‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 42 sur 197 · Voir Corresponda7ice de Grimm · texte numérisé non relu

Voir Corresponda7ice de Grimm

délicates, eut la conscience de se faire donner une éducation. Mais quand, au retour de ce fameux voyage d'Italie \ le « frérot », suffisamment stylé par ses précepteurs, Soufflot, l'abbé Leblanc, et Gochin, peupla l'Académie de ses créatures et annonça l'intention de ne pas se laisser « mener » comme son prédécesseur, Gaylus se tint dans une réserve de plus en plus diplomatique. Ses rapports avec M. de Marigny ^ furent courtois, mais purement officiels. A l'Académie il ne fut pas moins assidu que de coutume; mais il y parlait et y dirigeait moins. Il savait qu'il est de ces courants que l'on ne remonte pas; il préférait feindre ne s'apercevoir de rien, plutôt que de décourager les siens par une défection et d'enhardir les autres par sa retraite. Il resta jusqu'au bout, et jusqu'au bout, les registres en font foi, il fallut compter avec lui.

Tels furent les rapports de Gaylus avec les artistes de l'Académie royale. Ges mêmes artistes, il les retrouvait sur une autre scène, d'autant plus intéressants à observer que, mêlés à quelques gens de lettres et mis à l'aise par la suppression de toute étiquette, ils se montraient au naturel. Nous voulons parler du salon de Mme Geoffrin et de ce fameux dîner des artistes ^, le Lundi, où Garle Yanloo cou-

1. Voyage d'Italie, ou Recueil de notes sur les ouvrages de peinture et de sculpture qu'on voit dans les principales villes d'Italie, par M. Cochin. Paris, Jombert, 1758. Dédié au marquis de Marigny.

2. Sur ce personnage (Abel-François Poisson, devenu M. de Vandières, puis transformé en marquis de Marigny), voir le portrait tracé par Marmontel {Mém., 1. V). — M. Eug. Plantet, dans sa Collection de statues du marquis de Marigny, a reproduit le catalogue, dressé en 1785, de ses collections rassemblées au château de Ménars, sur la Loire.

3. On sait que, non contente de parler peinture, Mme GeolTrin commandait force tableaux dont elle dictait en quelque sorte les sujets. C'est ainsi que Vanloo (Carie) exécuta la célèbre Conversation espagnole et la Lecture. « Mme Geoffrin présidait alors à ces ouvrages, et c'étaient tous les jours des scènes à mourir de rire. Rarement d'accord sur les idées et la manière de les exécuter, on se brouillait, on se raccommodait, on riait ou pleurait, on se disait des injures, des douceurs; et c'est au milieu de toutes ces vicissitudes que le tableau s'avançait et s'achevait. » (Grimm, Corr. du 15 juillet 1765.)

CAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEiMPS-

doyait Boucher, où rarchitecte du Panthéon faisait face au pastelliste Latour, où la gaieté un peu commune d'un Joseph Vernet s'attaquait à la mélancolie d'un Lemoine ; — de ce dîner où Mme Geoffrin présidait, où Diderot improvisait, où Marmontel « marmontélisait », où Caylus se taisait. On n'est pas peu surpris, au premier abord, de rencontrer notre bourru dans un salon, en société brillante et bruyante. Sans doute ce qui valut à Mme Geoffrin cette flatteuse assiduité (et elle était femme à sentir le prix d'une telle exception), ce ne fut ni la mode, ni la vanité, ni l'amitié particulière dont l'honorait Caylus, mais son goût décidé pour la conversation et la familiarité des artistes, goût qu'il poussait jusqu'à la manie \ Plus encore que l'enseignement académique, les principes et la théorie, Caylus prisait une boutade, un de ces mots révélateurs comme il en échappe aux gens de métier. Il cherchait à prendre la nature sur le fait. Il savait noter au passage le secret d'un talent, la qualité d'un tempérament; il aimait à surprendre les confidences qui s'ignorent. Et vraiment il faut que cet attrait soit bien fort chez lui pour qu'il déroge ainsi à ses habitudes : car son hôtesse, « la forte dame du Lundi », comme il l'appelle, lui inspire une sympathie plus que médiocre. Que lui reproclie-t-il? Peut-être simplement d'être trop habile. Il ne prend d'ailleurs pas la peine de s'en expliquer. En tout cas, il n'a, aucune conhance en elle ; on sent qu'il ne la croit pas sûre. Plus d'un passage de la correspondance avec le P. Paciaudi confirme cette impression. Outre le surnom malicieux qu'ils lui ont donné, (( la Gzarine de Paris », les jugements à mots couverts qu'ils échangent sur elle ne sont pas des plus flatteurs.

1. « Je ne crois pas qu'il y ait pour la perfection (de l'Amateur) d'autres moyens que ceux dont je viens de vous entretenir, surtout si les études réfléchies sont accompagnées du commerce des peintres, dont la conversation lui sera toujours instructive et profitable.... >> (Caylus, de U Amateur, feuillet manuscrit.)

Il n'est pas probable que ce soit médisance pure. Observateurs caustiques tous deux, mais tous deux botes et obligés de Mme GeofFrin, on sent que cbacun est trop galant bomme pour dire tout ce qu'il pense, et c'est dans cette contrainte même que perce leur sentiment. Plusieurs lettres de Caylus, écrites aux environs de 1763, et qui portaient certainement sur ce délicat sujet, ont été détruites par le prudent théatin * ; c'est dommag-e. Lui-même, accueilli cliez Mme Geoffrin, lors de son voyage à Paris, avec un empressement et des démonstrations d'amitié qu'il crut sincères, semble avoir été, au temps de sa disgrâce, oublié et délaissé presque sans transition, sans les ménagements que l'adroite femme prenait sans doute avec des amis moins éloignés et plus en vue. Si cela ne ressort pas de l'article cruel publié sur elle par MM. de Goncourt aussi clairement qu'ils l'ont cru ^ il est pourtant difficile de contester qu'ils aient vu juste. Pour le dire en passant — et sans cliercber le moins du monde à prendre les grandes réputations par leurs petits côtés, — l'accord de ces témoignages avec ceux de certains contemporains est au moins surprenant. Mme Geoffrin a eu des ennemis connus; sa gloire n'y a rien perdu, au contraire. Mais, avec toute sa libéralité et môme sa délicatesse, serait-elle « une fausse bonne femme » ? Serait-il vrai que sa supérieure babileté provint, en définitive, d'un défaut de cœur? Telle est la question que, malgré tant et de si convaincus éloges, on semble pouvoir encore se poser. Si Montesquieu, l'abbé de Guasco, Çaylus et Paciaudi eussent pu être plus explicites, peut-être, au lieu de conclure dans le sens consacré par l'admirable étude de Sainte-Beuve conclurait-on avec les

1. Voir notamment l'alkision de la lettre de Caylus du 10 avril 1763 à Paciaudi.

Page 1