L. XVI
à faire « fumer le Tanucci ». D'IIerculaniim, « tout est bon » ; volés, les objets seront meilleurs encore. Un « coquin cFouvrier » y a dérobé de petits Hercules. Action blâmable! Néanmoins, comme il faut faire un sort à ces objets, Caylus les acbète, et recommande de ne pas trahir l'ouvrier : « cela pourrait le faire chasser ».
On le voit, Caylus était indulgent, et pour cause, h toutes les friponneries. Son expérience en pareille matière est en grande partie le secret de sa force. Cette question de l'âge probable et de l'authenticité, si capitale pour les antiques, il était de son temps le moins incapable de la résoudre. Il sentait bien la supériorité qu'il avait à cet égard sur les autres; il s'en prévalait avec raison. Avec non moins de raison, il faisait de ce talent une des qualités du bon antiquaire. Peu s'en faut même, à l'entendre, qu'elle ne soit la seule. Il traite volontiers ceux qui en sont dépourvus d'archéologues peu sérieux. Il croit en un mot qu'on ne peut juger d'un art dont la « manœuvre » vous est étrangère. Mais qu'est-ce à dire? Caylus, à force d'abonder dans son opinion, qui n'est pas sans fondement, ne la pousserait-il pas au paradoxe? La connaissance du métier, qui s'acquiert, et le goût, qui ne s'acquiert guère, sont-ils en raison directe, comme il affecte maintes fois de le déclarer? Ne peut-on être à la fois bon connaisseur et mauvais juge? Un expert en tableaux est-il forcément un critique d'art? et le sens esthétique est-il au bout de l'outil?
A toutes les questions de ce genre, Caylus avait de quoi répondre, brièvement, mais nettement. Car, si cet esprit sec ne croyait pas à grand'chose, il était intrépide en ce qu'il croyait. Nul ne fut moins tourmenté par des problèmes, assiégé par des doutes. Fermé à toute théorie (du moins il le croyait), il avait devant lui une route peu battue \ mais
i. Voir ce qu'il en dit lui-même. (Recueil, VII, préface.)
bien solide, bien droite, où il marchait d'un pas assuré, sans dévier. Son ardeur au travail ne faisait que s'accroître avec l'âge. Déjà Barthélémy écrivait en 1757 (Gaylus avait soixante-cinq ans) : « Vous me demandez ce qu'il fait? Un troisième volume de ses antiquités, une explication de la table Isiaque, une édition des peintures antiques dont il a trouvé les dessins à Paris ^ ; plusieurs dissertations pour l'Académie. Et tout cela se fait à la fois sans livres, sans corrections, sans être jamais arrêté ^. » Ce fut bien autre cbose lorsque la correspondance avec Gaylus fut tout à fait engagée. Une foule de questions se mêlent et s'entrecroisent dans cette dernière partie de sa vie. Mais le point de vue, la méthode, sont les mêmes. Gaylus continue à aborder des sujets techniques, à tenter des restitutions, à lire à l'Académie des mémoires qui abondent en trouvailles de détail, en ingénieuses hypothèses. Ge sont là comm-e les épisodes de son travail, traités à part, avec un luxe de commentaires écrits et parfois figurés qui donnent un singulier attrait aux séances publiques. Mais toute la substance de ces recherches, toute la doctrine — si Ton peut employer le mot ici, — est dans son grand ouvrage : le Recueil forme le fond de ses occupations, donne l'ensemble et le résumé des résultats. G'est au Recueil qu'il songe sans cesse; c'est lui qui est l'objet de cette correspondance, et qui en fait l'intérêt. On assiste à sa formation pièce après pièce, planche après planche, avec les découragements qu'il amène, suivis aussitôt d'une recrudescence d'ardeur. D'ailleurs, aucun plan, aucun ordre; le travail se fait au jour le jour, au fur et à mesure des arrivages : « Les antiquailles m'arrivent, je les étudie; je les fais dessiner à des jeunes gens dont le goût se forme. Ge que je leur donne les met en état de vivre et d'étudier.