‹ Essai sur le culte rendu aux empereurs romainsChapitre 9 sur 61 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La seconde forme du culte rendu aux empereurs fut l'apothéose , comme disaient les Grecs , ou la consécration , pour employer le mot latin (1).

Le nom de l'empereur consacré était précédé de l'épithète Diviis. Le mot Deus ne fut jamais employé dans le style officiel. Quand Pline (2) et Sévère (3) s'en servent, quand Vespasien s'écrie : « Puto Deus fio (4), » ils usent d'un terme impropre (5). Les Grecs, cependant, n'ont qu'un seul mot : ôso'ç, pour désigner tous les dieux, même les empereurs, vivants ou morts. Le Sénat, qui seul avait le pouvoir d'introduire dans l'Etat un culte nouveau, avait par conséquent celui de consacrer l'empereur. « C'est une vieille coutume, » dit Tertullien, « qu'un empereur ne peut devenir dieu qu'avec l'approbation du Sénat (6). » De là vient que les médailles de consécration, même en or et eu argent, portent souvent la formule EX. S. C. (7).

(1) On trouve aussi, sur les monnaies de Carus, le mot àsiépwat; à Alexandrie. Eckhel, D. N., VII, p. 509.

(2) Pline le Jeune, Paneg., 11.

(3) Spartien, Sévère, 12.

(4) Suétone, Vespasien, 23.

(5) On trouve le mot Deus sur les monnaies de Tarragone. Mionnet, I, p. 52.

(6) Tertullien, Apolog. , V, I. Cf. Orose , VII, 4. Prudence fait allusion à cette règle dans son poème contre Symmaque, I, 223 et suiv.

Vera ratus quaecumque fiant auctore senatu, Contulit ad simulacra fidem, dominosque putavit Aetheris , horrifico qui stant ex ordine vultu. Et à propos d'Auguste :

Testantur tituli , produnt consulta senatus Caesareum lovis ad speciem statuentia templum.

(7) On trouve en toutes lettres, sur les monnaies d'argent de Marciana, Ex senatus consulto. Cohen, Monn. imp., II, p. 101.

Le Sénat délibéra sur les honneurs à rendre à Auguste après sa mort. Tacite fait remarquer la différence qui existe entre cette apothéose et celle de César. César fut divinisé par l'acclamation populaire, Auguste par un décret régulier (1). Pour Livie, le Sénat vota seulement ce que Tibère lui demanda , c*est-à-dire des honneurs publics sans l'apothéose. Encore l'empereur trouvat-il les honneurs trop grands et, sous prétexte de modestie, en refusa-t-il une partie (2). Après la mort de Tibère , nouvelle délibération qui aboutit, nous l'avons dit, à la seule forme de refus qui pouvait être faite à l'empereur ; le décret fut différé (3).

Le Sénat fut de meilleure composition pour Drusilla , fille de Galigula , et rendit un sénatus-consulte conforme aux désirs de l'empereur (4). Plus tard, au contraire, malgré les soldats, qui qui voulaient que Domitien fût appelé Divus (5) , le Sénat abolit sa mémoire. C'est de même au Sénat qu'écrivit Hadrien pour demander l'apothéose de Trajan ; il obtint facilement une faveur que réclamait l'opinion générale. Le Sénat accorda même plus qu'il ne demandait (6). Nous avons une preuve plus forte encore de l'autorité du Sénat en pareille matière dans l'apothéose d'Hadrien. Quand cet empereur mourut, le Sénat était fort mal disposé pour lui. On lui reprochait la mort de quelques personnages illustres. Le vote semblait devoir être négatif. On parlait même d'annuler ses actes. Antonin vint en personne à la curie. Il pria, supplia avec larmes. Il déclara aux sénateurs que , si Hadrien était déclaré ennemi public et ses actes invalidés, lui-même perdait tout droit à l'empire. Son adoption devenait nulle. Le Sénat fut ému à la pensée de perdre un bon empereur. A cette crainte s'ajouta la peur des soldats : l'apothéose fut votée (7).

Ce qu'il avait fait ]iour Hadrien à la demande d 'Antonin et malgré sa répugnance, le Sénat le fit spontanément pour Antonin lui-même (8) , pour Faustine la Jeune à la demande de Marc-

(1) Tacite, Annal., I, 8 et 73.

(2) Dion Cassius, LVIII, 2. Tacite, Annal, V, 2.

(3) Dion Cassius, LIX. 3. Voir plus haut, p. 33.

(4) Dion Cassius, LIX, 11.

• (5) Suétone, Domitien, 23.

(6) Spartien, Hadrien, 6.

(7) Dion Cassius, LXX, 1. Capitolin, Antonin, 5. Spartien, Hadrien, 27. Eutrope, VIII, 7. Le sénat semble avoir hésité plusieurs mois, car, en 139, sur l'inscription dédiée à Hadrien et à Sabine, Sabine seule est diva.C.I.L., VI, 984. Cf. Lacour-Gayet, Antonin le Pieux, p. 41.

(8) Capitolin, Antonin, 13.

Aurèle (1), enfin pour cet empereur (2). Quant à rinterveution du peuple, s'il est fait quelquefois mention, ce n'est que dans une phrase de rhétorique destinée à montrer l'unanimité des sentiments. Depuis longtemps il n'y avait plus de comices et, partant, plus de vote populaire. Sans doute, ce pouvoir sénatorial n'était pas exercé en toute indépendance. La volonté des soldats , qui imposait souvent au Sénat le choix de l'empereur, l'obligeait parfois à consacrer malgré lui un prince détesté ; mais le droit n'en restait pas moins , et nous le trouvons plusieurs fois attesté par ceux mêmes qui cherchent à imposer leur volonté.

Sévère, après avoir proclamé Commode Divus, au milieu de l'armée, demande le vote du Sénat (:5). Maci-in , meurtrier de Caracalla, écrit tout d'abord, pour se justifier, une lettre dans laquelle il appelle l'empereur défunt : Divus. Mais bientôt , dans le discours qu'il adresse au Sénat, il reconnaît le droit de l'assemblée. Après avoir dit qu'il accorde lui-même les honneurs divins à sa victime , il revient sur sa pensée et la complète en ces termes : « L'armée et moi, nous lui avons décerné les honneurs divins. Sans doute. Pères Conscrits, je pourrais, en vertu de la prérogative impériale , vous ordonner de rendre un décret conforme; mais je préfère vous adresser une simple rogation (4). » Ainsi, quoiqu'il soit vrai de dire que la crainte des soldats, et surtout des prétoriens, a fait décerner à Caracalla les honneurs de la consécration, néanmoins tout s'est passé selon les formes , et le Sénat a été appelé à donner la sanction légale (5).

Le sénatus- consulte qui proclama empereurs Maxime et Balbin proclama en même temps les deux Gordiens Divi (6). Pour Gordien III, l'intervention du Sénat est également manifeste. C'est lui qui décerne les honneurs divins au défunt en même temps que la dignité impériale h Philippe , après que celui-ci eut annoncé par lettre la mort de son prédécesseur (7). Nous possédons enfin les délibérations relatives à l'apothéose de Calpurnius Piso Frugi et à celle d'Aurélien (8).

(1) Capitolin, Marc Aurèle, 26.

(2) Ibid., 18.

(3) Spartien, Sévère, 12.

(4) Capitolin, Macrin, 5.

(5) Dion Cassius, LXXVIII, 9.

(6) Capitolin, Les deux Maximins, 26. Le vote motivé de Cuspidius Celerinus est donné tout au long.

(7) Capitolin, Les trois Gordiens, 31.

(8) Trebellius Pollion, Trent. Tyr., 21. Vopiscus, Aurelien, 40-41.

Ces délibérations nous montrent le caractère de l'apothéose. Ce n'est point, du moins en théorie, une simple formalité en vertu de laquelle , par le fait même de sa mort , un empereur reçoit la divinité à laquelle il a droit. C'est une récompense, un hommage rendu aux vertus de l'empereur, un témoignage de la reconnaissance du peuple romain. Sans doute, comme toutes les récompenses, celle-ci n'est pas toujours accordée ou refusée selon les règles de la justice. Peut-il en être autrement, quand la raison d'Etat et les convenances politiques l'exigent? Mais le principe n'en demeure pas moins, et si, dans la liste des Divi, nous trouvons Commode et Caracalla, du moins nous n'avons pas à y regretter la présence de Galigula , de Tibère , de Néron et de Domitien.

Nous avons vu que les soldats intervenaient parfois pour exiger la consécration d'un empereur. Leur intervention est extralégale, comme elle l'est dans la désignation de l'empereur. La plupart du temps les choses se passaient régulièrement. C'était le fils du défunt qui faisait au Sénat la rogation. Pour Auguste, il y eut une telle spontanéité qu'il est difficile de savoir à qui appartient l'initiative. Pour Tibère, il y eut hésitation de part et d'autre. Caligula ne fit probablement pas une demande formelle, et le Sénat fit la sourde oreille. Hadrien demanda l'apothéose pour Trajan, Antonin pour Hadrien, Sévère pour Commode, Macrin pour Caracalla. Macrin et Balbin firent de même pour les deux Gordiens. C'est donc dans ce sens qu'il faut entendre les passages dans lesquels il est dit qu'un empereur accorde à un autre les honneurs divins. Quand Suétone affirme que Néron consacra Claude (consecravit) (1) , Pline qu'Auguste dut à Tibère son apothéose, Claude à Néron, Vespasien à Titus, Titus à Domitien , Nerva à Trajan {dicavit caelo) (2) ; quand Spartien dit que Sévère déifia Pertinax {eum inter Divos sacravit) (3) et que Caracalla mit Geta au nombre des dieux {inter Divos rettulit) (4), ils ne veulent faire autre chose que désigner ces empereurs comme auteurs de la rogation faite au Sénat.

Le jugement du Sénat n'était pas toujours une sentence d'apothéose ; parfois il décrétait, au contraire, que la mémoire du défunt serait abolie, et son nom martelé sur les monuments pu-

(1) Suétone, Néron, 9.

(2) Pline, Paneg., 11.

(3) Spartien, Sévère, 7.

(4) Spartien, Geta., 2.

blics (1), parfois aussi il se contentait de garder le silence sans prononcer de condamnation ni voter de consécration (2).

C'est ici le lieu de se demander quel était l'effet de l'apothéose ou du refus de cet honneur pour la valeur des actes de l'empereur décédé. Par l'apothéose les actes impériaux recevaient une sorte de confirmation. On jurait sur les actes de l'empereur divinisé, comme sur les actes de l'empereur vivant. Ce serment, prêté pour la première fois par les triumvirs après la mort de César (3), fut renouvelé sous Tibère et sous Claude à l'égard des actes de Cé- ' sar et d'Auguste (4). On ne voit pas dans la suite de serment de ce genre, maie tout nous prouve que les décisions des Divi recevaient définitivement force de loi (5).

Le refus de consécration ou la condamnation de la mémoire entraînaient-ils la rescissio actorum ? Dans une certaine mesure on peut répondre affirmativement. On ne jurait pas d'une manière générale sur les actes d'un empereur non divinisé (6). Parmi ces actes, il y en avait d'odieux. Des innocents avaient été condamnés; il était impossible de laisser peser sur leur mémoire une injuste flétrissure, ou de les laisser périr dans l'exil ou dans la prison. On déclarait donc nulles les décisions tyranniques de l'empereur mort. Claude révoqua ainsi les condamnations prononcées par Caligula (7) et Vespasien revisa les procès intentés par Néron (S). Les folies de Commode disparurent de même avec lui et l'ancien état de choses fut rétabli (9). Il était difficile d'aller plus loin et de frapper de nullité absolue tous les actes des empereurs non consacrés. En agissant ainsi, on eût lésé des intérêts de toute espèce. Pourquoi troubler l'Etat en réformant des décisions utiles et justes? La sagesse du gouvernement impérial ne tomba pas

(1) Lampride, Elag., 17. Cf. Commod., 20, etc.

(2) Ce fut le cas de Tibère, Galba, Othon, etc. Dion Cassius, LXXVIII, 17, signale les hésitations du Sénat au sujet de Caracalla. On peut affirmer que toutes les fois qu'il n'y a pas abolition de la mémoire , c'est que la crainte ou d'autres raisons empêchent le Sénat d'agir à son gré. Presque toujours, s'il eût été libre, il eût prononcé la condamnation.

(3) Dion Cassius, XL VII, 18.

(4) Tacite, Annal., IV, 42; XIII, 11; XVI, 22. Dion Cassius, LVII, 8; LX, 10.

(5) On le voit en particulier par les nombreuses mentions faites dans le Digeste et les Codes.

(6) Dion Cassius, LIX, 9.

(7) Suétone, Claud., 11.

(8) Dion Cassius, LXVI, 9.

(9) Lampride, Commod., 20.

dans cet excès. Le principe toujours suivi fut celui qu'avait posé Claude. On n'annulla pas d'une manière générale tous les actes. On sanctionna ceux qui étaient sages; on tint pour non avenus ceux qui étaient mauvais (1). Sous Trajan , on fut admis à faire valoir un privilège accordé par Domitien et sanctionné par Hadrien (2).

La seule objection grave qui se présente contre la théorie précédente est la lettre d'Antonin au Sénat, après la mort d'Hadrien. Les sénateurs voulaient déclarer nuls les actes de ce prince (3). Antonin feignit de croire que cette mesure atteindrait sa propre adoption (4). Il me semble qu'il ne faut voir dans cette crainte qu'un argument destiné à toucher les sénateurs. Ceux-ci n'avaient nullement en vue la conséquence qu'Antonin redoutait. Ils pensaient surtout aux condamnations si nombreuses prononcées par Hadrien , dans les derniers temps de son règne. L'empereur leur donna complète satisfaction quand il gracia lui-même ceux qu'Hadrien avait frappés (5).

Pour les princesses les choses se passaient de la même façon que pour les empereurs. Ceux-ci demandaient au Sénat pour leur mère, leur femme, leur sœur ou leur fille, les honneurs qui avaient été une première fois accordés à Livie (6). De même , les impératrices particulièrement odieuses étaient parfois flétries comme les mauvais empereurs et leurs noms martelés (7).

Le Sénat, en même temps qu'il donnait le titre, réglait les détails de l'apothéose et les honneurs accessoires qui seraient accordés au nouveau dieu. La consécration d'un empereur donnait lieu, en effet, à une cérémonie grandiose qui devait plaire beaucoup au peuple romain, grand amateur de spectacles.

L'apothéose d'Auguste, que nous avons décrite au chapitre III, servit de type à celles de ses successeurs , et bientôt fut fixé un cérémonial qui resta toujours le même à quelques détails près.

(1) Dion Cassius, LX, 4.

(2) Plinius, Epit. X, 58 (66).

(3) Spartien, Hadrien, 27.

(4) Dion Cassius, LXX, 1.

(5) Capitolin, Antonin, 6. Il faut remarquer cependant, avec M. Lacour- Gayet, Antonin le Pieux et son temps, p. 22 et suiv., que les adoptions impériales avaient un caractère purement politique qui en faisait des actes que \o. Sénat eût pu casser. Le Sénat voulait prononcer la rescissio actorum proprement dite.

(6) Dion Cassius, LIX, 11. Suétone, Claude, 11. Capitolin, Marc Aurèle, 26.

(7) Par exemple : Messaline, Agrippinc, Plautille, etc.

Les trois descriptions qui nous sont parvenues, dans Dion Gassius et dans Hérodion , nous permettent de reconstituer en entier la pompe de la consécration (1).

Gomme de longs préparatifs étaient nécessaires, il était impossible de garder le cadavre sans l'ensevelir. On l'enfermait dans un cercueil, ou on le brûlait, suivant qu'il y avait plus ou moins longtemps à attendre, et le mort était représenté par une image en cire. Cette image était revêtue de la pourpre triomphale (2). L'usage s'introduisit, avant l'époque de Septime Sévère , d'exposer ce simulacre dans le vestibule du Palais, sur un lit d'ivoire couvert d'étoffe d'or. La pâleur de la cire simulait la maladie de l'empereur. Pendant sept jours, les sénateurs se tenaient au côté droit du lit, en robe de deuil, tandis que du côté gauche étaient leurs femmes et leurs filles en robes blanches toutes simples, sans colliers ni bracelets. Tous les jours, les médecins s'approchaient du lit pour considérer le malade. Chaque fois, ils le trouvaient plus près de sa fin, jusqu'au moment où ils annonçaient sa mort (3).

Une cérémonie analogue avait eu lieu au moment où l'on avait ramené le corps d'Auguste, de Noie à Rome. Les chevaliers rapportèrent son cercueil de nuit, le lendemain il y eut séance au Sénat. Les sénateurs avaient revêtu le costume équestre, les magistrats l'habit sénatorial, excepté le manteau bordé de pourpre. Tibère et Drusus, portant une toge de couleur sombre, brûlèrent de l'encens. La foule des sénateurs s'assit à sa place ordinaire, les consuls en bas, sur des bancs, l'un du côté des préteurs, l'autre du côté des tribuns. On donna alors à Tibère l'autorisation de prendre le mort et de le faire conduire en pompe. On commença toutefois par donner lecture du testament, puis de divers écrits de l'empereur, l'un contenant des, dispositions relatives aux funérailles, le second les Res Geslae, le troisième l'état de l'armée et le budget de l'empire, le quatrième des recommandations diverses faites à Tibère dans l'intérêt général. Après cette lecture eut lieu le départ du cortège funèbre (4).

L'exposition, qui se faisait ordinairement au palais impérial, eut lieu pour Pertinax dans le Forum même. On avait dressé

(1) Auguste, Dion Gassius, LVI, 31 et suiv. ; Pertinax, LXXIV, 4 et suiv, Septime Sévère, Hérodien, IV, 2 et suiv.

(2) Dion Gassius, LVI, 34. Hérodien, IV, 2. Dion Gassius, LXXIV, 4.

(3) Hérodien, IV, 2, 2.

(4) Dion Gassius, LVI, 31, 32. Suétone, Auguste, 100.

une tribune en bois près de la tribune de pierre; au-dessus, un édifice sans murs formait un péristyle orné d'ivoire et d'or. Dans ce monument, on porta un lit également d'ivoire , rehaussé d'or, et autour duquel étaient représentées des têtes de monstres marins ou d'animaux terrestres. Sur ce lit, recouvert d'une étoffe également de pourpre et d'or, était couchée l'image en cire de Pertinax, parée de ses habits triomphaux et un bel esclave chassait, avec un éventail de plumes de paon, des mouches qui auraient pu gêner le prince soi-disant endormi (i). La raison pour laquelle on ne fit pas l'exposition au Palais est que Pertinax était mort depuis longtemps et que , par conséquent , toutes les visites successives des médecins eussent été ridicules , comme elles l'eussent été pour Auguste mort loin de Rome. Le simulacre de la maladie et de la mort officielles ne devait avoir lieu que pour les princes décédés à Ptome.

La mort solennellement déclarée, les plus jeunes sénateurs portaient sur leurs épaules le lit de parade jusqu'au Forum, à l'endroit, dit Hérodien , où les magistrats ont coutume de se démettre de leurs charges (2). On dressait autour du catafalque des portiques, sous lesquels s'asseyaient les femmes, tandis que les sénateurs restaient à découvert. Alors avait lieu un défilé qui devait offrir un spectacle magnifique. Les statues des romains illustres de l'antiquité ouvraient la marche, puis venaient les chœurs d'enfants et d'hommes, chantant des hymnes funèbres. Derrière eux, marchaient les peuples vaincus représentés par des images de bronze revêtues de leurs costumes nationaux ; puis les scribes, licteurs, hérauts et autres personnages du même genre ; les bustes de personnages illustres par leurs actions ou leurs découvertes ; les chevaliers et les fantassins, les chevaux de course et tous les présents funèbres envoyés par l'empereur vivant; les sénateurs, leurs femmes, les chevaliers et les corporations do Rome. Le cortège se terminait par un autel doré enrichi d'ivoire et de pierres précieuses (3). Ce défilé rappelle tout à fait celui qui conduisit le corps d'Auguste au Forum (4).

Nous avons noté une particularité relative à César. Comme il avait été déifié, son image ne figurait plus parmi celle des ancêtres; il avait quitté le rang des hommes pour entrer dans celui

(1) Dion Cassius, LXXIV, 4.

(2) Hérodien, IV, 2, 4.

(3) Dion Cassius, LXXIV, 4.

(4) Ibid., LVI, 34.

des dieux (1). Tout [lorte h croire que la même règle fut suivie après lui , et que les Divi ne figuraient pas parmi les ancêtres de l'enipereur, dont la consécration avait lieu.

Le cortège faisait le tour de l'estrade en chantant des hymnes en l'honneur du mort (2). Des choeurs déjeunes gens et de jeunes filles, des meilleures maisons de Rome, placés sur des estrades, élevées de chaque côté, chantaient aussi les louanges du nouveau Divus (3).

La seconde partie de la cérémonie était l'éloge funèbre. Hérodien n'en parle pas, mais il en est question dans les deux descriptions de Dion Cassius. A l'apothéose d'Auguste, Drusus lut un discours du haut des RosU^a Vetera, et Tibère un autre du haut des Rostra Julia (4). Néron fit l'éloge funèbre de Claude (5). Il prononça de même aux rostres i'éloge de la Diva Poppaea (6). Domitien fit celui de Titus (7). L'éloge de Commode , prononcé par Sévère dans une conlio, doit être un éloge de ce genre (8). Nous savons du moins , d'une manière certaine , que ce dernier prononça lui-même celui de Pertinax (9).

Pendant ce temps, les assistants témoignaient, par leurs acclamations, de leur admiration et de leurs regrets. « Au moment où l'on enleva le lit funèbre, » dit Dion Cassius, « nos larmes et nos sanglots redoublèrent. » Parfois, les lamentations n'étaient pas permises, par exemple quand le discours finissait, comme celui de Tibère : « Il n'est pas convenable de le pleurer, mais de rendre présentement son corps à la nature et de révérer son âme, comme celle d'un dieu (10). » D'autres fois, comme au jour de l'apothéose de Drusilla, il devait être difficile de savoir dans quelle mesure il fallait choisir entre la joie et les larmes, car les larmes et la joie étaient également mal vues. L'empereur accusait ceux qui pleuraient d'insulter à la divinité de sa fille et ceux qui ne la pleuraient pas d'être insensibles à sa perte (11).

(1) Dion Cassius, LVI, 34.

(2) Dion Cassius, LXXIV, 4.

(3) Hérodien, IV, 2, 5.

(4) Dion Cassius, LVI, 34. Les chapitres 35-41 contiennent l'cloge prononcé par Tibère. Cf. Suétone, Auguste, 100.

(5) Suétone, Néron, 9.

(6) Tacite, Annal., XVI, 6,

(7) Dion Cassius, LXVII, 2.

(8) Spartien, Sévère, 13.

(9) Dion Cassius, LXXIV, 5.

(10) Dion Cassius, LVI, 41.

(11) Dion Cassius, LIX, 11.

L'éloge terminé, le lit funèbre était enlevé, par des personnages considérables, de la tribune où il avait été déposé. L'image d'Auguste fut portée par les magistrats désignés qui l'avaient déjà transportée à la tribune (1). Les pontifes, les magistrats en charge et désignés prirent le lit où reposait Pertinax et le confièrent aux chevaliers dont la situation s'était considérablement accrue depuis Auguste (2). Hérodien ne mentionne pas ceux qui transportèrent Sévère de la tribune au Champ de Mars, mais il est probable que c'était, comme dans la première partie de la marche , des chevaliers romains, et les plus illustres et les plus jeunes des sénateurs.

Pendant la route , le cortège continuait ses lamentations. Les uns se frappaient la poitrine , les autres chantaient au son des flûtes. L'ordre du défilé n'était pas absolument fixé. Dans le cortège d'Auguste marchaient, au premier rang, les sénateurs et les chevaliers suivis de leurs femmes , les soldats prétoriens et enfin la foule du peuple (3). Dans le cortège de Pertinax, une partie du Sénat précédait le lit funèbre et l'empereur marchait le dernier de tous (4).

On arrivait ainsi au Champ de Mars (5). Là avait été construit le bûcher sur lequel devait avoir lieu la crémation du cadavre et la dernière scène de l'apothéose. Ce bûcher nous est décrit longuement par Hérodien : « On élève , au milieu de la place , une charpente carrée en forme de pavillon. Le dedans est rempli de matières combustibles. L'extérieur est orné de drap d'or , de plaques d'ivoire et de peintures. Au-dessus du premier édifice on en construit un second. La forme et la décoration sont les mêmes , mais il est plus petit et les portes sont ouvertes. Celui-ci est surmonté d'un troisième et d'un quatrième qui en supportent d'autres dont la dimension va toujours en diminuant. Cette construction ressemble aux tours qu'on voit sur les ports de mer et qu'on appelle phares , dans lesquelles on met des signaux pour guider les navires qui abordent la nuit (6). »

Gomme Hérodien , Dion Cassius compare le monument à une tour ornée d'ivoire et d'or. Il indique, de plus, la présence de statues, dont ne parle pas Hérodien, et d'un char doré qui couronne

(1) Dion Cassius, LVI, 42. Suétone parle seulement des sénateurs, Aug.

(2) Dion Cassius, LXXIV. 5.

(3) Dion Cassius, LVI, 42.

(4) Dion Cassius, LXXIV, 5.

(5) Dion Cassius, LVI, 42. Suétone, Auguste, 100. Hérodien, IV, 2, 6.

(6) Hérodien, IV, 2, 8. Bûcher de Septime Sévère,

le sommet. Mais le bûcher n'a que trois étages au lieu des étages multiples dont parle Hérodien (1).

Les médailles de consécration reproduisent la forme générale du monument, mais varient dans les détails. Sur les monnaies de Pertinax, le bûcher a quatre étages. Autour du premier, on distingue les draperies; au second, on voit les deux portes qui s'ouvraient pour laisser passer le lit funèbre et, de chaque côté, deux torches ; un quadrige couronne le tout (2). Le bûcher d'Antonin a également quatre étages; il est orné de guirlandes, de draperies, de statues séparées par des colonnes. Au milieu du second se trouve une porte et, au sommet, un quadrige sur lequel est le Divtis (3). Les bûchers de Marc Aurèle, de Lucius Verus et de Saloninus sont construits de la même façon (4). Sur certaines monnaies de Septime Sévère, de Caracalla et de Saloninus, le bûcher a cinq étages (5). Sur celles de Nigrinien , le quadrige est remplacé par un bige (6). Sur celles de Claude II , le bûcher a trois étages seulement (7). Mais les figures gravées sur les médailles sont plutôt un symbole qu'une représentation exacte du monument. On ne cherchait pas à reproduire les détails de la construction. Il nous suflBt que l'ensemble soit assez reconnaissable pour nous faire comprendre les descriptions faites par les historiens et nous donner une idée de la disposition des étages superposés (8).

(1) Dion Cassius, LXXIV, 5. Bûcher de Pertinax.

(2) Cohen, Monn. imp., III, p. 391. Cf. Saglio, Dictionn. des an/, gr. et rom., au mot Apothéose, I, fig. 388, p. 325.

(3) Cohen, Monn. imp., II, p. 288.

(4) Ibid., III, p. 12; V, p. 517.

(5) Ibid., IV, p. 12, 145 ; V, p. 518.

(6) Ibid., VI, p. 409.

(7) Ibid., VI, p. 135.

(8) Le bûcher de l'apothéose n'était pas une invention nouvelle. Un certain nombre de médailles de Tarse portent, au revers, des pyramides accompagnées de statues ornées d'animaux divers qui sont représentés autour de l'édifice. Il est difiBcile de ne pas être frappé de la ressemblance offerte par la disposition des deux bûchers, celui de Tarse et celui des monnaies impériales. Belley, dans un mémoire de l'Académie des inscriptions (XXXVII , p. 349 et 357), pense que ces pyramides imitaient le bûcher d'Hercule, fondateur de la ville, bûcher auquel il est fait allusion dans un discours de Dion Chrysostome {Tarsica prior, 408, M, II). Eckhel est d'avis qu'en efifet c'est bien un bûcher qui est représenté sur les monnaies de Tarse, et que l'aigle est le signe de l'apothéose (û. .V., III, p. 71), mais il déclare qu'il est diflScile de savoir s'il s'agit d'Hercule ou de Sardanapale. Otfried Mûller incline pour Sardon ou Sardanapale, l'Hercule Syrien (Kleine deulsch. Schriften, II, p. 102). Cf. Mionnet, III, p. 620.

bb ESSAI SLR LE CULTE RENDU AUX EMPEREURS ROMAINS.

A l'intérieur du bûcher ainsi construit on plaçait le lit de parade. Puis on jetait toutes sortes de présents qu'on entassait autour du lit : herbes odoriférantee, parfums, fruits apportés par, les riches citoyens de Rome ou envoyés par les villes et les provinces comme dernier hommage; en un mot, tout ce que Dion Gassius appelle les présents habituels (1). En décrivant l'apothéose de Pertinax, ce même auteur ajoute ici un détail dont nous ne trouvons mention dans aucune des autres descriptions. Sévère et les parents de Pertinax embrassent une dernière fois l'image du prince (2).

Quand tout est disposé, les sénateurs, à l'exception des magistrats, montent sur des estrades pour voir la cavalcade et l'incendie du bûcher. Cette cavalcade est décrite dans les trois narrations. Nous avons raconté celle qui eut lieu à l'apothéose d'Auguste. A la consécration de Pertinax, les magistrats, l'ordre équestre, les troupes à pied et à cheval défilent autour du bûcher et exécutent des marches d'infanterie et de cavalerie (3). Après la cavalcade des chevaliers , Hérodien parle d'un défilé de chariots dont les conducteurs étaient revêtus de robes de pourpre et sur lesquels étaient les images des empereurs, dont le règne avait été heureux, et des généraux de grande réputation (4). Cette cavalcade , qui porte en latin le nom de decursio , est représentée sur deux bas-reliefs de la colonne Antonine. On y voit les cavaliers et les fantassins courant avec leurs enseignes autour du bûcher (5).

La decursio achevée , on mettait le feu au bûcher. Des centurions , désignés par décret du sénat , allumèrent ceUii d'Auguste (6), les consuls celui de Pertinax (7). Il ne faut donc pas considérer comme absolu l'usage indiqué par Hérodien , à savoir que l'empereur lui-même mettait le feu à l'édifice (8).

Au moment où le bûcher se consumait, un aigle était lâché du

(1) Dion Cassius, LXXIV, 5. Hérodien, IV, 2, 8.

(2) Dion Cassius, LXXIV, 5.

(3) Ihid.

(4) Hérodien, IV, 2, 10.

(5) Saglio, Dict. des antiq., au mot Apothéose, fig. 389. Cette cavalcade rappelle la description de Virgile, Eneid., XI, 188-190. Cf. Lacour-Gayet, Antonin le Pieux, p. 305. Tibère fit une cérémonie semblable autour de l'autel de Drusus (Tacite, Annal., II, 7).

(6) Dion Cassius, LVI, 42.

(7) Dion Cassius, LXXIV, 5.

(8) Hérodien, IV, 2. 10.

sommet. Cet aigle, à ce que croyait le peuple, emfjortait au ciel l'âme de l'empereur (1). On trouvait, au besoin, un sénateur complaisant qui affirmait sous serment avoir vu réellement celle âme monter au ciel (2).

En souvenir de cette cérémonie, l'aigle resta le symbole de la consécration impériale. Il figure à ce titre dans les monuments relatifs à l'apothéose (3). Sur un bas-relief de l'arc de Titus, cet empereur, devenu dieu, est enlevé par un aigle (4). Un autre bas-relief, placé sur la base de la colonne Antonine, représente d'une façon analogue l'apothéose d'Antonin et de Faustine. L'empereur et l'impératrice sont placés à côté l'un de l'autre. Un génie ailé les emporte au ciel. Ce génie qui tient, de la main gauche, un globe sur lequel est un serpent paraît à Vignoli être le génie de l'univers (5); mais la présence du serpent rend plus vraisemblable l'hypothèse deViscontietdeBaumeister, qui voient là une image de l'éternité (6). Deux aigles sont placés à droite et à gauche des Divi. Au bas de la scène, on voit, à droite, Rome casquée et appuyée de la main gauche sur un bouclier, tandis qu'elle lève la droite avec une expression à la fois d'admiration et de regret; à gauche, un jeune homme, assis, tient embrassé un obélisque et personnifie le Champ de Mars. Je n'ai pas cité le camée du cabinet de France, qui montre Néron et Agrippine au-dessus d'un aigle, ni le fameux camée de Vienne, où sont gravés les bustes de Claude, d' Agrippine, de Livie et de Tibère. Sur ces deux monuments, l'aigle n'est pas un signe d'aix)théose : c'est tout simplement l'aigle impérial (7).

Les médailles où figure l'aigle avec le mot consecratio , qui en dit clairement la signification, ne datent pas des premiers temps de l'empire. Celles qui portent les noms d'Auguste, de Vespasien et de Titus sont des restitutions (8). A partir d'Antonin , ce sym-

(1) Dion Cassius, LVI, 42. Hérodien, IV, 2.

(2) Suétone, Auguste, 100. Dion Cassius, LIX, 11. (.3) Artemidore, Oneirocr., II, 20.

(4) Duruy, Hisl. des Rom., IV, p. 674. Millin, Galerie mythoU, 677. pi. CLXVII bis.

(5) Vignoli, Columna Antonini pii, p. 149 et suiv.

(6) Visconti, 3fusée Pio-Clementino , V, p. 184, pi. 29. Baumeister, Denkmaeler des Classih. Altert., p. 111. Saglio, Dictionn. des Antiq., I, p. 325. Duruy, Hist. des Rom., V, p. 173. Millin, Galerie myth., pi. CLixix, n. 681 ; CLXXXi, n. 680. Cf. Lacour-Gayet, Antonin le Pieux, p. 306.

(7) Cabinet de France, Chabouillet, n. 237. Duruy, Hist. des Rom., IV, p. 462 et 445.

(8) Cohen. Mann, imp., I, p. 147, 419 et 462. Elles sont attribuées à Gallien.

bole est fréquemment répété (I). Tantôt l'aigle enlève au ciel l'âme de l'empereur : ainsi en est-il pour Marc-Aurèle, Septime Sévère et Saloninus ; tantôt il est placé sur un globe, un autel ou un temple ; parfois il tient entre les serres un sceptre ; d'autres fois, enfin, il porte au bec une couronne ou un fer de lance.

Il ne nous est resté aucune description d'apothéose d'impératrice. Nous ne pouvons donc dire si les cérémonies étaient absolument les mêmes qu'aux apothéoses d'empereurs. Constatons cependant que sur les médailles de consécration frappées en leur honneur, se trouvent les mêmes symboles.

Faustine l'ancienne monte au ciel sur un aigle qui tient au bec une branche de lauriers. Elle-même porte à la main droite un sceptre, et son voile est ^parsemé d'étoiles (2).

Sabine, Faustine jeune et Julia Maesa sont de même enlevées par un aigle (3). Mais souvent l'oiseau de Jupiter est remplacé, pour les impératrices, par le paon, favori de Junon. Il en est ainsi sur les médailles de Faustine jeune, de Julia Maesa, de Mariniana (4). Le bûcher apparaît plus rarement. On le voit cependant sur quelques médailles, celles de Faustine jeune et de Julia Maesa, par exemple (5). Enfin, un bas-relief, qui appartenait à l'arc de Marc-Aurèle et qui représente l'apothéose de Faustine jeune, nous montre que la cérémonie avait lieu au Champ de Mars (6).

Quand la cérémonie était achevée, l'empereur était définitivement admis au nombre des dieux et avait droit, selon l'expression d'Hérodien, aux mêmes honneurs que les autres. Ces honneurs ne sont pas tous énumérés par les historiens. Ils se contentent souvent d'en citer les principaux et d'ajouter qu'on s'est conformé à l'usage ordinaire. Cependant, en réunissant les diverses indications qu'ils donnent, on arrive à l'ensemble suivant : le

(1) On le trouve pour Antonin, Marc-Aurèle, Verus, Commode, Periinax, Sévère, Caracalla, Victorin, Saloninus, Claude II, Carus , Nigrition, Constance Chlore, Galère. Voir les médailles indiquées à chacun de ces empereurs dans l'appendice A. Cf. Eckhel, D. N., VIII, p. 467 et suiv.

(2) Cohen, Monn. imp., II, p. 427.

(3) Ibid., II, p. 249; III, p. 141; IV, p. 392.

(4) Ibid:, III, p. 191; IV, p. 392; V, p. 341.

(5) Ibid., m, p, 142; IV, p. 392.

- (6) On y voit le jeune homme et l'obélisque qui figurent sur la colonne Antonine. Le bas-relief est maintenant au palais des conservateurs, au Capitule. Cf. Lacour-Gayct, Antonin le Pieux, p. 306, n. 1. Baumeister, Denkmacler, p. 111.

nouveau dieu est sideribm receptus, et, en cette qualité, il a droit au pulvinar, à un temple, à une flamine, à un char spécial dans la pompe du cirque, à des jeux ; on ajoute son nom aux prières et aux formules du serment; enfin, on place quelquefois en son honneur, dans les lieux publics, un écusson dont le nom latin est Clipeus ou Clipeum. Nous allons dire un mot sur chacun de ces points.

Tout d'abord, l'empereur consacré est sideribus receptus. Cette expression, ou d'autres analogues, reviennent souvent dans les auteurs (1). Il semble qu'il y ait là un souvenir de la comète qui apparut au moment de la mort du premier Divvs, et qu'à son exemple, tout Divus ait dû être un astre nouveau.

Le pulvinar. — Parmi les honneurs que reçoivent le nouveau Divus ou la nouvelle Diva, les auteurs mentionnent parfois le pulvinar. Le pulvinar n'était pas toujours un objet sacré. C'était un coussin dont on se servait habituellement dans les festins; mais, dans certaines circonstances, il était plus spécialement réservé aux dieux. Aux leclisternia et dans les jeux du cirque, on plaçait un pulvinar sous leurs statues (2). César avait eu le pulvinar de son vivant, et, en lui accordant ce droit, oh avait voulu le traiter en dieu (3). Telle était aussi l'intention de Domitien, quand il donnait ce nom à sa couche (4); mais c'était, de sa part, une audace extraordinaire , et cet honneur était réservé par la coutume aux seuls Divi. Au contraire, le pulvinar sur lequel Auguste s'asseyait au théâtre était un coussin dont l'usage était permis aux simples mortels (5).

Le droit au pulvinar n'est pas ordinairement, indiqué parce qu'il est la conséquence naturelle de Fassimilation des Divi aux autres dieux. Cependant Pline le jeune en parle à propos de la consécration de Nerva (6), et "Tacite à propos de celle de

(1) Par exemple Valerius , Argonautiques , I, 15 : Pline, Paneg., 11. L'expression se trouve souvent sur les monnaies. — Auguste entouré d'étoiles. Wroth, Catalogue of theGreeck coins of Crète, p. I, n. 1-5. Cohen, Mann, imp.. I, p. 245. Cf. Faustine l'ancienne, II, p. 427. Faustine jeune, III, p. 153, etc.

(2) Horace, Odes, I, 37, 8. Ovide, Métamorph., XIV, 827. Cicéron, Catilina, III, 10. Tuscul., IV, 2; pro domo, 53. Servius, Ad Virg. Geôrg., III, 533.

(3) Suétone, César, 76.

(4) Suétone, Domitien, 13.

(5) Suétone, Auguste, 45. Cf. Suétone, Claude, 4. Auguste écrit à Livie pour interdire à son petit-fils Tibère de prendre un siège semblable.

(6) Pline, Panég., 11. Pulvinar de César divinisé, Cic, Philip., II, 43, 100.

Poppée (1). Prudence, longtemps après, cite encore le pulvinar comme marque de l'apothéose (2).

Le temple. — Souvent on construisait un temple au nouveau dieu. Le sanctuaire bâti en l'honneur de César s'éleva sur le Forum, près du temple de Castor et en face du Capitole. Le temple d'Auguste était au Palatin, celui de Vespasien sur le Forum, entre VAedes Concordiae et le temple de Saturne. Antonin et Faustine avaient un temple commun qui est aujourd'hui l'église San Lorenzo in Miranda. Les restes d'un conduit d'eau qui partait de VAqua Virgo, près de l'église Saint-Ignace, nous mettent sur la trace de l'emplacement du temple de Matidie situé près de la place Gapranica (3).

Si nous comparons le nombre des temples cités dans les auteurs (4), avec celui des Divi, nous constaterons facilement un écart considérable entre les deux. Les Divi n'avaient donc pas tous un temple personnel ; ceux qui avaient un sanctuaire commun étaient naturellement ceux qui appartenaient à la même famille ; Auguste et Livie, Antonin et Faustine, Titus (6) et Vespasien. Enfin l'empereur Tacite résolut de les réunir tous dans un seul monument. Là seraient placées leurs statues et serait célébré leur culte (6). Nous ne savons si ce plan fut réalisé. En tout cas, aucune ruine n'indique la place où s'élevait l'édifice. Le plus récent des temples est celui qui fut construit par Maxence , en l'honneur de son fils Romulus, et qui forme maintenant la partie ronde de l'église des Saints Cosme et Damien (7).

L'aulel. — Les auteurs mentionnent souvent avec le temple un autel. Nous savons, en effet, qu'un autel fut dressé en l'honneur

(1) Tacite, Annal», XV, 23.

(2) Prudence, Contre Symmaq., I, 248 :

Posteritas

Strata ad pulvinar jacuit.

Le pulvinar de Faustine jeune est représenté sur deux médailles de cette impératrice. Cohen, Monn. imp., III, p. 142.

(3) Voir, sur l'emplacement de ces temples, l'appendice B à la fin du volume.

(4) Aux temples cités dans l'appendice B il faut ajouter ceux de Trajan (Spart., Hadr., 19), d'Hadrien (Capitol., Ant. Pius, 8), de Caracalla (Spartian., CaracalL, 11), etc.

(5) Une inscription de Rome parle d'un templum Divorum où se trouvait une aedes Divi Tili en 153, sous le règne d'Antonin, C. /. L., VI, 10234.

(G) Vopiscus, Tacite, 9.

(7) Voir l'appendice B.

de César à la place où son cadavre avait été brûlé (1). Peut-être y out-il de même ça et là, à Rome, des autels distincts des temples? Mais nous n'en possédons aucun. Il faut donc prendre, en général, le mot ara pour un symbole de l'apothéose, comme l'autel d'ivoire et d'or qui figurait dans la pompe de la consécration (2).

Les jeux du cirque. — Le culte des divi comprenait presque toujours la célébration de jeux du cirque. Après l'apothéose de César, ceux qu'il avait institués lui môme en l'honneur de Venus genitrix furent continués et on y fit un sacrifice en l'honneur du iyivus{3). Depuis l'an 34 avant Jésus-Christ, ils devinrent fête de l'Etat et furent présidés par les consuls (4).

Il en fut de même des jeux ajoutés, l'an 21 avant Jésus-Christ, à la fête établie en l'honneur delà ^ortuna redux,VRn 19, quand Octave revint à Rome après avoir définitivement soumis la Sicile, la Grèce, l'Asie et la Syrie. Ces jeux, qui portaient le nom d'Auguslalia (5) comme ceux qu'on célébrait au jour de la naissance de l'empereur, furent continués après la mort d'Auguste en son propre honneur. Tacite nous rapporte même qu'il y eut une discussion au sujet des editores de ces jeux. Les tribuns du peuple demandèrent à en faire les frais, mais il fut décrété que les dépenses seraient supportées par le trésor public. On leur permit seulement de paraître au cirque en habit triomphal, mais on leur défendit de monter en char (7). C'est probablement cette transformation qui fait dire à Tacite que les Ludi Auguslales eurent lieu pour la première fois au début du règne de Tibère (14 apr. J.-C). Plus tard, le préteur pérégrin eut l'intendance des Augustalia (8).

Dans les fastes Amiternius, les Augustalia durent du 5 octobre an 12 (9), et dans les fastes d'Antium, qui sont plus récents, ils

(1) Signalons aussi , pour mémoire , un fragment du plan Capitolin où on Ht ucz que M. Jordan restitue ARA SepteM CEsarum, La restitution est plus que douteuse (Cf. Forma urhis Romae, fr. 108).

(2) C'est à ce titre que l'autel se voit au revers des médailles de consécration. Médailles de Vespasien, Cohen, Monn. imp., I, p. 419; de Titus, I, p. 462; d'Antonin, II, p. 155; de Marc Aurèle, III. p. 87, etc., etc. Parfois l'autel remplace l'aigle; parfois aussi les deux symboles sont réunis.

(3) Dion Cassius, XLV, 7.

(4) Dion Cassius, XLIX. 42.

(5) Dion Cassius, LIV, 10 et 34, Res Gestae, 2« édit., Mommsen, p. 46. C. /. L., I, p. 404. Cf. Saglio, Dicl. des antiquités, au mot Augustalia.

(6) Dion Cassius, LIV. 34.

(7) Tacite, Annal., I, 15. Dion Cassius, LVI, 46. <8) Tacite, Annal., I, 54.

(9) C. I. L., I, p. 325 et 404.

commencent au 3 du même mois (1). Deux jours furent, en effet, ajoutés entre Tibère et Claude. Le calendrier d'Antium ajoute le chiffre de la dépense : 10,000 sesterces; la somme est fort petite. D'après M. Mommsen , la raison de cette exiguïté serait dans la rivalité qui existait entre le Sénat et les magistrats. Les Ludi Augustales furent célébrés régulièrement sous les successeurs d'Auguste, au moins jusqu'au milieu du troisième siècle (2).

Livie, devenue prêtresse de son époux, établit une panégyrie au Palatin (3). Elle durait trois jours. Caligula en ajouta un quatrième en son propre honneur. Ce devait être en ce jour qu'on sacrifiait à sa clémence (4). Cette innovation ne lui porta pas bonheur, car il fut assassiné précisément ce jour-là (5). Josèphe, qui nous indique le but de ces jeux, nomme en rnême temps les personnes qui y prenaient part. C'étaient les membres de la famille impériale, les sénateurs et peut-être aussi , selon l'opinion de M. Mommsen, les chevaliers. Les jeux palatins furent longtemps des jeux privés, ils devinrent plus tard publics et figurent à ce titre dans le calendrier Philocalien et dans celui de Silvius (6). Nous ignorons l'époque à laquelle s'est fait le changement.

Les auteurs ne parlent plus de jeux en l'honneur des Divi jusqu'à l'époque d'Antonin. Cet empereur en institua en mémoire de Faustine et reçut le même honneur après elle (7), mais il est possible que, pour quelques-uns de ses prédécesseurs, les jeux du cirque figurent parmi les honneurs habituels dont les historiens ne donnent pas le détail.

Les natales. — La célébration des jeux du cirque en l'honneur des empereurs divinisés avait lieu surtout à la fête de leur natalis. Pendant la vie des empereurs, au jour anniversaire de leur naissance, on offrait aux dieux des sacrifices pour le salut impérial. On continuait de célébrer les natales ou natalicia des Divi après leur mort. Toutefois, la nature de la fête changeait. Ce n'était plus un jour de supplication en leur faveur ; on les priait eux-

(1) C. I. L., I, p. 327 et 403.

(2) Dion Cassius, LIV, 34. C. 7. L., I. p. 404.

(3) Tacite, Annal., I, 73. Dion Cassius, LVI, 46.

(4) Dion Cassius, LIX, 16.

(5) Dion Cassius, LIX, 29. Suétone, Caligula, 56-58. Josèphe, Ant. jud., XIX, 1, 11.

(7) Capitolin, Antonin, 6 et 13. Le goût des spectacles se développa beaucoup à l'époque d'Antonin. Cf. Lacour-Gayet , Antonin le Pieux, p. 278 et suiv.

mêmes et ou leur offrait des sacrifices (t). Aussi les Grecs se servaient-ils de deux mots différents pour désigner les deux fêtes. Pour les empereurs vivants, ils disaient ftyi^lui, et yvdaui pour les empereurs morts (2).

Le sénatus-consulte qui décernait l'apothéose décidait en même temps qu'on fêterait le natalis du Divus ou de la Diva.

Les auteurs mentionnent souvent les natales des Divi. Auguste célébrait ceux de César (3) ; Caligula ceux de Tibère et de Drusilla (4) ; Claude ceux de Drusus, de Livie, et d'Antonia (5) ; Trajan ceux de Nerva et de Claude (6) ; Sévère ceux de Commode et de Pertinax (7). Quant au (lies natalis d'Auguste, les textes qui en parlent sont fort nombreux (8), il a sa place dans les fastes les plus anciens, et il est plusieurs fois mentionné dans les actes des frères Arvales (9). Par la suite, les autres natales prirent également place dans le calendrier parmi les fêtes des dieux (10).

La tensa et le ferculum. — Les jours mêmes où les jeux n'étaient pas célébrés en leur honneur, les Divi y prenaient place parmi les autres dieux. Leurs statues étaient amenées sur une tensa ou sur un ferculum (11). Du vivant de César, son image fut ainsi portée sur une tensa, et pour mieux attester la signification de ce privilège, le char fut placé dans le Capitole en face de celui de Jupiter (12). Auguste, au contraire, accompagnait à pied, ou en litière quand il était malade, les tetisae des dieux (13). Ses successeurs n'osèrent pas être plus hardis que lui, et la tensa resta réservée aux

(1) C. /. L., VI, 2(«8 e, 1. 5. Natali Divi Augusti, Divo Augusto, 2041, 1. 30. Ob natalem Neronis Claudii Caesaris, Jovi, etc. Cf. 2028 c, 1. 7; 2030, 1. 5 et 22 ; 2042 f. Cf. Mommsen, ad C. I. L., I, 280.

(2) Dion Cassius, LXXVII, 12.

(3) Dion Cassius, XLVII, 18.

(4) Dion Cassius, LIX, 24. Il est à remarquer que Tibère ne fut pas divus. C'est la seule exception, avec Drusus père de Claude, dont on célébra aussi les YÊvéffta.

(5) Dion Cassius, LX, 5. Suétone, Claude, 11.

(6) Eph. Epig., IV, p. 247.

(7) Lampride, Commode, 17. Capitolin, Pertinax, 3.

(10) C. /. L., I, p. 325 et suiv. , 403 et suiv.

(11) La tensa était le chariot sacré, et le ferculum la litière qui servait dans les processions. Cf. Cicéron, In Verrem., II, i, 59. Festus, Subverbo. Dion Cassius, XLVII, 40; et Denys d'Halicamasse, Ant. rom., VII, 72, etc.

(12) Suétone, César, 76. Dion Cassius, XLIII, 14.

(13) Suétone, Auguste, 43.

Divi (1). Nous savons, en effet, que la statue d'Auguste paraissait aux jeux du cirque dans un char traîné par des éléphants. Claude fit donner à Livie le même honneur (2). C'est par allusion à ce privilège qu'un char figurait au sommet du bûcher de l'apothéose, et sur les médailles de consécration (3).

Le nom des Divi dans les prières et les serments. — Nous avons déjà parlé de cet hommage rendu aux Divi à propos du serment par le génie de l'empereur vivant (4), ajoutons ici que parmi les prédécesseurs du prince régnant, les Divi seuls étaient invoqués. Seuls aussi ils étaient inscrits au catalogue de ceux dont on faisait mémoire dans les prières publiques et en particulier dans les chants saliens (5).

Le clipeus. — Parmi les honneurs accordés aux Divi, les auteurs citent encore le clipeus^ ou bouclier votif (6). L'usage du clipeus est antérieur à l'empire (7). On en dédia à des personnages qui ne furent jamais divinisés (8). Ce n'est donc pas, à proprement parler, une marque de culte.

Par le fait seul qu'un empereur recevait le titre de Divus, il n'était pas assuré d'un culte perpétuel. La jalousie et la haine lui enlevaient souvent, sinon tous les honneurs, du moins une partie. Ainsi Néron supprima le culte de Claude (9). Domitien négligea celui de Titus, son frère (10) et Caracalla celui de Geta (11) et de Faustine (12). De plus, dans un grand nombre de cas, la consé-

(1) Tertullien, Adv. nationes, I, 12.

(2) Suétone, Claude, 11. Cf. Worth, Catalogue of Greeh coins of Crète, p. 1, n. 4.

(3) Voir plus haut, p. 68, n. 1, On le voit aussi au sommet du temple d'Auguste. Cohen, Mon. imp. , I, p. 238; II, p. 270, etc. Parfois le char est traîné par des éléphants (Cohen, l. L, II, p. 417 ; III, p. 12, 136, etc.), mais, le plus souvent, c'est par des chevaux.

(4) Voir plus haut, p. 43.

(5) Dion Cassius, LX, 4; LXXIV, 4. Nous parlerons des Saliens dans 1« chapitre suivant.

(6) Capitolin, Antonin, 5.

(7) Pline, H. N., XXXV, 8; XXXVI, 4. Cf. Babelon, Monn. de la répiibl.,

I, p. 27 et 129.

(8) Par exemple les auteiirs anciens dont les ouvrages étaient dans la bibliothèque du Palatin avaient leurs images sur des Clipci. Tacite, Annal.,

II, 37. Cf. Saglio, Dict. des antiq. , au mot Clipeus. Res Gestae, 2° éd., Mommsen, p. 152. La cérémonie que Caligula institua (Suétone, Caligula, 16) rentre parmi les hommages rendus aux statues des empereurs vivants.

;9) Voir plus haut, p. 33.

(10) Dion Cassius, LXVII, 2.

(11) Dion Cassius, LXXVII, 12.

(12) Spartien, Caracalla, 11.

HOxNNEURS DIVINS RENDUS AUX EMPEREURS APRÈS LEUR MORT. 75

cration était due, non à un sentiment général de regret et de vénération , mais uniquement à la volonté de l'empereur qui imposait au culte public sa fille, son fils, son épouse ou son père. Quand l'empereur avait disparu, le culte de la divinité, imposée par lui, disparaissait également, sans un act« officiel de révocation, mais par la négligence des adorateurs. Ainsi s'explique comment, dans les actes des frères Arvales de l'an 183, sous Commode, on ne trouve que seize Divi (1), et vingt seulement en 218(2). Enfin, parmi les Divi antérieurs à Constantin , dix-sept ont encore leur nom dans les natales Caesarum (3) et dix-neuf dans les calendriers de Philocalus et de Silvius (4). Cependant, le nombre des Divi qui avaient reçu la consécration ét^it de vingt-huit en 183, et de trente-un en 218.

Cherchons à établir ceux dont le culte subsistait à chacune de ces deux dates. L'inscription des natales Caesarum, qui date du règne de Constance, nous indique ceux des Divi dont les natales étaient encore célébrés à ce moment et dont, par conséquent, le culte n'avait jamais péri. Ce sont :

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