I. — Culte rendu à Cempereur vivant
Après la victoire du pont Milvius, le Sénat accueillit Constantin avec transport. Il commença même par traiter le vainqueur comme il aurait traité un prince désireux de recevoir un culte religieux. Le temple élevé par Maxence à son fils Romulus fut dédié à Constantin. Nous en avons la preuve par une inscription qu'on lisait sur le temple rond qui sert maintenant de vestibule à l'église des saints Cosme et Damien :
Imp. Gaes. FI. GONSTANTINo MAXIMO triuMPhatori (ou seMPer victori) augusto. s. p. q. r. (1).
Ce fut le dernier fait de ce genre. Encore la consécration futelle timidement faite, car rien dans l'inscription ne fait allusion à la divinité de Constantin.
L'empereur, cependant, continua à être appelé de qualificatifs religieux. Il dit, en parlant de lui-même Numen meum (2) et les fonctionnaires qui lui écrivent lui donnent le même titre (3). Tous les actes qui émanent de lui sont sacrés et divins, et ses vertus divines (4). A plus forte raison , l'épithcte éternels accompagnet-elle le nom des Augustes (5).
La famille impériale continue quelque temps à être appelée la domus divma, mais cette appellation tomba bientôt en désuétude. Nous la retrouvons cependant encore au sixième siècle (6) et l'on ne craint pas de dire que Valentinien est divina stirpe progenitus (7).
(1) De Rossi, Bull, d'archéol. chrét. , 1867, p. 67. Cf. Aurelius Victor, De CaesHr., 40, 26.
(2) Cette expression se trouve plusieurs fois dans les Codes. Cod. Just., De Justin, cod. confirm., 2, etc.
(3) Symmaquo (Ed. Seeck), Relationes, 6, 7, 14. 25, 27, 29, 34, 43, etc.
(4) C. 7. L., IX, 1116. C. I. G., 1523. Symmaque, Relationes, 3, 8, 13, 18, 24, 27, 33, 35, etc., etc. Cod. Theod., VI, 13. Cod. Just., I, 15, 2. Authenticac. Novelles, LU, LIX. Saint Léon, Ep. 11 et 55, etc.
(5) C. 7. L., II, 2203, 2205; VIII, 8480, 10222, 10272; IX, 417, 2206. C. 7. G., 3467, 4350, 4430, 8610, 8646. Symmaque, iîe«a«iones, 2, 3, 6, 14, 29, 46. Cod. Theod., X, 22, 3. Cod. Just., XI, 10, 2. Cf. I, 17; 1, 9; 2, 27, 36, etc., etc. Une inscription parle du génie do Julien. C. 7. L., VIII, 6946.
(6) C. 7. L., VIII, 1781, sous Constantin. — Bull. Acad. d'Hippone, XIX, p. 26, au sixième siècle.
Tout ce qui touche à l'empereur est sacré. Ce sont les sacrae largitiones, les sacrae cognitiones, le sacrum cubiculum, le sacrum Palalium, le sacrum Encaustum (1). Le palais impérial est un 5acrarium (2) et Ausone, dans un mouvement de flatterie, va jusqu'à l'appeler Sacrarium imperialis oraculi (3).
Sans doute, ces flatteries commençaient à choquer les plus raisonnables, et Ammien Marcellin reproche à Constance II de s'appeler Aeternitas mea, mais ces sages étaient rares (4). Nombreux, au contraire, parmi les fonctionnaires surtout, étaient ceux qui se disaient très dévoués au Numen et à la majesté impériale (5).
L'adoration que nous avons vu s'introduire pour la première fois sous Elagabale, mais qui avait été abolie sous Alexandre Sévère, reparut sous Dioclétien (6). Sous les empereurs chrétiens, on continua à se mettre à genoux devant le prince et à baiser la pourpre impériale (7). Les lois réglaient même avec soin le rang dans lequel chacun des personnages de la cour était admis à l'adoration du prince (8). La suprême faveur était de recevoir un baiser de sa bouche. C'était alors une sorte de consécration (9). Sans doute, on pourrait dire qu'il s'agit dans tout ceci d'actes de vénération exagérée, mais ce rappel perpétuel de sa divinité fait de l'empereur un être élevé en quelque sorte au-dessus de l'humanité.
Les images impériales continuèrent aussi à recevoir des hommages qui touchaient de près à l'idolâtrie. On ne leur offrait plus des sacrifices, mais les marques de respect étaient assez grandes pour que Philostorge put reprocher aux chrétiens de Constantinople de faire des sacrifices à la statue de Constantin, de l'honorer par l'encens et les illuminations et de lui faire des prières comme à un dieu (10). A plus forte raison les païens le faisaient-ils. Saint
(1) Voir les titres de la Notitia Ùignitatum et C. /. L., V, 8971
(2) Digeste, L. 4, 18, 12.
(3) Ausone, Gratiarum actio dicta domino Gratiano,!, l. Cf. SjToamaque, Relat., .8, 30. Novel. de Théodose, I, 28.
(4) Ammien Marcellin, XV, 1 .
(5) C. L L., II, 2203, 2204, 2205, 4106; VIII, 1016, 1179, 1633, 7006, 7011, 8324, 8932; IX, 318: X, 287, 1246. 1656, etc., etc.
(6) Aurel. Victor, De Caesar, 39. Eutrope, IX, 16. Ammien Marcellin, XV, 518. Cod. Theod., VI, 8; 13; 23, 1. Cod. Just., XII, 5, 1 ; 11, 1 ; 16, 1.
(7) Cod. Theod., VI, 24, 3 et 4; VII, 1, 7 ; VIII, 7, 16; XII, 1, 70. Ammien MarcelUn, XXI, 9, 8. Cod. Just., XII, 29, 2. Les impératrices portaient le titre de itpo<TxuvTi'no. Saint Léon, Ep., 63, 64.
(8) Cod. Theod., VI, 9, 1, et le commentaire de Godefroy.
^9) Pacatus, Panég. de Théodose, 20. Mamertin, Graliar. act. Julian, 28. (10) Philostorge, HisL, II, 18 : Kaî t^v Kwv<rcavT(you elxova -c^ inl x<*
Jérôme s'en indigne, et, après avoir loué les trois jeunes gens qui avaient refusé d'adorer la statue de Nabuchodonosor, il ajoute : c Les gouverneurs qui adorent les statues et les images impériales font ce qu'avaient refusé de faire les trois Hébreux (1). »
Saint Àmbroise et saint Jean Damascène nous disent de même qu'on adorait les statues impériales (2). Ces images portaient le nom de sacri vultus , sacra laurata, et on employait le mot consacrer pour dire : élever une statue à l'empereur (3).
Théodose II, en 425, réagit contre ces usages, et s'il permit encore d'appeler sacrées les statues qu'on lui élevait, du moins il défendit de les adorer (4). On continua cependant à en faire le centre de jeux de toute sorte, surtout au moment de leur dédicace (5). On les promenait en grande pompe, on sonnait de la trompette, une escorte de soldats les entourait et le peuple accourait toujours en foule pour les contempler. C'était avec peine que saint Jean Ghrysostome pouvait réussir à arrêter les excès de la foule (6).