CHAPITRE PREMIER
Le culte des empereurs n'avait pas seulement pour siège le centre de la province et pour organes l'assemblée des délégués des cités, et le Flamine ou àpyiepeuç de la province; chaque cité avait ses prêtres, ses temples, ses confréries, ses jeux en l'honneur de l'empereur vivant ou des Divi. Si le culte provincial fut parfois organisé par décret impérial , le culte municipal naquit toujours spontanément de la reconnaissance du peuple d'une part, de l'autre de la flatterie et du désir de gagner les faveurs du souverain.
Nous avons vu les premières traces de ce culte apparaître dès le règne d'Auguste (1). Après lui, les villes continuèrent à honorer et l'empereur vivant et les empereurs divinisés.
Le culte que les cités rendaient aux Césars se manifestait sous les formes les plus diver.^es, selon les pays. Nous allons indiquer les plus remarquables.
Empereurs assimilés aux autres dieux ou associés à eux. — Souvent, en Orient, l'empereur était assimilé à un des dieux déjà vénérés. Galigula à Thyatire est un nouvel Helios (2), Néron est tantôt un autre Apollon, tantôt Zeus libérateur (3), Domitien porte le même titre (4); Hadrien est presque partout une incarnation
(1) Voir plus haut, p. 17 et 24.
(2) Syllogue de Constanlinople, 1872-73, append. B.
(3) B. C. H., 1888, p. 510. C. /. G., 2942, d. add. Eckhel, D. N., II, p. 242 et suiv., 256-258; VI, 272-278. Mionnet, II, p. 102. Cf. Hertzberg, Hist. de la Grèce sous la dominât, rom., trad. franc., II, p. 115.
du premier des dieux; ailleurs, il est un nouveau Dionysos (1). Antonin, après lui, est salué des mêmes noms à Athènes (2).
Il en est de même pour les impératrices. Livie, les deux Agrippines (3), Messaline (4), Sabine (5), Julia Domna (6), Plautille (7) sont l'objet d'un culte sous les noms de Demeter d'Hestia ou d'Hera. Livie, Julie, Drusilla(8) et Plotine(ll) sont de nouvelles Aphrodites. Aussi, dans les provinces comme à Rome, trouve-t-on souvent des statues d'empereurs représentés avecles attributs de difFéren ts dieux.
Ailleurs on se contentait de donner une place aux Augustes à côté des dieux de la cité. Le culte de ceux-ci gagnait en éclat à cette association. C'est ainsi qu'Auguste et ses successeurs sont adorés à côté de Zeus, d'Artemis, des Muses, d'Apollon, etc. (10). A Ephèse les ôeol 2£êa<7To( figurent dans les mystères de Demeter , dont l'origine remonte aux guerres médiques (11).
Les dieux Augustes. — Les dieux reçoivent même le surnom d'Augustes. Les villes de langue latine nous offrent maints exemples de ce fait (1*2), mais il n'est pas rare même en pays grec (13). Quelques auteurs ont voulu voir dans cette épithète une simple allusion à la reconstitution du culte des dieux lares par Auguste (14), mais il est difficile de n'y pas voir en même temps un
(1) Cf. plus haut, p. 138.
(3) Cf. plus haut, p. 29, et Eph. Ep. , II, p. 8 et 9. C. 1. G., 252, 1775, 2183 et add., 2960, 3858. Keil, Syll. inscr. Boeol., 156. Millheil. d'Athènes, 1888, p. 63. Waddington, Ins. As. Min., 754. Cf. Ilertzberg, ibid., II, p. 337.
(4) Lehmann, Claudius und Nero, p. 308.
(5) C. 7. G., 1073. C. /. A., III, 12, 899. Eckhel, D. N., VI, p. 521, cf. p. 481 et 515. Mionnet, III, p. 226. Journal of Hell. Stud., 1889, p. 78.
^6) C. I. G., 2815, 2642, 3956 b, add. Eckhel, D. N., VII, p. 196.
(7) Waddington, 7ns. As. Min., 1700. Mionnet, III, p. 313.
(8) Syllogue de Constantinople, 1872-73, append. B, Mionnet, II, p. 594. Suppl., p. 429. Mittheil. d'Athènes, 1889, p. 260.
(10) C. 7. G., 2683, 443. Waddington, 7ns. As. Min., 768, 1270. B. C. II., 1877, p. 289; 1881, p. 192; 1886, p. 516; 1887, p. 105. C. 7. L., VIII, 4195; XI, 1331. Cf. Wilmanns, Elude sur le camp et la ville de Lambése (trad. II. Tlicdenat), p. 19.
(12) Par exemple, C. 7. L., III, 993, 1025, etc. ; V, 6, 734, 771, 3229, etc. ; VIII, 858, 1398, etc.; XI, 2634,2928; XIV, 309, 2156, 2255, 2426, etc. M. Jullian remarque avec raison qu'il est très rare , dans les dédicaces faites à la fois à Auguste et à un autre Dieu, fût-ce Jupiter, de voir le nom du prince au second rang. Inscr. de Bordeaux, p. 11.
(13) Waddington, 7ns. As. Min., 33, 363, etc.
(14) E. Desjardins, Géogr. de la Gaule rom., III, p. 212 et suiv.
homDiage rendu à l'empereur. Le seul fait qu'on joignait sou nom à celui de divinités respectées de tous était de nature à inspirer pour lui une vénération religieuse.
CuHe des empereurs sons leur propre nom. — L'empereur, en effet, était le dieu auquel on tenait le plus à plaire. Aussi presque partout sa divinité n'avait pas besoin de s'abriter derrière la sainteté des autres dieux. On l'honorait directement lui-même. Les villes dédiaient des monuments en son honneur. Il n'est peutêtre pas de cité de l'empire où l'on ne rencontre des inscriptions mentionnant que la ville est devota numini majestatique ejus (1). Souvent aussi , par un triste retour des choses d'ici-bas , le numen disparaît sous les coups du marteau quand la défaite ou l'assassinat ont renversé le dieu, et que le vainqueur a fait abolir la mémoire du vaincu, ou l'assassin celle de la victime.
Mais on ne se contentait pas de ces dédicaces. On célébrait par des sacrifices et des jeux les anniversaires divers des empereurs; on offrait les vota annua pour leur prospérité. Ces jours-là toute la ville était en fête, on illuminait les maisons et on les ornait de feuillage. Les collèges se réunissaient dans des repas communs et les cabarets faisaient de bonnes recettes (2). Une inscription datée de l'an 18 après Jésus- Christ (3) nous donne un exemple des cérémonies instituées dans les municipes. On y voit des sacrifices offerts sur VAra Numinis Augusli , le huitième jour avant les kalendes d'octobre, pour le dies natalis d'Auguste. Ils sont renouvelés au dies natalis de Tibère. Ces sacrifices sont accompagnés de repas, de jeux, d'offrandes d'encens et de vin faites également sur l'autel du Numen Augusti. Au dies Natalis de Livia Augusta, on distribue du pain et du vin aux femmes du Vicus;\aL même distribution est faite aux décurions et au peuple, le jour de la dédicace des statues d'Auguste et des Césars. Enfin, dit le texte, on célébrera chaque année le sixième jour avant les Ides de Mars, parce que ce jour-là Tibère a été créé grand pontife.
Des fêtes de ce genre existaient partout et les fastes dans lesquels nous avons trouvé la date des divers natales des empereurs sont les fastes municipaux des villes d'Amiternum etd'Antium(4).
(1) Par exemple : C. /. L., II, 1. 1037, 1673, 2201; V, 5260; VIII, 907, 1336, 1798, -2380, 2381; IX, 2165, 4780; X, 5908, etc., etc.
(2) Pline, Ep., X, 17, 52, 35. C. I. L., I, p. 334 et 362. Tertullien, De Corona,
(4) C. /. L., I. p. 323 et 327. Cf. C /. A., III, 10. Un décret de l'aréop»ge,
L'inscription deVAra Narbonensis nous montre une autre forme du culte impérial (1). Elle date de l'an 11 après J.-C; elle est par conséquent de sept ans plus ancienne que la précédente. L'autel sur lequel elle a été gravée a été élevé à Auguste par le peuple de Narbonne, en vertu d'un vœu par lequel il s'est obligé à perpétuité à honorer la divinité de l'empereur. Sur cet autel , c'est-àdire au milieu du. Forum, chaque année, neuf jours avant les calendes d'Octobre , trois chevaliers romains de la plèbe et trois affranchis immoleront chacun une victime et fourniront à leurs frais, aux colons et aux habitants, l'encens et le vin pour les supplications à faire au Numen impérial. Ils fêteront ainsi l'anniversaire du jour où la félicité de siècle a fait naître Auguste pour gouverner le monde. Aux calendes de Janvier, ils fourniront de même le vin et l'encens; le septième jour avant les ides du même moiSjjour où Auguste a pour la première fois pris les auspices de Vimperium, ils feront des supplications avec du vin et de l'encens, ils immoleront chacun une victime et fourniront encore aux colons et aux habitants le vin nécessaire pour les cérémonies. Enfin, la même immolation et les mêmes dons se renouvelleront la veille des calendes de Juin, parce que ce jour-là, sous le consulat de T. Statilius Taurus et de M. Aemilius Lepidus, l'empereur, selon l'expression du texte : judicia plebis decurionibus conjunxit.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter sur le sens de ces derniers mots. Il suffit qu'il y soit fait mention d'un événement heureux pour le peuple et dont il veut garder le souvenir dans une fête (2).
Voilà une organisation nouvelle et un règlement. Un collège est institué, dont sont nommés membres des gens appartenant aux diverses classes de la société. Il semble qu'on tienne à ce que toute la cité soit représentée. On établit des solennités de divers degrés; aux principales il y a immolation de victimes; aux fêtes de rang inférieur, on se contente de libations. Enfin, pour que rien ne manque à la consécration de l'autel, le peuple de Narbonne l'a faite suivant des règles qui ont été gravées sur la face latérale du monument.
du conseil et du peuple, établissant une fête en l'honneur de la domus divina.
(1) Cette inscription a été publiée un grand nombre de fois, en particulier dans E. Desjardins, Géogr. de la Gaule romaine, III, p. 224, et C. /. L., XII, 4333.
(2) Voir les diverses opinions dans Lebègue, Histoire du Languedoc , I, p. 122.
« Divinité de César Auguste, » dit l'inscription, « père de la patrie, quand aujourd'hui je te donnerai et te dédierai cet autel, je te le donnerai et le dédierai d'après les lois et dans les limites que j'indiquerai aujourd'hui publiquement. Ces limites s'arrêtent au sol de cet autel et des inscriptions. Si quelqu'un veut nettoyer, orner, réparer l'autel et que ce soit à bonne intention, que cela lui soit permis. Si quelqu'un veut immoler une victime sans offrir le sacrifice supplémentaire, que rien ne s'y oppose. Si quelqu'un veut faire un don à cet autel ou l'augmenter, qu'il le puisse et que la loi qui régit l'autel s'applique au don. Pour le reste, l'autel et les inscriptions suivront les règles de l'autel de Diane sur le Mont Aventin. »
Ainsi, la dédicace de l'autel était entourée de toutes les formalités nécessaires; on était allé chercher à Rome un règlement très ancien,, peut-être le plus ancien des règlements adoptés par les Romains, afin que l'autel d'Auguste fut saint entre tous. On avait pris soin d'écarter toutes les difficultés, de manière à ce que la dévotion de personne ne fût gênée par des prescriptions liturgiques.
Nous reviendrons plus tard sur cette inscription pour étudier ce collège de six personnes qui joue un rôle dans les solennités célébrées à Narbonne. Nous chercherons à savoir s'il y a là une institution particulière à la ville, ou si c'est la première forme du collège des Seviri auqmtales qui fera l'objet du chapitre suivant.
Dans les villes grecques furent institués des sacrifices de ce genre (1). Les prêtres y sont loués de leur piété envers les Augustes (2). En un mot, par tout l'empire, les cités rivalisent de zèle à qui célébrerait avec le plus de pompe le culte du dieu, dont les bienfaits étaient sentis par tous, ou qui inspirait à tous la même crainte.
Noms (ï empereurs donnés à des tribus et à des mois. — Les villes latines associent les empereurs à leur génie tutélaire et leur donnent la première place (3). Les villes grecques font de même et donnent leurs noms à des tribus. C'est ainsi que furent créées à Athènes une tribu 'ASptavîç (4) et deux autres du même nom à M égare (5) et à Eumène, en Phrygie (6); à Ancyre, une tribu
(2) Waddington, Ins. As. Min., 1213.
(3) Jullian, Inscr. de Bordeaux, n. 1. Cf. Ibid., p. 11.
(4) C. I. A., III, 1114, 1120, 1121, 1124, 1128, 1129, 1133, 1138, 1160, etc.
2e6a(jT7i (1) une tribu véa 'OXu(jntta en l'honneur d'Hadrien, et une tribu KXauSia AùpriXta (2); à Nysa, en Carie, une tribu Kataaprioç, une tribu Seêaor-ni et une tribu 'OxTaéi'a (3). Enfin, à Prusias, en Bithynie, sur les douze tribus qui composent la cité, sept sont sous la protection des divinités de la famille impériale ; ce sont les tribus :