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DU GENRE ET DE L'INTELLIGENCE DES PASSIONS

|ien n'est beau comme la passion. C'est le spectacle de la vie à son degré d'intensité suprême. Quand elle agite un grand cœur, un homme de génie, elle surpasse en éclat les chefs-d'œuvre de l'art, qui n'en paraissent alors qu'un écho ou qu'un reflet. Les sages disent bien qu'elle est le désordre, le mouvement sans équilibre, d'où naissent la souffrance et le malheur. Mais une heure de sensations et de sentiments vivement éprouvés, au sein de cette rupture d'harmonie des forces de l'âme, ne vaut-elle pas des années d'indifférence et de calme plat ?

Toute passion, selon le caractère de qui l'éprouve, est égoïste ou altruiste ; mais jamais l'un ou l'autre de ces déterminants ne saurait la qualifier de manière absolue. Malgré qu'on s'aime, avant tout, soimême dans autrui, on se dévoue, on se sacrifie plus ou moins à l'objet aimé. De deux êtres unis par l'amour, l'un inspire le sentiment plus qu'il ne

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l'éprouve. L'échange est comparable à la constante association des phénomènes, inégalement réciproques, de l'exosmose et de l'endosmose. L'un donne plus ou moins que l'autre ne rend. Cela dépend de la densité des effluves d'amour actif de chacun. Les passions de Don Juan sont plutôt altruistes.

Se faire aimer n'est qu'une des ambitions de Don Juan et non la principale. Le grand séducteur ne ^sacrifie jamais rien aux femmes de ses autres aspirations. Ainsi resto-t-il constamment supérieur à l'amour même ; et c'est par cet idéalisme et cet orgueil qu'il intéresse autrement que les hommes enclins à ce qu'il faut proprement appeler la maladie de l'amour. En général, les êtres destinés à aimer sont des faibles qui livrent à un objet adoré sans raison leur fortune, leur vie, et sacrifient jusqu'à leur devoir ou leur honneur. Jamais l'amour ne fait faire à l'individu de bien grandes choses. Il est faux de prétendre que le fait d'aimer inspire les poètes, les artistes, et crée toutes les œuvres de l'imagination. Aimer déprime; c'est seulement être aimé qui encourage. Puis, être artiste ou poète est une vocation. C'est de par la nature, et non de par l'amour, qu'on est apte à un art ; et, de son côté, la passion ne tire sa forme que du caractère et non du métier de qui l'éprouve.

Dans la vie de Don Juan, comme dans celle de

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tout surhomme, l'amour n'occupe que le second rang. Ce doit être le contraire chez la femme, à moins que le don d'un art quelconque ne la place au niveau de l'homme. Aimer est la grande affaire des femmes, leur carrière et leur état. L'amour chez la femme a pour objet de se dévouer aux ambitions de l'homme : c'est même la meilleure manière d'en partager la gloire et le profit. Tout amour non conçu dans une pensée de dévouement à l'homme est un égoïsme que l'on peut reprocher à la femme, tandis qu'il est permis à l'homme de subordonner à d'autres affections morales celle qu'il a pour sa moitié. Don Juan, en particulier, est tellement pénétré de ces quelques aphorismes, qu'il n'existe pas pour lui d'autre femme que l'amoureuse. La mère et l'épouse ne l'occupent point. La qualité et le degré d'amour dont est capable une femme, puis ce qu'il importe de rendre à celle-ci en échange de ce qu'elle donne, voilà ce qui intéresse uniquement le séducteur.

Les degrés de l'amour s'échelonnent entre trois principaux : le caprice, né le plus souvent par hasard d'une sensation vive et subtile, sorte de piqûre du désir; l'amour simple, à base d'estime et d'amitié, sans choc ni instants de violence, où il n'y a rien d'imprévu, bref l'amour commun; enfin le grand amour, la passion haute et profonde, quelquefois tragique, parfois unique dans la vie et ineffaçable.

Il est rare que l'origine de l'amour soit chez la

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femme dans le fait d'être saisie par la beauté de l'homme ; c'est précisément le cas tout exceptionnel de la rencontre avec Don Juan. Les femmes, en général, n'ont pas la science de cette beauté. Au contraire, l'homme est d'abord frappé par la beauté de la femme, souvent rien que par cela : ce qui fait sa constance, quand il est borné, fruste ; ou son inconstance, quand il est trop fin, trop sensible, pour ne pas désirer que la séduction du caractère accompagne celle de la beauté. A priori, la beauté ne conquiert pas l'homme, elle l'excite ; et alors que cet effet est toujours le même, celui du charme est infiniment varié. Ce n'est que dans les êtres complets que le charme est la vie propre de la beauté. Chez la plupart des femmes, il en est indépendant. C'est pourquoi peut-on dire que c'est la vue de la beauté qui engendre surtout le caprice, et aussi que les femmes sont bien moins sujettes au caprice que l'homme.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, Don Juan entre rarement dans le cas de cespassionnettes où il n'y a guère d'intention d'idéal, mais seulement recherche de sensations rares. Le caprice est le propre de l'homme-à-femmes et aussi de Chérubin D'habitude, un Don Juan expérimenté résiste au caprice, au bout duquel il prévoit trop souvent quelque amertume. Il n'en accepte le résultat qu'à son corps défendant, quand il y est pour ainsi dire forcé.

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L'amour ordinaire, calme, l'union ménagère, même libre, telle que la rêvent certains sociologues et les philanthropes, sont incompréhensibles pour le séducteur. Cependant, on voit quelquefois Don Juan être exclusivement l'ami d'une femme, surtout le devenir, après l'avoir beaucoup aimée, lorsque des circonstances indépendantes de la volonté des deux amants séparent leurs destinées.

Reste la grande passion. C'est ce que Don Juan recherche avec avidité; c'est aussi ce qu'il ne trouve pas, ce pour quoi il est infidèle à ce qu'il rencontre, ce sur quoi il se trompe, et se fait quand même des illusions qui ne meurent qu'avec lui. Il a beau dédaigner l'amour des premières venues, choisir judicieusement parmi celles qui s'offrent; bien que doué de ce fameux instinct qui lui fait mieux sentir encore qu'apercevoir, dans le visage, la nature d'une femme, le séducteur n'est pas infaillible, surtout à ses débuts, quand il s'agit de déterminer de quelle espèce de sentiments la femme mérite l'hommage. Celle-ci est toujours assez habile pour dissimuler ce qu'elle se connaît de défauts, ennemis de l'amour ou de son propre charme. Inintelligente ou ignorante, par exemple, elle saura ne point paraître telle, par la simple habitude du silence, d'une certaine réserve, que lui aura apprise l'éducation, ou suggérée la nécessité de plaire avant de se laisser examiner. Certaines femmes, avec l'esprit le plus

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léger, le moins fait pour charmer profondément, sont des comédiennes d'un tel naturel que pour les démasquer sur-le-champ il faudrait être leur père ou le diable. Par là arrive-t-il qu'un coup d'oeil trop rapide fait juger à Don Juan qu'à telle expression de figure correspond un caractère digne qu'on lui témoigne la plus grande passion, alors que la femme mérite à peine d'être l'objet d'une fantaisie. Chez le séducteur, il est vrai, cette erreur ne dure pas, tandis qu'elle fait le malheur de toute la vie de certains hommes. Les épreuves auxquelles Don Juan soumet ses victimes du premier regard lui apprennent vite comment les femmes cherchent à donner le change sur le fond de leur nature, comment elles s'efforcent de mettre la beauté, que le destin leur départit, en harmonie avec tel type de caractère supérieur, d'artiste, ou d'héroïne de roman. Et alors, à force de surprendre dans les traits les moments de détente, de repos du masque, de retour au naturel, il parvient à établir sur les rapports d'âme à physionomie, et réciproquement, des règles relativement sûres. Mais, devant qu'il les applique, la séduction fait souvent du chemin : d'où des différences de force et de durée dans les émotions passionnelles que les femmes font éprouver à Don Juan Entre le simple désir, éveillé soudain par l'aspect inopiné d'une jolie femme, et la passion, progressivement formée d'un long commerce intime avec une

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âme d'élite se mettant toute, qualités et défauts, à l'unisson du caractère de l'homme, les nuances d'impression du séducteur s'échelonnent innombrablement. Ainsi, Don Juan aime les femmes comme un artiste les produits de son art : le peintre, les tableaux, et l'écrivain, les livres. Il est des ouvrages qu'on ne lit qu'une fois, des toiles qu'on a vite assez de regarder. Mais, quel que soit le degré de passion qu'il doive atteindre, Don Juan tient son rôle à la même hauteur. Parfois déploie-t-il plus de talent pour satisfaire un caprice que pour manifester un grand amour. Dans le caprice, la femme n'est qu'un instrument de plaisir. Dans la passion, elle devient un truchement d'idéal, une image dont le simple aspect communique à son âme cet élan vers l'infini qui est toute la vie morale des poètes. Quand Don Juan commence aux pieds d'une amoureuse le cantique de sa dévotion, ce n'est pas la femme qu'il voit, mais un rêve, une sorte d'idole à forme humaine, mais d'essence super-terrestre, à qui il parle, comme si elle lui représentait une divinité, et sans se soucier de ce qu'elle est réellement. De là vient la puissance dé vérité de son jeu. Au fond, il ne pourrait pas témoigner avec un accent de sincérité indubitable un amour non ressenti pour une femme déterminée. Mais, voilà ! L'amante à qui il s'adresse est un objet indéfini, un instrument d'interprétation de tout ce que le séducteur porte en lui-même.

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Alors, ai Don Juan ment à la personne, il dit au contraire l'exacte vérité de ses aspirations à l'idole que son imagination substitue à l'individu-femme qui n'est qu'une viole de poésie, de volupté, une chose concrète et particulière, dont il tire les pures, les idéales sensations de l'abstrait, du synthétique, de ce qu'il faut rêver à la place de ce qui est.

D'ailleurs, Don Juan possède cette faculté singulière d'éprouver véritablement le sentiment de l'amour au moment où il l'exprime, et de ne plus y penser l'instant d'après. C'est là une des redoutables énigmes de sa nature, bien autrement indéchiffrable, pour les femmes, que ne l'est, pour les hommes, la plus fourbe des coquettes. Doit-on pour cela le taxer de perfidie ? Non, puisqu'il est sincère dans le temps où il aime. Seulement, suivant la femme, cette sincérité dure plus ou moins. Que de fois, au reste, Don Juan, faisant sa cour et parvenant au point où il prévoit la possession, s'arrête, disparaît, et ne revoit plus la femme. La certitude de vaincre lui suffit. Pour s'épargner un remords, il ne va pas jusqu'au bout ; il effleure à peine, des lèvres, la coupe pleine, afin de ne point sentir le soupçon d'amertume que pourrait, en l'agitant, dégager la lie...

Passion ou caprice, l'amour chez Don Juan rarement s'objective. Le sujet en est plus au dedans de lui-même que dans la femme. C'est là son caractère typique. La plupart des femmes, au contraire,

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et aussi le commun des hommes, mettent dans leur amour beaucoup d'objectivité. Leurs sentiments n'ont presque rien de spéculatif ; ils s'appliquent sans réflexion à un objet donné, pour des motifs qui ne se discutent pas. Les lois de la beauté n'ont ainsi qu'une faible part à l'engendrement de l'amour, chez la femme. Celle-ci aime parce que c'est sa gloire à elle de se dévouer, de se sacrifier, sinon sa vocation et, même, sa raison d'être. Au sentiment de l'amoureuse se mêle toujours celui de la mère. L'homme ne gagne pas le cœur des femmes par les sacrifices qu'il leur fait, mais par ceux qu'il accepte d'elles. Et quand on dit que les femmes régnent par l'amour, il faut entendre que c'est celui qu'elles inspirent qui les fait reines, car celui qu'elles éprouvent les rend esclaves au plus haut point.

Le caprice, la passionnette, l'amour léger en un mot, ou l'amour à fleur de peau, est infiniment plus rare chez la femme que chez l'homme. La femme a une manière d'aimer à peu près unique, qui connaît peu les degrés et les nuances. A moins de nymphomanie, elle n'éprouve pas de désir charnel soudain. Jeune fille, elle reste bien plus longtemps que l'éphèbe dans l'ignorance absolue des sensations de l'amour physique ; elle n'en a que la curiosité ; quelquefois, pour son malheur, cela suffit. Tandis que le fait d'aimer modifie à peine la nature de l'adolescent, il transforme la vierge encore plus mo-

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ralement que d'autre manière ; il crée véritablement à celle-ci un nouvel état de l'être, souvent un état morbide. C'est pour cette raison que l'on accorde habituellement au sentiment de la femme une couleur de poésie que, trop souvent et à tort, on refuse à l'homme, d'abord jugé sensuel. Rien, au contraire, n'est plus poétique que la passion subjective de Don Juan ; et rien ne devient plus terre à terre que l'amour objectif de la femme. Rarement celle-ci s'élève, comme font le grand homme et le vrai séducteur, aux divins sommets du platonisme ; ses sensations, rendues plus aiguës par l'évolution de l'amour, arrivent à primer ses sentiments. Plus enraciné, plus profond, l'amour est aussi plus étroit chez la femme que chez l'homme. Ce qu'il gagne en profondeur, il le perd en horizon. A cause ce cette antithèse, qui lui est bien connue, Don Juan pour séduire use souvent de petits moyens ; c'est plus habile et plus sûr que la mise en scène du pathos. L'amour inspiré aux femmes par Don Juan est toujours passionné, accapareur, jaloux, fidèle, cela va sans dire, car son caractère typique est l'absolu. L'origine de cet amour est le plus souvent dans l'imprévu. Son évolution est rapide, son action souveraine. Il n'a d'autre limite que celle des forces mêmes de la femme. En principe, il résiste à tout, il est plus puissant que la mort ; le destin seul peut le rompre, il ne l'anéantit pas. Quand une femme

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de quelque supériorité est prise par ce genre d'amour, il est presque certain qu'elle a rencontré Don Juan.

L'homme-à-femmes, lui, n'inspire que des passions éphémères qui, vives au début, a'anémient et meurent par la suite, dès que l'amant se découvre inférieur à ce qu'a espéré la femme. Il n'y a que Don Juan, toujours égal à lui-même, capable de fixer irrévocablement le cœur féminin. Une fois franchi le pas de la séduction, conquérir absolument l'amoureuse, surtout la conserver, devient un travail que l'égoïsme et la paresse rendent difficile à l'homme-à-femmes. Don Juan rompt quand il veut. L'homme-à-femmes qui ne prend pas les devanls est tôt ou tard éconduit ; a fortiori, l'amant ordinaire : faux Don Juan, faux homme-à-femmes, et autres jocrisses. Au début de l'amour, la femme, un bandeau sur les yeux, ne pense qu'à aimer. Plus tard, elle réfléchit ; et, suivant le sens de ces réflexions sur l'homme, elle s'attache davantage à lui ou s'en éloigne.

De nouveau, selon l'état physique, le caractère et le tempérament de l'amoureuse, se présentent dans la passion féminine, en dehors des circonstances de la séduction, des différences qu'il faut signaler.

A raison de leur inexpérience, les jeunes filles sont les amantes les plus faciles à ne séduire qu'au

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physique. Si on ne les gardait pas, si on ne leur imposait la discipline du chaperon, elles deviendraient inévitablement la proie de suborneurs de toute espèce. Seulement, lorsqu'une jeune fille a commis l'erreur de se laisser prendre par un homme ordinaire, l'amour s'en va de son cœur aussi vite qu'il y est entré. Le cœur de la vierge est ce qu'il y a de plus difficile à conquérir absolument et pour toujours ; il n'appartient qu'au vrai séducteur de lui inspirer une passion irrévocable. S'il en était autrement, tous les maris séduiraient leurs femmes à la seule condition de les épouser vierges ; et il n'y aurait plus d'adultères.

Chez la femme qui a déjà aimé, l'amour de Don Juan a un effet rétroactif ; il efface le passé. Chez la jeune fille, il absorbe le présent et tout l'avenir ; sa trace est indélébile ; d'autres peuvent venir après, ils ne seront que les héritiers d'Alexandre. Certes, une fois abandonnée, la femme peut laisser ses sens s'égarer ; mais ce n'est plus avec le délicieux emportement du cœur, le complet abandon de soi, le sacrifice, à l'objet aimé, de tout ce que l'on aime après lui. L'amoureuse prête son corps, elle ne se laisse jamais plus atteindre jusqu'à l'âme; et dans les bras d'un autre que le séducteur unique, c'est encore l'image du premier qu'elle revoit ; c'est à lui que va son râle de volupté, appel que n'entend plus l'amant, et que ne comprend pas celui qui le rem-

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place. La vierge touchée par Don Juan est perdue pour l'amour du restant des hommes. Et ce n'est pas la poupée sans cervelle, de qui on prévoit les trahisons, l'adultère obligé, que le séducteur conquiert ainsi, mais la jeune fille sérieuse, celle douée de la plus grande somme de raison, d'énergie, de droiture, de penchant à la vertu. La première est l'habituelle proie de l'homme-à-femmes : c'est à la seconde que Don Juan inspire la passion la plus tenace.

Il est à peine besoin de faire observer que le procédé misérable qui consiste à gagner les faveurs d'une vierge par la promesse de l'épouser, ou de lui faire un état, n'a rien de commun avec l'œuvre de séduction telle que nous avons voulu l'analyser. Quand une jeune fille se livre à Don Juan, elle sait qu'elle va à l'amour et non au mariage. Les deux voies sont, le plus souvent, diamétralement opposées.

Le premier amour de la vierge est presque toujours le dernier de Don Juan, celui précisément auquel le conduisent les précédents. Nulle action n'est plus souveraine sur le cœur d'une femme de vingt ans que celle du séducteur quadragénaire ; et, d'autre part, il ne saurait arriver à Don Juan rien de plus heureux que de couronner ses triomphes par celui-là. Cette chance n'est pas toujours dans sa destinée. Cependant mieux que n'importe quel homme, il obéit à la loi générale qui veut que

l'amour pour la vierge soit le plus grand, l'éternel et quelquefois l'unique. C'est pourquoi est-ce au sujet de cet amour que, pour la première fois, Don Juan s'engage dans la voie délicieuse et magnifique du platonisme, fermée aux sensuels, et qu'il plane un moment — le plus beau de sa vie — dans le ciel de la passion pure, inconnu aux âmes trop près de terre pour monter jusqu'à lui.

Ainsi, lorsqu'il rencontre l'amoureuse idéale, s'offrant vierge à l'amour partagé, avant d'en être l'initiateur, Don Juan la conduit par les sentiers du rêve jusqu'au point culminant d'une chaîne de sensations d'où elle entend et aperçoit, à l'unisson d'elle-même, les splendeurs de la nature livrée à l'amour du créateur. Reflet de celui-ci, l'homme juge qu'il n'ira jamais assez baut en cet éden du sentiment dont la royauté lui est promise. La femme, hélas ! ne le suit pas toujours jusqu'à ces cieux dont il veut approcher. Devant qu'elle touche aux étoiles, le vertige la saisit ; le gouffre du plaisir l'attire ; les voix de la chair, comme celles d'une légion de démons, l'enivrent de leurs troublants épithalames. De nouveau, entraîné vers son ancien abîme, Don Juan, comme le premier homme du paradis perdu, brise à son tour sa brève communion avec l'idéal, symbole éternel des chutes humaines de ceux qui voulurent atteindre l'infini ou Dieu, c'est-à-dire l'inconnaissable.

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A moins que la jeune fille ne soit précocement voluptueuse, comme la Cécile de Volanges, de Laclos, Don Juan n'en pousse pas la conquête jusqu'à l'action sensuelle, s'il ne prévoit point devoir s'attacher à elle indissolublement, réaliser enfin avec elle le haut idéal que les monogames eurent le trop noble souci d'ériger en loi commune. En ceci éclatent l'honneur et la délicatesse de sa conduite, si distante de celle de l'homme-à-femmes, qui satisfait en égoïste son goût des fruits verts. Avec la jeune femme qui, adultère ou libre, a fait l'expérience de l'homme, l'attitude de Don Juan change ; et luimême n'inspire plus qu'exceptionnellement à cette amante-ci la passion éthérée à laquelle la vierge s'immole jusqu'à l'anéantissement. La quantité de femmes à qui échoit le sort de rencontrer un Don Juan n'est même pas équivalente à l'extrême petit nombre de ceux-ci. Il en résulte que ces quelques prédestinées éprouvent pour le roi des séducteurs leur dernier amour, plutôt que leur premier. Déjà, elles ont eu des amants qu'elles ont trompés, ou par qui elles ont été trahies ; elles sont censées connaître en fait de sentiments toutes les grimaces de l'homme. D'abord ferventes de la religion d'amour, elles sont devenues athées. Don Juan apparaît — cela peut pour la femme arriver à tout âge, tant que ses sens vibrent, tant que son cœur n'est pas assez usé pour avoir renoncé au bonheur

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— et aussitôt la foi à l'amour revient dans l'âme la plus désespérée ; l'amoureuse se découvre des libres que n'a point entamées l'action des autres hommes. Aveuglée, mais heureuse, elle répond aux souvenirs amers qui lui conseillent la prudence : « Non, cette fois, c'est l'amour vrai ! » Et cependant elle se trompe encore, non quant à ce qu'elle ressent, mais quant à ce qu'elle inspire. Seulement, ne s'aperçoit-elle pas sans doute qu'elle est dupe, parce que c'est la dernière fois.

Dans le monde, le nombre des femmes qui s'ennuient est incalculable. Celles-là sont vouées aux séductions banales, car le séducteur remplit, au moins pour une fois, le vide perpétuel de leur existence. Lorsqu'une de ces honnêtes femmes condescend à devenir la proie d'un amant quelconque, au moment de forniquer elle fait mille jérémiades ; c'est sa manière de porter, avant terme, le deuil de ce que des poétereaux larmoyeurs appellent sa « vertu expirante ». Elle ressasse à l'homme l'éternel : « Oh ! que c'est mal ! » s'efforçant de persuader au malheureux qu'il la prend malgré elle, et que tout le crime est de lui. Bref, elle boude au plaisir comme un chat en maraude qui, goûtant à un mets sucré, garde la peur d'être surpris. Quand elle aime Don Juan, la femme, quels que soient son état et son caractère, ne fait aucune de ces môinerics dont elle sait l'indignité et la petitesse. Au

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premier baiser du véritable amant, elle se donne toute et sans arrière-pensée. Au lieu de reculer, elle prie qu'on la prenne, qu'on l'emporte au loin. Elle oublie tout : morale, religion, principes, convenances ; elle ne cède à aucun remords, et elle n'a qu'une crainte, celle de ne pas savoir assez aimer. La femme qui a trouvé Don Juan se précipite dans son amour, comme Curtius dans son gouffre ; elle court au bonheur, comme l'eau d'un torrent de Norvège vers l'abîme du fjord.

Quand une femme se donne pour des raisons où entre peu d'amour, elle cherche toujours à se reprendre, et garde, en tout cas, sa liberté. De l'estimation légèrement méprisante qu'elle fait de son médiocre amant, viennent ses perpétuelles réticences, sa fausse pudeur et son repentir. Rien de ces odieuses manières ne se montre dans la passion de la femme pour Don Juan. Esclave du vrai maître découvert entre mille, après de longs espoirs qu'elle n'a jamais cessé d'avoir en secret, l'amoureuse sacrifie jusqu'à son honneur, qu'elle sent sauvé, cette fois, par la grandeur de son amour. Elle devient ainsi le bien, la chose de Don Juan, tandis qu'elle sera toujours restée, dans le sens dominateur du mot, la maîtresse des autres hommes.

Enfin, il est quelques passions auxquelles des circonstances spéciales, certains pouvoirs inconnus, supérieurs à la volonté des amants, interdisent la

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durée. On ne saurait Iob rattacher à l'une des variétés du caprice, car elles ont la force profondément troublante de l'ouragan. Elles éclatent comme des orages dont les nuées, surgies on ne sait d'où, se sont sournoisement amassées dans un ciel serein. Ce genre de passion se conclut habituellement chez la femme par ce que l'on appelle « la faute unique ». Chez l'homme, c'est l'amour sans lendemain. Gela n'existe que par le souvenir, mais un souvenir d'autant plus ineffaçable que l'action sans seconde fut bouleversante et résuma toutes les saveurs de ilamme du désir fou, de la possession vertigineuse, avec les regrets de l'a jamais perdu, de la soif persistante laissée pour toujours inapaisée : douleur qui serait infernale si la mémoire, indélébilement frappée de ce coup de joie, ne le faisait revivre, pareil à l'image que l'on tire indéfiniment d'un airain gravé.

Ainsi Don Juan traverse comme un météore la vie de certaines femmes. Et, pour toujours, ces amoureuses, quittées aussitôt que prises, restent, pèlerins d'Emmaùs, les yeux fixés sur la trace de lumière que le passage du Dieu grava au firmament de leurs illusions. Privilégiées encore entre bien d'autres, puisque le bonheur ne les a pas fuies sans au moins se laisser toucher !

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