‹ Essai sur le culte rendu aux empereurs romainsChapitre 8 sur 61 · HONNEURS RENDUS A L EMPEREUR VIYANT · texte numérisé non relu

HONNEURS RENDUS A L EMPEREUR VIYANT

se rattribuèrent de leur vivant. Néron donna l'exomple (1) et ses saccessears l'imitèrent (2^ A partir de Garacalla, la couronne radiée est aussi fréquente sur les monnaies que la couronne laurée (3).

Parfois la couronne radiée, au lieu d'être placée directement sur la tète de l'empereur, entourait un nimbe. Ainsi sont couronnés : Trajan sur un bas-relief transporté de l'arc de triomphe élevé par lui à celui de Constantin , et Antouin le Pieux sur une de ses médailles (4).

Les empereurs ne se contentaient pas de faire graver cette couronne sur leurs monnaies. Plusieurs d'entre eux la portèrent sur la tête. Gallien, entre autres, avait cette habitude (5). La couronne radiée remplaçait la couronne des triomphateurs que, par décret du sénat, Jules César et Auguste avaient eu le privilège de placer sur leur tête, au théâtre d'abord, puis en toutes circonstances (6).

L'idée représentée par ce symbole n'est pas douteuse. Le soleil

(1) Buste du Louvre en marbre de Paros. Catalogue de Clarac, n' 334. Cohen, Monn. imp. , I, p. 288, 291, etc. Cf. Mommsen, Hist. de la monn. rom., trad. franc., III, p. 36.

(2) Vespasien. Cohen, Monn. imp., I, p. 372, 391; — Titus, p. 431, 432, 445; — Domitien, p. 476, 478, 514, 515; — Nerva, II, p. 7; — Trajan, p. 56;

— Hadrien, p. 208; — Antonin, p. 338; — Marc Aurèle, III, p. 42; — L. Verus, p. 193; — Commode, p. 229; — Pertinax, p. 393; — Did. Juliamis, p. 400; — Sept. Sévère, IV, p. 15 et suiv. Cf. le camée du cabinet des médailles, Chabouillet, Catalogue, n. 249.

(3) Par exemple sur les médailles de Garacalla, Cohen, Monn. imp., IV, p. 167 et suiv.; — Geta, p. 259; — Macrin, p. 292; — Diaduménien, p. 313;

— Elagabale, p. 336; — Alexandre Sévère, p. 428; — Balbin, V, p. 11 ; — Pupien, p. 16; — Gordien le Pieux, p. 41; — Philippe père, p. 105; — Philippe fils, p, 165; — Trajan Déce, p. 189; — Herennius, p. 216;— Hostilien, p. 229: — Trebonien, p. 239; — Volusien, p. 278; — Erailien, p. 289; — Va- Icrien père, p. 305: — Gallien, p. 381; — Salonin, p. 518; — Macrien père, VI, p. 3; — Macrien jeune, p. 4; — Quietus , p. 7; — Régalien , p. 10; — Domitien II, p. 12; — Postume, p. 14; — Lélien, p. 66; — Victorin père, p. 71; — Marius, p. 89; — Tetricus père, p. 111; — Tetricus fils, p. 128; — Claude II, p. 131; — Quintillc, p. 166; — Aurélien, p. 176; —Tacite, p. 237;

— Florien, p. 240: — Probus, p. 255; — Bonose, p. 349; — Carus et Carin, p. 365 ; — Numerien, p. 370 ; — Dioclétien, p. 467 ; — Maximien Hercule, p. 492. — Cf. Imhoof-Blumer, Portràtkôpfe auf Rômischen Munzen, pi. ii, iii et IV.

(4) Numismatic chron., 1868, p. 34, et 1878, p. 10, n- 37.

(5) Trebell. Pollion, Les deux Galliens, 16.

(6) Florus, IV, 2 [II, 13], 91, se trompe en appelant cette couronne : radiata. Cf. Velleius Paterculus, 11,40,4. Dion Cassius, XLIII, 43; XLVIII, 16; XLIX, 15; LI, 20. Suétone, César, 45. Eckhel, D. S., VI, p. 84.

est souvent figuré la tôte ornée d'une couronne radiée, image des rayons lumineux qu'il lance sur le monde (1). Les empereurs voulaient qu'on reconnût en leur personne la splendeur du dieu du jour. « Quand Commode marchait au soleil, » raconte Hérodien, « ses cheveux blonds jetaient un tel éclat qu'on les eût dit poudrés d'or. Quelques-uns disaient que ces rayons naturels étaient une lumière céleste (2). » Une médaille de Carus exprime nettement la pensée impériale ; elle présente au droit les bustes affrontés du soleil et de Carus , tous deux radiés ; l'empereur est ici un autre soleil (3).

Le feu porté devant l'empereur. — A ces marques de divinité les empereurs ajoutèrent, depuis les Antonins, l'usage de faire porter un feu allumé devant eux et devant l'impératrice. Commode, quand il laissa les honneurs impériaux à Lucilla, sa sœur aînée, veuve en premières noces de L. Vérus , lui permit notamment de faire porter le feu devant elle (4). Marcia, au contraire, celle de ses concubines qu'il aimait le plus et qui avait presque tous les droits des impératrices, n'eut pas celui-là (5).

Pertinax, dans les premiers temps qui suivirent son avènement, ne voulut pas qu'on portât devant lui le feu , comme il refusa les autres marques de sa dignité, jusqu'au moment où le sénat eut ratifié son élection (6). C'est en portant le feu devant Niger que les légions et le peuple d'Antioche le saluèrent empereur (7). De même, quand les soldats de l'Osroène se révoltèrent contre Maximin, pour venger la mort d'Alexandre, et placèrent à leur tête un ami du prince, le consulaire Quartinus, malgré sa résistance,

(1) Collignon, Mythologie figurée de la Grèce, p. 190. Roscher, Ausfr'ihr. Lexihon d. Gr. und Rom. Myth., p. 2001 et suiv. Cf. Virgile, Eneid., XII, 164 et suiv.

(2) Hérodien, I, 7, 5.

(3) Cohen, Mann. imp. , VI, p. 353 et 354, Quelques médailles de Trajan, au revers duquel est un Phénix couronné d'un nimbe avec ou sans rayons, nous indiquent aussi qu'on voyait là une marque d'immortalité. Numism. chron., 1861, p. 95, pi. iv, n. 6. Cohen, Monn. imp., II, p. 87. Cf. Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, au mot Corona, I, p 1535. Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, an mot Nimbus. Dans le songe qui annonçait à Octavius la grandeur future de son fils, l'enfant était apparu portant le sceptre et la foudre, et la tête ornée d'une couronne radiée. Suétone, Auguste, 94.

(4) Hérodien, I, 8, 4.

(5) Ibid., I, 16, 4.

(6) Ibid., II, 3, 2.

(7) Ibid., II, 8, 6.

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ils le revêtirent d'une robe de pourpre et firent porter le feu devaut lui (I).

Prrller, dans sa Mythologie romaine, donne, ce me semble, la véritable explication de cette coutume (2). Lorsque Pertinax fut conduit pour la prexniôre fois au Palatium, il fut consacré èv ttI êafftXettj) ÈTTt'a. On avait en effet établi dans le Palatium même, le culte de Vesta(3). Cette flamme, qui brûlait toujours, garantissait la durée de l'empire, comme le foyer de l'ancien temple avait été la sauvegarde de la république. Gela parut insuffisant aux empereurs ; ils voulurent que partout et toujours le foyer sacré fût avec eux. Ils devenaient ainsi comme les protecteurs de l'empire, et la flamme qui les précédait rappelait à tous leur divinité toujours présente.

Les empereurs vivants appelés dieux. — Ainsi les empereurs romains reçurent, dès l'origine, des hommages de toutes sortes qui, de leur vivant, les assimilait aux dieux, mais ils n'osèrent pas, durant les deux premiers siècles, prendre officiellement le titre même de dieu. Galigula, Domitien et Commode furent obligés d'emprunter le nom d'un dieu ancien. Domitien avait bien essayé de se faire appeler Dominus et Deus. Il avait lui-même dicté la formule. Ses courtisans l'avaient répétée, mais leur zèle était resté sans écho, et le mot n'était guère sorti de la familia impériale (4).

Aurélien eut plus d'audace. Sur les médailles de cet empereur et de plusieurs de ses successeurs , on lit la légende : DEO ET DOMINO NATO (5). L'empereur est dieu par lui-même, et non comme incarnation d'Apollon, de Jupiter ou d'Hercule. Cette prétention a paru si grande à quelques auteurs qu'ils en ont douté. La médaille de Carus, citée plus haut, et qui porte la même inscription leur a paru avoir un tout autre sens. Elle représente, avons-nous dit, les deux têtes du soleil et de Carus aff'rontées, et ix)rtant une couronne radiée. D'après eux, dans l'inscription, Deus désigne le divin soleil et Dominus l'empereur. La supposition paraît improbable. Le mot Deus pour signifier le soleil est tout à fait insolite. On désigne un dieu par son nom propre et non par le terme général de dieu. De plus les médailles d'Aurélien,

{1) Hérodien, VII, I, 9.

(2) Preller, Rômisch. mythoL, II, p. 441.

(3) Ibid., II. p. 549.

(4) Suétone, Domitien, 13. Dion Cassius, LXVIII, 13. Martial, V, 8.

(5) Numism. chron., 1865, p. 94. Cohen. Monn. imp., VI, p. 197.

de Probus (1), de Gams lui-même (2), où se trouvent le même titre, alors que l'empereur est seul , prouvent clairement que les deux noms s'appliquent à lui. Il est bien Deus et Dominus. Une inscription de Gaesena ne laisse aucun doute à ce sujet. Aurélien vivant y est appelé Deus Aurelianus (3). Plus tard, Dioclétien et Maximien Hercule sont qualifiés de Diisgenili et Deorum créatures (4).

Une famille ainsi composée de dieux méritait d'être appelée une famille divine : domus divina. De là vient que cette expression est si fréquente sur les inscriptions votives où les habitants de l'empire implorent les dieux de l'Olympe pour les Augustes et leur famille (5). A l'origine, cette locution indiquait seulement que les empereurs revendiquaient le titre de descendants de Jules Gésar, qu'on appelait Divus tout court. Mais bientôt on oublia le sens primitif, pour ne plus penser qu'à la divinité de l'empereur régnant et des siens (6).

De la même façon , tout ce qui vint de l'empereur fut sacré et divin (7). Ges épithètes, employées d'abord avec réserve parce qu'elles avaient une valeur (8), devinrent plus tard de style courant (9). Le simple adjectif parut bientôt banal ; on usa du superlatif. IjCs mots ôstoraToç ou sacratissimus se rencontrent souvent dans les dédicaces, surtout en pays grecs (10). Dans la partie orientale de l'empire, on n'eut même jamais de répugnance à qualifier de 6eoç l'empereur vivant (11). L'Occident se montra toujours beaucoup plus réservé.

(1) Cohen, Monn. imp., VI, p. 264. Imp. Deo et Domino Aug.

(2) Cohen, Monn. imp., VI, p. 354. Eckhel, D. iV., VII, p. 508. Cf. Numism. chron., 1865, p. 96, n. 162, pi. vu (vi), n. 12.

(5) C. I. L.. 11,3531; VI,226,323; VII, 11, 316,344, 875 ; VIII, 1267, etc., etc.

(6) Cf. R. Mowat, La Domus divina el les divi, p. 1-8.

(8) Tibère refuse l'épithète sacer. Suétone, Tibère, 27.

(9) Divinae litterae. Capitolin, Balbin el Maxime, 17. Waddington. Ins. As. Min,, 860. lepèv iraXocTtov, îepà arpaTsuixara. Millheilunçjen d. deut. arch. Instit. in Alhen, 1887, p. 170, 177. lepwiraTo; (ptdxoç. Journal of Hellenic Studies, 1888, II, p. 82., Les juges sont vice sacra judicanles. C. I. L., VI , 1532. Les protectores sont appelés , depuis Gallien : protectores divini lateris. C. I. L., III, 1805. Orelli, 1869. Les poètes avaient devancé le style officiel. Martial, VII, 2 ; et 99.

(10) Waddington, Ins. As. Min., 1623, 1652, c. C. I. A.. III, 536, 538, etc. C. I. L., III, 1193, 2909, etc., etc.

(11) Cf. C. /. A., III, 437, 462. B. C. H., 1882, p. 289. Syllogue de Constant.,

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Puisque les empereurs sont dieux, ils doivent avoir en partage l'éternité. Pline le Jeune, qui complimente Trajan sur la modestie avec laquelle il refusait tout hommage exagéré, l'appelle Aeternitas tua (1). Cependant les empereurs ne prennent pas ce titre dans les inscriptions avant la fin du troisième siècle (2). Jusque-là, ils se contentent de graver sur leurs monnaies les mots Aelernitas Augusta et les symboles qui rappellent cette idée (3).

Enfin, toutes les vertus impériales eurent droit à des hommages divins. La providence d'Auguste fut honorée à l'égal de celle des dieux (4). On alla même jusqu'à adorer la clémence de Galigula (5).

Les images impériales. — D'après ce qui précède, on ne s'étonnera pas que les statues des empereurs aient été sacrées comme celles des dieux. Les unes et les autres jouissaient également du droit d'asile (6). Aussi plaçait-on les statues des empereurs dans les temples inter slmulacra deorum , selon l'expression usitée. Une image de César avait été mise au Gapitole, en face de Jupiter; une autre s'élevait dans le temple de Quirinus (7). »

Auguste, Tibère, au début de son règne, et Trajan ne voulurent pas que leurs statues fussent ainsi honorées; mais leur exemple ne fut guère suivi (8). Nous avons vu en particulier, à cet égard, les exigences de Caligula et de Domitien. Tibère même, à la fin de sa vie, n'empêcha pas qu'on offrît des sacrifices à ses statues, et Séjan, son favori, partagea sur ce point les honneurs décernés à son maître (9).

La profanation de l'image impériale, des médailles, des anneaux

1872-1873, Appendice, décret A. (Tibère est appelé (xe'YtcrTo; 6ewv.)Waddington, Ins. As. Min., 600, a. Foucart, Inscr. d'Arcadie, 532, g. Mionnet, Suppl., V, p. 4G4, n. 963, etc. De nicme pour les princes de la famille impériale. Mittheilungen d'Athènes, 1888, p, 61. Journal of Hell. Slud., 1888, II, p. 76.

(1) Pline le Jeune, Epit., X, 59 (67); cf. 83 (87).

(2) C. /. L., VIII, 4764, etc.

(3) Le Phœnix, l'Eléphant. Cf.Eckhel, D. JV., VI, p. 423. Il suffit d'ouvrir au hasard les Monnaies impériales de Cohen pour trouver le mot Aeternitas.

(4) On trouve sur les monnaies, tantôt Providentia Augusti, tantôt ProviDENTiA DEORUM. Cohen, Monn. imp., II, p. 338; III, p. 421, etc.

(5) Dion Cassius, LIX, 16.

(6) Digeste, XLVIII, 19, 28, 7. Gaius, I, 53. Loi d'Antonin contre les abus que ce droit entraînait. Cf. Lacour-Gayet, Antonin le Pieux et son temps, p. 264.

(7) Voir plus haut, p. 5 et 6.

(8) Suétone, Tibère, 26. Plino le Jeune, Paneg., 52. Voir plus haut, p. 15 et 32. Cf. Minucius, Octavius, 29.

(9) Dion Cassius, LVIII, 4. Suétone, Tibère, 48.

même où était gravée son effigie , était punie comme un sacrilège (1).

L'adoration. — Le dernier, par ordre chronologique, des honneurs divins qui furent rendus aux empereurs fut l'adoration. Cette coutume n'était point romaine : c'était un usage oriental. Les Romains, au temps de la république, méprisaient, comme digne d'un barbare, l'usage de se prosterner devant un homme pour l'adorer (2). Les premiers empereurs né reçurent donc pas cet hommage. L. Vitellius l'introduisit. Quand Galigula revint de Syrie , il l'adora , et ne parut plus devant lui que la tête voilée (3).

L'usage eut peine à s'acclimater ; la vue des prostrations des rois vassaux inspirait toujours aux vrais Romains une vive répugnance pour ce mode de vénération qui les rabaissait au niveau des sujets de l'empire (4). Aussi Claude interdisit-il cette coutume (5). Sous Néron, nous ne trouvons mentionnée l'adoration que de la part de Tiridate , successeur d'Artabane (6). Elagabal , qui l'exigea, fut regardé comme un imitateur des Perses; c'était, du reste, un Syrien. Alexandre Sévère revint à la vraie tradition (7) ; mais , après lui , nous voyons les soldats de Maximin obligés, pour reconnaître la souveraineté de Maxime, de Balbin et de Gordien III, d'adorer leurs images (8). Claudius Julianus écrit à ces mômes empereurs que cette adoration a lieu partout (9).

Ainsi se manifestait , sous les formes les plus variées , cette idée que l'empereur, même de son vivant, avait eu lui quelque chose de divin ; qu'il méritait les mêmes hommages que Jupiter et les autres dieux; que sa providence, plus encore que celle des divinités de l'Olympe , protégeait les habitants de l'empire ; qu'il était meilleur gardien de la parole donnée que Jupiter et les Pénates ; enfin , qu'il convenait à tous ces titres de l'honorer comme dieu et de lui donner ce nom.

(1) Voir plus haut, p. 31. Spartien, Caracal., 5. Digeste, XL VIII, 4, 4-6.

(2) Tite-Live, XXX, 16.

(3) Suétone, Vitellius, 2.

(4) Suétone, Caligula, 14.

(5) Dion Cassius, LX, 5.

(6) Dion Cassius, LXIII, 2 et 4.

(7) Lampride, Alexandre Sévère, 18.

(8) Capitolin, Les deux Maximins, 24.

(9) Capitolin, Maxime et Balbin, 17.

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