‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 66 sur 197 · Ibid., XV · texte numérisé non relu

Ibid., XV

CAYLUS ANTIQUAIRE. iH

veut pas, en ayant lui-même « de très distingué ». Les antiques ont leur marché, et comme leur cote. Aussi la cupidité est-elle surexcitée chez le peuple brocanteur, et chez les curieux qui se font revendeurs à l'occasion. Paciaudi s'en désole : (( Ils ne sont plus, ces loyaux antiquaires!... », s'écrie-t-il, et il a honte de son Italie dégénérée. A Naples, les antiquités sont hors de prix. « Les brocanteurs sont la plus vile canaille! » Cette canaille, il faut pourtant s'en servir, la flatter, finalement en passer par ce qu'elle veut. C'est un des côtés piquants de cette correspondance que les perpétuels débals de Paciaudi avec certains brocanteurs de Rome et de Naples. Alfani en est le type presque célèbre. Car Bellotti, son émule, n'était guère que voleur, et Pichler, le « bon Allemand », guère que maladroit. Alfani avait Fart d'amorcer tour à tour et de tromper l'acheteur si habilement, qu'il le ravissait parfois, l'indignait souvent, ne le décourageait jamais. On espérait toujours quelque chose de ce Napolitain madré, en qui l'on pouvait voir, suivant les heures, un vir antiquitatis hene pei^itus, ou un « comédien atellane » ; un rerum antlquarum solertissimus indagator, ou un « Polichinel ». Le théatin, qui le payait avec un argent qui n'était pas le sien, parle, en ses jours de désespoir, d'écraser le hirhante\ mais Gaylus, plus habitué à être volé, laisse aller les choses; et Paciaudi est saisi d'admiration : « Vous êtes un grand seigneur; vous voulez que tout le monde vive ».

Mais c'était encore peu pour l'antiquaire d'être mal servi, exploité, rançonné : trop heureux si les faussaires n'en faisaient pas leur victime. De toutes les déconvenues, n'était-ce pas la plus désobligeante? Prendre le public pour confident de ses erreurs, porter soi-même atteinte à sa réputation de connaisseur, transmettre à la postérité le témoignage de ses confusions grossières, voilà à quoi s'exposait quiconque écrivait sur les antiquités. Par le fait,

nul alors n'a échappé à ce danger. Ceux dont le tact semble le plus fin, le savoir le plus solide comme le plus étendu, ceux enfin qui prononcent seulement sur les arts spéciaux de leur ressort, sont loin d'être impeccables. Nul ne l'est assurément, même aujourd'hui, après tant de progrès de la science archéologique. Néanmoins, on peut dire que plusieurs causes d'erreur, presque inévitables au dernier siècle, ont à peu près disparu depuis. Si Barthélémy, Paciaudi, Caylus, si Winckelmann lui-même, se laissent parfois abuser; si Mariette, un des premiers connaisseurs en pierres gravées qu'il y eût alors en Europe, en a inséré une bonne moitié de fausses dans l'ouvrage estimé et d'ailleurs estimable qu'il y consacre ^ cela tient à deux causes principales : l'impureté relative du goût, dont les plus illustres n'étaient pas exempts, et la prodigieuse habileté des faussaires. Peu d'ouvrages originaux de l'antiquité ont été étudiés jusque-là, et parmi ceux-ci peu d'œuvres de première valeur. La Grèce est, peu s'en faut, inconnue; Phidias n'est qu'un illustre nom. L'éducation artistique des çQcilleurs est romaine, presque exclusivement, et de seconde main. Que peut un goût si mal prémuni contre des pièges tendus avec habileté? L'art de falsifier les antiques est déjà poussé si loin, qu'il n'a plus rien à apprendre. C'est à peine s'il pourrait envier quelque chose à celui de nos plus fameux restaurateurs d'antiques, des Penelli et des Castellani ^ Il semble bien que Venise ait été le berceau de cette industrie. Témoin ce Leoni qui vendit au cardinal de Polignac deux mosaïques de sa composition, et cet autre imposteur, qui, au dire de Paciaudi et de son maître Apostolo Zeno, composait « des monnaies, des gravures, des inscriptions, des vases étrusques, capables de

Page 1