‹ Essai sur le culte et les mystères de Mithra [microform]Chapitre 2 sur 4 · LA DOCTRINE · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE

L'initiation mithriaque était donnée dans des grottes naturelles ou artificielles, a Zoroastre le premier, écrit Porphyre, consacra en l'honneur de Mithra, créateur et père de toutes choses, un antre naturel dans les montagnes voisines de la Perse, arrosé par des sources, couvert de fleurs et de feuillages. Cet antre représentait la forme du nionde, créé par Mithra (2). A l'intérieur étaient disposés çà et là les symboles des éléments cosmiques et des climats. Après Zoroastre, l'usage persista d'initier et de célébrer les mystères dans des antres ou des cavernes. » Il ajoute que dans cet antre, dont la description est empruntée à Homère, habitent des Naïades ou des Nymphes qui représentent les âmes fiancées à des corps mortels. C'est là une description assez exacte de la grotte mithriaque, telle que des fouilles récentes nous l'ont révélée. Mais il n'est question dans VAvesta, ni de grottes, ni de nymphes, ni de l'appareil astronomique, dont nous parle Porphyre. Bien au contraire, nous savons par

(1) 3e renvoie pour la diffusion du culte de Mithra sous l'erapire au livre de J. Réville : la Religion sous les Sévères.

(2) Porphyre : De a7it>'0 Nymph., cap. G-8 : :3-j[iSoXov -zr^ç, -jX-^jç ï% ^; ô y.do-iAOç.

Hérodote et Strabon que les Mazdéens proscrivaient les temples et sacrifiaient à leurs dieux sur lé sommet des montagnes. Mais nous saisissons en cet usage la survivance d'une des plus vieilles traditions des religions orientales. La grotte, image du monde créé, avec le foyer qui l'éclairé, symbole du soleil, se retrouve dans le culte de la Gybèle Phrygienne et dans les vieux cultes de la Grèce, en Crète et en Arcadie (1).

Ces antiques souvenirs trouvent un écho dans Platon, qui dans un mythe célèbre, représente le monde terrestre comme une caverne. Les Chaldéens affectaient de donner à leurs tours prismatiques la forme de montagnes, creusées de chambres à la base, et pour eux le même terme traduisait le temple et la terre. Pareille conception s'imposait aux Égyptiens dans la construction de leurs pyramides, oiile mort vivait sa seconde existence. Enfin les Etrusques et les Latins eux-mêmes avaient la prétention dans le plan et dans l'orientation de leurs temples, de reproduire l'ordre et la disposition de l'univers. En sorte que la grotte mithriaque est simplement le temple sous sa forme la plus primitive.

L'exactitude des assertions de Porphyre a d'ail- - leurs été surabondamment prouvée par les fouilles qui ont mis au jour les nombreux sanctuaires du culte mithriaque. Ces grottes, dans les villes, sont presque Jtoujours artificielles et ressemblent à des caves voûtées, auxquelles on accède souvent par de

(1) Porphyre lui-même signale ces ressemblances.

Gasquet. — Mitlira. 4

longs corridors souterrains. Les plus connues et les mieux explorées sont celles du MithrsBum du Capitole, celle d'Ostie et celle de Saint-Clément. Toujours s'y rencontre la source, signalée par Porphyre, comme élément essentiel du. culte et qui servait aux lustrations rituelles. Les Chrétiens du iv^ siècle ne manquaient pas de s'égayer aux dépens d'une secte qui cherchait le soleil sous la terre ; ce roi des ténèbres, qui pouvait-il être, sinon Lucifer, prince du mal? (1).

Le Mithra des mystères reçoit le nom de petrogenès^ â'invictus de petrâ natus^ de Tpecç à/. ■::àôaç. Il est difficile d'en donner une raison satisfaisante. A-t-on voulu exprimer par là l'éclair des rayons naissants à l'aube au sommet des montagnes et qui semble jaillir des rochers ? On peut le croire, puisque le petrogenès est souvent représenté sur les monuments par une figure radiée en buste se dégageant d'une gaine rocheuse. Peut-être voulait-on plutôt expliquer par là l'origine du feu, qui sort en étincelles du choc de la pierre (2). Il est curieux que les plus vieilles religions de l'Asie rendaient un culte au soleil sous la forme d'un cône de pierre. La pierre noire d'Emèse, emblème de Baal, dont Elagabal fut le prêtre, fut par lui transportée à

(1) Quid quod et Invictum spelœa sub antra recondunt, Quemque tegunt tenebris audent hune dicere solem, Quis colat occulté lucem, sidus que super-num

Celet in infernis, nisi rerum causa malarum ? Paulin de Noie : Op. Ed. Veron, p. 703. Rossi {Biillet. 1868, p. 57) cite ce fragment Qui docuit sub terra quœrere solem.

(2) C'est l'explication que donne Lydus : De mens, III, p. 43 : Six 10 Toy îrpbpc xÉvrpov.

Rome, quand il y vint pour exercer l'empire. Ce cône de -pierre, la petra genitrix, se retrouve aussi dans plusieurs des mithrsea explorés de nos jours (1). I

C'est encore aux plus anciennes traditions relii,gieuses de l'Orient qu'il faut remonter pour rendre ' compte de l'épilhète de (Bouy.Xé'^oç, volèhr de bœufs, que donné Poi^phyre à Mithra et que répètent à l'envi, dans une intention ironique, les auteurs chrétiens (2). Comme le dieu solaire des hymnes védiques, Mithra chasse devant lui les nuages qui sont les vaches célestes. Dans l'Avesta, il est toujours le dieu des vastes pâturages. Il ramène à l'étable les troupeaux égarés. Il les arrache au serpent de la nuée qui les détourne ; il frappe l'ennemi, il délivre les prisonnières, qui déversent alors leurs pluies nourricières sur le sol altéré (3).

C'est ici le lieu d'indiquer les traits principaux du tableau mithriaque, tel qu'il était représenté en relief sur la pierre dans tous les sanctuaires du dieu persan. Les artistes se sont efforcés d'y tracer les principaux symboles du culte et de la doctrine, à ce point/que)si nous savions les déchifl'rer et entrer dans leur esprit, le culte de Mithra n'aurait

(1) Rossi, Bullei. 1870, Le mithrseum de Rainl-Clémpnt.

(2) Porphyre, De antro Nymph. 24 ; Gommodien, Instruct. 1, 13 :

Vertebatque boves aliènes semper in antris Sicut et Cacùs, Vulcani filius...

Firmicus, Ve^errore prof. : « Virum abactorem boum », etc., etc.

(3) M. Bréal dans son livre célèbre, Hercule et Cacus a montré l'origine de cette légende et comment elle s'est répandue et transformée dans les diverses mythologies. Voir aussi J. Darmesteter : Eludes iraniennes, tome II, p. 193.

plus de secrets pour nous. Mais d'une part l'indécision des formes et des figures, qui vient autant des maladresses du sculpteur que de la dégradation du temps, de l'autre notre ignorance de bon nombre de ces emblèmes et des croyances qu'ils recouvi'ent, ne nous permettent guère ,que de pénétrer à la surface du mythe et laissent pour nous dans l'ombre bien des points encore inaperçus.

On peut distinguer trois représentations différentes de Mithra. Le Mithra égorgeant le taureau, le plus connu et le plus répandu de ces types, n'est peut-être pas le premier. Je croirais volontiers que le type le plus ancien nous est donné par le monument de la villa Altièri, figurant Mithra debout, en costume phrygien, les pieds sur le taureau. C'est l'attitude que semble décrire Porphyre et que précise Macrobe, quand il dit qu'à l'équinose vernal, le taureau porte le soleil. Si l'on veut se reporter aux innombrables cônes et cylindres recueillis dans la poussière de la Mésopotamie, on remarque que la divinité solaire y est très fréquemment figurée debout sur l'animal, qui symbolise le signe représentatif du Dieu. C'est en particulier l'attitude habituelle donnée dans ces intailles à la déesse Ishtar, debout sur la taureau ou le lion. Si l'on veut bien aussi se reporter aux types des médailles de Tarse et se souvenir que c'est de cette ville que le mithriacisme vint à Rome, on sera frappé de la ressemblance, pour ne pas dire de l'identité, que présente avec le Mithra de la villa Altieri, le dieu Sandan,

debout sur le bûcher qui doit le consumer (1). On connaît plus de vingt représentations de Mithraj sous la figure d'un homme à tête de lion ou à masque léonin, enlacé dans les replis d'un énorme serpent. Montfaucon le premier, et après lui Visconti, ont reconnu dans ce type étrange le dieu persan; Au commencement de ce siècle, le danois Zoéga, suivi par toute une école d'archéologues, contesta cette attribution et baptisa le léontocéphale du nom vague d'Eon, un de ces génies que les gnostiques d'Orient interposent entre l'infini et la création. L'attribution à Mithra paraît cependant des plus vraisemblables. Le commentateur de Slace, Lactantius, fait allusion à deux des types du dieu persan, dont l'un au visage de lion [leonis vultu). Les attributs du léontocéphale se rapportent assez exactement aux symboles à la fois astronomiques et moraux, qui s'étalent plus abondamment autour hdu type du tauroctone.. Le lion représente le soleil I pans le signe qui répond à l'ardeur de l'été, comme ' le taureau le représente dans celui qui répond au printemps ; le premier étant le symbole du principe igné, comme l'autre celui du principe humide. Le serpent est à la fois l'ennemi mythologique du soleil, à toutes les périodes de sa course et le génie du mal dans les livres du parsisme. Il tend la tête vers le cratère, qui est auprès du dieu, comme pour épuiser la -source de vie aui alimente l'univers créé.

(1) R. Rochetle, Acad. Inscr. et Belles- Lellres, t. XVII. Voir PL IV, nos 1 à 6, 8, 10, 17.

Entre les replis du serpent et sur le torse du monstre divin, sont distribués les signes du zodiaque, tout au moins les quatre principaux : les deux équinoxes et les deux solstices, ligures par le Cancer et le Capricome, le Bélier et la Balance. Il tient à la main tantôt une clef, tantôt deux, percées de tfous. Que peuvent être ces clefs, sinon celles des deux portes des âmes ; celle du Capricorne qui ouvre l'accès du ciel, si la clef est unique? Tous ces faits répondent bien à la doctrine mithriaque. La présomption se change en certitude, si l'on se ' rappelle que dans le mithrœum de Saint-Clément, la figure du léontocéphale est peinte sur les fresques des salles, et que, dans celui d'Ostie, la plus connue et la mieux conservée des images de ce type fut découverte au fond du sanctuaire, en même temps que celle du type du tauroctone. Sur les deux compositions se lit, avec la date de la consécration, la dédicace du même donateur, Gaïus Valerius Hercules. Le léontocéphale nous parait donc représenter Mithra, sous l'un des aspects de sa vie solaire, comme les Phéniciens représentaient leur Baal.

Le plus souvent, c'est sous la figure du,. taurjocy tone que Mithra nous apparaît. (Quelquefois, comme à Felbach (Wurtemberg) le bélier se substitue au taureau comme victime du sacrifice). Il passe pour avoir emprunté l'attitude de la Victoire égorgeant le taureau, qu'il rappelle en effet presque trait pour trait. L'emprunt n'en reste pas moins douteux, le Mithra et la Victoire parais-

sant procéder run et l'autre d'un type commun, une aphrodite asiatique sacrifiant la bête qui lui est consacrée.

Dans le tableau mithriacrue,' le dieu coiffé du bonnet phrygien [Pileatus)^ vêtu du costume d'Attis, dans un élan qui gonfle derrière lui les plis %- de sa tunique flottante, appuie du genou sur le flanc du taureau ; d'une maîn il saisit la corne de la bête ou lui relève le muffle vers le ciel ; de l'autre, il lui plonge un poignard dans le cou, d'où dégoutte un ruisseau de sang. A droite et à gauche du lauroctone se tiennent debout deux génies dadophores, l'un tenant son flambeau levé, l'autre le tenant abaissé vers la terre; ils représentent le jour et la nuit, le printemps et l'hiver, la vie et la mort; peut-être aussi, ce qui revient d'ailleurs au même, les deux équinoxes, entre lesquels, selon le texte de Porphyre, est la place de Mithra (1).

Autour de ces figures sont disposés les animaux de la légende mithriaque ; animaux symbolique?, qui comportent presque tous une double acception, "^ astronomique et morale. C'est le serpent, la couleuvre d'Ahrimann, l'ennemi de la création d'Ormuzd, en qui Macrobe voit aussi la ligne onduleiise que suit le soleil sur l'écliptique ; le chien, l'ami le plus précieux qu'Ormuzd ait donné à l'homme, son auxiliaire dans la lutte contre le mal, et qui est

^(1) Cumont croit Cfue c'est à. ces dadophores que s'appliquent les noms de Caùtes et de Cautopates, qu'on lit sur quelques monuments. Rossi pansait que ce sont des épithètes, au sens d'ailleurs inconnu, qui s'appliquent à Mithra.

encore la constellation qn'on appelle le paranatellon du Taureau ; le Scorpion, un des êtres malfaisants que suscita la création d'Ahrimann ; est le signe céleste qui présage la mort de la nature ; le Corbeau « qui s'en va tout joyeux a l'instant où l'aube perce, désirant que la nuit ne soit plus la nuit et que le monde sans aurore ait l'aurore » (1) ; et qui donne en même temps son nom à l'une des constellations du printemps (2). Aux pieds de Mithra est placé le cratère, qui, d'après Porphyre, symbolise la source de vie, et qui lui aussi figure dans les groupes stellaires. 11 est en relation avec le Serpent et avec le Lion.

Très souvent au-dessus du Sacrifice, et au cintre de la grotte, se déploient les signes du zodiaque. Au-dessus encore et au fronton du monument, sont représentés, à droite et à gauche, le soleil et la lune, tous deux en buste, l'un avec l'auréole radiée, l'autre avec le croissant ; souvent aussi le premier s'élançant de l'Orient sur un quadrige, la seconde s'inclinant vers l'Occident sur un bige. Entre les deux, cinq pirées qui sont les cinq planètes. Les pirées sont souvent séparés par des pins, dont le feuillage constant est symbole d'immortalité.

A mesure qu'on approche de la fin du iv® siècle, la composition mithriaque se complique et se charge d'accessoires, de scènes variées et confuses. Dans plusieurs monuments, des deux côtés du

(1) Avesta Yesclit XIV, 20.

(2) On constate la rareté du coq et de l'aigle qui sont les oiseaux sacrés par excellence de l' Avesta.

tableau du sacrifice, s'étagent une série de compartiments qui représentent probablement des scènes d'initiation et d'épreuves. En quelques autres, lacom position paraît divisée en trois registres ; celui du milieu le plus considérable reste toujours consacré au Tauroctone ; le registre supérieur flanqué des images du Soleil et de la Lune semble représenter le ciel des bienheureux, avec les figures du Sagittaire, du Capricorne, peut-être aussi celles des planètes sous la forme des divinités hellénique et romaines ; le registre inférieur semble vouloir dépeindre des scènes doutre-tombe ; banquet des bienheureux, délivrance par Mithra, monté sur son char lumineux, des coupables qui expient, enlacés par l'esprit du mal. L'ensemble de la composition répond au triple domaine sur lequel règne Mithra, dieu du ciel, de la terre et des enfers (1).

Les mystères de Mithra, comme en général tous les mystères de l'antiquité, avaient pour objet d'expliquer aux initiés le sens de la vie présente, de calmer les appréhensions de la mort, de rassurer l'âme sur sa destinée d'outre-tombe, et par la purification du péché, de l'affranchir de la fatalité de la génération et du cycle des existences expiatoires. Cette libération s'opère par l'entremise d'un dieu psychopompe et sauveur, qui lui-même a passé par

(1) Voir les monuments de Sarmizaegetusa et d'Apulum.

l'épreuve, subi une passion et traversé l'éclipse d'une mort passagère pour revivre jeune et triomphant (1).

C'était le dogme fondamental des mystères d'Eleusis et le sens mystique de la cathode et de V anode de Gora, arrachée aux bxas de son ravisseur Iladès et. rendue à la lumière, en ■ même temps qu'elle ramène pour la nature les floraisons du printemps ; symbole- emprunté à la métamorphose du grain de blé, qui pourrit de longs mois dans le sol, avant de surgir en pousse verdoyante et en épi jaunissant. Plus tard, sous l'influence de l'orphisme et des religions venues de Thrace ou d'Egypte, la légende de Cora se complique et s'enrichit de développements nouveaux. A l'fladès primordial se substitue Bacchus, l'époux mystérieux de Déméter; le principe de vie se dédouble et se constitue de deux éléments, masculin et féminin. De leur union naît l'enfant sacré, lacchos ou Zagreus, le Dieu krà tô> ixaa-cw, le guide des initiés, le médiateur des âmes, le gage de leur rédemption et de leur immortalité» Tel est aussi le sens, dans les Dionysies et les mystères de Liber, de la passion [xk tzx%\j.x-x) et de la résurrection de Dionysos. Déchiré par les Titans, qui sont les esprits du mal, ses membres dispersés, à l'exception du cœur saignant qui est recueilli par

(1) C'est le sens très clair des deux vers déjà cités, prononcés par le prêtre aux mystères d'Adonis ;

"Etnai fip UjAïv ex xôvwv (rwrr.çîa.

Et Firmicus Maternus à cette citation ajoute : « Habet ergo diaiolus christos suos », cap. xxiv.

Pallas, il est ranimé par Zeus et renaît en une apoihéose définitive. 11 est, pour les mystes, le principe de la force immortelle et libératrice qui circule dans la nature, et de la vie qui naît de la mort; comme du sarment de vigne desséché par l'hiver, émondé par le ciseau, sort, sous la poussée de la sève, le bourgeon verdoyant, qui porte les promesses de l'automne.

Les mystères orientaux s'inspirent des mêmes doctrines et visent aux mêmes enseignements, s'il «st vrai que c'est d'eux qu'ils sont parvenus aux sanctuaires de la Grèce. Dans la légende d'Adonis, dont celle d'Attis n'est qu'une variantOj les femmes de Syrie déplorent en leurs lamentations le jeune berger, la grâce du printemps et l'amant d'i^Lstarté,* tranché dans sa fleur par le boutoir de la bête qui symbolise les frimas, puis ranimé et rendu à la déesse, au milieu des transports d'une joie frénétique, qui s'accompagne de délirantes orgies. Plus sobre, plus savant, pénétré d'une plus haute inspiration religieuse, se déroulait le mythe d'Osiris dans les sanctuaires d'Abydos et d'Héliopolis. Symbole du soleil et de la vie qui en émane, Osiris meurt chaque soir à l'occident, pour renaître chaque matin en la gloire d'Horus; pendant son éclipse apparente il parcourt les royaumes de la mort, l'Amenti; il y guide les âmes échappées à l'existence terrestre ; iî leur enseigne par quelle voie de purification, par quelles épreuves elles doivent passer, avant dé pouvoir, allégées de toute matérialité, aborder sur la barque solaire aux royaumes' de la

lumière. Et c'étaient, avec d'autres symboles, les mêmes consolations et les mêmes espérances que suggéraient aux initiés Vanabase et la calabase mithriaques. Semblable à l'Ôsiris égyptien et à l'iacchus d'Eleusis, c'était Mithra psycliopompe, qui leur enseignait les voies de la perfection et de la libération de l'âme, les soutenait par son exemple dans les épreuves, qui leur ouvrait, au terme de l'expiation, le seuil de la vie bienheureuse.

Tous ces mystères supposent un ensemble de doctrines sur l'origine spirituelle et immortelle de l'âme, sa déchéance et son rachat. Il serait intéressant d'en rechercher la genèse et de remonter à leur source première (1). Les Grecs eux-mêmes, presque sans exception, en reconnaissaient la provenance orientale. Ils en attribuaient l'importation à Pythagore, qui passait pour les tenir directement ou par l'intermédiaire de Phérécyde de Scyros, des sanctuaires d'Egypte et de Chaldée. De fait, elles sont absolument étrangères à la religion d'Homère, et n'ont rien à démêler avec ses dieux enivrés de leur force et enchantés de leur beauté, qui ont si intimement pénétré l'art et la poésie helléniques. Sans doute la croyance à un principe immortel dans l'homme, àla survivance de l'âme, est en germe dans le culte des morts et des héros, commun à presque toute l'humanité ; mais combien vague, imprécise et flottante, avant que les mystères ne

(1) Voir entre beaucoup d'autres ouvrages : J. Girard, Le sentiment religieux en Grèce; Th. Weil, De l'immortalité de l'âme chez les Grecs [Journ. des savants, sept. 1895) ; Rliode, Psyché.

l'aient formulée en dogme religieux et que Pythagore et Platon n'aient tenté d'en donner la démonstration philosophique (1). Dans Homère et jusque dans Pindare, il ne s'agit guère que d'une immortalité d'exception et d'adoption, objet d'un privilège des dieux, d'une immortalité aristocratique. Quant à la vie d'outre-tombe elle leur apparaît misérable et désolée. Qu'on se rappelle l'enfer de ÏOdi/ssée et ces ombres exténuées, sans consistance et sans conscience, qui ne recouvreQt un moment le sentiment et le souvenir, qu'après s'être abreuvées du sang chaud et fumeux des victimes, et qui soupirent, lamentablement vers la vie qui les a quittées. Tous les peuples de l'Orient, à un certain moment de leur évolution, ont passé par des croyances presque identiques. On connaît le scheol hébreu « qui ne rend pas ses morts m. L'Aralou chaldéen est un (c lieu où les morts n'ont que la poussière pour leur faim, la boue pour aliment, oii ils ne voient pas la lumière, où les ombres, comme des oiseaux de nuit, remplissent la voûte ». Les plaintes du ûfoz^ô/e égyptien, dans la terre de V Occident^ sont aussi expressives de l'amer regret de la vie. « L'Occident est une terre de sommeil et de ténèbres lourdes, une place où les habitants, une fois établis, dorment en leur forme de momies, sans plus s'éveiller pour voir leurs frères, sans jamais plus apercevoir leur

(1) Pausanias, lib. IV, 32; Maxime de Tyr: Dissert., 16 : « Primus Pythagoras Samius inter Grœcos dicereausus est interiturum esse corpus suum, animam vero mortis immunem seniique evolaturam esse ; prius quam enim hue veniret, exstitisse olim. »

Gasquet. — Mithra. 3

50 ESSAI SUR LE CULTE ET LES MYSTÈRES DE MITtIRA.

père et leur mère, le cœur oublieux de leurs femmes <3t de leurs enfants. L'eau vive que la terre donne è. quiconque vit sur elle, n'est plus ici pour moi qu'une eau croupie et morte... Qu'on me donne à boire de l'eau qui court ; qu'on me mette la face ■au. vent du nord, sur le bord de l'eau, afin que la brise me caresse et que mon cœur en soit rafraîchi de son chagrin (1). »

Mais l'Egypte et la Chaldée ne s'en sont pas. tenues à ces conceptions rudimentaires. Bien avant la Grèce, qui devait hériter de leur sagesse, elles ont de ces données encore grossières, fait sortir quelquesuns de§ mythes grandioses qui ont consolé et réconforté l'humanité. Je rappelle seulement que l'Egypte, pour qui la mort fut la grande affaire de la vie, a conçu dans les sanctuaires d'Abydos et popularisé le mythe de l'Osiris infernal, qui semble bien avoir passé delà à Eleusis. La Chaldée et la Perse, qui nous intéressent de plus près, connurent aussi l'enseignement consolateur d'un dogme d'immortalité pour l'âme. « Les Chaldéensles premiers, écrit Pausanias, ont dit que l'âme de l'homme est immortelle (2) ». Si nous ignorons à peu près tout de la doctrine morale des prêtres de Babylone et de NiniA^e, du moins a-t-on recueilli et déchiffré assez de fragments de leurs légendes mythologiques, pour pressentir les promesses et. les espérances que la religion offrait aux hommes pieux et braves. Le sombre royaume d' Allât, préservé par ses sept en-

(1) Trad. Maspero.

(2) Pausanias, Lib. IV, cap. xxxii.

ESSAI SUR LE CULTE ET LES MYSTÈRES DE MITORA. 5t

ceintes, n'était pas irrémédiablement clos. La volonté des dieux pouvait l'ouvrir à quelques mortelsprivilégiés. La déesse Istar put y descendre, et non seulement réussite en sortir, mais elle y puisa, à las source de vie, l'eau* bienfaisante, l'eau de Jouvence, qui devait arracher à la mort son amant Thammouz. et lui garder une jeunesse éternelle. Une pensée philosophique profonde mettait ainsi au sein même de la mort une promesse d'immortalité, dans l'enfer morne et désolé une éclaircie vers le ciel des bienheureux. Si difficile que soit l'accès de cette source,, gardée par les génies, pour malaisé qu'il paraisse d'arracher aux grands dieux le décret particulier qui laisse échapper une âme de sa prison, il faut croire qu'avec le temps leur volonté faiblit et que leur humeur fut plus bienveillante. Un hymne à Mardouk l'appelle « le miséricordieux, qui relève les morts à la vie » ; à un monarque assyrien ses sujets font ce souhait : « la région qui brille comme l'argent, les autels splendides, le bienfait de l'état de bénédiction, parmi les banquets des Dieux^ et les jardins bienheureux dans leur lumière — qu'il leshabite, la vie joyeuse dans le voisinage des dieux qui habitent l'Assyrie ! (1) »

Dans le récit chaldéen du déluge, rappelons l'île fortunée où les dieux ont placé le patriarche qui a sauvé dans l'arche l'humanité nouvelle. Là, fleurit l'arbre de vie, là coule aussi la source merveilleuse où le héros Gilgamès vient laver ses souillures >

(1) Voir Ch. Lenormant; Un véda chaldéen.

Rappelons encore l'enlèvement d^Étana par l'aigle de Samash, enlèvement suivi d'une chute mortelle, oiî nous trouvons en germe à la fois le mythe de , Ganymède et celui de Phaéton.

Mais la plus féconde de ces légendes est à coup sûr celle même du héros solaire, Izdiibar ou Gilgamée, qui fait le sujet de la vaste épopée babylonienne, dont l'histoire du déluge n'est qu'un épisode. Tous les Assyriologues, depuis Rawlinson, s'accordent à diviser cette épopée en douze chants, dont chacun se rapporte à l'un des signes du zodiaque. C'est probablement l'histoire des victoires du soleil sur les constellations qui s'échelonnent sur l'écliptique, symbolisée par les combats de l'Hercule d'Ourou. Le soleil qui l'a sans cesse protégé dans ses épreuves, finit par l'adopter, par le réunir à lui, et lui délègue l'office de juger les mortels dignes de participer au bonheur de l'éternité. Nous trouvons une variante de cette légende, florissante surtout en Gilicie et en Lydie. C'est encore l'Hercule assyrien, mais sous le nom de Sandan, qui finit sa vie par la purification suprême du bûcher et dont l'âme s'envole vers le soleil sous la forme d'un aigle ou du phénix ; « Assyrii phœnica vocant » dira Ovide (1).

Le dogme persan est plus sobre, mais pour la première fois, il nous renseigne sur l'origine des

(1) Sur les idées des Assyriens touchant l'immortalité de l'âme, voir Halévy : Les croyances à l'immortalilé de l'âme chez les Chaldéens ; et Jeremias : Die Babylonisch-Assyrisclien Vorstellungea vomLeben nach dem Tode.

ESSAI SUR LE CULTE ET LES MYSTÈRES DE MIinRA. 53

âmes et de la vie, et à ce titre il nous met sur la voie de quelques-unes des doctrines qui firent la fortune des mystères de Mithra. Les Férouërs ou Fravashis sont non pas précisément les âmes, mais comme l'entendra Platon, les types éternels des choses. Tout être créé ou à naître a son l'ravashi. Ils résident au sein de la lumière d'Ormuzd. On voudra plus tard leur assigner une place plus précise, leur domicile sera la voie lactée ou les millions d'étoiles qui constituant l'armée céleste. Ces férouërs, principes de connaissance et de vie, se prêtent temporairement à des formes mortelles, plus par dévouement à l'œuvre de salut" d'Ormuzd que par inclination pour les choses terrestres. Mais ils sont en même temps des mânes. L'enveloppe qu'ils ont revêtue une fois anéantie par la mort, ils remontent au fonds originaire des ci eux, et vont grossir l'armée des purs qui forment- l'assemblée céleste. Spirituels et indestructibles dans leur essence ils vivent éternellement. Cette croyance se concilie avec la doctrine du jugemenl des âmes, de leur mérite et de leur démérite. Car il est souvent question dans l'Avesta de peines et de récompenses. « Celui qui est pur de pensée, dit Ormuzd, pur de parole et pur d'action, ira éclatant de gloire dans les^ demeurés du behesht. Il sera, ô Zoroastre, audessus des astres, de la lune, du soleil. Je me charge de le récompenser, moi qui suis Ormuzd, le juste juge (1) ». Ailleurs « l'homme pieux demande

(I) Venelidad, farg. VIL •

que son âme parvienne au lieu de lumière et n'aille pas dans le lieu des ténèbres. » Et le Boundehesh formulera plus courtement tout cet ensemble de croyances. « L'âme est une lumière qui. à la naissance, descend du ciel, et qui, à la mort y retourne ».

Voyons maintenant l'application que les mithriastes ont faite de ces idées et de quelles formes symboliques ils les ont enveloppées.

Le dogme mithriaque de la catabase et de Vanabase (quelques auteurs emploient aussi les termes de cathode QÏ d'anode^ â^hypobase et de 'parembolé) n'est expliqué dans son ensemble et dans ses développements par aucun des auteurs de l'antiquité. Il se déduit et s'éclaire pour nous par le rapprochement, que nous allons tenter, de divers fragtnents, empruntés principalement à Celse, à Porphyre et à Macrobe (1).

Les symboles astronomiques de la grotte représentaient la voûte du ciel et la double révolution céleste, celle des étoiles fixes et celle des planètes, les premiers séjour de lumière et de splendeur, habitacle des dieux et des bienheureux ; les secondes réservées à l'évolution des âmes.

Porphyre ajoute : « Numénius et son ami Gronius disent qu'il y a dans le ciel deux points extrêmes, l'un dans la partie du ciel la plus méridionale est

(1) Origènes : Jn celsum, VI, 22. Porphyre : De aniro nympharum, cap. X-XXII. Macrobe : In somniiim Scipionis, C. XI.

au tropique d'hiver; l'autre dans ta partie la plus septentrionale est au tropique d'été. Le point estival est sur le signe du Cancer ; le point hivernal sur le signe du Capricorne. Et comme le signe du Cancer est pour nous le signe le plus rapproché de la terre, on l'attribue avec toute raison à la lune, qui est la plus voisine de la terre, tandis que le pôl& austral n'étant pas visible pour nous, on attribue le Capricorne à Saturne, la plus éloignée et la plus élevée des planètes.

« Les théologiens établissent que le Cancer et Ifr Capricorne sont les deux portes du ciel {-kùXoh). Platon les appelle les deux ouvertures (c7T:[j/.a). Ilsdisent que le Cancer est la porte par laquelle descendent les âmes, et le Capricorne celle par laquelle elles remontent. Le Cancer est au nord et favorable à la descente ; le Capricorne au midi et favorable à l'ascension. Car les régions septentrionales sont propres aux âmes qui descendent dans la génération.

« De niême les théologiens ont établi pour portes des âmes le Soleil et la Lune, disant que le soleil est la porte par laquelle montent les âmes, la lune celle par où elles descendent. »

Ces mêmes portes sont ailleurs appelées. « portes des- hommes » et « portes des dieux » parce que par l'une les âmes descendent s'incarner en des corps humains, et que par l'autre elles rentrent au séjour de la divinité. Leur invention date des temps les plus lointains • de l'astrologie chaldéenne. « Les positions des dieux Bel et Ea, il fixa lui-même —

dit une tablette ninivite — et il ouvrit les grandes portes dans l'obscurité. Par l'une sort Ourou (la lune) pour dominer la nuit — par l'autre à l'Orient sort Samash (le soleil) » On les nommait Portes d'Ea et de Bel, et l'on donnait le nom de chemin d'Ea et de Bel à la route tracée par le soleil sur l'écliptique.

Du Cancer au Capricorne les signes de constellation s'échelonnent dans l'ordre suivant:. le Lion, séjour ou mansion du Soleil, la Vierge de Mercure, la Balance de Vénus, le Scorpion de Mars, le Sagittaire de Jupiter, le Capricorne de Saturne. Dans l'ordre inverse, du Capricorne au Cancer, le Verseau devient la mansion de Saturne, les Poissons de Jupiter, le Bélier de Mars, le Taureau de Vénus, les Gémeaux de Mercure, enfin le Cancer de la Lune. Quand à Mithra, il siège exactement entre les deux équinoxes. C'est pourquoi, dit Plutarque, on l'appelle médiateur. « Il tient le glaive du Bélier, signe de Mars et il est porté par le Taureau, signe de Vénus ». Car il est le dieu de la génération, celui par qui la vie s'entretient ici-bas, en même temps qu'il préside à l'évolution par laquelle les âmes entrent dans la vie et en sortent.

On remarquera que ce planisphère céleste répond à l'exaltation du soleil dans le signe du Bélier, dans le temps où le Bélier et la Balance sont les deux points équinoxiaux. C'était celui dont usaient les mithriastes, ainsi qu'en témoignent les monuments, où les signes du zodiaque se déploient au cintre de la grotte des mystères. Six d'entre eux sont tournés vers la droite, les six autres vers Iq, gauche ; mais

c'est toujours le Bélier qui commence là série. Ce système ne répond pas au plus ancien calendrier chaldéen, à celui qui avait présidé aux vieilles cosmogonies. Il était disposé d'après l'exaltation du soleil dans le Taureau, date à laquelle, pour les théologiens de Perse et de Chaldée, avait commencé le monde. Le Taureau et le Scorpion étaient alors les points équinoxiaux ; le Lion et le Verseau les points solstitiaux (1).

La conjonction du Soleil avec la constellation du Déliera commencé en l'an 2266 avant Jésus-Christ. Il faut donc faire remonter à cette date les modifications introduites dans le calendrier et le planisphère Chaldéen. Mais d'autre part, à l'époque de Celse et de Macrobe et de la grande faveur des mystères de Mithra, ce planisphère avait à son tour cessé de répondre au tableau réel du ciel. Depuis cent-vingt ans environ av^ant notre ère, le Soleil était entré dans le signe des Poissons. Les Mithriastes se servaient donc d'un planisphère qu'ils savaient inexact. Mais ce planisphère était consacré par une tradition très lointaine et remontait à l'époque où leurs dogmes avaient été arrêtés et fixés. Us continuaient à en. faire usage, malgré sa désuétude, à cause de l'importance qu'avaient prise dans leur théologie le Taureau et le Bélier.

Un texte capital de Celse nous apprend au moyen de quel symbole les Mithriastres figuraient la descente et l'ascension des âmes et les étapes qu'illeur fal-

. (1) V. Jensen : Kosm-der BabyL p. 89-93 et p. 315.

lait parcourir, une fois que de la Lune elles descendaient par la porte du Cancer « dans les voies de la génération » c'est-à-dire dans l'espace interplanétaire. «C'est, dit-il, une échelle ou escalier qui a sept portes et au-dessus une huitème. La première est de plomb, la deuxième d'étain, la troisième d'airain, la quatrième de fer, la cinquième de métaux mélangés, la sixième d'argent, la septième d'or. Ils attribuent la première à Kronos (Saturne) témoignant par le plomb la lenteur de cet astre. Ils rapportent la deuxième à Aphrodite à cause de l'éclat et de la mollesse de l'étain, la troisième à Zens à cause de la dureté de l'airain, la quatrième à Hermès, parceque il passe parmi les hommes pour être dur à la peine et fécond, comme le fer, en utiles travaux, la cinquième à Mars, sa nature mixte le rendant inégal et varié. Enfin les Perses attribuent à la lune la sixième porte et au Soleil la septième, qui est d'or, parceque ces deux métaux ont la couleur de la Lune et du Soleil. « Nous n'insisterons ici, ni sur les couleurs, ni sur les métaux attribués à chaque planète^ ni sur les secrètes influences que les anciens supposaient à. ces astres sur la formation des métaux dans le sein de la terre. Nous remarquerons en passant que l'ordre dans lequel les planètes sont énumérées répond à celui des jours de la semaine, si on la fait commencer par le samedi, qui pour nous la termine. Ces sept portes sont les sept stations de l'âme, soit qu'elle s'appesantisse vers la terre, soit qu'elle remonte à sa source première, à ce séjour de la divinité, auquel on accède dans la construction,

de Celse, par la huitième porte. ''A cliacTin des paliers, nous le savons d'ailleurs, se tient un génie ou archôn^ qui ne laisse passer l'âme, ou dans les mystères l'initié, qu'après s'être assuré de son état de perfection et de purification.

De l'escalier de Celse il serait facile de rapprocher bien des traits épars dans les historiens, qui confirment l'authenticité de cette conception symbolique ; depuis les sept enceintes d'Echatane, décrites par Hérodote et peintes de la couleur des métaux, jusqu'au songe de Viraf dans le livre persan, le Virafnamch. Le songeur est au pied d'une échelle mystérieuse dont il monte successivement les sept degrés ; à chacun d'eux, il est introduit dans un ciel particulier, jusqu'à ce qu'il arrive au huitième, où il trouve Zoroastre entouré de ses fils et des âmes des purs, et où il goûte les joies de la félicité éternelle.

Il est un lieu des âmes candidates à la vie. Les vieux théologiens d'Egypte et de Chaldée, suivi d'ailleurs par les (jrecs, le plaçaient, comme nous l'avons vu, dans la Lune (1). C'est pourquoi le Taureau, symbole de la génération, était consacré à cet astre et pourquoi tant de déesses asiatiques, comme Hathor et Isis sur les bords du Nil, sont figurées avec.le croissant sur le front, ou traînées par un bige attelé de taureaux. Mais pourquoi cette chute originelle? qui la détermine? quelle est la raison de ces étapes à chacune des planètes ? A toutes ces questions Porphyre répond dans un passage obscur

(1) Èv vî Tr,ç yzvé(jh(x)ç àtTc'at ■Kà.cn\z. Proclus : Comment, à la Rép. de Platon, ch. xxr.

et confus (1), qui nous ouvrirait peu de jour sur ces mystères, s'il n'était illustré par quelques pages très précises de Macrobe. Le philosophe grammairien, dans son Commentaire du songe de Scipion, passe en revue les diverses opinions des sages sur -les destinées de l'âme. On reconnaît les doctrines de Platon, de Pythagore, des néoplatoniciens, celles des Isiaques. Il en vient enfin à celle qui nous occupe. 11 ne désigne pas expressément la secte mithriaque ; mais il n'est pas possible de se méprendre^ puisque lui-même a soin de nous renvoyer au De antro Nym,pharum de Porphyre. Il insiste tout particulièrement sur cette doctrine ; on sent qu'elle lui est chère et il ne dissimule pas les préférences qu'il a pour elle (2).

« La Lune, dit-il, est le lieu où la vie et la mort . se limitent et se touchent; c'est de là que les âmes coulent à la terre pour y mourir et s'élever ensuite aux régions supérieures, où elles recouvrent la vie. A la lune commence le royaume des choses caduques et qui passent ; d'elle que les âmes commencent à tomber sous le domaine et du temps et des jours ».

Dans un bonheur infini, libres de toute cqntagion corporelle, et les possèdent le ciel. Cependant de cette haute et perpétuelle lumière elles aspirent à descendre. C'est l'appétence du corps, un désir latent de volupté, le poids seul delà pensée de la terre qui les entraîne. Elles s'enivrent d'un miel qui leur verse

(1) De ant. Nymph, cap. xvi.

(2) Quorum sectfB amicior est ratio.

l'oubli des choses éternelles et ^réveille en elles l'appétit des charnelles (1). Mais ce n'est pas d'un coup et brusquement, que de son incorporalité parfaite, l'âme en vient à revêtir un corps de boue périssable. La chute est graduée. De la porte du Cancer, elle glisse aux sphères subjacentes et s'arrête à chacune d'elles. A mesure qu'elle descend de Tune à l'autre, elle perd de sa pureté première et ressent des altérations successives de sa perfection. Elle se gonfle et se sature de chacune des substances sidérales qui émanent de l'astre, chaque sphère la revêt d'un éther moins pur, d'une enveloppe de plus en plus sensible. Elle éprouve autant de morts partielles qu'elle traverse de mondes, jusqu'à ce qu'enfin, de chute en chute, elle parvienne à celui qu'on appelle le monde delà vie. En même temps, chaque planète la dote des facultés nécessaires à son nouvel être. Saturne lui confère le raisonnnement et lecalcul, Jupiter l'énergie active, Mars l'ardeur passionnée, le Soleil l'imagination et le sentiment,. Vénus le désir. Mercure l'hermémeutique, c'est-àdire, la faculté de s'exprimer: la Terre enfin celle de croître et de grandir; car la dernière des qualités divines est la première des nôtres » (2).

Pour revenir au bonheur qu'elle a perdu, l'âme suit une route inverse : les degrés qu'elle a descendus, à nouveau elle les franchit et stationne à chaque planète. Elle s'allège de la substance prêtée par cha-

(1) Porph. : Coeuiidi voluptas mellis dulcedo significat.

(2) Oa remarquera que l'ordre des planètes n'est plus celui d& Celse.

Gasquet. — Uithra, 6

•cune d'elles; elle se dépouille successivement de tous les éléments d'emprunt de sa corporalité, jusqu'à devenir Fâme pure qu'elle était dans sa condition première, toute spirituelle et semblable aux dieux.

Ces symboles astronomiques, cette septuple vôture «t le dépouillement successif qui lui répond, nous ramènent directement aux rites et aux usages les plus -anciens de la Chaldée.

Là, sous l'influence de la religion qui domine toutes les manifestations de la vie, les nombres trois, douze, mais surtout le nombre sept, régnent •en souverains. Sept est le chiffre sacré. Le Temple, image réalisée par l'homme de Tordre cosmique, •est la haute tour à sept étages, en recul l'un sur l'autre,, reliés par de larges rampes d'escaliers extérieurs, où se déroule à l'aise la pompe des processions. Au-dessus du pays, elle se dresse gigantesque, écrasant tout de son énormité, portant son faite aussi haute que les pyramides d'Egypte. Quelques-unes de ces tours ont compté jusqu'à 180 mètres. Sept bandes de couleurs la bariolent de leurs tons tranchants et hardis. Les briques de la tour de Korsabad portent encore dans le stuc des traces, de l'émail, blanc, noir, pourpre et bleu qui les couvrait, etles ruines amoncelées trahissentles vestiges du vermillon, de l'argent et de l'or. Ainsi sont reconstitués les sept étages aux couleurs variées, consacrés aux sept j)lanètes. L'inscription de Nabuchodonozor sur la tour de Borsippa qu'il fît restaurer, donne à cette tour le nom de « Temple des

sept lumières ». Chacune d'elles'^a son étage, sa demeure particulière, sa chapelle pratiquée dans " l'épaisseur de la construction. Au sommet se dresse le sanctuaire du dieu, Anou, Nébo, Sin, ou Mardouk, splèndide édicule, oii s'est donnée carrière la magnificence du monarque. Parfois, la statue du dieu s'y dresse, faite de métal précieux et son esprit habite ce simulacre; d'ordinaire, on y voit le lit où il est censé reposer, la table où les prêtres lui apportent les offrandes. « J'ai couvert d'or la charpente du lit de repos de Nébo, dit Nabuchodonozor ; les traverses de la porte des oracles ont été plaquées d'argent. J'ai incrusté d'ivoire les montants, le seuil et le linteau de la porte du lieu de repos. J'ai recouvert d'argent les montants en cèdre de la chambre des femmes, etc. » (1). Qui ne reconnaîtrait ù ces détails et à cet ensemble, l'escalier mithriaque de Gelse, prodigieusement agrandi? Qui ne voit que la ziggurât babylonienne en est le prototype et le modèle?

Les cérémonies religieuses obéissent au même rythme numérique. On connaît le poème d'Istar, veuve du « fils de la vie » descendant pour le sauver dans « le pays immuable de la mort o. Ce poème is'adaptait évidemment, comme l'a remarqué Gh. Lenormant, aux diverses phases d'une cérémonie symbolique, et « se jouait dans les temples, comme une sorte de mystère » (2). Ce pays, où se rue dans sa

(1) Voir Maspf^ro ; Tom. I, la Chaldée. Perrot et Chipiez: Histoire de Cari. Tom. II. Babelon : Manuel d'archéol. orientale^ p. 84.

(2) Gh. Lenormaut. Le déluge et l'épopée babylonienne.

passion la violente déesse, FAralpu, est divisé en sept cercles, sur le modèle des sphères célestes. Elle franchit les sept enceintes ; à chacune le serviteur d'Allat, la déesse des ombres, la dépouille d'un de ses vêtements, depuis la tiare jusqu'au voile de sa pudeur, pour qu'elle paraisse nue devant la sombre divinité. Au retour, dans le même ordre, ses vêtements lui sont rendus, après qu'elle a obtenu, pour celui qu'elle pleure, l'eau de la source scellée au seuil de l'enfer.

Si la bibliothèque d'Assourbanipal nous avait conservé un rituel liturgique des cérémonies de Babylone, nous constaterions vraisemblablement que la plupart sont enfermées dans le même cadré, s'y développent avec les mêmes formules et que lazigguratenest aussi le théâtre. Les débris mutilés de la cent soixante-deuxième tablette ninivite semble bien une page de ce recueil que nous regrettons. Il s'agit d'une fête analogue « aux Plinthéries athéniennes ou au bain de la Pallas argienne », de la purification d'une déesse-nature. Elle monte les longues rampes des escaliers de la ziggurat. A chacune des sept portes, un dialogue s'engage entre la déesse et le prêtre, qui garde l'entrée du sanctuaire :

« Entre, ô dame de Tiggalâ

que le sanctuaire du dieu immuable se réjouisse devant ta face. »

Il la dépouille d'une partie de son costume; et elle va ainsi, de degré en degré, jusqu'à ce qu'elle pénètre nue dans le sanctuaire supérieur, qui figure

l'empyre. Là, d'autres déesses s'enipressent autour d'elle, la purifient par des lustrations et des exorcismes; puis leur office terminé, elles la laissent redescendre et compléter d!étage en étage l'ajustement qu'elle a quitté (l).

La scène est trop confuse, le texte a trop de lacunes pour qu'il soit possible de déterminer la nature même de la cérémonie, dont nous saisissons seulement l'allure générale. Mais renversez l'ordre de cette cérémonie, appliquez à l'âme la double évolution accomplie par la déesse; vous aurez l'exacte description de la catabase et de Vanabase des mystères. Tout l'appareil extérieur oii le dogme est inclus s'est fidèlement conservé.

Nous ne signalerons qu'en passant la fortune de ces symboles et la trace qu'ils ont laissée dans les spéculations des philosophes grecs et latins. Bien avant Gicéron et avant Porphyre, dont la doctrine propre est toute pénétrée d'idées mithriaques, Platon lui-même en a subi l'influence, à travers la tradition de Pylhagore, et par les Pythagoriciens qui sont les interlocuteurs du Timée et de la République. Son imagination, plus orientale qu'hellénique, se plaît à emprunter aux cosmogonies antiques, les mythes dont il enveloppe ses doctrines sur l'origine et la fin 'des âmes. A cet égard, le mythe d'Er l'Arménien nous paraît significatif. On se souvient du fuseau de la destinée, qui est l'axe du monde, et de ce peson, formé de huit sphères

(1) Gh. Lenormairit : Commentaire deBérose (la fin du volume).

emboîtées, aux couleurs différentes, qui sont les planètes ; sur le rebord de chacune chante une sirène, et l'union de ces notes différentes donne l'accord parfait, symbole de l'harmonie universelle (1). Cet Er l'Arménien a fait activement travailler l'imagination des philosophes. C'était unhéros solaire, proche parent du Sandon Lydien ou du Sandan de Tarse, et qu'adoraient les Pamphyliens. Clément d'Alexandrie fait à son sujet d'intéressantes réflexions. Et d'abord il voit en lui Zoroastre luimême. La légende rapporte qu'il resta douze jours étendu sur le bûcher, puis ressuscita. Cette durée « faisait allusion à l'ascension des âmes et à leur passage à travers les douze signes du zodiaque » (2). Proclus à son tour, dans son Commentawe au dixième livre de la République, relève les innombrables discussions dont ce texte a été l'objet (3). Il rappelle que pour l'épicurien Colotès, Er de Pamphylie n'était autre que Zoroastre ; pour Kronios, il en était le disciple et l'élève, tant le mythe platonicien leur paraissait bien emprunté à des sources persanes. Peut-être trouvera-t-on plus saisissant encore de ressemblance, le rôle attribué par Platon aux astres dans la formation des âmes des hommes. Emanation directe de l'âme sidérale, elles reçoivent des corps célestes, identifiés à des dieux [divinisa animata mentibus^ traduira Cicéron), les éléments

(1) Celse établit que les Mithriastes reconnaissaient une relation entre les sept notes de la gamme et les sept planètes.

(2) Clem. d'Alex. Stromat, L. V., 14 Tov oï Zopoâorpïiv xoîi-ov » IlXaTwv ûtùoexaTÔtiov km ir\ Trypa xeîasvov àvaêtdivat Xeyet.

(3) Proclus. Coriimenl., p. GO éd. Schœll.

sensibles qui les appesantiront vers la terre, de sorte qu'elles participent par leur intermédiaire à l'âme universelle et à la raison divine. Quant au Soleil, le plus éclatant de ces luminaires célestes, la SOTirce de toute vie et de toute chaleur, il est pour Platon, le fils du Dieu suprême, celui que le Père a engendré semblable à lui-même (ovTàyaOov h{b)rrpfiàvaXoyov sauTw), dieu sensible, qui crée les choses visibles et leur communique l'être et la vie. Paroles inquiétantes, dangereuse collusion d'images et d'idées ! Toute la Gnose se prendra plus tard à leur mirage.

J'en viens à la , manifestation la plus connue^ mais pourtant la plus mystérieuse du culte d& Mithra, celle que les monuments ont rendue la plus familière à nos yeux, le sacrifice dû Taureau.

Il est fort malaisé de démêler les sens précis et très divers de cette image. Les mystes, obligés au secret sur la doctrine révélée des mystères ont bien tenu leur serment ; rien de certain n'en a transpiré au dehors ; les hésitations et les contradictions des amis aussi bien que des adversaires de la secte, prouvent combien fut absolue cette discrétion. Restent donc les monuments. Ils suffisaient aux initiés, au courant delà symbolique du culte, pour retrouver sous les images le sens de l'enseignement donné par les prêtres. Ils constituent pour nous une langue presque inconnue, périlleuse à déchifirer, féconde

68 ESSAI SUR LE CULTE ET LES MYSTÈRES DE MITtlRA.

en erreurs, où l'intuition la plus sûre d'elle-même est sujette à faillir.

Dans toutes les religions antiques, ariennes ou sémitiques, le Taureau représente le dieu solaire qui déchaîne l'orage. C'est lui qui, de ses traits d'or, féconde les vaches, c'est-à dire les nuées, qui fait descendre sur les terres desséchées les pluies bienfaisantes, et qui, au fort de la tempête, remplit l'air de ses mugissements. Il est le dieu de la génération et de la fécondité ; en même temps qu'il est le signe de l'équinoxe de printemps, qui marque le réveil de la vie dans la nature. L' Indra védique est le Taureau divin, comme aussi Mardouk ou Anou de Babylone et l'Horus d'Egypte. Osiris a pour incarnation sensible la bœuf Apis. Chez les Grecs, Zeus se transforme en taureau pour enlever Europe ou séduire Pasiphaë. Le Bacchus des mystères est figuré sous la forme d'un taureau ou le front armé de cornes, d'oii son surnon de Po;jysvy)ç. Les femmes d'Elée, pendant les fêtes du printemps, chantaient un hymne célèbre : « Accours, divin Bacchus, escorté des Grâces, porté sur tes pieds de bœuf: accours, divin taureau, taureau bienfaisant ! «Mitlira, comme toutes ces divinités, est aussi le taureau, « le mâle du troupeau » dont parle l'hymne persan, « l'auteur des choses et le maître de la génération », comme s'exprime Porphyre.

Dans les mêmes pays et dans les mêmes mylhologies la Lune est aussi le Taureau, dont les coriies imitent le croissant de l'astre nocturne. On sait que les théologiens d'Orient regardaient la Lune comme le

conservatoire des germes qui assurent la propagation de la vie « Elle a, dit Plutarquet, la propriété de produire et d'humecter, favorise la génération des animaux et la végétation des plantes ; fécondée et rendue mère par le Soleil, elle pénètre l'air à son tour et y répand des principes de fécondité » (1). Porphyre nous dit de même. « La Lune préside à la génération et son point d'exaltation est le Taureau » (2). C'est sous une figure bovine que toutes les déesses de la fécondation, Isis, Hathor, les Astartés phéniciennes, les Vénus et les Dianes de l'Asie sont représentées.

Mais dans le tableau mithriaque, tout en gardant son double caractère solaire et générateur, ce n'est pas comme personne divine, mais comme symbole représentatif que le Taureau nous apparaît. Le rôle actif et souverain est dévolu à Mithra, qui préside à l'évolution du monde stellaire et en dirige en maître les mouvements. C'est bien lui que décrit Claudien:

Vaga volventem sidéra Mithram (3)

Il s'élance. Dieu jeune et triomphant ; le ciel, comme dit TAvesta, est son vêtement, et dans les plis de son manteau livré au vent, transparaissent les constellations en marche. Tout parle dans ce tableau de renouvellement, de résurrection et de vie naissant de la mort. Si l'un des

(1) Plutarque. De Isidé, cap. xli et xlhi.

(2) Porphyre. De anlro Nymph., ch. xviii.

(3) De Consul. Slilieh., Lib. I, v 63.

70 ESSAI SUK LE CULTE ET LLS MYSTÈRES DE MITQRA-.

dadophores incline vers le ciel son flambeau éteint, l'autre élève le sien tout en flammes. Le pin dresse tout auprès son feuillage d'immortalité ; il est l'arbre de vie des anciennes légendes. La bête immolée c'est le soleil annuel. Entre ses pattes se glisse un scorpion qui pince et ronge ses parties génitales ; c'est le signe de l'équinoxe d'automne qui tarit la fécondité de l'année et épuise sa force productrice. Mais au-dessus du soleil mourant, un jeune soleil monté sur un quadrige, lancé à pleine allure, recommence sa course. En d'autres compositions, c'est le Lion, symbole de l'été brûlant qui égorge le taureau, c'est-à-dire l'été qui dévore le printemps. Le corbeau, percbé sur l'épaule ou au-dessus du sacrificateur, annonce l'aube nouvelle, ou, comme dans la légende chaldéennè du déluge, la vie qui va pouvoir renaître sur la terre renouvelée. Pour accentuer la signification astronomique de l'ensemble, dans un grand nombre de monuments, la série des signes zodiacaux se développe audessus du Mithra tauroctone.

Mais ce taureau est en même temps le taureau persan. Il est le taureau primordial « créé unique par Ormuzd », ou plutôt, comme le fait entendre le terme zend, le premier des êtres vivants, la première manière organisée et animée. Sitôt créé, l'esprit du mal porte sur lui le besoin, la soufl'rance et la maladie. Sous ces coups répétés, le taureau s'amaigrit, dépérit et meurt. De chacun de ses membres sourdent les diverses espèces de graines et déplantes salutaires, de. sa semence les animaux

utiles à l'homme. Ce qu'il en reste est porté dans la sphère de la lune et purifié par la lumière de l'astre.

L'âme du taureau s'échappe à son tour ; elle se dresse devant le Créateur, et d'une voix aussi forte que celle de dix mille hommes et qui résume la plainte de toute la création, vouée à la misère et à la mort, elle lui crie : « A qui as-tu confié l'empire des créatures que le mal ravage la terre et que les plantes sont sans eau? Où est l'homme dont tu avais dit : je le créerai pour prononcer la parole secourable? » Ormuzd emporta l'âme plus haut que le ciel des planètes et des étoiles fixes, et, pour la consoler, lui montra le ferouër de Zoroastre, en disant : « Je le donnerai au monde pour lui apprendre à se préserver du mal. » Plus tard et à la fin des temps, de la semence de Zoroastre, portée comme celle du taureau dans la lune, naîtra Çaoshyo^ le Sauveur, qui consommera la ruine d'Ahriman, et par la vertu d'un second sacrifice du taureau, donnera aux hommes l'immortalité à tout jamais.

Gr le taureau mithriaque est bien sûrement le taureau de l'Avesta ; de sa queue sortent des épis de blé; il en jaillit de sa blessure ouverte; il meurt, mais répand sa semence que recueille le cratère, où s'élabore là vie de l'avenir. A ses pieds se déroule le serpent, qui est Ahriman, le meurtrier de l'être primordial; c'est lui l'antique Ahi, qui porte le besoin, la maladie et la mort sur le premier né d'Orrnuzd. II se dresse pour boire le saiig jailli du couteau sacrificateur, c'est-à-dire, pour saisir l'âme

qui s'échappe (1). Mais le chien l'en écarte, le chien, l'animal sacré par exceUence, qu'Ormuzd considère presque à l'égal de l'homme, dont il estime la vie presque au même prix. <( Celui qui le tue donne la mort à son âme» (2). C'est si bien cette scène de la dispute de l'âme entre le serpent et le chien, que décrit le tableau mithriaque, qu'encore aujourd'hui les Parsis approchent un chien de la bouche des mourants, pour qu'il dispute l'âme qui va s'envoler à l'esprit du mal. Car « un regard du chien met en fuite les devas. »

Au figuré, le Taureau de la légende persane représente donc la créature, l'être engagé dans les liens de la matière, en proie au mal physique et au mal moral, le principe humide et terrestre, comme l'explique Aristote, opposé au principe igné et céleste, représenté par le Lion, l'être humain avec ses faiblesses, ses défaillances^ ses souillures, j'oserais dire, la bête humaine. C'est cet être de chair et de péché, alourdi par ses instincts, qu'il faut affranchir et libérer. Car, ainsi que l'enseigne Heraclite, au sujet de ces âmes humides et tombées dans /«^e>ie>«^zo?2,(( vivre pour elles, c'est mourir, et ce que nous appelions la mort, c'est pour elles la vie (3) ». C'est ainsi que le sacrifice du Taureau assure le salut. C'est à cette immolation volontaire et absolue que Mithra, par son exemple, convie ses fidèles.

(1) Quelquefois le serpent au lieu de s'élancer vers le sang du taureau, plonge sa gueule dans le cratère. C'est au fond la même idée exprimée sous deux formes diiierentes. , •

(2) Voir Vendidad. Fargard, XIII, touientier.

(3) Porphyre. De antro Nymph., cap. x.

Mais ce sacrifice est de plus un sacrifice de rédemption, — caries anciens recherchaient ces symboles à sens multiples, cfui permettaient de graduer l'initiation, suivant l'instruction et la sainteté du myste. — L'animal chargé des péchés de l'homme et offert •en holocauste rachète le pécheur et satisfait la •divinité. •

Cette conception est à la fois une des plus anciennes et des plus générales de l'humanité. Elle suppose celle d'un Dieu vindicatif et jaloux dont il est nécessaire de désarmer la colère et de se concilier la faveur par l'offrande des prémices les plus précieuses; c'est là l'origine des holocaustes •sanglants de Babylone, de Tyr et de Carthage, des prostitutions sacrées et des dévouements héroïques, comme ceux des Décius à Rome. De cette idée, l'on passa à celle plus humaine de la substitution, qui, par une sorte de supercherie sacrée, permet de charger de l'expiation personnelle ou collective, une victime volontaire ou choisie, qui peut être l'animal du troupeau. Ce point de vue apparaît, en Israël, dans le sacrifice d'Isaac, dont un bélier prend la place sous le couteau d'Abraham, dans les prescriptions du Lévitique, dans le célèbre passage d'Isaïe sur l'agneau symbolique (1). Aussi dans les sanctuaires de l'autiquité,

(1) Lévitique : ch.xvi : « Aaron prendra deux boucs parmi les •chèvres pour les péchés et un bélier eu holocauste... Quant à l'autre bouc, il l'égorgera pour les péchés du peuple devant le Seigneur, et il apportera de son sang du côté intérieur du voile, •et il répandra le sang sur la base de l'autel du sacrifice ot il fera •une expiation sainte pour les souillures des fils d'Israël, pour

Gasquet. — Mithra. 7

les lustrations et les aspersions sanglantes étaient la ressource suprême de la catliartique pour l'expiation des crimes. Le sang lavait la faute. Les mystères de Samothrace avaient la spécialité de ces purifications pour le meurtre.

Elles firent la vogue immense du taurobole dans les derniers siècles de l'empire romain. Le poète Prudence a décrit cette cérémonie dans toute sa sauvage horreur. Ce baptême sanglant se recevait dans une fosse à claire- voie, à peine recourverte de quelques lattes ou poutrelles. Le pénitent y prenait place, ou le prêtre, quand le sacrifice était donné pour la communauté des fidèles. De la plaie de l'animal égorgé, la pluie rouge tombait, souillant le malheureux, qui tendait vers la rosée sanglante son front, ses yeux, sa bouche, toute sa personne (1). On sortait de là renouvelé pour l'éternité, m seternum renatus\ quelques textes disent, pour Adngt ans seulement. A l'expiration de cette période, un second taurobole semblait nécessaire pour abolir les nouvelles tares contractées par l'àme pécheresse. Des villes, des provinces s'associaient pour faire les frais de ce sacrifice, qui supposait ainsi une sorte de solidarité dans le péché commun. On pouvait encore en rapporter le mérite et en appliquer le bénéfice à

leurs injustices et pour tous leurs péchés. » — Voir Isaïe,

Ch. XLIII.

A rapprocher, à plusieurs siècles d'intervalle, les-vers de Lucain sur la mort de Caton, P/iars., II, v. 312 :

Hic redimat sanguis populos, hac caede luatur Quidquid Romani meruerunt pendere mores.

(1) Prudence : Peristeph, X, v. 1012 et sqq.

des personnes désignées et absentes. Nous possédons des inscriptions, où le taurobole est offert à l'intention des empereurs régnants.

On a prétendu, bien à tort selon nous, faire du taurobole et du criobole le privilège exclusif du culte de Cybèle. L'image même du sacrifice mithriaque proteste, avec la clarté de l'évidence, contre cette interprétation étroite. Cette image est ancienne, puisque déjà Stace décrit Mithra dans l'attitude consacrée par les monuments du iv° siècle (1); elle est antérieure à la première inscription taurobolique connue, qui est datée de l'an 133. Si l'on se refuse à y reconnaître Mithra, offrant lui-même le taurobole pour l'humanité, comment peut-on expliquer la substitution du bélier au taureau, qu'on observe en d'autres monuments ? Taureau et bélier sont en effet les deux victimes de Mithra, comme celles du taurobole et du criobole. C'est pur jeu de l'esprit que de supposer une rencontre fortuite ou une contrefaçon intentionnelle en cette similitude. Les nombreuses inscriptions tauroboliques trouvées dans le sanctuaire de Cybèle au Vatican, attestent certes que cette dévotion était intimement liée aux cultes phrygiens. Mais elle appartient avec une égale certitude au culte de Mithra (2). Parmi les

(1) stace : Thébaïde, v. 719.

.... Perssei sùb rupibus antri.

Indignata sequi torquentem cornua Mithram.

(2) Le monument en verre coulé du musée Olivier! en serait une preuve sans réplique. Mais l'authenticité de ce monument a été fortement contestée. (Voir A. Lebègue, Revue archéoL, 1889), et nous ne voulons pas en faire état. Il nous reste pourtant des

autres inscriptions, nous ne pouvons revendiquer en faveur de notre thèse celles qui portent à la fois le nom de Mithra et de la grande déesse. Elles sont nombreuses. Mais il en est d'autres où figure le nom de Mithra, sans celui des divinités de Phrygie (1). Dans les deux inscriptions qui sont à leur nom, le grand prêtre Agorius Prsetextatus et sa femme, énu" nièrent, dans les plus minutieux détails, tous les sacerdoces dont ils sont investis, tous les mystères auxquels ils furent initiés. Tous deux déclarent avoir reçu le bénéfice de l'oblation taurobolique. Cependant ni l'un ni l'autre ne se disent affiliés aux cultes de Phrygie. Si l'on en croit saint Augustin et l'auteur inconnu' du De mysteriis^ le culte de Cybèle semble en défaveur au iv° siècle. Comment concilier cette décadence avec la vogue et la folie du taurobole qui coïncide avec la plus grande ferveur des mystères de Mithra? Dans les derniers siècles de l'empire, le syncrétisme des religions païennes et des cultes orientaux autorisa de perpétuels emprunts des ims aux autres. En ce qui concerne Mithra, l'emprunt du taurobole put s'opérer dans cette Phrygie même, où le dieu persan avait vécu en si bonne intelligence avec les divinités locales. Mais on peut même aller plus

doutes sérieux. Les expressions mystiques de la consécration ne sont pas pour étonner ceux qui sont au courant de la littérature dévote du iv<= siècle. Les poupées ailées qui s'envolent aux deux côtés de Mithra sont directement empruntées à l'art égyptien et représentent lésâmes. Cet emprunt, lui aussi, n'a rien d'insolite. Le terme de Lari appliqué à Mithra, qui a scandalisé M. Lebègue, se retrouve ailleurs. Dans iElius Aristide [Orat. in Aselep.). Esculape est appelé « Lare commun du genre liumain. » (1) C. J, l.Vl, no^ 504, 697, 1778 et 1779.

loin. En réalité le sacrifice expiratoire de la bête, chargée de l'opprobre des hommes, remonte à l'antiquité la plus haute. Il n'est le privilège ni des dieux phrygiens, ni du dieu persan. Nous l'avons vu pratiqué chez les anciens Hébreux « pour les souillures des fils d'Israël, pour leurs injustices et pour tous leurs péchés ». Il en était très vraisemblablement de même en Ghaldée, où le taureau et le bélier figuraient les deux animaux emblématiques du soleil nouveau. '

Ce caractère de rédemption s'attache, pour une autre raison encore, à l'immolation du taureau mithriaque. Nous savons que ce sacrifice rappelait celui du taureau primordial, victime du l'esprit du mal, et, par sa mort, bienfaiteur de l'humanité. Il se rapportait certainement aussi au sacrifice des derniers jours, accompli par le sauveur Çaoshyo, qui devait précéder le triomphe définitif du Bien et la résurrection bienheureuse des hommes. « A la fin des siècles, dit le Bundehesch, Caoshvo immolera le taureau Çarçaok. Avec sa moelle et avec le hôm blanc, il préparera un second corps, et on en donnera un à tous les hommes et chacun d'eux sera immortel à tout jamais (1). » Cette tradition, consignée dans le livre parsi, remonte aux origines de l'Avesta et s'est conservée jusqu'à nos jours. Il paraît très probable que la scène des monuments mithriaques y fait une allusion directe, et que le taurobole lui-même, par lequel les pécheurs ra-

(1) Bundehesch, chap. lxxv. Voir Darmesteter : Ormuzd et Ahriran, 2^ partie, ch. v, et Éludes iraniennes, t. II.

«hetés peuvent renaître de leur vivant, n'est que la figure et la commémoration du sacrifice final, qui ■doit procurer la renaissance universelle (1).

Les contemporains ont-ils poussé plus loin l'interprétation du symbole? Au fort de la concurrence soutenue contre le Christianisme, ont-ils jamais institué un rapprochement entre le sacrifice du taureau et le sacrifice chrétien de l'agneau, si souvent figuré dans les peintures des catacombes? Des modernes l'ont pensé (2). Ils y semblaient autorisés par un texte de Firmicus Maternus, qui compare le sang de l'agneau au sang sacrilège versé dans le taurobole. Mais l'analogie n'est que de surface. Firmicus est possédé d'une hantise. Il voit partout dans les cultes païens l'intervention du démon qui s'acharne à multiplier les contrefaçons des mystères de la vraie foi. Il en est de puériles et de ridicules, auxquelles nui n'a jamais pensé que lui seul. Dans l'espèce, la comparaison est boiteuse. Le sacrifice de l'agneau est un sacrifice figuré, la victime est symbolique ; le sang du taurobole était une horrible réalité. D'ailleurs, pour que la comparaison fût de tout point exacte, il faudrait supposer, que les païens ont vu dans l'image du tauroctone, Mithra s'immolant lui-même et de sa main, sous

(1) Il est très vraisemblable que Mithra a absorbé le personnage ■de Çaoshyo, comme il a fait pour la plupart des génies de la mythologie perse.

(2) Firmic. Mat. : De error. profan. relig., cap. xvii.Pro salute hominum agni istius veneraudus sanguis effunditur, ut sanctos ■suos filius Dei profusione pretiosi sanguinisredimat...Miseri sunt qui profusione sacrilegi sanguinis cruentantur.

les espèces de l'animal emblématique. Or il n'est trace nulle part d'une interprétation de ce genre ; pas un texte ne l'autorise. Ni les auteurs païens, ni TertuUien, ni Firmicus, n'ont soupçonné pareil rapprochement, ni établi un parallèle entre la qualité des deux victimes. Ce qu'immole Mithra, sous la figure du taureau, dans le sacrifice qui ouvre la période de la création et dans celui qui la ferme, c'est l'être matériel et de chair qui obnubile le principe spirituel de l'âme, ce sont les passions qui altèrent et corrompent son essence divine; l'objet du dernier sacrifice, c'est la libération définitive des servitudes corporelles (1).

Les Pères de l'Église, mais surtout saint Justin et Tertullien, ont fréquemment signalé, dans les mystères de Mithra, des sacrements, dont le nom au moins serait commun avec ceux des chrétiens. Ces sacrements sont le baptême, la pénitence, l'oblation du pain et de la coupe. Tertullien ajoute qu'ils possèdent l'image de la résurrection. C'est trancher aisément une grave difficulté, que de ne voir dans ces ressemblances qu'imitation grossière •et qu'impudente contrefaçon. Les auteurs chrétiens contemporains eux-mêmes s'abstiennent de juge-

(1) La preuve en est dans le commenfaire même, dont le Bundehescli accompagne le récit du sacrifice; pendant la dernière période qui précède la résurrection, l'homme cesse peu à peu de se nourrir de la chair des animaux, puis de [a pulpe des végétaux, puis du lait, et finit par acquérir un corps glorieux.

ment S aussi sommaires ; ils ne suspectent, ni n'incriminent les intentions de leurs adversaires ; ils disent seulement que les démons, c'est-à-dire les faux dieux, ont suggéré mécliamment aux hommes de telles analogies, pour troubler l'esprit des fidèles et jeter la confusion sur les vérités divines. Ils accusent la perversité de l'Esprit du mal et non la perfidie des hommes (1).

Nous sommes malheureusement très mal renseignés sur la nature de ces ressemblances ; et l'insuffisance des textes laisse le champ libre aux hypothèses. Ne pouvant connaître la signification intime des sacrements mithriaques, c'est-à-dire ce que la religion a de plus secret et déplus particulier, nous sommes réduits à rechercher latra ce de pratiques analogues dans les rites persans et chaldéens, ou même dans les mystères qui se partageaient la dévotion des derniers païens. Nous avons conscience de n'effleurer ainsi que la surface de la question. D'un culte à l'autre, en effet, ce ne sont pas tant les pratiques extérieures qui diffèrent, que le sens mystique attaché par la religion à ces pratiques. Les moules et les formes sont anciens ; seule la liqueur est nouvelle versée dans les outres vieilles.

Les sacrements des mystères supposent toujours une intervention magique. Il est des mots, des rites, des formules qui ont la faculté d'agir directement sur les dieux et de contraindre leur volonté.

(1) Tertullien : De praescript.^ cap. xl ; De coi'onâ, cap. xv ; Justin : Dialog. contra Trypli^, cap. lxvi. Voir aussi Firmicus Matei*nus '.De erroreprof. relig.

Peu importe que l'homme qui en fait usage, n'en connaisse ni le sens, ni la raison. « Les symboles font d'eux-mêmes leur œuvre propre, et les dieux à qui ces symboles s'adressent, y reconnaissent d'eux-mêmes leurs propres images, sans avoir besoin de nous. » C'est pourquoi, il faut conserver les formes des prières antiques, n'en rien supprimer, n'y rien ajouter jamais; « car elles sont en connexité avec la nature des choses et conformes aux révélations divines » (1). Ceux qui ont le mieux noté ces mystérieuses correspondances sont les ChaldéenSj les Egyptiens et les Perses.

On sait que toute l'antiquité a connu et pratiqué le baptême ou les lustra tions par l'eau. Les auteurs classiques, comme Yirgile et Ovide, les ont maintes fois décrites. Juvénal se moque de ces baptes, qui vont en foule se jeter dans le Tibre. L'Orient ne les a pas plus ignorées que l'Occident. Partout elles étaient le prélude de l'initiation. La première journée des mystères d'Eleusis leur était consacrée et un prêtre spécial y présidait. Apulée nous parle, dans sa description des mystères d'isis, du bain de l'initié (2). Comme celui d'Eleusis, c'était un bain rituel, destiné à procurer la pureté rituelle, à laver le myste des contacts impurs et profanes qu'il avait subis, à le régénérer et à lui assurer te pardon de

(1) Orig., Cont. Çels., I, 24; De mysteriis, Pars II, 11 et Pars Vi, cap. IV et V.

[•!) « Stipatum me religiosû, cohorte, deducit ad proximas balneas et prius sueto lavacro traditum, prœfatus deûm veniam purissino circumrorans abluit. »

ses fautes (1). Le baptême mithriaque ne paraît pas avoir dépassé cette conception. Dans l'Avesta, l'enfant nouveau-né est lavé avec soin ; on approche de ■sa bouche le hôma terrestre, qui est le symbole et lui donne l'avant-goût du breuvage d'immortalité. Il est ainsi purifié et fortifié pour les jours qui lui restent à vivre. Les mithriastes pratiquaient dans leurs cérémonies les purifications par l'eau, par le feu et même par le miel (2), Le miel est le symbole •de la mort et s'oppose au fiel qui est le symbole de la vie. Le miel est le produit des abeilles, qui dans le vocabulaire mystique désignent les âmes. On ajoutait à ces cérémonies l'onction sur le front et certains indices portent à penser que l'initié recevait un nom nouveau, sous lequel il était connu •dans les assemblées des mystcs.

L'idée sur laquelle repose la Pénitence appartient au fond même de l'esprit humain. L'aveu volontaire soulage de la faute et allège le remords; mais rien ne peut effacer la tache que le repentir parfait. Celui-ci suppose le sentiment intime de l'indignité ■du pécheur en présence de la puissance et de la miséricorde divine. Le paganisme pratiquait exceptionnellement la confession. Plutarque la mentionne dans les mystères laconiens. A Samothrace, un prêtre, le Koës, recevait l'aveu des fautes

(l)TertuL : De prœscripl. 40, : « Sacris quibusdam par lavacrum înitiantur... idque se in regenerationem et impunitatem perjuriorum suorum agere prœsumunt ». « Diabolus tingit et ipse quosdam et expiationem delictorum de lavacro repromittit. » Voir Porphyre : De abstinentia, lib. II, 49, 50.

(2) Porphyre : De anb'o, cap. xviu.

avant de procéder à la purification (1). Mais c& sont les religions orientales qui ont le plus vivement senti l'infirmité de la condition humaine et la. distance infinie qui sépare le Créateur de la créature. Dans une lamentation éloquente, qu'on croirait détachée des Psaumes, un Chaldéen exhale en ces termes son repentir : « Seigneur, mes péchéssont nombreux, grands mes méfaits. Le Seigneur dans la colère de son cœur m'a frappé; le Dieu dans le ressentiment de son cœur m'a abandonné. Je m'effraie, et nul ne me tend la main. Je pleure, et personne ne vient à moi ; je crie haut et personne ne m'écoute. Je succombe au chagrin, je suis accablé et je ne puis plus lever la tête. Yers mon Dieu miséricordieux, je me tourne pour l'appeler et je gémis. Seigneur, ne rejette pas ton serviteur. S'il est précipité dans les eaux impétueuses, tends lui la main. Les péchés que j'ai faits, aies-en miséricorde. Les méfaits que j'ai commis, emporte-les au vent, et mes fautes nombreuses, déchire-le& comme un vêtement (2). « Assurément ce ne sont là que les accents d'une âme contrite et repentie ; mais ailleurs, par exemple, chez les Persans, la confession revêt la forme d'une cérémonie religieuse, qui l'ait partie de la liturgie. Elle s'adresse moins au Dieu suprême qu'aux puissances célestes et aux âmes des Purs, que le pénitent invoque comme intercesseurs. Nous lisons dans \ Hymne au Soleil : « Je me repens de tous mes péchés, j'y renonce :

(1) Plutarque : Apophteg. Lacon. Hesychins : Koës.

{%) Ra\vliiison : C. I. W. A. Tablette IV (traduct. Lenormant).

Je reïionce à toute mauvaise pensée, à toute mauvaise parole, à toute mauvaise action, à tout ce que j'ai pensé, ou dit, ou cherclié à faire de mal. Que je devienne comme cette lumière qui est haute et •élevée ! » Les Patêts des Parsis sont de véritables manuels de pénitence, contenant l'examen minutieux et méthodique de la conscience, les actes de foi et les prières rituelles. Mais nulle part il n'est parlé de l'absolution, descendant sur le pécheur, en même temps que la grâce opère dans son cœur. En l'absence de documents précis, il n'est pas téméraire -de penser que la confession mithriaque s'inspirait du même esprit de contrition et avait gardé quelques-unes de ces pratiques.

Nous ne sommes pas mieux renseignés sur la •communion mithriaque. Nous savons par saint Justin qu'elle consistait dans l'oblation du pain et de l'eau, sur lesquels le père prononçait quelques paroles (1). C'est pourquoi, dans les monuments de Mithra, figuré toujours une coupe auprès de l'animal sacrifié. A notre avis, ce n'était là, comme s'exprime Tertullien, que « l'image » de la communion chrétienne. On sait en quels termes, d'une précision et d'une énergie toutes réalistes, saint Paul et l'auteur du quatrième évangile ont défini l'Eucharistie. Elle est le sacrement chrétien par excellence, et comme le dogme central du christianisme. On lui connaît dans les mystères de très lointaines analogies, mais point d'équivalence. Les repas religieux

(1) Justin : Apolog., I, cap. lxvi : "0-t yàp ap-oç -/.al TîOT-^ptov -joaTOç TtOe-at âv tocIç to-j (jluojxévou TeXe-raï?, (j.£- ÈutXôywv Tivôiv.

des Esséniens, les agapes sacrées d'Eleusis, le breuvage du Cycéon, auxquels on a voulu tour à tour la comparer, ont un sens religieux tout différent (1). Ce sens nous parait très clairement indiqué par un passage de Plutarque : « Ce n'est pas, dit-il, la quantité des vins, ni l'abondance des viandes, qui est l'essentiel dans ces fêtes et en constitue le bienfait; c'est la bonne espérance et la persuasion de la présence d'un dieu favorable, qui répand sur nous ses grâces (2). » De même, dans les repas funéraires les morts étaient censés prendre leur part du festin •et entrer ainsi en communion mystique avec les vivants. Ce repas en commun établit un lien entre ceux qui le donnent et la divinité en l'honneur de qui il est offert ; c'est par là qu'il est un acte essentiellement religieux. Seules les liomopliagies des Dionysiaques ont un rapport lointain et grossier a,vec le mystère chrétien de la transsubstantiation (3). Quant à la communion mithriaque, elle ne rappelle en rien ce type, et devait participer à la fois du repas sacré et du sacrifice qui nous est décrit dans VAvesta. Ce sacrifice consistait, comme encore aujourd'hui chez les Parsis, dans l'oblation des pains de proposition [daroûns) et d'un breuvage qui est l'eau de source ou le suc du hôma. Le Yacna nous déroule

(t) Le rapprochement est de Firmicus Madernus : De err. prof, relig., cap. xix.

(2) Plutarque : Non passe suav. vivere sec. Epiciir.

(3) Voir surtout le passage d'Arnobe, lib. Y : « L't vos plenos dei numine ac majestate doceatis, caprorum reclamantium viscera ■cruentatis oris dissipatis. » Voir aussi Prudentius : Conti'ci Symmach, lib, I, v. 129 et sq. ; Porphyre : De absiin. IV, 19.

Gasquet. — Mithra. g

les longues péripéties de l'office mazdéen. La partie principale réside dans la préparation et la consécration du liôma. « 1] guérit tous les maux; il donne santé et longue vie ; il procure aux femmes la fécondité. Il est le trésor le plus précieux pour l'âme. Il rend le cœur du pauvre aussi élevé que celui du riche : toi qui es de couleur d'or, je te demande la sagesse, la force, la victoire, la santé, la prospérité. » L'office se termine par le repas en commun, composé du pain, de la viande et de l'eau apportés par les fidèles; mais pour y prendre part, ils doivent être en état de pureté parfaite. On a tout lieu de penser que ces rites, qui se sont conservés jusqu'à nos jours au fond de l'Asie, sont ceux-là mêmes, du moins en partie, qui étaient pratiqués dans les mystères de Mithra (1).

La résurrection est un dogme essentiellement iranien ; il en est fait mention dans les Gathas^ comme dans les livres très postérieurs. Les Grecs en savaient l'origine, et trois siècles avant notre ère. Théopompe expliquait le calcul des périodes cosmiques, qui devaient, d'après VAvesta, précéder cette rénovation. Des Perses, ce dogme passa aux Juifs, qui ne semblent l'avoir adopté qu'avec répugnance. Les Esséniens et les Pharisiens l'avaient accepté, mais les Sadducéens, c'est-à-dire l'aristocratie conservatrice des Hébreux, le rejetaient.

(1) Voir le Yaçna (trad. Darmesteter, chap. i à x). Le repas mithriatique est très souvent représenté sur les monuments. Voir par exemple le monument de Bessapara (Thrace) décrit par Dûment.

Elle s'accorde mal, en effet, avec la croyance au sheol, qui garde à jamais ses morts. Pour les Mazdéens, le monde a commencé au moment de l'exaltation du Soleil dans le signe du Taureau ; il doit finir quand le Soleil reviendra dans ce signe. Cette révolution comprend douze mille années. Elle se subdivise en quatre périodes ou saisons de trois mille ans. La dernière sera marquée par le triomphe d'Ormuzd et l'écrasement du démon, au milieu de la conflagration générale. Aux derniers jours, quand la terre sera « comme malade et semblable à la brebis qui tombe en frayeur devant le loup », la résurrection des corps s'opérera. Par la volonté d'Ormuzd, les éléments rendront co qu'ils avaient repris aux corps après la dissolution de l'être. De la terre reviendront les os, de Feau reviendra le sang, des arbres les poils et les cheveux, et la vie reviendra du feu, comme à la création des êtres. Mais il semble que cette résurrection de la chair doive être provisoire et limitée au temps réservé à l'expiation des méchants et à leur réconciliation définitive. Car il est dit que les hommes finiront par ne plus prendre de nourriture et que « leurs corps ne feront plus d'ombre ». Ils deviendront lumineux et semblables au soleil (J).

La doctrine des chrétiens fut assez hésitante sur ces divers points. A vrai dire, la question n'existait pas pour la première génération du christianisme, qui croyait à l'imminence de la pa7'ousia. Saint Paul,

(1) Bundehescfi, chap. xxxi. — Yaçna, § 23, 30, 42, 43.

qui a fait de la résurrection un des dogmes fondamentaux de sa foi, et qui croit qu'il verra de son vivant l'apparition du Christ sur les nuées, proclame qu'à ce moment les morts seront réveillés et que « les vivants seront changés ». Les uns et les autres, renaîtront incorruptibles. « Ni la chair, ni le sang ne peuvent être appelés au royaume de Dieu, ni le corruptible à l'incorruptible. » Ils revêtiront un corps « psychique et spirituel » dont le type est fourni à l'apôtre par le corps du Christ transfiguré (1), D'autres, essayant de préciser les donnéesflottantes sur la vie future, préfèrent à une immortalité spirituelle dont la conception échappe à leur esprit, une palingénésie, une création nouvelle, et dans une Jérusalem splendide et matérielle, le règne du royaume de Dieu, enfermé dans une durée limitée. A mesure que les temps s'écoulèrent, sans amener le cataclysme final et promis, les difficultés se pressèrent. L'imagination des millénaires put se donner ample carrière dans la supputation de la redoutable échéance. Sagement, on finit par abandonner ces spéculations vaines aux sectes hérétiques. Toutefois sur un point essentiel une solution sïmposait. Entre la mort et le terme fatal fixé au monde, que devenaient les âmes? Attendaient- elles le jour promis dans le morne repos et la froide insensibilité de la tomb.e? ou, sitôt délivrées de la chair, étaient-elles admises à goûter l'active immortalité du bonheur ou de la souffrance? Il semble

(1) Saint Paul, Ep. ad Coi'inth., l, 15.

bien que sur ce point les chrétiens, comme aussi les mithriastes, finirent par adopter l'opinion commune de leur temps, celle que la doctrine des mystères et la philosophie platonicienne avaient propagée. Car saint Justin écrit : « La Sibylle et Hystaspe (le législateur des Perses, souvent confondu avec Zoroastre) ont annoncé la consomption par le feu des choses corruptibles et nous suivons leur opinion. Quand nous enseignons que les âmes des méchants doivent, après la mort, conserver le sentiment et être punies, celles des bons, libres de toutes peines, jouir de la béatitude, nous disons la même chose que vos poètes et que vos philosophes (1). »

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