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CHAPITRE IV

LE NÉOCORAT.

Dans les pays de langue grecque, et plus particulièrement en Asie, on rencontre une forme du culte impérial qui n'a point d'analogue dans les [tays de langue latine : je veux dire le néocorat.

Le mot néocore (vewxopoç) est antérieur à la domination romaine. Il servit d'abord à désigner un serviteur inférieur du temple : celui qui avait la charge de balayer et de tenir propre l'édifice, d'ouvrir, de fermer les portes et de faire la police. C'était Vaedituus des Latins, le sacristain de nos églises (1). Ce mot prit plus tard une signification plus élevée ; il désigna non plus seulement les serviteurs, mais ceux qui veillaient à l'ornementation du temple (2). On en vint bieutôt à appeler de ce nom tous ceux qui, d'une manière particulière, se montraient zélés pour le culte d'une divinité. C'est en ce sens que les Ephésiens sont dits, dans les Actes des apôtres, néocores d'Artémis (3), et les Juifs, dans Josèphe, néocores de Jéhovah (4). Cependant, le néocorat n'apparaît comme titre officiel qu'à l'époque impériale. Ephèse la première le porte sur une monnaie datée de l'an 65-66 ap. J.-C. (5). Pergame (6) et Smyrne (7) s'en glorifient sous Trajan.

De quelles divinités ces villes se déclaraient-elles ainsi néocores ? Souvent les monuments nous renseignent exactement sur ce

(1) Scolies d'Aristoph. , Nuées, v. 44. Cf. Euripide, Ion., v. 109 et suiv.

(2) Suidas, au mot xopr] • vewxopo; Se oùx à orapwv ràv vaàv, àXX' ô èitt(ieXouiievoc àytoù. Cf. au mot vewxépo;, et Bûchner, De Neocoria, p. 3 et suiv.

(3) AcL des apôtres, XIX, 35.

(4) Josèphe, Guerre des Juifs, V, 9.

(5) Waddington, Fastes asiat., n. 93.

(6) Waddington, 7ns. As. Min., 1722, a.

(7) Miounet, Suppl., VI, p. 340, n. 1687.

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point. Ephèse (1), Pergarae (2), Tralles (3), Smyrne (4) se disent néocores des empereurs. D'autres fois, le néocorat a pour objet des divinités locales : Artémis à Ephèse (5), Zeus à Aezani (6), etc. Enfin, sur d'autres monuments, les villes n'indiquent pas la divinité à laquelle se rapporte le néocorat. Dans ce dernier cas, il peut y avoir parfois quelque difficulté à savoir le nom du dieu; mais la plupart du temps, il n'en est pas ainsi. Le doute n'est pas possible quand la ville est deux fois néocore. Comment expliquer, en effet, un double néocorat pour une même divinité? On conçoit, au contraire, aisément le néocorat multiple en l'honneur de Césars différents. Il en est de même des villes qui mentionnent le décret du Sénat accordant le néocorat. L'intervention de l'assemblée romaine, naturelle dans le culte impérial, n'a pas sa raison d'être dans les détails du culte local des cités grecques. On peut donc dire, d'une manière générale et sauf de très rares exceptions, que le néocorat a pour objet le culte impérial. C'est pourquoi Ephèse, mentionnant à la fois les néocorats des empereurs et celui d'Artémis, n'a pas besoin dédire en i'honneui- de qui sont les premiers; elle se contente de graver sur les mounaies : "Eipeoîiov t(«ç vswxôptov xat TTj; 'ApT6[xtSo;. Personne ne s'y trompait (7).

Pour porter le titre de néocore des empereurs, une ville devait donner des témoignages particuliers de sa dévotion. Ces témoignages, en pays grec, étaient l'érection de temples et l'institution de jeux. Aussi voyons-nous souvent des temples et des emblèmes relatifs aux jeux représentés sur les mounaies des villes néocores. Souvent même, ces temples et ces emblèmes sont en nombre correspondant au chiffre des néocorats (8). Il est impossible de ne pas voir dans ce rapprochement l'intention de rappeler tout au

(1) Wood, Discoveries at Ephes., Gr. Théat., VI, 7; City., 12. B. C. H,, 1885, p. 126. C. /. L., III, 6076. C. /. G.. 2968, 3197, etc., etc.

(2) Eckhel, D. -V., II, 416. lahrbûch f. Preuss. Kunstsaml., 1880; p. 190, etc.

(3) Mittheilungen d'Athènes, VIII, p. 333. Waddington, Int. As. Min., 604, etc.

(4) C. I. G., 3202. Waddington, Ins. As. Min., 8, etc.

(5) Waddington, Iiu. As. Min., 147 b. Mionnet, Suppl., VI, p. 159, n. 524, p. 164, n. 561, etc.

(6) Waddington, Ins. As. Min., 988. Mionnet, Suppl., VII, p. 498, n. 89.

(7) Cf. Bûchner, De Neocoria, p. 24.

(8) Mionnet, II, p. 553, 601; III, p. 96, 173, ?28; IV, p. 106 et 127; V, p. 253. Mais on trouve aussi beaucoup de monnaies où la coïncidence n'existe pas. Mionnet, II, p. 475, 547; III, p. 106, 172, 174; VI, p. 136, 176, 369, etc. De même pour les emblèmes de jeux. Suppl., V, p. 468, 464, etc. Cf. Monceaux,

D« communi Asiae, p. 23. Kraose, I. I., p. 54. Bûchner, l. i., p. 29.

moins que les temples et les jeux ont un rapport intime avec le titre porté par la ville. Pourquoi , du reste , aurait-on choisi le mot néocore, s'il ne s'était agi, dans l'institution dont nous parlons ici, de l'entretien d'un temple ?

Cependant Eckhel a cru pouvoir affirmer que l'érection d'un temple nouveau n'était pas nécessaire pour qu'une ville obtînt le titre de néocore. Il suffisait, selon lui, que l'empereur fût associé au culte des dieux locaux (1). Aucune ville ne lui refusait cet hommage, le moindre de tous ; toutes auraient donc pu porter ce nom. Cependant, celles qui ont ce privilège sont relativement peu nombreuses. Pour celles-là même, le titre ne leur est donné qu'après l'érection d'un temple. Qu'il suffise de citer l'exemple de Cyzique. Dès le temps de Tibère et de Caligula, cette ville associait le culte des Césars à celui d'Athèna Polias ; elle ne s'appelle cependant néocore qu'après l'érection du temple dédié à Hadrien (2). La plupart du temps, les documents nous permettent de constater la coïncidence des néocorats successifs avec la construction de nouveaux temples. Ainsi en est-il pour Nicomédie , pour Tarse, pour Laodicée de Phrygie sous Commode, et pour un grand nombre de villes sous Septime Sévère et ses fils (o).

Ces temples servaient-ils au culte municipal ou au culte provincial? Les avis des savants sont très partagés sur ce point. D'après Marquardt , les villes néocores étaient celles qui participaient au culte provincial et envoyaient des délégués à l'assemblée (4). Pareille supposition est inadmissible. En effet , en Cilicie, en Galatie , en Bithynie , en Macédoine , en Thrace, une ou deux villes seulement sont néocores , comment supposer que les autres n'aient pas envoyé de délégués? En Asie même, le nombre des cités néocores est trop petit pour qu'on puisse admettre avec quelque vraisemblance qu'elles aient été seules à nommer des députés au Kotvc^v. Enfin, quel serait, en pareil cas , le sens du mot deux ou trois fois néocores ? Comment surtout expliquer le néocorat d'une assemblée provinciale ? C'est donc avec raison que MM. Monceaux et Blichner repoussent cette explication (5).

(1) Eckhel, £). N., IV, p. 304.

(2) B. C. H., 1882, p. 612 et suiv. Berichte der Berliner Aca.dem., 1874, p. 7 et suiv. Mittheil. d'Athènes, 1881, p. 55. Cf. Bùchner, De Neocoria, p. 29.

(3) Cf. Bûchner, De Neocoria, p. 97-109.

(4) Staatsverwalt., I, p. 504.

(5) Cf. Monceaux, De communi Asiae , p. 17 et suiv. Bûchner, De Neoco- HtL, p. 30.

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Selon M. Monceaux, le néocorat se rapporterait entièrement au culte municipal. Il remarque, en effet, que des villes comme Pergame et Smyrne possèdent des temples provinciaux dès le temps d'Auguste et de Tibère et cependant ne prennent le titre de néocores que beaucoup plus tard, l'une sous Trajan, l'autre sous Antonin (1).

M. Bûchner, tout en reconnaissant l'exactitude du fait, remarque qu'il est téméraire d'affirmer que, pour une ville, le droit de porter un titre n'est jamais antérieur au moment où ce titre apparaît sur ses monnaies (2). Tripoli de Syrie fut navarchide depuis le règne d'Hadrien; elle n'est appelée ainsi sur les monnaies que sous Elagabale (3) ; Smyrne , Epbèse et Cyzique sont métropoles bien avant que leurs monnaies ne leur donnent ce titre (4). Il en fut de même pour le néocorat ; nous en avons la preuve pour Epbèse (5).

Ce raisonnement, sijuste qu'il soit, ne renverse pas complètement l'argumentation de M. Monceaux. En effet, s'il est possible d'avancer de quelque temps le moment où Pergame et Smyrne furent néocores, il est difficile de supposer qu'elles le furent dès l'époque d'Auguste et de Tibère. Aucun document, jusqu'ici, ne donne ce titre à une ville quelconque à cette époque ; ce terme, selon toute vraisemblance', n'a été adopté dans le style officiel que vers le règne de Néron, et il n'est devenu fréquent que sous Trajan.

Une seconde raison invoquée par M. Monceaux, à l'appui de sa thèse, est que les villes s'appellent néocores des Augustes et non de Rome et d'Auguste, tandis que la province unit dans son culte la capitale et l'empereur (6). Cet argument est loin d'être péremptoire. En effet, si, dans les premiers temps de l'empire, Rome fut associée à Auguste et à Tibère, le nom de la ville fut bientôt laissé dans l'ombre. Celui des empereurs occupa toute la pensée des provinciaux. Il n'est donc pas étonnant qu'à l'époque de Trajan et des Antonins, époque où apparaissent les documents relatifs au néocorat, il ne soit pas fait mention de Rome.

Enfin, M. Monceaux prétend que ni le nombre, ni les noms des cités néocores ne coïncident avec ceux des métropoles et des

(1) De communi Asiae, p. 19.

(2) De Neocoria, p. 31.

(3) Eph. Epig., I, p. 245, et suiv. C. /. A., III, 622. Eckhel, D. V., III, p. 376.

(4) Cf. Bûchner, l. l., p. 31.

(5) Ibid., p. 32.

(6) Monceaux, {. L, p. 19.

cités OÙ se trouvaient les temples provinciaux, et que, par conséquent, il ne faut chercher aucun lien nécessaire entre ces diverses classes de villes (1). Nous reviendrons bientôt sur ce point.

Il conclut de là que le néocorat est une institution municipale, que les villes néocores sont celles où des collèges avaient été institués en l'honneur de certains empereurs, à l'exemple des sodalités établies à Rome, et que le chiffre des néocorats correspond au nombre des collèges (2).

La première de ces conclusions est la conséquence nécessaire de son argumentation. Quant à la seconde, elle ne repose sur aucune preuve, et doit être regardée comme une simple hypothèse.

Pour arriver, s'il est possible, à une solution, la première chose à faire est de dresser un tableau comparé des cités néocores , des villes où furent tenues les assemblées provinciales et des métropoles.

Ce tableau est le suivant :

(1) Monceaux, l. l., p. 26 et 38.

(2) Ibid., p. 24.

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