‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 51 sur 197 · Mémoires et Réflexions, vers la fin · texte numérisé non relu

Mémoires et Réflexions, vers la fin

Voltaire de deux ans, Caylus a pu voir, tout jeune (à sept ans), sa mère pleurer la mort de Racine. Élevé dans Fadmiration du poète qui plaça au front de Mme de Caylus un rayon de la gloire d'Estlier, il le mit toujours au-dessus de tous les autres. Il avait douze ans à la mort de Bossuet, dix-neuf à celle de Boileau, vingt-trois à celle de Fénelon, pour ne citer que les plus illustres. Il vivait au milieu de la gloire incontestée de ces hommes entrés tout vivants dans la postérité. Ses absences, ses campagnes lointaines, rehaussaient par la distance et vieillissaient en quelque façon ces réputations de contemporains. Vers la mort du grand roi, pendant que Voltaire jette sa gourme ou se débauche en vieille et galante compagnie, nous voyons le jeune Caylus assister chez sa mère au défilé des survivants et se pénétrer de leurs souvenirs. Les divers opuscules trouvés dans ses papiers sont une preuve de ce goût pour le siècle précédent \ L'important n'est pas qu'il les ait écrits, mais qu'il ait pris plaisir à les conserver. Aussi voit-on bientôt chez lui cette singulière antithèse : un libertin de la Régence qui a les mœurs et la morale du xvm'' siècle avec les goûts et les idées du xvn'". Ce singulier partage est absolu, complet : ce sont comme les deux moitiés de Caylus qui regardent en sens inverse. D'un côté le tempérament et l'âme, de l'autre l'esprit et la tête. Ni les études de Tartiste, ni les travaux du savant, ni cette douceur et cette harmonie particulière aux vieillesses ordinaires n'opéreront dès lors le rapprochement. Caylus sera toujours, dans les divers mondes où il est forcé de vivre, ou en avance ou en retard, — en somme étranger; partant, singulier, gênant, ou odieux, suivant les lieux ou les personnes.

En littérature, c'est un classique, au sens strict du mot,

1. On en trouve dans le ramassis publié par Sérieys, et dans les notes ou -brouillons déposés dans nos bibliothèques.

CAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS

plus classique qu'aucun des rares contemporains qui le sont encore; plus classique que Voltaire lui-même, dans son fameux xxxn^ chapitre du Siècle de Louis XIV. Il n'admet pas même cette transformation des genres avec les époques, cette « évolution », dirions-nous, qui permettait à Voltaire de saluer l'ère nouvelle sans renier l'ancienne. Non : le point de perfection une fois atteint, il fallait s'y tenir, et tout pas en avant devait marquer une décadence. Nous retrouvons ici les idées sincères, absolues, d'un admirateur qui parle, à cinquante ans de distance, avec la chaleur d'un contemporain de Bossuet. Racine lui semble se tenir au point culminant de cette apogée, donner l'image la plus approchée de la perfection. Boileau n'est pas seulement le « correct auteur de quelques bons écrits », mais « un des écrivains qui a le plus contribué aux progrès et à l'espèce d'empire de cette raison embellie ». La Fontaine est placé entre Molière, Bossuet et Fénelon, comme entre ses pairs. « Ce sont là des modèles auxquels, selon les apparences, 07i n atteindra jamais. »

Caylus reconnaît bien, comme Voltaire, que tout n'a pas également progressé dans le siècle précédent. L'esprit humain s'est enrichi depuis dans le domaine des sciences, des arts et de la philosophie. Il croit que « cette philosophie s'élève, sous Louis XV, dans toute sa hauteur imposante » ; que « les arts prennent un ascendant qu'ils n'eurent pas sous le règne de Louis XIV ; — qu'enfin (nous retrouvons ici la prétention du temps), « peut-être est-on parvenu à penser davantage ». Mais aussitôt, quelles restrictions ! Le talent d'écrire n'a pas conservé sa supériorité. Les deux Rousseau (le grand et l'autre), Voltaire, Buffon, (( sont à peu près les seuls qui, dans ce genre, nous aient rappelé le siècle de Louis XIV ». Et il conclut : « Les sciences, les arts, la métaphysique, ont donc augmenté de force et de consistance; mais l'éloquence

et la poésie, tous les jours perdent de ce charme qui tient à la sensibilité (ici il entend la vraie) et au goût; beaucoup moins de correction et d'élégance dans notre prose, dans nos vers ».

Ce n'est pas tout : quelques lignes plus loin, il restreint encore ses concessions, aggrave son verdict. Ce terme de « philosophie » est vague. S'il a rendu hommage à la hauteur d'esprit d'un Buffon, d'un Montesquieu, Caylus n'a que des sévérités pour le « philosophisme » à la mode, et, à mots couverts, on sent chez lui une distinction très nette, très arrêtée, entre les philosophes du x\nf siècle à tradition classique et ceux de V Encyclopédie. Ici, le ton se ressent du dépit et de la colère, indignatio quœdam citque ira : « C'en est fait, s'écrie-t-il, dans cette partie nous cesserons d'être les émules des Grecs, des Romains. Ce qui m'étonne, quand cette philosophie est une espèce d'épidémie qui gagne toutes les têtes, — on imaginerait que cette fureur de raisonner (comme parlait Montaigne) nous a procuré un riche fonds de jugement. Point du tout, jamais nous n'eûmes moins Yesprit de Vensemble. Nos ouvrages, les - opérations du gouvernement, tout, parmi nous, se ressent de ce malheureux défaut de logique. On ne sait point suivre le fil des idées, des plans, des morceaux. Du décousu, des saillies, tel est aujourd'hui l'esprit français.... J'oserai le dire, nous en sommes à l'abus de l'esprit; nous avons outrepassé les bornes, nous sommes arrivés au temps des Sénèques, des Staces. » Même observation, non moins fondée — mais plus méritoire au milieu de l'engouement universel, — relativement au théâtre. La médiocrité est « incurable » ; « on prend la singularité pour le genre, l'horreur pour la terreur, le gigantesque pour la stature naturelle. On s'écarte en tout de la vérité ; on ne court qu'après l'invraisemblance. » Enfin, il résume d'un mot qui est un mot de critique et d'artiste à la fois : « Nous

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avons perdu ce trait pur qu on admire dans les productions littéraires du siècle précédent ».

Nous avons cité l'essentiel d'un morceau remarquable publié par Sérieys dans les prétendus souvenirs de Caylus, et où il se trouve en étrange compagnie \ Cependant il n'y a pas à douter : ce morceau est bien de Caylus, et nul autre n'a pu le rédiger. On y retrouve ses idées, son style brusque et incorrect, jusqu'à cette haine de l'Anglais qu'on n'est pas peu étonné de voir transformée en argument littéraire ^. Ce document, pour la valeur et pour l'ensemble des pensées, est unique dans les écrits de Caylus. Mais on trouve encore semés çà et là dans la correspondance, des aperçus pleins d'humour qui préciseront encore quelques côtés de cette critique. Dès sa jeunesse, on sent le classique à son aversion pour La Motte. N'a-t-il pas osé dire que « Racine a du sentiment et ne pense point »? Caylus s'indigne : un tel discours est « insolent ». On pense que l'Homère de La Motte dut le révolter fort : l'Homère- Bitaubé, quoique moins « arrangé », lui déplaît encore ^

1. Ce morceau est intitulé, dans les Souvenirs du comte de Caylus : « De la littérature française sous Louis XIV. Décadence dont la menacent les mauvaises études et l'anglomanie. »

2. « Tous [les jeunes gens], dès le berceau, pour ainsi dire, veulent être des maîtres : l'anglomanie surtout a perdu la nation. Un prétendu philosophisme nous est venu de Londres avec \es jokais (sic). L'imitation, je vous l'avouerai, est dégoûtante; en un mot, tel est l'efTet de notre littérature. » {Ihid.) — On se rappelle que c'était alors le plus beau moment de l'anglomanie. Caylus, brouillé avec toutes les modes, Gaulois de tendances, dégoûté de l'Angleterre par trois séjours, et frère d'un marin qui battit une escadre britannique, devait être forcément anglophobe.

3. « Il a pris parmi nous une belle fureur pour -Homère. Il nous pleut des traductions de tous les côtés. Il n'y a pas de mal qu'on s'occupe un peu de ce grand homme que vous et moi nous admirons pour le moins autant que d'autres. Ainsi M. Bitaubé, fils d'un Français réfugié en Prusse, nous a donné VIliade traduite en prose; mais il l'a donnée abrégée, raccourcie, corrigée. Je ne m'accoutume pas à voir Homère mutilé ; ces corrections ne me paraissent pas pardonnables, et j'aime mieux le ridicule d'un auteur qui ne paraît ridicule que parce que le genre de ses contemporains, les usages de son pays et les finesses de sa langue nous sont inconnus, que de voir un Homère-Bitauhé, comme nous avons vu, il y a trente ans, un Ho7nère-La-Motte, dont le succès aurait dû effrayer le dernier traducteur. » A Paciaudi, 1. CXV, 13 janvier 1765.

Il proteste, car il a le respect pieux des modèles. 11 ne voulait pas que l'on touchât plus aux textes qu'aux statues ; toute « restauration » de ce genre, toute toilette pour accommoder uq auteur l'irrite et le dégoûte : rare exemple de délicatesse qu avec Barthélémy il est peut-être alors le seul à fournir \ Parmi les Français, La Fontaine est un de ses auteurs préférés. Il le sait par cœur; volontiers il le cite. C'est le seul auteur qui inspire à cette plume d'ordinaire si revèche des réflexions pleines de grâce et de charme. H y a du Gaulois chez lui : on s'en aperçoit à l'emploi qu'il fait volontiers des mots vieux et expressifs, des adages disparus Il écrit en propres termes à Conti : (( Vous êtes un Italien; je suis un franc Gaulois ». Aussi aime-t-il les choses de saveur et originales. Où il y a à apprendre, rien ne le rebute ; la langue du peuple l'attire, et nous le voyons fouiller les dictionnaires techniques pour y étudier le vocabulaire des métiers ^ Ses exigences sont d'un raffiné, et non moins d'un blasé. « Je n'aime en tout que les originaux, et que les morceaux qui font sentir un auteur capable d'inventer son art. »

Ils sont rares, au xvni'^ siècle, ces originaux; il faut les chercher ailleurs. Il en résulte chez Caylus cette conséquence assez remarquable : loin de sacrifier aux deux derniers siècles ceux qui les ont précédés, il voit en ceux-

1. Barthélémy, Voyage en Italie, appendice IX : « Je ne vois pas que le torse du Belvédère mérite moins d'éloges pour n'avoir pas été restauré, ni que tant d'autres statues en méritent davantage pour l'avoir été ».

2. Le diable n'y perdait rien, s'il faut en croire une note relevée dans le catalogue Baillière (n" 309), 43, quai des Grands-Augustins. 11 s'agit (p. 13, n° 213) d'un manuscrit attribué au comte de Caylus et déclaré inédit. « C'est un dictionnaire de tous les mots obscènes de la langue française avec des passages extraits des auteurs. » — L'attribution n'est peut-être pas fausse. Cependant les mots « bonne et fine écriture » du siècle dernier nous inspirent des doutes. L'écriture de Caylus était plutôt brouillée et mauvaise. Mais nous n'avons pu vérifier sur le manuscrit.

3. M. Ch. Henry {Cochin, p. 168, catalogue des mss de Caylus) signale (no 16 986) huit feuillets de notes techniques extraites pour la plupart du Dictmmaire de Lémery.

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ci la cause première et lointaine du riche épanouissement de notre littérature classique. Presque seul de son temps*, il connaît la langue, la littérature du moyen âge; il les aime, il en goûte la forte saveur. Mieux encore : il renoue entre le moyen âge et les temps modernes la chaîne de la tradition; il cherche à établir la « communication », selon son mot favori, entre la France d'autrefois et celle d'aujourd'hui, à démontrer que ceci est sorti de cela. Cet esprit vif, indépendant, ennemi de l'ignorance et du dédain systématiques, tire de ses lectures toute une série d'inductions, qui, banales aujourd'hui, étaient alors des nouveautés. A propos des fabliaux (un mot qu'on ne trouve même pas dans le D ictionnaire 'philosophiqiie de Voltaire), n'expose-t-il pas tout naturellement, comme sans y songer, la théorie de la lente transmission des contes populaires d'âge en âge, de tout point analogue à celle des inventions et des arts? Oui, en vérité, de tout temps les hommes « ont aimé à s'amuser : et tous ces récits et fictions ne diffèrent guère que ' par une forme dépendante des mœurs et des usages de chaque nation, et du climat de chaque pays, qui fit toujours le génie des peuples; mais tous avaient essentiellement pour objet l'instruction ou l'amusement » De tout temps l'humanité s'est bercée de fables, la vérité s'est enveloppée du voile transparent de l'allégorie. Ésope, Pilpay, Homère, conteurs inégaux sans doute, mais comparables par plus d'un côté. Leurs inventions, avec celles de tant d'autres, ont franchi murs et frontières, se sont propagées chez nous, où l'on peut en suivre distinctement la trace (c'est toujours Caylus qui parle), dès le xi" siècle. Gomment? par quels intermé-

1. Excepté, bien entendu, Lacurne de Sainte-Palaye et quelques membres de l'Académie des inscriptions. Mais ceux-ci sont surtout des linguistes et des historiens. Le point de vue littéraire leur est absolument indifférent,

2. Mémoire sur les fabliaux, dans les Mém. de l'Acad. des inscr., XX, p. 353.

diaires? Caylus rignore, et avec lui « cette savante critique, à qui il reste peut-être bien du chemin à faire pour arriver à sa dernière perfection ». Néanmoins, il a des présomptions, qu'on peut trouver singulièrement clairvoyantes : (( Je ne puis le dire.... Il me suffit d'indiquer que cette source (antique), possible d'ailleurs, est encore indiquée par les idées de tous les livres grecs traduits en arabe, et portés en Espagne par les Maures : loin d'exclure cette probabilité, je l'admets, ainsi que la communication de pareilles idées revenues de l'Inde \ » Il montre en même temps, par l'analyse de quelques fabliaux, la marque particulière imprimée chez nous à ces récits; il revendique pour la France tout ce riche trésor de fictions où ont puisé si largement les générations suivantes, et même les nations étrangères, l'Italie en particulier. Caylus, encore élevé à l'ancienne mode, eu connaissait à fond la littérature légère ^ et savait, peut-être seul alors, combien d'inventions gauloises se dissimulent, à peine déguisées, chez les auteurs d'outre-monts; peut-être même se proposait-il de le démontrer quelque jour ^

En tout cas, il fait de l'étude des manuscrits ses délices. Il lit les romans, les chroniques en vers, il discute des dates, il touche à l'histoire ou à la critique des textes. Il trouve dans cette occupation la distraction d'esprit (une distraction plus intelligente et certes plus digne de son âge) qu'il cherchait naguère en écrivant ses contes orientaux, ses féeries, ou ses scènes de mœurs populaires. Les manuscrits du moyen âge l'attirent par ce

1. Mémoire sur les fabliaux, dans les Me'm. de l'Acad. desinscr., XX, p. 353.

2. L'italien et l'espagnol avaient dù faire le fond de sa première éducation. On s'en aperçoit dans ses lettres, sans parler de ses traductions imprimées. Au milieu du xviii" siècle on est déjà moins familiarisé avec ces langues qui étaient jadis classiques dans la bonne compagnie.

3. Mém. sur les fabliaux, vers la fin. Caylus y dit qu'il avait collationné nombre d'auteurs depuis le xiv" siècle pour montrer ce que Français et étrangers en avaient tiré depuis. Ce travail, primitivement destiné à l'Académie des inscriptions, semble avoir été abandonné.

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mélange de romanesque et de réalité qui plaisait particulièrement à son tour d'esprit. Un instant on peut croire que cette passion nouvelle balancera chez lui celle des antiquités K II fouille et collationne dans la bibliothèque du Roi, où nul que lui ne songe à travailler; à Saint- Germain des Prés, dont le nom revient si souvent dans ses mémoires académiques ; chez les carmes décliaux, au cabinet Sainte-Geneviève, partout enfln où sont dispersés les vestiges du passé, en attendant d'avoir un domicile unique ^ L'amour des lettres lui fait secouer toute cette poussière, comme bientôt l'amour des antiquités nationales l'improvisera paléographe et déchiffreur de chartes. On se moquera de lui; peu importe : « Rien n'est indigne de recherches, principalement sur des choses qui regardent notre langue et le progrès que l'esprit a fait dans notre nation ». C'est ainsi qu'il satisfait une louable curiosité. Comment un tel homme s'est-il arrêté à michemin, et, comprenant si bien la littérature du moyen âge, n'en a-t-il pas du même coup remis l'art en honneur? On se l'expliquera en le voyant de plus en plus épris de la marotte antique. En tout cas, pour ce qui concerne nos anciens auteurs, on peut dire, sans rien forcer, que Caylus a voulu les réhabiliter dans l'esprit public. C'est à La Fontaine, et à l'étude des sources où il a puisé, qu'il doit la conclusion suivante : « Les idées étaient réglées (au xiv° siècle); la langue était faite; enfin on connais-

1. Les Mémoires sur la littérature du moyen âge sont datés de 1746 à 1748. On peut établir le synchronisme avec certaines OEuvres badines, pour vérifier le rapport lointain peut-être, réel pourtant, qui existe entre les uns et les autres. — Voici d'ailleurs les titres des mémoires : — Sur Guillaume de Machaut, poète et musicien champenois du xiv° siècle; 2 mémoires ; XX, 399-440 ; — Notice des deux ouvrages 7nss appelés Bible, etc., XXI, 191-203 (rectification d'une assertion d'Etienne Pasquier) ; — Sur la féerie des anciens comparée à celles des modernes, XXIII, 144-149 (superficiel, sauf l'idée de comimmication déjà exprimée plus haut); — Sur l'origine de Vancienne chevalerie et des anciens romans, XXIII, 23C-243 (peu de valeur, mais prouve une réelle connaissance des trois cycles).

2. La section actuelle des manuscrits à la Bibliothèque nationale.

sait pleinement la simplicité et la naïveté, qui seront toujours la base du vrai, et dont il semble que l'on s'écarte un peu trop aujourd'hui ». La Fontaine placé au premier rang- de nos écrivains, et La Fontaine représenté comme devant au moyen âge d'être tout ce qu'il est, « c'est-àdire exquis », que nous voilà loin de Boileau!

De tels goûts, de tels jugements suffiraient, sans ce que nous avons pu déjà dire, pour expliquer pourquoi Caylus vit retiré, et brouillé avec les auteurs. Néanmoins il ne boude pas son siècle : il se tient au courant, comme nous dirions, et, franchement, il y a quelque mérite. Il achète le livre nouveau; s'il est bon, il le signale à ses amis. Une pièce paraît, il y va; est-elle bien faite, il y retourne. D'ailleurs, ni prôneur ni disputeur, n'en prenant que pour son plaisir, indifférent au reste. Si, par aventure, il en touche un mot par lettre, ce mot est toujours court et décisif. Du Call(slhè)ie, de Piron, où Alexandre est montré par ses moindres côtés, il écrit : <( Je n'en augure pas beaucoup, parce que je ne crois pas qu'avec l'impression qu'Alexandre a produite dans toutes les tètes de ce présent monde (sic), je ne croirai jamais, dis-je, que l'on puisse opérer autre chose que de la révolte, quand on représente ses défauts, ou que l'on met quelque chose au-dessus de ce héros, fût-ce la vertu môme ^ ». La même sûreté de raison se marque dans l'appréciation du style et des procédés à la mode : « Il y a peu de choses qui soient plus usées à mon sens que les descriptions le sont aujourd'hui ^ ». Et le genre ne faisait que de naître, et il n'avait vu ni Saint-Lambert, ni Roucher, ni Delille! Ailleurs, s'il loue un écrivain moins corrompu que les autres : « Il n'a point de ce coupé, de ces fleurs glaciales, et de cette métaphysique encyclopédique ». Mais sa haine ne connaît

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