I. — Les Juifs
Moitié par largeur d'esprit, moitié par crainte de ce peuple tur-
(1) Tacite, Annales, I, 10.
(2) Suétone, Caligula, 27.
(3) Tacite, Annales, XVI, 21 et 22.
bulent, les romains avaient toujours usé de tolérance envers les Juifs. Les troupes, quand elles entraient à Jérusalem, avaient ordre de laisser à Gésarée les enseignes surmontées des images impériales, et si parfois un gouverneur, par mégarde ou par mépris des Juifs , osait enfreindre la loi mosaïque , il cédait d'ordinaire à la première réclamation (1). A plus forte raison, ni Auguste ni Tibère n'avaient-ils jamais eu la pensée que les Juifs leur bâtiraient des temples.
Quand Caligula, pris de la folie dont nous avons parlé, se crut Jupiter et voulut remplacer par sa propre personne la divinité honorée dans tous les temples, il n'eut plus la réserve de ses prédécesseurs. Le monde entier s'était soumis à ses caprices ; il ne put comprendre que la petite nation juive osât seule lui résister.
La première tentative faite contre elle eut lieu à Alexandrie. Là, comme partout en dehors de Jérusalem, les Juifs n'avaient point de temple, mais seulement des synagogues où ils se réunissaient pour prier en commun et pour entendre la lecture et l'explication de la Bible. Si la synagogue était moins sacrée que le temple, les Juifs ne tenaient pas moins à ce que la loi qui défendait les images taillées y fut observée.
Les Gréco-Egyptiens d'Alexandrie avaient accepté facilement de rendre à Galigula les hommages qu'il demandait. Quand ils virent que les Juifs s'abstenaient de les imiter , ils se réjouirent de cette résistance qui leur offrait une occasion de vexer des voisins détestés, et d'attirer sur eux les foudres impériales. Ils savaient du reste que Galigula n'aimait pas les Juifs et prêterait volontiers l'oreille à toute accusation intentée contre eux (2).
Ils ne tardèrent pas à mettre leur projet à exécution. Ils brûlèrent un certain nombre de synagogues, et, dans celles qu'ils laissèrent debout, placèrent des statues impériales (3). Les Juifs essayèrent d'obtenir justice par l'intermédiaire d'un Alexandrin nommé Hélicon, autrefois esclave de Tibère, et maintenant de Galigula. Helicon était l'homme de leurs ennemis ; il refusa
(1) Josèphe, Ant'.q. Jiid., XVIII, 3 (4), 1; 5 (7), 3. Guerre des Juifs, II, 9 (13); Philon, De légation, ad Caium, 38. Cf. Mommsen , Hist. Rom., trad. franc., XI, p. 97. Une des preuves de la tolérance romaine envers les Juifs est l'inscription défendant aux païens d'entrer dans le temple. Revue archéol., 1872 (I), p. 220.
(2) philon, De légat., 16.
(3) Dans la principale, ils avaient mis un groupe représentant Caligula dans un quadrige. Philon, De légal., 20. Cf. Mommsen, lUst. rom., trad. franc., XI, p. 100.
son concours (1). Ils résolurent donc de s'adresser directement à l'empereui", et de lui faire présenter une requête contenant l'abrégé d'un mémoire remis peu auparavant au roi Agrippa (2). Une députation juive partit pour Rome , ayant à sa tête Philon. De leur côté, les Alexandrins envoyèrent trois députés, dont Apion, grand ennemi des Juifs.
Les récits des historiens juifs racontent fort diversement la première entrevue de Philon et de l'empereur. D'après le chef de l'ambassade, l'accueil fut hypocritement aimable (3). Selon Josèphe, au contraire, la colère de Caiigula empêcha les Juifs de répondre aux violentes attaques d'Apion (4). Quoi qu'il en soit, la suite prouva qu'ils n'avaient aucune justice à attendre.
En effet, l'empereur s'était dirigé sur Pouzzoles , où il se promenait de plaisirs en plaisirs à travers les riches villas de la côte. Les Juifs le suivirent, et bientôt une triste nouvelle arriva jusqu'à eux. Caligula venait d'ordonner qu'on mît sa statue dans le temple de Jérusalem , et qu'on inscrivît au-dessous le nom de Zens.
On comprend aisément l'impression qu'une telle audace dut faire sur les ambassadeurs juifs. Ils ne pouvaient plus, .sans crainte de perdre la vie, s'opposer à l'impiété de César. Ils résolurent d'ahord de mourir glorieusement pour la défense de leur loi, puis, réfléchissant, selon le mot de Philon, que leur mort ne pouvait servir à rien , qu'ils étaient ambassadeurs, et qu'ils devaient veiller au salut de ceux qui les avaient envoyés, ils résolurent d'attendre des temps meilleurs. Ils se firent donc raconter par le détail ce qui s'était passé (5).
Caligula n'était que trop bien entré dans les vues d'Apion et des Alexandrins. Il voulait se faire adorer dans le temple le plus beau de l'univers, et cela avec d'autant plus d'impatience qu'on y mettait une résistance plus grande. Il avait reçu des habitants de Jamnia une plainte analogue à celle des Grecs Alexandrins. Là aussi, les ennemis des Juifs avaient construit un autel à Caligula. Ceux-ci l'avaient brisé, et le procurateur Capiton, qui les détestait, avait porté plainte contre q\ix. L'empereur, furieux, avait commandé, puisqu'on détruisait un autel de briques, de fondre une colonne dorée, et de la placer dans le temple. L'Alexandrin
(1) Philon, De légat., 26-27.
(2) Philon, ibid., 28.
(3) Philon, ibid., 29.
(4) Joséphe, .Antiq. jud., XVIII, 8 (10), 1.
(5) Philon, De légat., 29.
Hélicon n'avait pas été étranger à ce conseil, et il avait été appuyé par le comédien Appelle , natif d'Ascalon , et par cela même ennemi de la race juive (1).
Pétronius, légat de Syrie, reçut l'ordre de placer la statue; et, comme l'empereur pensait bien qu'il aurait quelque diflQculté, il lui commanda en même temps de détacher des troupes de l'armée qui opérait sur l'Euphrate, et de les donner pour escorte à sa statue. Pétronius prit deux légions et des corps auxiliaires, et vint à Ptolémaïs (2).
Les officiers romains n'étaient pas sans inquiétude ; ils ne voyaient de toutes parts que périls. Désobéir à l'empereur, tarder même à accomplir son ordre , c'était gravement s'exposer ; l'exécuter , c'était entrer en lutte avec un peuple prêt à se laisser exterminer plutôt que de céder. A cela s'ajoutait la crainte du dieu des Juifs. Si les généraux romains ne croyaient pas qu'il fût le Dieu unique, du moins le regardaient-ils comme un dieu égal aux autres, et certainement plus terrible. Les Juifs étaient répandus partout, l'outrage fait à leur temple n'allait-il pas causer une révolte générale? Pétronius savait en particulier, parles sommes considérables qu'ils envoyaient chaque année à Jérusalem , quelle était la puissance de ceux qui habitaient au delà de l'Euphrate, à Babylone et dans les provinces voisines (3).
Malgré tout cela, il se détermina à agir par cette raison, nous dit Philon, qu'entre deux maux il faut toujours choisir celui qui offre quelque chance de salut. Pétronius pouvait échapper aux dangers de la gueri-e, il était impossible qu'il échappât à la vengeance de Galigula (4). Il était poussé, du reste, par ses lieutenants qui craignaient d'avoir une part de responsabilité dans la désobéissance. Pétronius essaya de gagner du temps. Au lieu de prendre une statue déjà faite, il en fit fabriquer une. Puis il essaya d'agir sur les Juifs par la persuasion. Il fit venir à Ptolémaïs les chefs de la nation, et leur montra l'armée de Syrie prête à mettre la Judée à feu et à sang. Tout fut inutile. Les Juifs déclarèrent qu'ils préféraient perdre les yeux plutôt que de voir une si horrible impiété (5).
De toutes parts, vieillards, femmes, enfants, hommes faits, accouraient en suppliants à Ptolémaïs, et conjuraient le légat
(1) Philon, De légat., 30.
(2) Josèphe, Antiq. jud., XVIII, 8(10), 2. Philon, De légat., 31.
(3) Philon, De légat., 31.
(4) Philon, ibid.
(5) Philon, ibid., 32. Josèphe, l. l.
d'épargner à leur nation le plus grand des outrages. Ils demandaient qu'on leur laissât au moins le temps d'envoyer une dernière ambassade pour essayer de fléchir l'empereur. Pétronius leur opposait l'ordre qu'il avait reçu. Enfin , Aristobule, frère du roi Agrippa, et Helcias le Grand parvinrent à vaincre sa résistance. Le gouverneur s'engagea à écrire une lettre à Caligula, à condition que le peuple retournerait tranquillement à ses affaires. Il espérait que le Dieu des Juifs, dont il défendait le temple, le protégerait contre la colère de César (1).
Pétronius avait pris le parti le plus sage. Une lettre de sa part pouvait produire quelque effet; une ambassade juive eût été sans crédit. Philon et Josèphe varient sur le contenu de cette lettre. Selon le premier, le légat ne parlait pas de l'exaspération des Juifs; il s'excusait seulement du retard apporté à l'exécution des ordres reçus , par la nécessité de fabriquer un chef-d'œuvre (2). Le second prête au contraire au gouverneur une lettre très pressante, où il expose le danger qu'il y aurait à pousser aux dernières extrémités des milliers d'hommes que la force ne saurait contraindre à un sacrilège. Agir avec rigueur serait se couvrir de honte aux yeux de la postérité; ce serait encourir la colère de leur Dieu, dont la puissance s'était souvent montrée (3).
Je ne sais si ces arguments étaient de nature à fléchir l'empereur. Il se moquait des jugements de la postérité, et le dieu Gains devait se croire au moins l'égal en puissance du dieu Jéhovah.
La lettre contenait une autre considération peut-être plus touchante. L'époque de la moisson était proche. On pouvait craindre que les Juifs, poussés à bout, ne missent le feu à leurs récoltes et ne brûlassent leurs arbres. L'empereur devait se rendre bientôt à Alexandrie, très probablement par terre, en suivant les côtes de Syrie. Où trouverait-on les vivres nécessaires à lui et à sa suite, si tout était dévasté (4) ?
Les Juifs attendaient beaucoup de cette lettre. Au moment où Pétronius terminait le discours qui leur avait annoncé son envoi, une pluie, succédant tout à coup à une longue sécheresse, leur avait paru un signe évident de la protection du ciel (5). L'effet produit ne fut pas celui qu'on espérait. Pendant que le prince
(1) Josèphe, l. l., 3-6. Philon, De légat., 32.
(2) Philon, De légat., 33.
(3) Josèphe, l. l., 6.
(4) Philon, De légat., 33.
(5) Josèphe, /. t., 6.
lisait la lettre, on voyait la fureur briller de plus en plus dans ses yeux. Enfin il éclata, et, frappant dans ses mains, il fit entendre de violentes apostrophes à l'adresse de cet audacieux qui osait préférer à l'empereur les Juifs , ses plus mortels ennemis. N'avait-il pas à ses ordres une armée pour les réduire? Si la récolte manquait en Judée, il y avait du blé dans les provinces voisines. Pétronius a résisté à César : il payera de sa vie une telle faute.
Mettre à mort un homme qui commandait aux légions de Syrie n'était pas chose facile. Une révolte de sa part était à craindre et pouvait compromettre l'empereur lui-même. Gaïus cacha donc sa haine et écrivit à Pétronius une lettre où , tout en louant sa prudence, il lui mandait que le temps de la moisson devant être passé, il n'y avait plus lieu à tarder davantage et qu'il fallait au plus tôt faire placer la statue (1).
Quelque temps après, Agrippa, qui ne connaissait ni la lettre de Pétronius ni la réponse de Gaïus, vint trouver celui-ci. Il vit tout de suite que l'empereur était en proie à une violente colère. Il remarqua, en particulier, que l'agitation du prince redoublait dès qu'il jetait les yeux sur lui. Il n'osa l'interroger ; mais Gaïus alla au-devant de toute question et lui reprocha l'audace des gens de sa nation. Le roi fut si terrifié de cette apostrophe imprévue, qu'on fut obligé de le transporter chez lui sans connaissance. Gette émotion redoubla la colère de Gaïus : « Que dois-je attendre des autres, » s'écria-t-il , * si Agrippa, qui m'aime tant, préfère sa religion à moi? i>
Revenu à lui, Agrippa refusa toute nourriture recherchée, toute autre boisson que de l'eau , lui le plus raffiné des gourmets de son temps ! Enfin , il se décida à écrire à l'empereur pour le fléchir.
Gette lettre, que Philon donne tout au long, est un éloquent plaidoyer en faveur des compatriotes du roi. Les témoignages de zèle pour la famille impériale que les Juifs donnent tous les jours dans leurs prières; l'importance de la nation ; la situation qu'elle occupe dans toutes les provinces de l'empire; le respect que les ancêtres de Gaïus, Auguste, Tibère, Livie, ont eu pour le temple; les bienfaits dont l'empereur lui-même a comblé Agrippa, — autant d'arguments invoqués tour à tour et dans les termes les plus pressants. Le roi conclut en demandant la mort s'il a cessé de plaire à César, et en l'implorant pour ses compatriotes.
(1) Philon, De légat., 34.
Agrippa attendit avec anxiété le succès de sa lettre. Les sentiments les plus opposés agitèrent l'empereur. Son amitié l'inclinait à la clémence; sa fureur, en présence d'une résistance audacieuse, le poussait à la rigueur. La clémence l'emporta. Il accorda que la statue ne serait pas placée (1); mais en cédant pour Jérusalem , il déclarait en même temps que si, dans quelque autre ville, on venait à lui élever un autel, le téméraire qui s'y opposerait serait puni, ou, tout au moins, traduit devant Terapereur. Cette clause devait faire trembler les Juifs ; les incidents d'Alexandrie et de Jamnia leur montraient assez ce qu'ils avaient à craindre de leurs ennemis.
Galigula n'avait, du reste, cédé qu'en apparence. Il nourrissait toujours secrètement le projet d'être adoré dans le temple de Jeaovah. Il fit faire secrètement une statue et l'envoya par mer, avec ordre de la placer à Jérusalem , tandis que lui-même ferait son voyage eu Egypte. Les vents contraires s'opposèrent à la réussite de ce dessein (2).
Pendant que ces événements se passaient en Palestine , les Juifs d'Alexandrie attendaient toujours une audience qui ne leur était jamais accordée. De Pouzzoles , l'empereur les ramena à Rome. Enfin, il les reçut dans la maison de Mécènes. Caligula avait préparé une mise en scène qui était une insulte à Philon et à ses collègues. Tous les appartements et les jardins avaient été ouverts, et, au lieu de recevoir tranquillement la députation dans une salle d'audience, comme un prince disposé à rendre un arrêt juste et équitable, il avait l'intention de visiter ses nouvelles acquisitions, sans prêter autrement attention aux doléances des Juifs.
Ceux-ci se prosternèrent en entrant et saluèrent Gaïus du titre d'Auguste et d'empereur. I^a réponse de Caligula à ce salut n'augurait rien de bon. « N'êtes-vous pas, » leur dit-il, « ces ennemis des dieux qui me méprisez quand tous reconnaissent ma divinité, et cela pour adorer un dieu qu'on ne connaît pas? » Et il leva les mains au ciel, prononçant des paroles si horribles que Philon n'ose les répéter. Les Alexandrins triomphent ; ils prodi-
(1) Philon, De légat., 35-42. Josèphe, au lieu du récit très naturel de Philon. raconte une scène dramatique qui r.ippelle la prière d'Esther et le serment d' Assuérus. Il suppose aussi , ce qui est tout à fait invraisemblable , que la colère de l'empereur est ravivée par les lettres de Pétronius. L. l. , 7-8.
(2) Josèphe, I, l., 9. Philon, De légat., 42-43. Cf., sur tout ceci, Mommsen, Hist. rom., trad. franc., XI, p. 104.
guent à l'empereur tous les titres dont on honore les dieux. L'un d'eux va même jusqu'à accuser les Juifs de ne pas offrir des victimes pour le salut de l'empereur. C'était une calomnie manifeste. Philon ne manqua pas de protester. Mais rien ne touchait Caligula : « Vous avez offert des victimes , mais ce n'est pas à moi; quel honneur en ai-je reçu? » Alors commença une grotesque promenade à travers les appartements. Caïus critiquait ce qui lui paraissait défectueux, ordonnait les changements, comme s'il n'eût pas eu derrière lui des hommes qui demandaient justice. Les pauvres Juifs suivaient , poussés et insultés par leurs adversaires.
Tout à coup, interrompant les ordres qu'il donnait pour l'aménagement des bâtiments, Caïus s'adresse aux délégués et leur demande , avec la plus grande gravité , pourquoi ils ne mangent pas de chair de porc. Les Alexandrins sont dans la joie en voyant l'empereur se moquer de leurs adversaires. Grave imprudence de leur part ! car , devant l'empereur , les familiers les plus intimes osaient à peine sourire. Philon et ses collègues répondent en alléguant les usages des différentes nations, en rappelant que quelques personnes ne mangent pas d'agneau. « Ils ont raison, » réplique Caligula , « car la chair n'en est pas bonne. » Ces railleries augmentent l'embarras des Juifs. Puis , passant à d'autres pensées, l'empereur leur demande sur quoi est fondé leur droit de cité. IjQS délégués commencent à exposer leurs raisons ; l'empereur n'est déjà plus là. Il a traversé en courant toute une salle dont il fait fermer les fenêtres. Il revient , paraît radouci , et leur demande comme s'il les voyait pour la première fois : « Qu'avezvous à me dire ?» A peine ont-ils recommencé l'exposé de leurs demandes, qu'il repart, tout en courant, examiner une galerie iie tableaux.
C'en est donc fait , et les Juifs n'ont plus rien à espérer ! Ils prient cependant le Dieu véritable de les garantir de la colère de -ce faux dieu. Leur prière fut exaucée. Le sentiment de sa propre divinité était si profondément enraciné dans l'esprit de Caligula, -qu'il triompha même de sa colère. 11 leur commanda de se retirer par ces paroles : « Ces gens-là sont plus malheureux que méchants. Il faut qu'Us soient fous pour ne pas croire que je suis <l'une nature divine (1). »
En sortant de l'audience, Philon et ses amis avaient cependant peu d'espoir. Ils voyaient leurs amis se retirer d'eux , désespérés
(1) Philon, De légat., 44-46.
de ne pouvoir les sauver. Le glaive de Ghaereas mit fin à leurs angoisses.
Après Caligula, nous ne voyons pas qu'un autre empereur ait fait une tentative quelconque pour forcer les Juifs à rendre un culte à sa personne ou à ses prédécesseurs divinisés. La guerre qui se termina par la ruine de Jérusalem fut une guerre purement politique (1) ; et quand Hadrien bâtit Aelia Capitolina, sur l'emplacement de Sion , il construisit un temple en l'honneur de Jupiter Gapitolin (2) , mais aucun monument du culte impérial. Les Juifs, dispersés dans tout l'empire, vécurent tranquilles dans l'accomplissement de leur religion. Les empereurs exemptèrent ceux qui firent partie des curies de toute pratique contraire à leur foi , et, par conséquent, ils furent dispensés de l'obligation d'être Flamines municipaux ou Sévirs augustaux (3).
IL — Les chrétiens.
Il n'en fut pas de même des chrétiens. Gomme les Juifs, pour être fidèles à leur religion, ils ne devaient pas oublier que l'empereur était un homme et que le culte n'était dû qu'à Dieu. Aussi devaient-ils encourir le reproche d'être des sujets infidèles. Leurs apologistes sont obligés de les justifier sur ce point. Ils ont, disent-ils, dans l'Evangile même, la règle qu'ils doivent suivre, et ils s'en tiennent à la parole de leur divin Maître : a Rendez à César ce qui est à Gésar, et à Dieu ce qui est à Dieu. » — « Si ta me demandes pourquoi je n'adore pas l'empereur , » écrivait Théophile à Autolycus, « je te répondrai qu'il n'a point été fait pour qu'on l'adore, mais pour qu'on lui rende honneur; en effet, il n'est pas Dieu, mais homme (4). »
Saint Justin tient le même langage dans son Apologie aux Antonins : « J^ous n'adorons que Dieu seul ; mais, pour le reste, nous vous servons avec joie, nous vous proclamons empereur et souverain des hommes, nous prions pour la puissance impériale, afin qae la sagesse règne dans ses conseils (5). »
Tertullien fait la même distinction dans son Apologétique. « Je
(1) Titus essaie d'apaiser les Juifs en rappelant la tolérance religieuse des Romains. Joséphe, Guerre des Juifs, V, 7, 4 (23). Dion Cassius, Epit., LXVI, 4, 1.
(2) Dion Cassius, LXIX, 12, 1. Cf. Eckhel, D. N., III, p. 441.
(3) Rescrits de Sévère et de Caracalla. Digeste, L, 2, 3, 3 ; XXVII, 1, 15, 6.
(4) Thoophil., Ad Autolyc, I, 11 (Migne, P. G., VI, col. 1040).
(5) Saint Justin. I ApoL, 17.
ne puis, » dit-il, « appeler dieu l'empereur, parce que je ne sais pas mentir, et que lui donner ce nom serait se moquer de lui (1). » — a Appeler l'empereur un dieu , c'est la plus honteuse et la plus pernicieuse des flatteries (2). » — « Cessez donc » , ajoute-t-il en s'adressant aux païens , « d'honorer comme dieu celui qui a besoin de Dieu. Si vous n'avez pas honte de votre flatterie , craignez du moins le malheur qu'elle présage ; » et il rappelle le proverbe que nous avons vu citer par Néron : a Appeler dieu un César avant son apothéose, c'est lui porter malheur (3). » Plusieurs fois, il revient sur ce mauvais présage. Il affecte de voir, dans le titre de dieu donné à l'empereur, une sorte de désir de sa mort (4). Qui ne sent, dans cet argument plusieurs fois répété , une allusion aux paroles de Caracalla : « sit Divus dum non sit vivus? »
Tertullien ne comprend pas , du reste , en quoi les débauches qu'on se permet aux fêtes des princes, peuvent être un hommage à la majesté impériale. Le culte tient peu de place dans ces solennités. L'important, ce sont les repas en commun, les longues séances dans les tavernes, les veillées prolongées dans l'orgie. Les chrétiens s'abstiennent avec soin de tout cela. N'ont-ils pas raison de croire qu'il ne peut être permis , aux fêtes des empereurs, de faire ce qui est défendu le reste du temps? Y a-t-il là un motif do les ti'aiter en ennemis publics ? Ne sont-ils pas les plus respectueux ceux qui honorent l'empereur, ce jour-là comme les autres, par la sainteté de leur vie (5)? De plus, ils refusent de jurer par le génie de César, car le génie c'est un démon, c'est-àdire une fausse divinité (6). Mais en dehors de cas marques du culte réservé à la divinité, Tertullien est disposé à accorder aux Césars tous les hommages légitimes. Qu'ils se fassent appeler dominiy Tertullien n'y contredit pas. S'il ï-appelle qu'Auguste a refusé ce titre , il est tout prêt à le donner à ses successeurs , pourvu qu'ils n'en fassent pas un titre divin qui alors appartient au seul Dieu tout puissant (7).
S'il ne veut pas qu'on jure par le génie des empereurs, il est tout prêt à jurer par leur salut, bien supérieur, dit-il, à tous les
(1) Tertul., Apolog., 33. Cf. Ad nationes, I, 17.
(2) Tertul,, Apolog., 34.
(3) Tertul., ibid.
(4) Tertul., Ad nat., I, 18. Voir plus haut, p. 3i
(5) Tertul., Apolog., 35.
(6) Tertul., Apolog., 33. Ad nat., I, 17,
(7) Tertul., Apolog., 34.
génies (î). C'est au serment militaire que Tertullien fait ici allusion : les soldats juraient de défendre l'empereur et de préférer son salut à tout (2). Ce serment était permis et un grand nombre de chrétiens servaient dans les armées impériales (3).
Sans doute, il se forma un parti de chrétiens intransigeants, qui prêchèrent la désertion et considérèrent le serment militaire comme incompatible avec la profession du christianisme ; Tertullien devint même plus tard leur chef (4); mais leur doctrine n'est pas celle de l'Eglise, et un grand nombre de fidèles continuent à s'enrôler sous les aigles romaines, sans qu'on trouve jamais une décision d'un concile qui les blâme (5).
A plus forte raison, les chrétiens priaient-ils pour les empereurs et se faisaient-ils un devoir de leur être fidèles. Ils aiment même à opposer leur fidélité à la trahison des adorateurs des Césars. « A-t-on jamais vu parmi les chrétiens, » écrit Tertullien à Scapula, « des partisans d'Aibinus, de Niger, de Cassius? Tous ceux qui marchaient à la suite des rebelles, étaient ceux qui, la veille encore, juraient par le génie impérial (6). » « Les assassins des empereurs, dit-il ailleurs, sont-ils des chrétiens ou ceux qui, jusqu'au moment de leur crime, prodiguaient les sacrifices et juraient par le génie de leurs victimes (7)? »
Cela était fort juste, mais n'empêcha pas les empereurs de sévir contre ceux qui refusaient de les adorer. Est-ce à dire que plus que tout autre , le culte impérial ait été exigé des chrétiens , et qu'on ait conduit les martyrs devant la statue du prince plutôt que devant celle d'un autre dieu (8)? Les actes authentiques des martyrs prouvent qu'il n'en était pas ainsi. La plupart du temps, on traînait les chrétiens au temple le plus proche. On savait qu'ils avaien! une égale répugnance pour tous les dieux du Panthéon romain. Qu'importait donc que ce fût à Jupiter, à Mercure ou à Auguste qu'on leur demandât de sacrifier ?
(1) Tertu]., ibid., 33.
(2) Arrien, Epictète , I, 14 : ô[ivùou(Tt itàv-tov ■;tpoTi!xr,(Teiv Tiiv toû Kaî^apo; ffwTTipiav. La différence des deux mots genius et salus existe en grec entre ■zi^r^ et (7WTr,pta.
(3) Tertul., Apolog., 37 et 42.
(4) Le traité de Corona militis roule tout entier sur ce sujet. Le chap, II, en particulier, condamne le service militaire comme une apostasie.
(5) Voir, sur ce point, les actes de saint Maximilien. Ruinart (éd. de Ratisbonne), p. 340, et de saint Tarachus, p. 464.
(6) Tertull., Ad Scapulam, 2.
(7) Tertul., Apolog., 35.
(8) G, Boissier, Religion romaine d'Auquste aux Antonins, I, p. 181.
Nous avons toutefois plusieurs exemples de martyrs à qui on a demandé de sacrifier à la divinité de l'empereur.
La première fois que nous voyons les chrétiens en face du culte impérial, c'est dans la fameuse lettre de Pline à Trajan, Le gouverneur de Pont et de Bithynie expose à l'empereur la conduite qu'il a suivie pour savoir si ceux qui étaient amenés devant lui étaient chrétiens ou non. Il a amené les accusés devant les images des dieux, parmi lesquelles était celle de l'empereur. Ceux qui offraient l'encens et le vin devant l'image impériale et maudissaient le Christ étaient renvoyés absous ; ceux qui refusaient d'adorer l'image impériale et les dieux étaient condamnés. L'adhésion au culte impérial est ici demandée aux chrétiens comme preuve de leur apostasie (1).
Dans le récit du martyre de saint Polycarpe (2), la demande est faite avec plus d'insistance encore. On était au temps des fêtes célébrées par le Koivov 'Aciaç. L'Asiarque Philippe présidait les jeux dans l'amphithéâtre de Smyrne, et comme toujours, la foule était accourue très nombreuse à ce spectacle. Excitée par le supplice de plusieurs chrétiens , elle demande h grands cris la mort de leur chef Polycarpe. Prévenu de l'émotion populaire, l'évêque se cache par condescendance pour les fidèles qui le supplient de se garder à son troupeau. Trahi et découvert, il est conduit à la ville. En route, il rencontre l'irénarque Hérode et son père Nicetas, qui le prennent avec eux dans leur char et, chemin faisant , le supplient de ne pas s'obstiner dans une résistance qui lui coûterait la vie. « Quel mal y a t-il à dire : Domine Caesar et à sacrifier pour sauver par là ses jours (3)? » Irrités de son refus, ils le jettent à bas du char, et Polycarpe arrive blessé à l'amphithéâtre.
Le tumulte grandit quand on apprend l'arrestation. Au mépris de toutes les règles juridiques, Polycarpe est mené de suite devant le proconsul. « Jure par le génie de César et crie avec nous : Mort aux impies! » Polycarpe, soupirant et levant les yeux au ciel, après avoir regardé la foule, prononce ces derniers mots, mais dans un autre sens : « oïpe toi»; àôÉouç , fais disparaître les
(1) Pline, Epit., X, 96.
(2) Ce n'est pas ici le lieu de discuter l'authenticité des actes du martyre de saint Polycarpe. MM. Harnak, Funk, l'abbé Duchesne, Aube, Waddington, considèrent cette authenticité comme incontestable. Les preuves sont résumées dans Lightfoot, Apostolic Fathers, I, p. 589 et suiv.
(3) Martyrium S. Polycarpi, 8; Opéra Patrum^Apostolicorum, éd. Funk, p. 290 et suiv. : Ti yàp xaxov èaxiv elneïv • xûpio; Kaiaap, xal ImeOffai;
impies. » Le proconsul croit avoir vaincu, il insiste, cjure maintenant par la fortune de César et maudis le Christ, et aussitôt je te renvoie libre. » « Il y a quatre-vingt-six ans que je sers le Christ et il ne m'a point fait de mal, comment pourrai-je outrager mon roi et mon Sauveur? » Le proconsul paraît céder sur ce point. « Eh bien ! jure par le génie de César. » Et Polycarpe : « Tu te fais un point d'honneur de m'amener à jurer par le génie de l'empereur, selon ton expression, tu ignores donc ce que je suis ; apprends-le : je suis chrétien (1). » Ainsi Polycarpe avait, par cela même qu'il était chrétien, refusé de jurer par le génie impérial. C'était par avance affirmer en pratique la règle que Tertullien devait plus tard poser dans son apologétique. Il avait de plus refusé de dire Domine Caesar\ ici encore, il était dans un cas où Tertullien aurait également refusé de le faire; car on lui demandait en même temps un acte religieux qui donnait à ce titre une signification sacrée. De plus, Polycarpe affirmait, comme le fera un Tertullien, qu'il a appris à rendre honneur comme il convient, et sans blesser sa conscience, aux princes et aux puissances établies par Dieu. Le respect et l'obéissance toujours, le culte idolâtrique jamais.
Polycarpe s'était proclamé chrétien, on demanda à l'Asiarque de lâcher un lion contre lui. Les jeux étaient finis, l'Asiarque refusa et Polycarpe fut traîné par la foule à un bûcher qu'elle improvisa (2).
Pendant la même célébration des jeux, un Phrygien nommé Quintus, qui était venu lui-même s'offrir au martyre, avait faibli devant les bêtes et c'était la même preuve qu'on lui avait demandée de son apostasie. Il avait juré et sacrifié (3).
En Afrique le proconsul Saturninus expose ainsi sommairement ce qu'il demande aux fidèles qui comparaissent devant lui : « nous avons un culte et ce culte est simple; nous jurons par le génie de l'empereur notre maître et nous prions pour sa conservation; il faut que vous fassiez comme nous (4). » Une des femmes qui comparaissent devant lui, lui répond en distinguant le
(1) Martyr. S. Polyc, 9 et 10 : 6(10<tov ti^v Kaierapo; tux^iv. {1) Martyr. S. Polyc, 12,
(3) Martyr. S. Polyc, 4 : ô àvOvrcatoç ... êîCEwev ô|i6<Tai xai iitMacti.
(4) Passio Scillitanorum. Aube. Les chrétiens dans l'empire romain de la fin des Antonins au milieu du troisième siècle, appendice, p. 504. Saturninus proconsul dixit : « Et nos religiosi sumus, et simplex est nostra religio, et juramus per genium dominorum nostrorum (imperatorum), pro sainte eorum suppiicamus, quod et vos facere debeatis. »
respect dû à César et le culte qui n'est dû qu'à Dieu. « Nous rendons l'honneur à César, comme à César, mais la crainte et le culte au Christ notre Seigneur (1). »
Dans les deux premiers siècles nous ne connaissons que ces trois documents authentiques où il soit fait mention du culte impérial, dans les sacrifices demandés aux chrétiens.
La môme tentative fut renouvelée sous la persécution de Dèce. L'évoque de Mélitène en Arménie fut traduit devant le gouverneur Martianus qui lui posa cette question : « Tu dois aimer les empereurs puisque tu vis selon les lois romaines?» l'évêque Achatius lui répond : « Qui donc aime plus les empereurs que les chrétiens. Chaque jour nous prions pour eux , pour que leur vie soit longue , pour que leur gouvernement soit juste , et que l'empire jouisse de la paix. » Martianus est content de cette réponse, mais il veut davantage. Pour avoir la preuve d'une obéissance complète aux ordres impériaux , il demande à l'évêque de sacrifier avec lui à l'empereur. Achatius refuse. Il prie pour l'empereur, mais il n'adore pas l'empereur parce qu'il ne peut offrir de sacrifice à un homme. Il est condamné à mort (2).
Dans les actes du martyre de saint FHonius qui périt en 254, le culte des empereurs est encore indiqué comme le minimum de ce qu'exige le magistrat. C'est un personnage nommé Polemon que les actes qualifient d'aedituus (veœxopo;) qui est chargé de rechercher les chrétiens. Ce Polemon va de concession en concession jusqu'à ce qu'il croit être à la dernière limite. « Sacrifie au moins à l'empereur », dit-il au chrétien. Pionius lui répond « ego homini non sacrificabo », et il est condamné (3).
Le Centurion Marinus est condamné de même vers l'an 262 à Césarée de Palestine comme chrétien, c'est-à-dire « comme refusant de sacrifier aux empereurs (4). »
A la persécution dirigée contre les soldats par Maximien Hercule, et qui commença en 298, appartiennent les actes de S. Marcellus, centurion de la légion III Trajana qui était en garnison à
(1) Ibid., p. 506 : Honorem Caesari quasi Caesari reddimus, timoretn autem et cultum Christo domino praestamus.
(2) Ruinart, Acta sine, p. 199 : Ut obsequium tuum plenius imperator agnoscat, sacrificium illi solve nobiscum. — Achatius dixit : Ego Dominum meum, qui est verus et magnus, pro salute régis obtestor; sacrificium vero nec ille exigere, nec nos debemus exsolvere. Quis enim homini sacra persolvat?
(3) Ruinart, Acta sincera, p. 191. Bollandistes, 1" février, p. 44, 9.
(4) Eusèbe, H. E., VII, 15.
Tanger. C'est à l'occasion du dies natalis de l'empereur que Marcellus se déclare chrétien. Il ne veut pas participer aux festins, jette son ceinturon et s'écrie qu'il appartient à la milice de Jésus- Christ, roi éternel. Il ne peut plus supporter la condition qui est faite aux soldats, puisqu'on les oblige à sacrifier aux dieux et aux empereurs; il renonce à son grade et à sa profession. Arrêté comme déserteur, il est traduit devant le préfet de la légion qui lui demande raison de son acte. Il répond en alléguant l'impossibilité où le met sa religion de célébrer la fête impériale (1). C'était un officier ; le préfet légionnaire n'avait pas le pouvoir de le condamner lui-même, il le fait conduire devant Aurelianus Agricola, qui est vices agens Praefeclorum Praetorio. Devant Agricola , Marcellus est accusé d'avoir blasphémé les dieux et César : Et le centurion, pour toute réponse, déclare qu' « il est impossible à un chrétien de servir dans la milice du siècle. » C'est une déclaration de principe qui ne doit pas être prise à la lettre. La conduite même de Marcellus y contredit, puisqu'il était à la fois chrétien et soldat, mais il y avait eu une période de paix, où les deux professions pouvaient se concilier. Les choses étaient changées maintenant, puisqu'on exigeait de l'armée des actes de paganisme. Agricola n'admit pas que cette circonstance nouvelle fût une justification. Marcellus ne s'y attendait pas, du reste, et il ne dut pas s'étonner de se voir condamner du double chef de désertion et de blasphème.
Dans le martyre des saints Tarachus et Probus, qui eut lieu sous le règne de Dioclétien vers l'an 304, à Tarse, en Cilicie, nous trouvons encore la mention du culte impérial. C'est pendant les fêtes du Koivov de cette province que les martyrs sont livrés aux bêtes par le gouverneur Maxime et succombent sous les coup des gladiateurs (2).
A la même époque, les fêtes du Concilium de la province de Maurétanie césarienne étaient l'occasion du martyre d'un vexillifer des vétérans nommé Fabius. Déjà la procession allait se mettre en marche, les licteurs portaient leurs faisceaux, et les prêtres, revêtus de pourpre, avaient pris chacun le rang qui leur était assigné, en avant du gouverneur. Fabius reçoit l'ordre de prendre l'étendard, il refuse, il ne veut plus porteries images des morts (3), il se déclare chrétien. La procession est arrêtée, l'as-
(1) Ruinant, Ad. sine, p. 343 : Adveait dics natalis imperatoris. — Si talis est conditio militantium ut diis et impcratoribus sacra facere compellantur.
(2) Ruinant, Act. sine, p. 472.
(3) Analecta Bollandiana , IX, p. 127. Praecedit judicem suum obsecun-
semblée tout entière attend la décision du gouverneur (1). Fabius est mis en prison et, bientôt après, subit le dernier supplice.
Tel était le sentiment des chrétiens au sujet du culte impérial. Mais en outre du sacrifice proprement dit auquel ils devaient se refuser, dussent-ils pour cela subir la mort, ce culte était pour eux une occasion de scandale en mille circonstances. Que d'épreuves pour les femmes chrétiennes dont les maris aimaient à prendre part aux réjouissances qui signalaient les fêtes impériales. Tertullien, dans son traité ad uxorem, nous montre la servante de Dieu agitée au commencement de chaque année, aux vota annua, par l'odeur de l'encens. Elle est obligée de sortir d'une porte couverte de lauriers et ornée de lumières, de s'asseoir aux banquets des collèges avec son mari , peut-être même de prendre part aux festins dans les tavernes. Autant de dangers pour le salut de son âme (2)!
Les hommes, plus indépendants, n'étaient pas exposés à ces périls , mais la vie municipale ou provinciale leur en présentait d'autres. La Curie pouvait obliger ceux dont elle jugeait la fortune suffisante à être Flamen ou Sévir Augustalis. Le Concilium choisissait de même un Flamine pour la province. A mesure que le nombre des chrétiens croissait , un plus grand nombre d'entre eux était exposé à être élu. Que faire en pareil cas ? Comment refuser? et, si on acceptait, que déciderait l'Eglise à l'égard de ses enfants coupables de ce compromis? Les conciles eurent à se préoccuper de cette situation. On trouve en effet des règles à ce
dantium longa deductio, admoti fasces, intenti lictores et purpurati praeibant praesidem diversis meritis sacerdotes ; atque ille, omnibus se in diversis actibus aptantibus, substitit et ab obsequio podem retraxit... — Quousque, inquit, et haec portenta gestabo aut vehendas accipio imagines mortuorum? — Peut-être s'agit-il des images des Divi. La précision et l'exactitude des détails prouve que les actes ont été écrits à une époque oii la procession de l'assemblée provinciale existait encore.
(1) Ibid. Haec illo profitente, omnis illa agminis multitudo suspensa est. Praeses obstupuit, et totius provinciae universale concilium in verba martyris ex ore indicatis attenti expectabant judicis motionem in eum saevire tormentis et [in] Fabium crudelitate ardere. — C'est la seule mention connue du Concilium de la Maurétanie césarienne; on n'avait jusqu'ici que des preuves indirectes do son existence. Cf. P. Guiraud, Assembl. provinciales, p. 54.
(2) Tertul., Ad uxorem, II, 6 i Moratur Dei ancilla cum laribus alienis, et inter illos omnibus lionoribus daemonura, omnibus solemnibus regum, incipiente anno , nidorc thuris agitabitur. Et procedet de janua laureata et lucernata, ut de novo consistorio libidinum publicarum, discumbet cum marito in sodalitiis, saepe in popinis.
sujet dans le concile d'Elvire, tenu, suivant la date récemment fixée par un travail de M. l'abbé Duchesne, aux abords de l'an 300. c'est-à-dire un pea avant la persécution de Dioclétien (1).
Nous avons constaté en étudiant le culte municipal et provincial des empereurs, que le titre de Flamine et celui de Sévir obligeaient ceux qui les portaient, d'une part à présider aux sacrifices faits en l'honneur des empereurs, de l'autre à donner des jeux au peuple, à faire des distributions d'argent et à élever des monuments d'utilité publique. De plus, le premier de ces titres, comme il était donné à ceux qui avaient rempli les fonctions municipales les plus élevées, était considéré plus encore comme une distinction honorifique, que comme un titre sacerdotal. Il y avait donc, ce semble, une distinction à faire entre la partie religieuse et la partie civile du titre et s'il était possible d'éviter tout ce qui était entaché d'idolâtrie proprement dite, il y avait lieu à user d'indulgence envers ceux qui sauraient faire cette distinction. Elle était d'autant plus aisée que le culte proprement dit avait pris une place de plus en plus petite et que les combats de gladiateurs, les courses et les autres spectacles intéressaient plus le public que les libations. La foi aux divinités impériales n'était pas exigeante. Pourvu qu'on s'amusât aux jeux, qu'on eût part à de grasses distributions, on était disposé à passer facilement sur le reste. On préférait la fondation de thermes ou la réparation d'un aqueduc à l'immolation de nombreuses victimes (2).
Certains chrétiens profitèrent des dispositions publiques, et acceptèrent, sans trop de scrupules, le titre de Flamine, bien résolus à ne rien faire qui allât contre la foi (3).
Les Pères du concile d'Elvire eurent donc à délibérer pour savoir comment l'Eglise les traiterait. Tout d'abord, ils maintiennent intacte la loi qui interdit toute participation à l'idolâtrie. Dans les canons I et II, le concile décide que ceux qui prendront part aux sacrifices seront à tout jamais exclus de la communion, surtout s'ils ont ajouté à ce premier crime celui d'être complice des combats de gladiateurs ou des spectacles immoraux, en les présidant (4).
(1) Duchesne, Le concile d'Elvire et les Flamines chrétiens. Mélanges Renier, p. 162 et suiv. Voir llardouin, Acta Concil., I, p. 249.
(2) Voir plus haut, p. 190 et 209,
(3) Une inscription de 247-8 , publiée par M. Ramsay, Revue des études grecques, 1889, p. 35, mentionne un Asiarque qui fut peut-être chrétien.
(4) Canon, 2 : Flamines qui, post fidem lavacri et regenerationis, sacrifica-
A l'égard de ceux qui ont été assez habiles pour se faire suppléer aux cérémonies du culte, pour les supprimer peut-être et se contenter de subvenir aux frais des jeux, le concile est plus indulgent : il les exclut de la communion pendant la vie, mais les reçoit à l'article de la mort, s'ils font pénitence. Encore ne faut-il pas qu'il y ait récidive de leur part ; sans quoi, ils seraient excommuniés sans rémission (1).
Telle est la règle pour les chrétiens baptisés. Pour les catéchumènes , le concile est moins sévère : il se contente de retarder de trois ans leur baptême , s'ils se sont abstenus de sacrifices (2).
Ainsi, selon la remarque de M. l'abbé Duchesne (3), « le concile n'interdit pas absolument le Flaminat; il se contente de porter des peines sévères contre l'exercice des deux ])rincipales fonctions de cette charge : le sacrifice et la célébration des jeux. Ces peines sont graduées selon le degré de participation à l'idolâtrie , plus graves contre l'idolâtrie franchement perpétrée, moins graves contre ce qui est plutôt un usage blâmable qu'un hommage rendu à des fausses divinités. »
On comprend les exigences de l'Eglise et la réprobation qu'elle inflige aux Flamines qui donnent des jeux. « Ceux qui , après avoir trouvé le moyen d'esquiver les sacrifices, se décidaient à donner des jeux , cédaient à la tentation de paraître , de faire admirer leur magnificence, de recevoir les applaudissements de la foule et les félicitations des gens comme il faut. » Le concile jugea qu'un chrétien, s'il était Flamine, devait au moins employer son argent à des travaux d'ordre purement civil (4).
Enfin , pour ceux qui se sont contentés de porter des couronnes, c'est-à-dire les insignes de leur fonction, le concile tient à affirmer qu'il tolère leur conduite sans l'approuver. Aussi leur inflige-t-il l'éloignement de la communion pendant deux ans (5).
verint, eo quod geminaverint scelera, accedentc homicidio, vel triplicaverint, cohaerentc moechia, placuit eos nec in finem accipere communionem.
(1) Canon, 3 : Item Flamines qui non immolaverint, sed munus tantum dederit , eo quod se a funestis abstinuerint sacrificiis , placuit in finem eis praestare communionem, acta tamen légitima paenitentia. Item ipsi, si post paenitentiam fuerint moechati, placuit ulterius his non esse dandam communionem, ne illusisse de dominica communione videantur,
(2) Canon, 4 : Item Flamines si fuerint cathecumeni et se a sacrificiis abstinuerint, post triennii tempora placuit ad baptismum admitti debere.
(4) Cf. Duchesne, l. l., p. 171.
(5) Canon, 55 : Sacerdotes, qui tantum coronas portant nec sacrificant,
On a ainsi une triple échelle de peines, selon le degré de participation des Flamines aux actes idolâtriques(i). Le fait même que l'autorité ecclésiastique ne se montre plus d'une sévérité inexorable à l'égard des Flamines impériaux nous montre le travail qui s'est accompli dans ces idées. La situation des esprits est telle , que bientôt les empereurs chrétiens vont pouvoir supprimer toute la partie idolàtrique du culte et ne laisser subsister que la partie civile. C'est ce que nous allons constater dans la dernière période du culte impérial.
Cependant, avant la paix définitive, une dernière lutte s'engagea, plus sanglante encore que les autres, et qui porte dans l'histoire le nom de persécution de Dioclétien.
L'un des Césars qui se partageaient l'empire, Maximin, essaya de se servir des prêtres du culte impérial pour triompher du christianisme. Il institua entre eux une hiérarchie. Il donna à r'Ap^iepeuç de chaque ville juridiction sur tout ce qui concernait la religion. Le grand-prêtre provincial eut, à son tour, juridiction sur les grands-prêtres locaux. Tous devaient exercer une active surveillance sur les chrétiens , les empêcher de bâtir des églises et de tenir des réunions publiques ou privées. Ils avaient le droit de les arrêter, de les forcer à sacrifier, et de les traduire devant les tribunaux s'ils refusaient. Pour aider le prêtre provincial dans sa tâche , l'empereur lui donna des satellites (2). Cette organisation, si elle eût été imaginée plus tôt et étendue partout, eût été un instrument terrible de persécution ; mais elle n'exista que dans les provinces d'Orient soumises à Maximin , et elle fut de courte durée. Elle disparut avec la persécution.
nec de suis sumptibus aliquid ad idola praestant, placuit post biennium accipere communionem.
(1) Le mot Sacerdotes ne peut s'appliquer qu'aux prêtres du culte impérial. Conçoit-on des chrétiens prêtres de Jupiter ou de Mars, et les auraiton traité si doucement? Cf. Hefèle , Hist. des conciles, trad. franc., I, p. 157. Duchesne, I. l., p. 171.
(5) Eusèbe, H. E., VIII, 14, 9. Lactance, De mortibus persecut., 36. Cf. Mommsen, Hist. rom., trad. franc., X, p. 126. Voir plus haut, p. 143.