L. LXIII
4. Sur leurs rapports et sur cette chicane probablement posthume, voir Auger, Mélanges philos, et littér., 1828, I, p. 49 et suiv.
5. Rousseau raconte quelque part dans les Confessions qu'il avait une lettre d'introduction auprès de Caylus. Mais il ne semble pas s'en être beaucoup servi. Les rapports de ces deux hommes, s'ils en eurent, durent tourner court. Ils pouvaient d'ailleurs fort bien se haïr sans se connaître. — A propos de Diogène (c'est tirer les choses d'un peu loin, mais ce n'est pas notre faute), nous relevons dans une lettre inédite de Caylus à Calvet cette phrase topique : « Une belle pierre grecque m'a donné occasion de parler [de Diogène], de cet homme aussi vain et aussi orgueilleux que Jean-Jacques ou qu'un capucin; et j'ai ma suffisance de ces caractères faux et affectés ». (Lettre XXXIX.)
Les poètes ne sont pas mieux traités. Il écrit déjà en 1730 : (( Vous savez que je fuis tout commerce avec les poètes ». Voltaire surtout, trop bavard, trop nerveux, est évité. C'est d'ailleurs facile. L'écrivain est trop occupé de faire sa cour à la favorite pour s'inquiéter de lui : « La vie que je mène m'éloig-nant d'avoir bon air, vous pensez bien qu'il ne me cliercbe pas ». Néanmoins, les rares lettres ou billets qu'ils échangent sont de forme courtoise, quoique volontiers ironique \ Chacun est sur la défensive, sans désarmer; on se parle du reste de puissance à puissance. Pour leurs ouvrages, ils se jugent bien, c'est-à-dire sévèrement. « Je traite Voltaire, quant à ses ouvrages, comme les autres », écrit-il à Conti; et il fait suivre cette déclaration d'un jugement quelque peu dur sur Mérope, à peu près au même moment où Voltaire, parlant des nouveautés du jour, écrit au roi de Prusse : « Il ne faut pas juger de notre littérature d'après les Étrennes de la Saint-Jean ». Caylus a le tour plus franc encore : « Je vous envoie deux coïonnades de Voltaire », écrit-il à Paciaudi ^ Comme tant d'autres, il ne pouvait supporter cette perpétuelle mobilité d'idée, ces malices simiesques, ces palinodies, ces flagorneries. Il se soulageait parfois sur l'espèce de court journal dont il a été parlé ailleurs. D'une épître au roi de Prusse il écrit : « Cette plate épître lui fera des ennemis sourds tout le temps qu'il vivra». Le bruit qui se fait autour de Voltaire et de Mme du Châtelet, malgré les termes courtois où il est avec elle ^ l'impatiente, le scandalise même, lui dont la morale est loin d'être exigeante :
1. Mettons à part la curieuse et pénétrante lettre de Voltaire sur l'Amour de Bouchardon,où le littérateur semble bien avoir raison contre l'artiste.
2. 11 ne se traitait pas mieux lui-même. En adressant à Paciaudi un exemplaire de son Hercule le Thébain, il l'appelle « une grandissime colonnade ».
3. M. Ph. Burty possède une très aimable lettre de Caylus à Mme du Châtelet pour la remercier de lui avoir offert un exemplaire de ses Institutions de physique.
GAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS-
« Rien n'est plus fol que le commerce public de Voltaire et de Mme du Cliâtelet. Ils essuient de temps en temps des punitions de leurs indécences, comme celle-ci par exemple :
Les Aniours, voyant Arouet Assis aux pieds de son idole, Disent, en le montrant au doigt :
(( Folle d'un fol, fol d'une folle ^ ».
Il est à remarquer cependant qu'en général ces sévérités, pour Voltaire comme pour d'autres grands écrivains de ce temps, portent plutôt sur l'abus qu'ils font de leur esprit, de leur talent, que sur ce talent même. Caylus n'est pas un détracteur de parti pris. Il sait au contraire porter des jugements littéraires et les motiver. Ce critique morose et un peu arriéré a la vue singulièrement perçante, et, si ses préférences sont parfois exclusives, elles témoignent d'une fermeté d'esprit et d'une sûreté de goût littéraire qui ne sont pas le côté le moins curieux de sa physionomie.
Dans ce siècle si glorieux et si épris de lui-même — comme tous les grands siècles, — Caylus nous apparaît en effet comme un des rares laudatores temporis acti, un de ces critiques mécontents qui, faisant le bilan des gains et des pertes de la littérature (curieuse rencontre avec un maître de la critique moderne), trouvent que les pertes passent les gains, et de beaucoup. Là-dessus il ne varie pas. A toutes les époques de sa vie il s'est prononcé avec la même énergie. Ce n'est donc point le jugement d'un vieillard dégoûté, qui hait son temps dans ses œuvres, mais la préférence d'un esprit supérieur, ou, si l'on aime mieux, d'un esprit qui retarde. Sans doute l'éducation et la société maternelle y furent pour beaucoup; la chronologie y est aussi pour quelque chose. Plus âgé que