INTRODUCTION. S
sant qu'il soit, un stratège ou un archonte ne peut être dieu, car un dieu ne peut redescendre au rang des simples mortels. Seul un monai-qiie peut aspirer à la divinité, car il ne quitte le trône que pour aller prendre sa place dans l'Olympe. Seul il a un successeur qui veille à ce que son culte ne soit pas négligé. Si quelques généraux illustres comme Lysandreet Brasidas reçurent des honneurs divins, ce fut hors de leur pays et d'une façon éphémère (1).
Philippe le premier, après s'être rendu maître de la Grèce, osa s'associer lui-même aux dieux immortels (2). Alexandre continua cette tradition. Il y était amené du reste par les croyances des peuples qu'il avait conquis. Les Egyptiens vénéraient en leurs rois les incarnations successives de Ra , le soleil, le plus grand des dieux. Les rois de Perse étaient adorés par leurs sujets. Alexandre ne pouvait être inférieur à ceux qu'il avait vaincus et qu'il voulait remplacer. Aussi se flt-il proclamer fils de Zeus par l'oracle d' Ammon , et adorer par les habitants de l'Asie. Son ambition ne fut complètement satisfaite que le jour où ses compatriotes et les cités de la Grèce reconnurent sa divinité. Ils s'y prêtèrent de mauvaise grâce , mais enfin ils cédèrent , et des décrets solennels saluèrent en Alexandre l'égal des plus grands dieux.
La divinité d'Alexandre resta populaire après sa mort , et son culte persista longtemps encore après la conquête des débris de son empire par la puissance romaine. Cependant ses successeurs en Macédoine ne formèrent pas une lignée de dieux. Les honneurs prodigués à Démétrius et à Antigone firent place, du vivant même de ces rois , à l'abandon et à la haine. Au contraire les dynasties fondées en Egypte et en Asie établirent solidement la croyance à leur divinité.
Les Ptolémées héritèrent des titres des Pharaons. Ils furent comme eux , les fils de Ra, et , dans les temples de la religion égyptienne, ils furent associés aux dieux du pays. En même temps ils créèrent dans les villes grecques, à Alexandrie et à Ptolémaïs, des sacerdoces qui leur furent propres. Là on honorait Alexandre, fondateur de la dynastie, et avec lui ses successeurs, les rois défunts, et le roi vivant. Celui-ci recevait, par un décret des prêtres, le surnom qui l'associait aux dieux ses ancêtres, en le faisant dieu lui-même. Des sacrifices étaient offerts en son hon-
(1) Thucydide, V, 11; Plutarque, Lysand., 18.
(2) Diod. de Sicile, XVI, 92, 93 et 95.
4 ESSAI SUR LE CULTE RENDU AUX ENfPEREURS ROMAINS.
neur à des jours déterminés, et partout, dans les lois , dans les contrats, dans les inscriptions dédicatoires on le désignait sous son nom divin. Ainsi la royauté des Ptolémées était revêtue d'un caractère sacré, et l'obéissance leur était due à un double titre.
Par des moyens un peu différents , les Séleucides arrivèrent au même résultat. Ils portèrent à l'envie le titre de Sauveur ou celui de Dieu. Dans chaque satrapie de leur empire ils instituèrent un prêtre provincial, chargé d'offrir des sacrifices au roi et à la reine. Un sacerdoce était destiné à honorer les rois défunts, dont le nom était précédé du titre de Dieu, un autre sacerdoce rendait les mêmes honneurs au roi vivant.
Quand le royaume de Syrie fut divisé, les dynasties qui se partagèrent le territoire se gardèrent bien de négliger un moyen aussi sûr de rendre leur autorité plus vénérable. Les rois de Pergame, de Coramagène et les autres, furent dieux à leur tour.
Partout, dans les pays hellénisés, le culte était organisé de la même façon. Des jeux, des sacrifices, des temples, des sacerdoces, des associations religieuses servaient à manifester la piété populaire (1).
Voilà ce que les Romains trouvèrent établi quand ils s'emparèrent de ces régions. Les habitants ne tardèrent pas à adresser aux proconsuls les hommages qu'ils adressaient à leurs rois. Ils bâtirent des temples et instituèrent des jeux pour les honorer (2). 11 était donc naturel que le jour où à la république succéderait une monarchie, le prince trouvât, de la part des peuples grecs, le même empressement à l'adorer. Ce fut, en effet, ce qui arriva, et les empereurs comprirent si bien le profit qui pouvait résulter pour eux de pareilles habitudes, qu'ils établirent eux-mêmes ou firent établir en Occident des institutions semblables à celles qui existaient depuis longtemps dans le monde oriental. Telle est la double origine du culte impérial , dont nous allons essayer de retracer l'histoire et de faire connaître l'organisation.
(1) Voir, pour les détails, ma thèse, De divinis honorihus quos acceperunl Alexander et successores ejus.
(2)Flaminius (Plutarq., TU. Flam, 16); Marcellus (Cicéron, In. Vert:, II, ii, 21, 51 etsuiv.). Cf. Suétone, Aug., 52; et Guiraud, Les ass. provinc, p. 18.