L. LXXXVIIl à Paciaudi, 8 avril
2. « Il y a une infinité de choses que les gens du monde ne peuvent jamais faire parfaitement : écrire, peindre, et jouer la comédie. » (Mém. et Réflex., p. 18.)
3. Nous relevons, dans VUistoire de Catherine Cuisson, cette demi-confession : « J'avais remarqué que les ouvrages des gens du monde, (pioique peu corrects et assez mal écrits, avaient un certain tour négligé qui les faisait passer, malgré la critique amère des auteurs de profession, qui ont tous la petitesse de croire qu'une idée qu'ils n'auraient point eue est un bien qu'on leur enlève; et quoique la fureur de ces messieurs soit
conditions que les autres — sans se demander s'il en a le droit, — se mettre en quelque sorte hors concours. Ajoutons que Caylus écrivait trop pour soigner son style. Il raturait pourtant beaucoup, et nous avons vu de lui des brouillons presque illisibles; mais le tout est écrit vite et mal. Indépendamment de ce qu'il faisait imprimer, il prenait nombre de notes, et transcrivait souvent de sa main des parties entières d'ouvrages qui lui plaisaient. Quand' on pense à une soixantaine de dissertations qu'il lut à Fx^cadémie des inscriptions, à ses sept in-quarto sur les antiquités, à une dizaine d'autres ouvrages sérieux, à ses œuvres badines encore volumineuses, à cette correspondance considérable dont nous n'avons que des débris, sans parler de ce « quintal » de manuscrits, amas confus distribué en vingt-huit gros portefeuilles, où il a, sinon tout écrit, du moins tout revu et annoté lui-même, on comprend qu'un homme qui a pu noircir une si effroyable quantité de papier n'ait pas eu le temps d'écrire. Nous pouvons donc, sans lui faire l'injure — ou l'honneur — de le traiter en auteur de métier, lui adresser le même reproche que Grimm : non seulement il n'est pas sensible (ce qu'on lui passerait encore), mais il écrit platement et sans grâce. Les phrases s'enchevêtrent, tombent pour se relever et retomber ensuite : souvent aussi elles ne marchent que d'un pied, perdant l'autre ou l'accrochant en route. L'expression est de même traînante, molle, obscure, parfois bizarre et baroque. Dans une lettre partie du cœur, la seule peut-être qu'on puisse citer en ce genre, il écrira pour peindre sa douleur : « Je n'éprouve que le méchcmique de l'homme le moins éclairé ». La correspondance avec Paciaudi abonde en singularités
de passer pour gens du monde, un de ceux-ci, quand il écrit, leur parait toujours un intrus ». Voilà qui est clair. La jalousie est dans les deux camps, celui des gens du monde à prétentions littéraires, et celui des écrivains à prétentions mondaines. On se méprise et on s'injurie réciproquement.
CAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS
de ce genre. Et pourtant, telle est la force du goût naturel, que Caylus trouve, sans les chercher, de ces traits et de ces passages courts, sans tare, qui s'enlèvent comme à Feau-forte sur ce fond plat, et font rêver d'un écrivain. Les rares discours qu'il a traités avec un peu de soin sont vraiment écrits, avec je ne sais quelle lenteur archaïque et sérieuse qui plaît; les développements, bien reliés entre eux, s'arrêtent à temps et s'équilibrent; Tensemble fait songer à la parole d'un vieux sage qui sait beaucoup et qui enseigne modestement. Dans les lettres, c'est, par échappées, une façon de conter en quatre lignes comme on grave un croquis en quatre coups, talent qu'il pouvait tenir de sa mère, mais auquel il ajoute un humour froid et de haut ragoût. En voici deux exemples. Il s'agit d'abord d'une inondation : « Nous avons à notre tour, et comme le reste de l'Europe, notre inondation; mais elle n'a pas été aussi forte qu'il y a une vingtaine d'années. Elle diminue. Cependant il est du devoir de louer Dieu de tout. Aussi j'espère que ces débordements découvriront des monuments. Je viens d'écrire à Arles et le long du Rhône pour avertir mes correspondants. Ils seront peut-être infidèles, mais qu'y faire? Ils ramassent toujours, et, si ce n'est pour moi, ce sera pour d'autres. » Le second, à propos de jésuites : « On a trouvé dans un couvent deux jésuites qui s'y étaient retirés, un vieux et un jeune. Le vieux n'avait plus que le souffle, on Ta laissé; mais le jeune ayant été convaincu d'avoir colporté, on l'a envoyé à la Bastille. Ainsi va le monde : ils y envoyaient autrefois, on les y envoie aujourd'hui ^ »
Il semble qu'après cette courte enquête autour de Caylus et chez lui-même, cette figure s'éclaire d'un nouveau jour,
1. A détacher encore, ce Portrait de Vabbé Petrucini, dans le goût du meilleur xviiie siècle : « Jamais il n'a eu avec qui que ce soit plus d'esprit qu'il n'en a eu besoin, et certainement il en a eu toujours assez....
et qu'on la voie telle qu'elle dut être, telle que ne la peignent ni ses ennemis ni ses admirateurs déclarés. Elle ne se dresse plus pour nous comme une sorte d'énigme à pénétrer. Nous comprendrons mieux encore le vieillard raide et trouble-fète que connut le salon de Mme Geoffrin, en interrogeant sa correspondance intime, en suivant ses travaux complexes et multipliés. Nous avons vu jusqu'ici un jeune mousquetaire, lancé dans les voyages et les découvertes; un sage précoce, un « philosophe » de vingt-cinq ans, fier, mais encore aimable, assoupli par l'influence maternelle, jetant autour de lui des regards d'observateur sur une société qui finit et une société qui commence : un moment porté à étudier les hommes en moraliste, pour se donner le spectacle de leurs mœurs et de leurs passions; fréquentant les femmes et les aimant pour elles-mêmes, comme l'atteste plus d'une confidence faite au papier. Puis, le coup de tonnerre; la mort d'une mère, le cœur qui s'ouvre tout grand pour se refermer ensuite sur lui-même et cacher sa profonde blessure. Dès lors, la solitude, l'étude, la fièvre du travail. Mais l'esprit en enfantement perpétuel laisse les passions de ce corps de fer inassouvies : le libertin s'éveille, et longtemps le travail forcené va de pair avec le plaisir forcené. A cette lutte l'esprit s'aiguise, les nerfs s'irritent, le caractère s'endurcit. Plus d'épanchements : des contes égrillards. Peu d'amitiés : des livres, une ambition de découvertes, la soif de diriger et de discipliner, le besoin de produire et de faire produire. Des principes nets, arrêtés, entrevus et appliqués dans les arts, dans les lettres, vien-
Combien faut-il être supérieur pour prati({uer une pareille modération, pendant plus de quinze ans que je l'ai connu, et pour paraître même un imbécile aux yeux de M. de Nevers qui le logeait et l'entretenait. Ce n'est pas que M. de Nevers ne fût capable de le juger; malgré l'extraordinaire dont il se piquait, il avait assurément de l'esprit; mais apparemment qu'il était nécessaire à l'abbé de paraître tel §. ses yeux, et de soutenir des reproches très vifs sur sa pédanterie, pendant qu'il avait un savoir profond et étendu, mais plus agréable encore. » (Souvenirs.)
CAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS
nent renforcer les côtés tranchants, absolus, de cet esprit : la société, le contact des hommes brochent sur le tout. Dorénavant tout se groupe dans cette tête en sympathies et en antipathies. De là les admirations, les inimitiés. Caylus ne prétend à rien, ne demande rien, dédaigne ou méprise : mais il sent, devine, s'irrite. A sa tenue de manœuvre, à son attitude de paysan bien né, bourru et haut, caustique et muet, on sent le dominateur et Findifférent. Généreux pour l'art, négligent pour lui-même, libéral et même délicat dans ses attentions, il a le cœur dur et Fépiderme sensible. Il ne demande rien à ses égaux; il oblige ses amis, ignore le reste, sauf, si quelqu'un de ces gens qu'on paye vient à lui manquer, à le châtier comme il sait le faire, « à la turque, sans longuayer ». Célibataire de plus en plus morose, vivant seul au milieu de caisses d'antiquailles ou dans son laboratoire, entouré d'élèves obéissants : classique, ayant toujours à la bouche « le grand, le beau, le simple », et ayant écrit l'histoire de Mlle Frétillon. En avance et en retard sur son temps, prévoyant une révolution qui l'eût intéressé, mais haïssant les hommes qui la prêchent comme déclamateurs et sentant le tréteau \ Devenu duc par héritage, et laissant tomber ce titre, qu'un autre ramassera; incroyant d'abord, puis sceptique, puis cynique : homme incommode et respectable, type unique du grand seigneur qui le resta sous ses habits de bure, et qui, par un amour de la science jusque-là sans exemple, travailla de ses mains comme un ouvrier, de son cerveau comme un savant ^
1. M. Ch. Nisard dit très bien, de certains traits de la Correspondance : « C'est comme la vengeance anticipée du grand seigneur qui voit sa caste sur le point d'être supplantée par les gens de plume; qui, s'il pense comme eux en bien des choses, n'est nullement d'accord avec eux en tout le reste; qui, enfin, ne voulant point les suivre jusqu'oii ils vont, leur crierait presque comme on fait à des voleurs : « Arrêtez, arrêtez! » (Corr., Introd., XLix.)
2. Au tome V des Œuvres badines, p. 393-396, se trouve, sans explication, un morceau ainsi intitulé : Le Pour et le Contre, Portrait de C. C***. II est pour nous hors de doute que ce portrait prétende représenter
Caylus. A-t-il pour auteur Caylus lui-même, comme le disent les derniers vers, c'est ce que nous n'oserions affirmer. En tout cas, nombre de traits nous semblent applicables à Caylus, et tracés par un ami qui le connaissait bien. Le tout a suffisamment d'agrément pour qu'on nous excuse, même dans le doute, de le transcrire ici :