'est ce qui m'a fait insinuer d'une manière couverte, dans ma lettre sur la vie de M. Slodtz, qu'en général ce dernier exécutait mieux ses draperies que M. Bouchardon, mais je n'ai pas osé le dire clairement : M. de Gaylus vivait encore et ne me l'aurait pas pardonné. >> (P. 88.)

Il y a bien un peu de vérité au fond de tout cela; mais pour le découvrir il faut écarter tous ces commérages de vieille femme, et rétablir les faits.

Nous aurons jugé Cocliin si nous prouvons qu'il se trompe sur les faits, et qu'il n'a pas le droit de se tromper, puisque c'est lui qui tient les registres de l'Académie. La vérité est inscrite là, au jour le jour; et il fallait que Cocliin eût la tète singulièrement légère pour ne point s'aviser que les procès-verbaux pourraient servir un jour à contrôler ses racontars. C'est ce qui arrive aujourd'hui. L'impression de ses Mémoires et celle des Procès-verbaux de r Académie * s'est produite presque simultanément, comme à point nommé. La comparaison entre ce que Cochin a écrit comme auteur, et ce qu'il a signé comme secrétaire, est édifiante : les Procès-verbaux sont le démenti des Mémoires. Le prétendu grief que Caylus aurait eu contre l'Académie n'existe pas. L'élection de Bachelier est de 1752. Le travail de Caylus sur l'encaustique, à propos duquel la haine de Diderot posa Bachelier en rival et en victime de Caylus, est de 1755. Bachelier n'a donc pas été reçu à la suite de cette polémique, et comme en reconnaissance du conflit soulevé. Caylus n'a pas eu davantage à « masquer ses ressentiments » à ce sujet, et s'il était vrai qu'il eût cessé de paraître aux séances, ce serait en tout cas pour d'autres raisons.

Mais cela non plus n'est pas vrai. Cette retraite, que Cocliin semble hypocritement regretter, n'a jamais existé que dans son imagination. A priori^ il est invraisemblable que tous les ouvrages de Caylus écrits pour les peintres, toutes ses fondations artistiques , datent du moment où il avait rompu avec l'Académie. Or les Nouveaux Sujets de peinture et de sculpture sont de 1755, les Tableaux d'Homère et de Virgile de 1757, Hercule le Thébain de 1758, le

1. Édités par M. A. de Montaiglon. Encore en cours de publication.

CAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS-

Prix dC expression de 1763, etc. — A posteriori, en feuilletant les registres, nous relevons la signature de Caylus au procès-verbal de presque toutes les séances. Jamais il n'a été aussi exact qu'à partir de 1755. On peut dire que c'est l'académicien modèle.

Et pourtant de toutes ces erreurs et de ces imputations fausses il faut retenir quelque chose, savoir ce que nous disions plus haut : l'autorité de Caylus commença à décliner vers cette date, et sa personne à déplaire. Les apparences ne changèrent guère; on rendait au bienfaiteur de l'Académie à peu près les mêmes hommages extérieurs, ce qui suffît à expliquer sa présence et son zèle jusqu'à la fin. Entre eux, les artistes étaient plus libres, et prenaient leur revanche. Cochin s'est fait leur écho complaisant. Quant à Caylus, l'attaque de Diderot \ encore qu'injuste et passionné, dut être sensible à son amour-propre, quoiqu'il méprisât assez et l'auteur et le factum pour dédaigner de répondre. Il n'en fît rien paraître, hautain comme il était, ni à l'Académie ni ailleurs. Quand, à propos du Prix cVexpressio7i (1763), son redoutable ennemi revint à la charge ^ ceux que le soi-disant joug de Caylus importunait reprirent du cœur. La coterie des Pierre, des Bachelier, devint une sorte d'opposition. Déjà Coypel était mort en 1752 ; en 1755, le dévoué et déférent Lépicié mourait à son tour, et c'était Nicolas Cochin que l'Académie lui donnait pour successeur, un ambitieux, avide d'argent et surtout de places, un intrigant « qui avait du manège », comme dit Mariette. Caylus était trop fîn pour ne pas flairer certaines résistances. A plus forte raison lorsque à son ami, M. de Tournehem, succéda le propre frère de la favorite. Deux années s'écoulèrent encore tranquillement, durant lesquelles le nouveau directeur, mal préparé à ses fonctions

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