‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 48 sur 197 · Mémoires, liv. VII · texte numérisé non relu

Mémoires, liv. VII

lemy, à la même époque, en voyant des enfants poursuivre à coups de pierres les oiseaux réfugiés sous les feuilles d'acanthe du même monument \ et l'on sentira ce qui manque à Marmontel. Et c'était un tel homme qui prêtent dait à tout, accaparait tout, ici obtenant la direction du Mercure^ là voulant inaugurer la critique d'art en délayant en plate prose les observations soufflées par Cocliin ^ ! Passe encore pour Diderot d'aspirer à ce rôle de guide pour le public, de conseiller pour les artistes : mais Marmontel! Nous tenons désormais le secret de l'antipathie de Caylus pour lui, et, même chez de moins irritables, on la comprendrait de reste.

Par malheur, les antipathies de Caylus s'appellent légion. Marmontel n'est qu'un cas particulier de cette haine vigoureuse qu'il nourrissait pour tous les philosophes et les encyclopédistes pris en bloc. Il est, comme Mme du Deffand son amie, un des rares de ce siècle qui aient horreur du « partage des auteurs », de cet air assuré qu'ils ont mis à la mode, de la turbulence de leurs discussions, de ce vent de révolution qui semble souffler de leurs écrits. Nulle part il ne se trouve, il est vrai, en lutte ouverte avec eux : il ne se serait pas à ce point commis. Mais on sent que ce dut être entre eux une bonne haine bien réciproque, toujours vivace, et que, le dos tourné, ils ne s'épargnaient pas les mots crus. Aussi Caylus les évitait-il le plus possible. Il dut lui suffire d'avoir affaire à quelques-uns aux réunions du lundi. Diderot en était. C'est tout dire, et Ton pressent ce qui arriva. A la première occasion, Diderot donna carrière à sa haine, et vio-

1. Barthélémy, Voyage en Italie^ lettre II, adressée à Caylus.

2. Compte rendu de l'Exposition de 1759. « Cet examen (c'est Marmontel qui parle) était le modèle d'une critique saine et douce; les défauts s'y faisaient sentir et remarquer; les beautés y étaient exaltées. Le public ne fut point trompé, et les artistes furent contents. » {Mém., liv. VI.)

GAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS-

lemment, de mauvaise foi, il attaqua Caylus sur le terrain où celui-ci était fort et respecté, lui déniant, avec la plus déloyale injustice, la propriété de ses recherches sur l'encaustique. C'était l'eng-ager à descendre dans la lice. Caylus s'en garda bien ; non par crainte — il écrit quelque part qu'il ne craint rien au monde, et cela est vrai, — mais pour garder son quant-à-soi. C'était assez de voir malgré lui son nom jeté au public dans une discussion violente : bon pour les encyclopédistes ou les gens de théâtre de forcer l'attention par le scandale. Il se tut. D'une façon générale, d'ailleurs, il ne se défendit jamais en public contre aucune espèce d'attaque, et, s'il est permis de croire qu'il garda rancune à ceux qui le traînaient sur la scène, ce ressentiment fut muet. Avec quelques intimes, il se soulageait un peu : « Je connais peu Diderot, parce que je ne l'estime point; mais je crois qu'il se porte bien. Il y a de certains bougres qui ne meurent pas, tandis que, pour le malheur des lettres en Europe, d'honnêtes gens comme Mélot meurent dans leur plus grande force. Je n'aurai pas le môme regret de l'abbé Sallier, sans le comparer cependant à Diderot, toute incrédulité à part : ce point m'est indifférent ^ » — On voit que, s'il n'était pas naturellement médisant, il ne fallait pourtant pas le questionner sur ses ennemis : au besoin il fait coup double, avec une rudesse qui approche de la brutalité. Diderot, de son côté, ne se gêne pas, jusqu'à injurier le comte après sa mort : « Nous avons perdu cette année deux grands peintres et deux habiles sculpteurs. Carie Vanloo et Deshayes l'aîné, Bouchardon et Slodtz. En revanche, la mort nous a délivrés du plus cruel des amateurs, le comte de Caylus. » On sait également

1. A Paciaudi, lettre du 16 fév. 1161. Mélot était Téditcur du JoinvUle, imprimé au Louvre en 1739. Sallier était le collègue de Caylus à l'Académie des inscriptions.

l'épitaplie grossière qu'il se plaisait à publier, et dont certainement il est l'auteur \

La situation ainsi tranchée entre Caylus et le clan des écrivains, on ne s'étonne plus que Grimm, qui le traite avec déférence au début, se montre plus avare d'éloges à mesure que son intimité grandit avec Diderot, jusqu'à passer malicieusement la plume à celui-ci lorsqu'il s'agit de dauber un nouvel ouvrage. Néanmoins, plus calme et plus juste que son ami, il en parle convenablement après sa mort; et si son jugement, assez sévère sur les œuvres, est une concession faile à Diderot, le portrait qu'il nous trace de Fliomme, précieux à tous égards, est un hommage rendu à sa bonté, et tend à nous le représenter comme une sorte de bourru bienfaisant ^

Voilà pour les principaux. Quant aux autres, ils étaient enveloppés dans la môme aversion. Non que l'histoire de cette inimitié se groupe autour de faits particuliers : c'est à de certaines saillies qu'elle se manifeste, suivant les occasions. A cet égard, les lettres à Paciaudi, quoique d'une discrétion rare, sont encore édifiantes. Le mot philosophe, ou encyclopédiste, est devenu synonyme de malhonnête homme : « Clairaut, brave homme, et pas encyclopédiste » ; d'Alembert , qu'ils ont surnommé « le marquis », est défini par Paciaudi, ici l'écho de Caylus : <( C'est l'orgueil personnifié; il est tracassier et de mauvaise compagnie ». Dans les derniers temps, Caylus, de plus en plus irritable, n'en laisse passer aucun qu'il ne marque d'un coup de griffe. Il dira de l'abbé Coyer, auteur d'une Histoire de Sohieski : « L'ouvrage est hardi, et même d'une

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