Ibid
CAYLL'S ANTIQUAIRE. 105
Une fois le premier coup de pioche donné dans cette mine, Caylus continue à creuser, sans se laisser détourner par les appâts d'études plus relevées. Il entend vivre avec ses guenilles, et le rappelle à qui pourrait l'oublier. Le bon Paciaudi est parfois bien surpris; il obéit d'abord sans comprendre. Oncques en effet ne vit-on archéologue plus singulier en ses exigences ^ : Caylus veut « toutes les balayures de la place Navone » ; — surtout, qu'on ne les nettoie pas! Il lui faut des pâtes de verre, des enduits de peinture, des fragments d'enseignes, des parcelles d'incrustations ou de damasquinares, de petites plaques de bronze avec inscriptions en creux ou en relief, des moules de terre cuite, des pots cassés, des ustensiles de cuisine, voire des instruments de chirurgie, enfin des petits bronzes étrusques, « de ceux qui ont une inscription sur la cuisse ». Et le consciencieux Paciaudi de battre le pavé de Rome, les environs, d'écrire à l'archevêque deïarente, de marchander avec les contadini ou avec les brocanteurs, tour à tour de se désoler ou de sauter de joie ; — bref, de justifier son mot : Canem venaticum dixisses hi conquirendis antiqultatls reliquiis. Il n'a de cesse qu'il n'ait trouvé des objets tels que les demande Caylus, hauteur, largeur, poids et couleur.
Bientôt la manie de Caylus est connue. Le cardinal Albani, chez qui Paciaudi demeure sept années, est le premier informé; puis le cardinal Passionei, autre collectionneur, et grand « gascon » italien; puis Stainville, puis notre colonie d'artistes et d'amateurs, puis Rome, Naples, Venise, enfin toute l'Italie. Tout le monde semble s'intéresser à l'œuvre de Caylus; tout le monde veut y contribuer. La réputation de philosophe dont jouit Fau-
\. II va sans dire que Caylus payait très largement et n'acceptait pas de cadeaux. Il épargne même à Paciaudi les courses chez le banquier, et n'oublie pas « le domestique de Natoire », si par hasard on l'a dérangé.
leur, quoique peu fondée, n'est pas pour diminuer l'engouement. Yoilà Paciaudi passé personnage, faisant les honneurs de son illustre correspondant, et d'autant plus fier qu'il « fait bonne figure », grâce aux brochures et aux gravures françaises plus ou moins prohibées que Caylus lui envoie à foison. Il faut le voir dans sa joie naïve de collectionneur et de pourvoyeur. Mais toutes les olfres de ces zélés Italiens ne sont pas bonnes à accepter. Elles sont rarement désintéressées. Albani, le plus sympathique, n'est pas sans quelque arrière-pensée pour notre Académie des inscriptions; — Passionei-Scande^^berg \ trop vantard pour sa marchandise, se fait payer en livres, et très cher. S'il envoie une belle statue à Caylus, celui-ci découvre par malheur qu'elle est moderne, et, tout en remerciant honnêtement, fait comprendre qu'il n'est pas dupe. Caylus, qui n'aime pas à être obligé malgré lui, le plus souvent regimbe, et grimace ses compliments. Ou bien il cherche vite à s'acquitter par un cadeau; si on le refuse, il est aux champs. Un jour l'abbé Nerini, général des moines de Saint-Jérôme, lui envoie une belle acerra : comment refuser? Une autre fois, le cardinal Spinelli fait tenir à Caylus trois pièces rares d'Egypte, avec ses compliments bien sentis. Caylus, naguère en défiance, l'appelle un « homme ». Il parle de présent; Paciaudi l'en détourne par convenance; alors il voue au cardinal une reconnaissance « gothique ». Si l'ambassadeur s'en mêle, il est véritablement gêné, « parce qu'il ne le connaît pas ». Enfin, quand don Philippe, l'infant de Parme, par amitié pour du Tillot et pour Paciaudi, lui fait coquettement des avances, rien n'égale la façon bourrue dont il les reçoit. Il est pénétré des bontés du prince, mais « il ne se connaît pas bien en princes ». L'infant prépare un bel envoi. On veut
1. C'est le surnom que lui donnent Caylus cl Paciaudi dans l'intimité.
donc le faire <( jurer » ! Don Philippe et son ministre lui font hommag-e de leurs fouilles, déclarent Caylus le « feudataire » de Véleia, il n'en persiste pas moins dans son refus d'accepter rien d'important, et ne se laisse pas même tenter par une belle Victoire en argent, de grande valeur. Double délicatesse, car il craignait d'attirer à la cour de Parme, trop généreuse pour ses ressources, les remontrances de celle de Madrid. Peut-être aussi, comme on l'a remarqué, se sentait-il moins propre à juger des monuments de quelque dimension, et ne voulait-il pas s'aventurer hors du domaine où il se sentait sans rival.
Sans cesse surveillée par les curieux, stimulée par les jaloux, tracassée par les importuns, la passion de Caylus grandit tous les jours, le fait vivre, et prête à son âme une espèce de chaleur. Désormais il ne respire que par ses chères « anticagiie ». C'est le thème éternel de ses instructions à Paciaudi; c'est le texte éternel de leurs comparaisons et de leurs plaisanteries de vieux célibataires. « Il y a des poupées pour tous les âges, » écrit Caylus à Breteuil. Pour lui, il aime l'antiquité « comme sa maîtresse ». Amusement de vieillard, qui se console par cet amour platonique de ce que
Son beau printemps et son été Ont fait le saut par la fenêtre
Le bout de l'oreille perce ainsi de temps en temps, pendant que le bon Paciaudi, badin à son tour, écrit que les
1. L. XXII. — Les Goncoiirt, qui citent ce passage {op. cit. 1G3), le font suivre de ces mots : « On peut en être fâché, mais il ne faut pas se pendre ». Phrase suspecte, puisque M. Nisard ne la donne pas. Ceci ne vaudrait pas la peine d'être relevé, si les Concourt n'inclinaient à faire de Caylus un de ces ennuyés à la mort dont Mme du DelTand est le type célèbre. Le mot même qu'ils citent d'elle, « c'est précisément comme Caylus, qui grave pour ne pas se pendre est moins juste que spirituel. Caylus n'est pas une manière de du Deffand homîne : sa misanthropie, nous le répétons, est celle du diable qui s'est fait ermite. N'écrit-il pas de son lit, trois mois avant sa mort : « Au reste, je me conduis fort bien, peut-être parce que je ne puis me conduire mal >>? (Concourt, 172.)
bénits pères, depuis leur expulsion, « sont une rareté clans le moderne ». Cet échange de sympathies se transforme bientôt en jouissance. L'attachement remonte des objets aimés aux personnes qui les procurent. « Je n'ai pas reçu de vos nouvelles l'ordinaire dernier, écrit Caylus, et je les aime autant que les antiquailles. Vous sentez la force et le poids de cette comparaison. » Ailleurs, il caractérise cette intimité dans ce style baroque qui est chez lui celui des grandes circonstances : « C'est une jouissance pure et sans inquiétude; c'est une fontaine particulière éloignée de tout le bruit et l'apparat des fontaines publiques ». Quand les caisses d'antiquités arrivent, quel émoi! C'est « une joie et un trouble », c'est un « éblouissement ». Certaine histoire de stadera vaut presque d'être contée. Paciaudi l'a découverte; mais chut! si on l'apprenait! si les puissances s'en doutaient! car l'antiquité à Naples (( est une affaire d'État ». Il l'envoie, avec mille précautions, tremblant de joie et de peur. Elle arrive. Caylus est lyrique. La stadera est l'événement de Paris : « on s'inscrit pour la voir ». Finalement, Mairan lui trouve un défaut capital, et on n'en peut rien tirer. La diplomatie l'aura échappé belle. — D'autres fois, les remerciements sont d'une gravité toute philosophique : « J'ai reçu la caisse qui contient les véritables trésors d'un sage ». Ainsi du reste. Source de jouissances et de déceptions, d'émotions qui l'attachaient à la vie en ranimant son esprit et ses sens blasés, telle fut la dernière, la seule vraie passion de Caylus. Sans nous attarder à la description d'une manie cent fois étudiée en elle-même, insistons sur quelques traits moins généraux, qui achèveront de peindre la vie d'un antiquaire au xvm'' siècle.
C'était une étrange entreprise, au siècle dernier, que celle de former un cabinet d'antiques, et l'amateur qui la
tentait s'exposait à plus d'un déboire. S'il ne résidait pas en Italie, il lui fallait un ou plusieurs correspondants, non seulement honnêtes, mais connaisseurs. Rem difficilem postulasti. Ceux-ci trouvés, l'achat lui-même, par la rareté et le prix des objets, était une seconde difficulté. Mais de l'achat à la réception il y avait encore la distance de la coupe aux lèvres, et cette troisième épreuve était peut-être la plus cruelle de toutes pour le malheureux collectionneur. Tantôt ce sont les douanes des princes d'Italie qui « coupent les chemins » ; tantôt les malfaiteurs qui volent en route la précieuse pacotille, dont le passage est signalé par leurs limiers; tantôt c'est l'interdiction absolue, qui oblige à la contrebande; tantôt enfin le navire de commerce où le colis s'est glissé sous une fausse désignation est pris par un croiseur, si Ton est en guerre, ou par les corsaires si l'on est en paix. Si l'amateur est un personnage, s'il a d'illustres amitiés à l'étranger, les difficultés sont un peu moindres : elles n'ont pas toutes disparu. Caylus emploie la voie des consuls et des ambassades \ 11 ne faut pas moins que le nom de Natoire, le directeur de notre Académie à Rome, et celui de Marigny, pour assurer l'arrivée des envois. Encore s'en perd-il quelques-uns. Si d'aventure Natoire y met moins d'obligeance, voilà Caylus obligé de « perfectionner la voie de Lyon »; et, si l'on embarque les caisses, les Anglais sont à craindre ^ Quand Paciaudi est à Parme, sans du Tillot et les consuls qui ont le mot d'ordre, rien n'arriverait à destination. De là des attentes déçues, des impatiences, des colères qui sont, si l'on veut, comiques. Les princes
1. Dans le n° 205 des afTaires de Venise (ambassade du comte de Montaigu), il y a, p. 124, une lettre dont voici le post-scriptum : « Si quelqu'un vous présentait, Monsieur, quelques lettres pour M. le comte de Caylus, je vous prie de ne point faire de difficulté de les insérer dans les paquets que vous m'adressez ». (Arch. des Aff. étrangères.)