‹ Essai sur le culte rendu aux empereurs romainsChapitre 3 sur 61 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Gomme nous venons de le dire, avec la monarchie impériale apparaît à Rome le culte du chef de l'Etat. Sans doute l'enthousiasme populaire avait décerné, dès l'époque républicaine, des honneurs quasi-divins à Scipion (1), à Métellus Plus (2) et à Marins (3), mais jamais les pouvoirs publics n'avaient donné une sanction officielle à ces hommages. Toujours ils avaient été de courte durée.

Le dictateur Jules César avait certainement en vue l'établissement du gouvernement personnel à son profit, soit qu'il reconstituât la monarchie sous son nom ancien, soit qu'il lui donnât un nom nouveau (4). Ses amis, qui savaient la pensée du maître, lui firent décréter des honneurs tels que n'en avait reçu aucun Romain avant lui. Après la victoire de Pharsale, en 706 de Rome (48 av. J.-C), le Sénat décida, même avant le retour de César, que son char serait placé dans le Gapitole, en face de Jupiter. Une statue le représenta debout sur un globe terrestre, avec une inscription qui lui donnait le titre de demi-dieu (5). César ne goûta pas complètement ces flatteries, ou du moins afiFecta de se montrer au-dessus d'elles. Au jour de son triomphe, il ne parut

(1) Tite-Live, XXXVIII, 56; Valère-Maxime, VIII, 15, 1.

(2) Macrobe, III, 13, 8.

(3) Plutarque. Marins, 27; Sénèque, De Ira., III, 18.

(4) Mommsen, Staatsrecht., II, 2, p. 762.

(5) Dion Cassius, XLIII, 14 : « ôxi fjiiîeeô; è<rciv. »

regarder ni le char, ni l'image de la terre placée sous ses pieds ; plus tard même il ordonna d'effacer l'épithète de demi-dieu (1). César aimait cependant à se vanter de sa parenté avec les dieux. Simple questeur, il avait rappelé dans l'éloge funèbre de sa tante maternelle l'origine divine de ses ancêtres paternels (2). Après Pharsale, il éleva un temple à Venns genitrix, c'est-à-dire à Vénus ancêtre des Jules (3). Il fut même si empressé à en célébrer la dédicace, qu'il fit placer la statue de la déesse avant l'entier achèvement du monument. Il institua, pour honorer Vénus, un collège composé de membres de sa gens (4). Mais il n'osait encore aller plus loin. Accepter pour lui-même un culte religieux lui parut trop audacieux ou du moins prématuré.

Ce scrupule ne fut pas de longue durée. Quand César fut nommé consul pour dix ans, on renouvela les honneurs précédemment décrétés et on en ajouta de nouveaux. Sa statue d'ivoire, et plus tard son char complet furent placés dans le cirque parmi les statues des dieux (5). Dans le temple de Quirinus , on lui dressa une autre statue sur la base de laquelle il était appelé dieu invincible (6). Comme pour un dieu on institua en son honneur des ludi quinquennales ; on ajouta un jour aux Lupercales, et un nouveau collège de prêtres fut créé, dont les membres s'appelèrent Luperci Julii. Le Sénat décida que le dictateur porterait une couronne d'or semblable à celles des dieux ; bientôt il devint Jupiter Julius. César et sa clémence eurent un temple avec une enceinte sacrée, et un flamine fut chargé de son culte comme le flamen Dialis l'était du culte de Jupiter. Ce flamine fut Antoine (7).

(1) Dion Cassius, XLIII, 21 : « ucjtepov 8è xà toù -funUov ôvo[xa àTt'aÙTOû àTrij- Xen^ev. »

(2) Suétone, César, 6 : « paternum (genus) cum diis immortalibus conjunctum est. »

(3) Appien, Guerres Civiles, II, 102, III, 28|; Dion Cassius, XLIII, 22. Cf. Pline l'Ancien, Hist. nat., éd. Teubn., XXXV, 12 (45); Res Gestae Divi- Augusti, IV, 12, 2' éd. Mommsen, p. 85; Phlegon, Mirabilia, 13.

(4) Dion Cassius, XLV, 6; Nicolas de Damas, 22 ; C. I. L., I, p. 402. Ce collège continua à subsister sous l'empire. Pline, Hist. nat., II, 25; Julius Obsequens, De Prodigiis, CXXVIII, 67. Cf. Symmaque, Laud. in Valenlin. senior, ait., p. 330. (Ed. des Monumenfa Germaniae.) L'étoile qui est figurée sur les monnaies de César rappelle l'astre de Vénus et par conséquent l'origine divine du dictateur. Babelon, Monnaies de la rép. rom., II, p. 27.

(5) Dion Cassius, XLIII, 45.

(6) Dion Cassius, Ibid. : « ©etji àvtxi^Ttp. »

(7) Dion Cassius, XLIV, 6; Appien, G. C, II, 106. La construction du tem-

Enfin, pour laisser dans le calendrier même un souvenir du dieu qui l'avait réformé , le mois de Quintilis fut appelé Julius. César était mis ainsi sur le même rang (jue Mars et Maia. Les tribus rivalisèrent de zèle avec l'Etat et offrirent des sacrifices particuliers (1).

Ces honneurs étaient sans doute de pures flatteries. Le décret qui donnait à César le droit d'avoir un tombeau dans l'enceinte du Pomerium lui rappelait sa mortalité (2) ; et les sénatus-consultes qui réglaient tous ces hommages furent placés sous les pieds de Jupiter. Qu'importaient ces détails ? Tout cet ensemble de démonstrations devait faire impression sur le peuple et lui faire comprendre qu'une ère nouvelle commençait.

En même temps, cet excès d'abaissement irritait les partisans de la république. Les uns accentuaient l'idolâtrie par raillerie ; les autres se promettaient de montrer bientôt au dieu invincible qu'il n'était pas immortel.

Nous n'avons pas à raconter ici les causes politiques de l'assassinat de Jules César. Constatons seulement que, grâce aux événements qui suivirent, sa mort fut la consécration de sa divinité. Antoine, au lieu de prononcer l'oraison funèbre de César au jour de ses funérailles , fît lire par le crieur public le sénatus-consulte qui accordait au dictateur assassiné tous les honneurs divins et humains (3). L'enthousiasme populaire ratifia le sénatus-consulte. Le peuple eût volontiers incendié Rome pour faire un bûcher à son idole. On eut beaucoup de peine à l'empêcher de brûler le corps dans le temple même de Jupiter Capitolin, mais on ne put sauver du feu les bancs des sénateurs , les comptoirs des marchands, les armes et les bracelets des vétérans, les bulles d'or des enfants, les parures des matrones, les habits de fête des musiciens (4).

Ce ne fut pas seulement un zèle passager. Le peuple consa-

ple fut votée avant la mort de César, mais le monument ne fut commencé qu'après les idées de Mars. Il est représenté sur les médailles. Babelon, Monnaies de la rép. rom., II, p. 29. Cf. Preller, Rômisch. Myth., 3* éd., II, p. 267.

(1) Appien, G. C. , II, 106; Suétone, César, 76, résume ainsi les honneurs divins accordés au dictateur : Tensam et ferculum circensi pompa, templa, aras, simulacra juxta deos, pulvinar, flaminem, lupercos.

(2) Dion Cassius, XLIV, 7.

(3) Suétone, César, 84. Cf. Plutarque, César, 67 : « ^ -îûyxXnToç ... KaiVapa ... b)( Ôsàv TifjLàv è^'TlçîcravTO. »

(4) Dion Cassius, XLIV 35-50; Plutarque, César, 68.

cra un autel à César sur le lieu même de son bûcher et on offrit des sacrifices sur cet autel (1).

Tout cela était encore le fait de l'initiative privée; la sanction légale fut donnée par les pouvoirs publics. Une loi régulièrement votée sur la proposition de Rufrenus , par le sénat et le peuple romain, décerna définitivement à César mort le titre de Divus (2). Cette loi ne fut pas une protestation contre la consécration de César vivant. Certes, le moment eût été mal choisi pour un acte de ce genre, il eût soulevé l'indignation publique ; mais on était en présence d'un fait nouveau dans l'histoire romaine : l'Apothéose officielle (3); on créait un mot nouveau pour désigner celui qui en était l'objet : le mot Divus, ou plutôt on prenait un mot ancien auquel on donnait un sens nouveau (4). Divus désigna l'homme devenu dieu , par opposition au mot Deus qui désignait le dieu qui l'avait toujours été. Le Divus, c'est celui qui a quitté la terre pour monter dans l'Olympe (b).

Les fondateurs de la première monarchie romaine, les chefs des deux peuples albain et sabin, avaient été autrefois appelés à partager les honneurs divins, comme ils avaient partagé la royauté. Romulus avait institué le collège des Tilii sodales en l'honneur de son collègue Tatius (6) ; lui-môme fut honoré à son tour sous le nom de Quirinus, après que le sénateur Proculus eût attesté qu'il l'avait vu monter au ciel (7). C'est à titre de fondateur d'une monarchie, que Jules César fut dieu comme eux.

Le culte du Divus devint une affaire de la plus haute importance. Antoine et Octave rivalisèrent de zèle pour honorer celui dont l'un et l'autre convoitaient l'héritage politique. Le peuple avait fait dresser dans le forum une colonne de marbre avec cette inscription : Au père de la Patrie. Les particuliers venaient à cette colonne offrir des sacrifices et faire des vœux. C'était le centre

(1) Dion Cassius, XLIV, 50 : « Bwpiàv 8é xtva sv tm t^c TUipà; x^P'^'i' îôpuda- (ievoi ... 6ueïv te ÈTc'aùttJ) xai xaxàpxecrôai tcJ) Kaiaapt wç xai ôew ÈTtexeipouv. »

(2) C. /. L., I, 626 = VI, 872. Ce Rufrenus est, d'après Momnisen, très probablement celui dont parle Cicéron : Ad famil. , X, 21, 4. Cf. C. /. L., IX,

(3) Il faut toujours laisser de côté la divinisation des fondateurs de villes pour qui l'histoire se distingue difficilement de la légende.

(4) Servius, Ad Virg. Bucol., V, 56 : « Caesar qui primus divines honores meruit et divus appellatus est. »

(5) La distinction ne se fit pas de suite. Une inscription de Nola (C. /. L., X, 1271) mentionne un beneficiarius DEI CAESARIS. Cf. Ibid., 3903, 1. 5.

(6) Tacite, Hist., II, 95.

(7) Tite-Live, I, 16; cf. I, 40; IV, 15.

d'un véritable pèlerinage (1). En 712 de Rome (42 av. J.-C), le Sénat ordonna la construction d'un ^^pâiov (2). Le monument fut achevé vers l'an 717 (37 av. J.-G.)(3). La dédicace en fut faite le 18 août 725 (29 av. J.-C.l, trois jours après le triomphe célébré pour la victoire d'Actium (4).

Une comète, qui se montra quelque temps après la mort de César, contribua beaucoup à enraciner dans l'esprit du peuple l'idée que la victime de Brutus et de Cassius était un dieu. L'apparition eut lieu pendant les jeux célébrés en l'honneur de Venus genitrix, par le collège que César avait institué (5). Les incrédules qui virent là un événement naturel furent l'exception. Le peuple consacra cet astre à César devenu immortel, et Octave, en souvenir du prodige, éleva dans le temple de Vénus une statue dont la tête était surmontée d'une étoile (6). Une étoile décora de même le fronton du temple élevé au Divus Julius (7).

La comète figura désormais sur les médailles comme signe de l'apothéose de César (8). Elle devint bientôt un lieu commun

(1) Suétone, César, 85 : « Postea solidam columnam prope XX pedum lapidis Numidici in Foro statuit (plebs), scripsitque PARENTI PATRIAE. Apud eam longo tempore sacrificare , vota suscipere, » etc. Cette colonne fut renversée par Dolabella. Cicéron, Philipp., I, 2; Ad Atlic, XIV, 15. Elle est nommée ara dans Cicéron, Ad famiL, XI, 2. Brutus et Cassius écrivent à Antoine pour lui demander s'il se croit en sûreté à Rome au milieu de vétérans quos etiam. de reponenda ara cogitare aiidimus. Les soldats avaient une grande vénération pour le dieu César. On trouve son nom sur les balles de fronde de la légion XI. C. /. L..1, 697

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