L. Vitet, ouvr. cité
ïivale, rompant enfin avec éclat, elle ne prit vraiment son essor que grâce aux efforts combinés d'un Golbert et d'un Le Brun. La rivalité de Le Brun et de Mignard, devenu par jalousie le champion de la communauté vaincue, raviva un instant les craintes des vainqueurs : mais le danger fut conjuré quand, à la mort de Le Brun, une habile mesure lui donna pour successeur le rival de la veille. Dès lors, l'Académie de Saint-Luc peut encore végéter, mais elle a vécu. Quant à F Académie royale, son histoire est désormais celle de Tart français. Dans sa reconnaissance, elle conservera un culte touchant pour les deux hommes qui Font fait naître et vivre, pour Golbert son fondateur, et pour Le Brun son « sauveur » \
Les souvenirs de ces premières luttes pesèrent longtemps sur la compagnie. Elle eut beau en sortir victorieuse, il lui resta toujours un secret instinct d'obéissance, et un impérieux besoin de protection. Qu'on ne parle ni de servilité, ni de bassesse. Les sentiments de l'Académie royale pour le pouvoir sont ceux d'une affranchie, non d'une esclave. L'art n'est pas encore libre; il n'est qu'émancipé. Elle le sent si bien, qu'elle place à la base de ses statuts la nécessité du travail, la concurrence entre confrères, la distinction d'un titre pour les plus zélés. Au lieu de l'égalité en droit et en fait qui règne à l'Académie française, la hiérarchie à quatre degrés. Bignon, chargé par Pontchartrain de « gouverner les nouvelles Académies », met l'art sur le même pied que la science, il « organise » l'Académie royale comme celle des Inscriptions. Les membres sont désormais répartis en quatre classes, celle des honoraires, des pensionnaires, des associés, et des élèves. Voltaire s'en indignera fort. Mais Voltaire oublie ou feint d'oublier que ce régime fut non
1. « Un grand homme que cette Académie doit révérer comme un père. » Réponse de Coypel à Caylus, à propos d'une Vie de Le Sueur.
CAYLL'S A L'ACADÉMIE ROYALE.
pas imposé, mais choisi comme le meilleur; que la crainte d'être surpassé, le besoin de se recruter, le désir d'assurer la survivance d'un style ou d'une tradition suffisaient pour que Ton assurât une sorte de prime aux plus laborieux ; qu'enfin si l'on pouvait déjà concevoir la « république des lettres », nul ne concevait encore « la république des arts », et les artistes moins que personne. Ajoutons, distinction capitale, que l'Académie royale n'est pas un salon comme l'xlcadémie française, ni un gabinet de travail comme celle des Inscriptions : c'est une école. Elle professe, elle est organisée en corps enseignant, travaille incessamment h provoquer des talents nouveaux \ Non seulement elle possède « l'exclusif privilège de faire tous les travaux de peinture et de sculpture commandés par l'État », mais elle « dirige seule, d'un bout du royaume à l'autre, l'enseignement du dessin : à Paris, dans ses propres écoles; hors de Paris, dans des écoles subordonnées, académies succursales fondées par elle ^ ». C'est en réalité l'administration de l'art. Reconnu officiellement par le pouvoir, nanti de titres de noblesse, cette sorte d'art d'État entre aussitôt en possession de sa province, et l'occupe militairement, avec son chef, ses officiers, ses volontaires et ses recrues. A la tête du corps est placé un directeur, nommé à vie; au-dessus, le surintendant des Bâtiments, interprète des volontés souveraines; au sommet, le roi.
Monarchique dans son principe, hiérarchique à tous les degrés, pourvue d'une sorte de monopole, l'Académie royale n'eut garde pourtant de méconnaître les droits du goût naturel et de la distinction bien née. Si l'Académie française ouvrait parfois ses portes au seul mérite personnel, rehaussé par l'éclat du nom, celle-ci appela,