‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 80 sur 197 · Sérieys, Lettres inédites, XI · texte numérisé non relu

Sérieys, Lettres inédites, XI

nombre de textes, d'étaler au lieu de choisir, d'embrouiller au lieu de conclure. Maintenant les savants commencent à sortir de leur cabinet, à interroger les œuvres autant que les livres, à faire au goût et à l'art quelque place en leurs jugements. La sagacité de quelques antiquaires, l'exactitude de leurs descriptions a montré le prix d'un détail, précisé les interprétations, circonscrit le champ de l'erreur. Plusieurs ont tenté de périlleux voyages, pour étudier la physionomie des ruines, se pénétrer sur place de leur esprit. Depuis le milieu du siècle, un véritable souffle de rénovation passe sur ce poudreux amas d'antiques : çà et là, on sent que la vie va naître. On disserte moins : on décrit, on reproduit, on restitue. L'effort pour animer le passé se montre partout. Le plus beau des arts n'est plus déshonoré par des copies plus qu'infidèles. La France et l'Angleterre se disputent l'honneur des éditions luxueuses. Hier, c'était Palmyre et Balbek qu'on révélait au public; aujourd'hui c'est Spalatro, Ilerculanum ; demain ce sera Pœstum et la Sicile, en attendant l'Egypte et la Grèce.

Dans cette marche en avant, la France se signale par son zèle. Le jalon le plus hardi, c'est un Français, Le Roy, qui le pose ; et son enseignement au sein de Paris fraye la route aux archéologues de l'avenir. D'autres Français, Giraud et Sautel, Granger \ ont les premiers défriché le terrain où l'Angleterre cueille maintenant sa riche moisson. Bientôt Ghoiseul-Gouffier ouvrira toute grande la porte que Caylus avait entre-bâillée, et nous montrera l'Orient. Et tandis que ces ardents missionnaires explorent, partout où il est accessible, le champ de l'antiquité, dans la solitude du Vatican, au milieu de ces chefsd'œuvre qu'il contemple et qu'il aime, un érudit, un

1. Voir Barthélémy dans le Journal des Savants, juin 1760, art. sur les Ruines de Balbek.

artiste, prépare la vaste synthèse de Fart, et lui élève un premier, un impérissable monument. Il le couronne ensuite par un second et dernier ouvrage, où de lumineuses démonstrations appliquent et justifient la méthode. Dès lors, la révolution sera faite. Qu'en eût pensé Gaylus? Ses prévisions les plus hardies eussent-elles atteint jusquelà? Il serait téméraire de l'affirmer. Quelque ouvert que fut son esprit, il répugnait aux choses trop générales : Tinfini en tout lui faisait peur. Il ne semble pas du reste qu'il ait lu VHistoire de FArt, bien qu'elle ait paru une année avant sa mort. On peut même croire qu'il eût répudié la doctrine d'un auteur dont le caractère, le tour d'esprit lui étaient déjà peu sympathiques, et avec lequel il évita les occasions de se mettre en rapport ^ Et

1. C'est seulement dans les dernières années (vers 1760), que Caylus fait mention de Winckelmann dans ses lettres. Il était lui-même alors dans toute sa réputation, et l'abbé commençait la sienne. En prit-il ombrage dès le début? Est-ce à quelque pressentiment, ou à la sourde opposition qu'il sentait chez Winckelmann, qu'il faut attribuer l'hostilité sournoise — et d'ailleurs réciproque — avec laquelle il le traite? Paciaudi a beau s'ingénier à vouloir rapprocher les deux savants, Caylus fait toujours la sourde oreille. Il faut dire que tout aussi les séparait : l'âge, la nationalité, la tendance générale des idées, et ce que chacun des deux pouvait savoir du caractère de l'autre. L'aménité n'était point leur fort. Néanmoins, sans doute grâce aux bons offices de Paciaudi, nul conflit ouvert ne s'éleva d'abord entre eux, et c'est miracle. Winckelmann chercha même à s'assurer au moins la neutralité du comte, sinon ses bonnes grâces, en vue d'obtenir le titre si ambitionné de correspondant de l'Académie des inscriptions. (Il ne l'avait pas encore obtenu en 1163! — Voir Lettres de W. à J.-J. Wille.) Caylus ne sourcilla pas. Ce fut dès lors entre eux une guerre de critiques enveloppées et d'épigrammes indirectes. C'est dans la Correspondance qu'on trouve les marques accusées de ce dénigrement systématique. (Lettres de Caylus à Paciaudi, et de Winckelmann à Wille, à Bianconi, à H. Fuessli [à propos d'Herculanum] au comte de Briihl, même sujet.) Chacun des deux cherche à prendre l'autre en faute, à le convaincre d'erreur ou de légèreté. Toute l'histoire de la traduction de la Lettre au comte de Brûhl est celle d'une méchante niche inventée par Caylus pour faire pièce à l'auteur. A tout propos, Winckelmann incrimine chez Caylus la « légèreté française », et Caylus chez Winckelmann la lourdeur allemande. Il trouve que celui-ci « s'échauffe sur les arts, mais ne les entend pas véritablement»; qu'il se « bat les flancs pour exprimer son prétendu enthousiasme, et pour élever des comparaisons de la nature de l'antique ». Winckelmann, de son côté, le raille, et assez agréablement, « de cette grande circonspection, fruit

pourtant, eùt-il été fondé à le faire? N'y a-t-il aucun rapport entre sa tentative et celle de Winckelmann? Ne s'est-il pas avancé plus qu'il ne l'a cru lui-même dans le domaine des idées générales? N'a-t-il pas inventé une méthode que Fillustre rénovateur de rarchéologie lui a jusqu'à un certain point empruntée; n'a-t-il pas fourni les armes qu'on a tournées contre lui, préparé enfin une révolution dont sa gloire a été la première victime? Questions intéressantes, que nous étudions un peu plus loin avec le développement qu'elles comportent. Nous ne pouvons ici que les poser.

Cependant Caylus touchait à la fin de sa carrière. L'âge aidant, les traits de son caractère s'étaient accusés avec sécheresse et dureté. Les seuls plaisirs qu'il goûtât désormais, l'étude et la solitude, en l'isolant de son siècle luimême, lui avaient fait une âme de hronze. De défiant, il devint ombrageux. Barthélémy en sait maintenant « trop long pour lui », et ils s'évitent \ Bouchardon, en qui il aimait l'homme sans doute, mais aussi sa propre œuvre et ses idées, Bouchardon était mort ; il composa sa vie, triste consolation ! pendant qu'il était lui-même mortellement atteint. Mariette et Le Beau étaient maintenant, et seule-

d'une sage prudence qui ne veut rien hasarder ». La personne de Winckelmann lui-même, sa moralité, inspirent à Caylus des soupçons exagérés. Il croirait volontiers que l'abbé « n'est pas incorruptible », ce qui est certainement une calomnie. Mais Paciaudi, tout en défendant son ami, convient « qu'avec toute sa bonhomie il n'a pas quitté son caractère allemand ». Et il ajoute : « Mais il n'est pas fripon, tandis qu'Albani (le cardinal)... l'est' un peu ». — Toutes ces mesquineries, moins surprenantes, il faut bien en convenir, chez Winckelmann que chez Caylus, prouvent bien que les deux savants eurent conscience, dès le début, de leur rivalité. Ils s'égratignaient, ne pouvant se mordre; et sans doute il y aurait eu un beau jour prise de corps, si la mort de Caylus 1765) n'avait suivi de si près l'apparition de VHistoire de l'Art (1164).

1. « Ne craignez rien de ce que je puis dire à Barthélémy. Sans éclat, j'ai retiré doucement mes troupes. Il en sait trop long pour moi, et nous sommes comme nous serons le reste de notre vie. » (L. LXIX, 26 septembre 1763.)

ment à certains jours, toute sa société ^ En revanche, il ne manque pas une séance de FiVcadémie. Il ne vit réellement que là, indifférent à son siècle auquel il tourne le dos, sourd aux brocards des écrivains ses ennemis. Car ceux-ci n'ont pas désarmé ; toute occasion leur est bonne de satisfaire une rancune tenace. Le Prix fVexi^ression fournit à Grimm (ou à Diderot) une critique assez cruelle ^ Lliommage rendu à Boucliardon par l'amitié ne leur inspire qu'une épigramme ^ Lui-même, il est vrai, a élevé entre sa personne et son siècle une double barrière d'indifférence et de mépris. Il semble ignorer Rosbach ; les « fêtes de la Paix » ne lui inspirent que le désir de fuir à la campagne, et la peur du bruit : il sait à peine qui vit et qui meurt. Il se défend d'avoir affecté de taire dans ses lettres la mort de Mme de Pompadour, « car on affecte tout, et nous savons que les cyniques eux-mêmes étaient pleins d'air. J'avoue que je ne les aime en rien '\ » Il l'ignorait simplement. — Il sent d'ailleurs gronder l'orage, et ne s'abuse pas sur le sort de la royauté. Mais il est trop vieux pour s'en préoccuper % et il pense avec d'autres que ceci durera bien autant que lui. « Benô sHf il faut prendre le temps comme il vient ^ » Ses antiques seules l'intéressent. En trouve-t-il de curieuses, il est heureux : c'est « l'ours qui se lèche les pattes ».

Jusqu'au bout il conserva cet amour de la simplicité qu'il poussait volontiers jusqu'à la singularité. Son oncle

l. « Personne depuis votre départ n'a interrompu notre tête-à-tête, de Le Beau et de moi. » (L. LXXV, 12 décembre 1103.)

■2. Grimm, Corr. lift., V décembre 1760. — Grimm exprime les idées de Diderot, mais il leur donne une forme encore modérée. Un peu plus tard (1763), il passera la plume à son ami, qui ne gardera, lui, aucun ménagement.

3. (( L'art de faire un petit homme d'un grand. » (Grimm, Corr. litt., <lu 15 mars 1763, article de Diderot.)

i. L. XC.

5. « Je ne suis pas même assez jeune pour craindre de voir des révolutions faciles à prévoir. » fL. XXXV.)

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