‹ Essai sur le diagnostic des anévrismes de l'aorteChapitre 5 sur 6 · IL'OBSERVATION · texte numérisé non relu

IL'OBSERVATION

Symptômes ordinaires des maladies du cœur j hatlemens simples très-fo 7 'tsf accompagnés d’un hruit de souffiet dans la région du sternum et la partie latérale supérieure droite de la poitrine y etc. Mort sept semaines après l’entrée. Anévrisme énorme de Vaorte soussternale y avec dilatation uniforme des trois membranes artérielles. Hypertrophie très-considérable du cœur.

Pierre Pinçon , âgé de trente-cinq ans , matelassier , d’un tempérament sanguin-bilieux, fortement constitué , cheveux châtains , entra à l’hôpital Cochin le 20 mai 1822. Il éprouvait depuis plusieurs années une difficulté de respirer qui augmentait surtout lorsqu’il laontait un escalier, et des battemens de cœur auxquels il faisait peu d’attention. Mais depuis trois mois la dyspnée et les palpitations étaient devenues beaucoup plus considérables , et s’étaient compliquées de symptômes gastriques. A son entrée, le malade présentait l’état suivant : face livide , plombée , bouffie ; légère infiltration des membres , surtout à gauche ; oppression , orthopnée , parole entrecoupée , peu de sommeil , réveils en sursaut , pouls régulier , sans fréquence , développé , dur et vibrant au bras droit, très-petit au bras gauche ; langue blanche et humide î toux , crachats visqueux.

Auscultation. Râle muqueux dans presque toute l’étendue de la poitrine. On entend sous la partie moyenne et supérieure du sternum et sous la clavicule , dans une étendue de plusieurs pouces , des battemens simples très-forts ^ accompagnés d’un bruit de soufflet trèsprononcé. Ce bruit se fait entendre dans la région précordiale , et y couvre, pour ainsi dire, le son naturel, produit par les contractions des ventricules. Ces contractions, isochrones aux battemens simples que je viens d’indiquer, soulèvent assez fortement le cylindre.

Diagnostic. Anévrisme de la crosse de l’aorte , hypertrophie du cœur, catarrhe bronchique.

M. Berlin prescrit une saignée de trois palettes , un julep avec la teinture de digit, et une tisane apéritive.

La saignée procura du soulagement , la respiration devint moins laborieuse.

Le 23 , retour de l’oppression, anxiété extrême , insomnie. Le 24 » même état , picotement dans les membres , sentiment d’un poids incommode dans la région cardiaque , vers l’appendice, xiphoide ; ventre en assez bon état.

Les jours suivans ( jusqu’au 4 juin ) , amélioration , visage moins livide , respiration libre. L’inégalité des deux pouls continue, le droit est toujours vibrant. Les veines jugulaires présentent des battemens isochrones à ceux des carotides. Le malade se lève, et mange la demie; il a beaucoup de peine à monter l’escalier , et est obligé de s’arrêter à chaque marche.

Le 5 , au soir, accès d’asthme très-considérable, contractions comme convulsives des muscles respirateurs, contractions simultanées et pour ainsi dire synergiques des muscles du cou , de la mâchoire inférieure et des ailes du nez; visage livide , sueur froide, suffocation imminente. (Saignée de trois palettes.) Nuitassez calme. Soulagement le 6 et le 7. Le 8 , nouvel accès. ( Saignée de trois palettes. ) Soulagement comme précédemment.

Le 9 , à onze heures et demie du soir, attaque d’asthme des plus violentes. Le malade, en proie à la crainte d’un étouffementprochain;

les mains appuyées sur son lit, le visage décomposé et couvert d’une sueur froide , les yeux ternes et égarés , la bouche béante , les narines dilatées , respire pour ainsi dire de toutes ses forces ; les batteméns dé son cœur sont forts, et analogues à des coups de marteau , toutes les artères battent avec vic^fence, et l’œil distingue les mouvemens de celles des membres supérieurs dans tout leur trajet. On prescrit un bain dè pied sinapisé , qui ne produit aucun soulagement. On pratique une saignée du bras. Il s’écoule en bavant une petite quantité d’un sang noir , épais , qui se coagule presque sur-le-cbamp. (Sinapismes aux jambes. ) Enfin au bout de quelques heures l’accès se calme , et le malade revient à son état habituel. ;

Le 11, oppression plus forte. (Vésicatoire à la poitrine.) Jusqu’au 20, peu de changement. On entend toujours les battemens simples indiquée plus haut ; le souffle qui les accompagne a diminué d’intensité ; dans l’endroit où ils se font sentir, l’application de la main fait |)ercévoiif un frémissement vibratoire très-marqué.

Du 20 au 25 , les traits s’altèrent^ l’œdème, très-cônsidérable, envahit le bras droit, le pouls perd de sa vibrance ; la respiration est tellement gênée, que le malade ne peut prononcer deux mots dé suite ; il ne mange presque plus; il n’à plus la forcé de se soutenir, et son corps, obéissant à sa pesanteur, retombe sur le lit quand on le soulève. Enfin l’affaissement et l’oppression augmentent. Le malade, couché horizontalement, glisse vers les pieds du lit ; ses yeux sont ternes , humides, inanimés ; là respiration est à chaque instant près de lui échapper— elle lui échappe en effet, et il meurt le 2 juillet, à une heure et demie, après avoir bu un demi-verre de vin, que ses parens lui apportèrent.

Autopsie mdavérique y vingt heures après la mort ( en présence de M. Berlin ). V

1®. Habitude extérieure. Cadavre bien conformé ,, énormément infiltré ; son mat dans la- région du sternum et à son côté droit.

2°. Organe respiratoire et circulatoire. Le sternum et les côtes ne présentent aucune altération j chaque cavité de la plèvre contient en-

viron un demi-litre de sérosité sanguinolente. Le cœur, d’un volume plus que triple de celui du poing du sujet, et l’aorte sous-sternale dilatée au point d’égaler la grosseur d’une tête de fœtus , remplissent à peu près les trois quarts de la cavité thoracique.Le cœur, situé transversaleçaent, contient une énorme quantité de san^ son diamètre vertical d’environ cinq pouces , et le transversal de huit. Il est arrondi » plus ferme à gauche qu’à droite. Ses vaisseaux sont très-gros, appar^ns à sa surface, oùils forment un réseau à branches très-nombreuses. Débarrassé des caillots de sang qu’il renferme , il conserve encore un volume extraordinaire* Le ventricule gauche descend plus bas que le droit ; sa cavité peut contenir le poing. Ses parois; vers la base, ont huit à neuf lignes d’épaisseur ; elles s’affaissent après l’incision. Les piliers charnus sont très-gros et très-multipliés ; le tissu , un peu jaunâtre , rougit a U contact de l’air. L’oreillette gauche, revenue sur elleînédie , présente une capacité qui n’est guère que le tiers de celle du ventricule ; ses parois ont augmenté d’épaisseur ; sa membrane interne est rPUge. L’orifice auriculo-ventrÎGulaire gauche est dans l’état naturel. Ln y^R^icule droit est dilaté ; répaisseur de ses parois n’est sensible-? ment augmentée ni diminuée ; ses colonnes qharnues sont très-déve- ^pées. L’oreillette droite égale en capacité le ventricule gauche ; ses parois ne ^ont point aniincies ; ses colonnes charnues sont assez prononçées- L’orifice auriculo-ventriculaire droit est très-dilaté ; ses valvules sont4*0,uges, ainsique la rnernbraneinterne des cavités droites : cette 40 i^e,u 4 est plus foncée que celle des cavités gauches, La cloison vçnt 4 oolaire participe à rhypertrophîe du ventricule gauphé > auquel elle sesnble appartenir tout entière. La courbure, sous-sternale de l’aorte, (i) dilatée jusqu’aux troncs qui naissent de sa convexité , forme Urre tUmëur anévrîsmale , légèrement ovoïde, un peu bosselée à sa surface , saillante dans le côte droit du thorax, où elle répond aux qnatiéiprèaiières eôtes et à leur cartilage. Les trois membranes artérielles , ^également dilatées en tous sens, .composent le sac anévriamaL,

LO b.® d'Mfation était peu cppsidérable à ta partie postérieure de l’aortie.

dont l’épaisseur est plus considérable que celle que présentent ordinairement les parois de l’aorte. La membrane interne est d’un rouge très-prononcé, qui se prolonge dans tout le reste de l’aorte, et dans plusieurs des troncs qui en partent ; elle est parsemée de petites ulcérations et d’une infinité de lames calcaires ou cartilagineuses jaunâtres, situées au-dessous d’elle plutôt que dans son propre tissu, et dont quelques-unes cependant sont à nu dans la cavité artérielle. Cette dernière est remplie d’énormes caillots de sang non disposés en couches concentriques , mais confusément entassés, et pour la plupart récens. Quelques-uns seulement sont comme charnus et plus anciens. La tumeur anévrismale se termine d’une manière douce et graduée vers la sous-clavière gauche. A partir de cette artère, l’aorte reprend son calibre naturel ; elle offre seulement à rintérieur quelques plaques jaunâtres , rudimens d’ossifications , suivant: l’expression de MorgagtiL Les poumons j comprimés par le cœur et^ranévrisme de raorte , sont refoulés vers les claviculesiet les côtes ; ils sont légèrement engorgés , mais d’ailleurs crépitaris. Là membràne muqueuse des bronches rouge et recouverte d’un mucus rouillé. ^

Organes abdominaux, La rate et le foie sont très-volumineux et gorgés de sang:; le tissu du foie est d’un rouge-brttn. On y remarque une infinité de points noirâtres qui ne paraissent être autre chose que du sang épanché d’abord dans ce tissu , puis eombifié avec lui. On pourrait donner à cét état du foie le nom àüapoplexie hépatique, en raison de son analogie avec la maladie décrite par M‘. Laennéc sotis le nom apoplexie ÿow/moTîÆÔ’a. Les vaisseaux gastro-inféstinaüx sont gorgés également de sang. C’est k cette congestion sanguine passive qu’il faut rapporter la rougeur foncée et ponctuée' qui existe Sur la membrane muqueuse de l’estomac et des intestins.

Examinons maintenant si, dans les deux cas que }è viens de rapporter , il eut été possible de reconnaître sans le secours de rauseultation l’anévrisme de la crosse de l’aorte. Pour résoudre cette qoes^

tion, récapitulons les principaux symptômes que les malades présentaient.

Or, i.“chez le malade de lobs r^ation première, ces symptômes étaient des palpitations , des étouffemens , des étourdissemens , des tendances à la lipothymie , un sentiment de faiblesse dans la région épigastrique , un pouls très-irrégulier et sans harmonie avec les battemens du cœur. Certainement, d’après la considération seule de ces phénomènes, il nous eût été tout-à-fait impossible de reconnaître avec certitude l’existence d’un anévrisme de la crosse de l’aorte. Ces divers symptômes , en effet, sont communs à plusieurs maladies , et ne pouvaient rigoureusement faire annoncer autre chose qu’un obstacle à la circulation. Et combien ne sont pas nombreux les obstacles de cette nature ! Mais je veux que les phénomènes indiqués eussent pu suffire à faire reconnaître un anévrisme de l’aorte, toujours est-il qu’ils n’auraient jamais pu indiquer dans quelle portidn de l’aorte l’anévrisme avait son siège. Ainsi je pense que, chez notre premier malade , les symptômes observés ne caractérisaient point d’une manière précisé et positive une dilatation anévrismale de l’aorte, et que , quand bien même ^ ils auraient porté à soupçonner cette affection , il eût été impossible de dire quelle région de l’aorte l’anévrisme occupait. '

2°. Chez le malade de l’observation deuxième , on reconnaissait au premier abord tous les symptômes de ce. qu’on appelle anévrisme actif à\x cœur, tels que la vibrance du 'poulss des battemens des ven^ tricules très-forts , le fades propria de cette maladie , Vinfiltration j etc. Mais il est évident qu’aucun de ces; phénomènes n’indiquait d’une manière positive l’anévrisme de, l’aorte. En se bornant à un examen superficiel, le médecin se serait contenté d’annoncer l’existence d’une hypertrophie anévrismale du cœur , et son diagnostic eût été juste, mais incomplet. En explorant plus attentivement le malade , on découvrait un phénomène remarquable , qui consistait dans un frémissement vibratoire, sensible à la main appliquée sur la région moyenne et latérale droite de la poitrine , au-dessous, de la clavicule. Ce phénomène pouvait faire naître l’idee d’une dilatation de l’aorte sous-ster-

nale. Néanmoins il eût été peut-être téméraire d’anuoncer, avec une certitude parfaite l’existence d’un anévrisme de la crosse de l’aorte d’après ce seul signe.

En dernière analyse, nous avions besoin de recourir à l’auscultation pour pouvoir reconnaître chez nos deux malades, et surtout chez le premier, l’anévrisme de l’aorte dont ils étaient affectés.

Je noterai ici, en passant , que les deux anévrismes dont j’ai donné la description anatomique concourent à prouver, avec une foule d’autres faits semblables , que l’illustre Scarpa a eu tort de nier l’existence des anévrismes vrais. Il est très-probable , ainsi que l’a dit M. Laennec. que le célèbre chirurgien de Pavie n’eût point soutenu cette opinion , s’il avait eu des occasions plus fréquentes d’observer des exemples d’anévrismes de l’aorte. Il est temps maintenant d’exposer d’une manière générale les signes des anévrismes de l’aorte, et spécialement ceux de sa portion sous-sternale.

Page 1