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LA VIE DES PASSIONS

Juelque haut, quelque puissant que soit le vouloir humain, il n'est point d'amours éternelles, de passions sans fin ! Au regard de cette redoutable et peut-être illusoire énigme du temps que nous nommons postérité, c'est à peine si demeurent en fait d'oeuvres individuelles celles de l'artiste et du héros. Ce qui agita le cœur des amants devient une cendre, d'où naît parfois quelque légende ; le plus souvent, cela se perd dans l'abstraction à laquelle se réduisent perpétuellement, comme squelettes ou documents d'analyse, tous les faits réels du sentiment.

Entre cœurs très grands, très sûrs d'eux-mêmes, les serments d'amour sous-entendent toujours l'immortalité. Rien mieux que la passion ne porte à croire à la survie de l'âme. La mort est plus odieuse à l'amoureux qu'à l'ambitieux. C'est une aspiration certainement sublime que celle de l'amour qui ne veut pas mourir. On comprend que les êtres en qui

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la vie a mis toute sa force, dont l'horizon de pensées semble sans limite, et la profondeur de sentiments* insondable, repoussent l'idée d'une fin absolue de leurs facultés. Leur aptitude à vivre leur donne l'espoir qu'ils sont immortels. Hélas ! rien n'est plus vain, au moins dans la passion, que ce désir d'éternité. Sans compter la fin de l'individu, la nature et le destin limitent inéluctablement l'amour. Entre ce que l'être peut concevoir et ce qu'il réalise, il y a déjà un abîme de disproportions. Au fond, l'homme n'a qu'un très vague sentiment de l'infini, et pour ainsi dire l'illusion seule ; il n'en a nullement la capacité de compréhension. Au delà d'une certaine mesure, il ne saurait se faire une image virtuelle ni de l'espace, ni du temps. Celle de notre monde lui-même, avec ses dimensions infimes par rapport à l'univers, ne peut entrer dans son cerveau trop étroit. Son idéal est donc limité, d'abord en science et en philosophie, à plus forte raison en art, en sentiments, et par rapport à tout ce que sont capables d'éprouver ses périssables organes. Que sert de parler d'immensité sans bornes et d'éternité ! Nous n'avons pas, nous ne pouvons avoir la connaissance de ces choses. Ce sont des mots ou, mieux, des artifices de langage. De ces limites de l'esprit et de cette loi de la mort, c'est-à-dire de la mesure de durée imposée à la fonction de l'organisme le mieux constitué, le plus résistant, se dé-

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duisent toutes les raisons de la fin, plus ou moins rapide ou tardive, des sentiments de l'homme.

La vie morale de l'être se compose d'heures habituelles de calme et de quelques minutes de combustion plus intense, les seules peut-être qui vaillent la peine d'être vécues. A partir d'un certain âge, ces minutes se raréfient ; le feu lui-même s'éteint. La caducité de l'organisme entraîne forcément la sénilité du cœur. Quiconque parvient à la vieillesse n'a plus que des souvenirs. Telle est la loi générale. Ce principe posé de l'inhabilité des humains, même à concevoir sinon à réaliser l'impérissable, voyons comment vit et finit l'amour, suivant ses origines et le caractère des amants.

Les passions de l'amour évoluent comme des maladies. On peut y observer des phases, des réactions, des changements de forme, avec cette différence qu'au lieu de constituer une altération, un amoindrissement des facultés, elles sont un effort vers la vie plus ardente et plus complète. On ne s'inquiète jamais, à leur naissance, du sort qui leur est réservé. Les prévisions, si toutefois les amants pensent à en faire, sont invariablement d'un optimisme fou. Un Don Juan quadragénaire peut parfois avoir l'appréhension d'accidents impossibles à conjurer, ce qui pare alors son amour des plus touchants attraits de la mélancolie. La femme, même

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antérieurement déchirée ou blessée, ne regarde jamais au delà d'un présent dont l'horizon n'a pas de limites pour elle ; elle ne pense même pas à la mort, elle se croit plus forte.

En dehors de toute contingence, la durée d'une passion dépend de l'égalité plus ou moins parfaite entre les impressions de chacun des amoureux, et de leur accord, de la combinaison plus ou moins dense de ce que l'on appelle leurs atomes crochus. Quand l'affection est égale de part et d'autre, même à un faible degré, l'union des amants a les plus grandes chances de se perpétuer jusqu'à leur vieillesse. Alors l'amour ne meurt pour ainsi dire pas ; il s'éteint, en même temps qne l'amativité, et fait place à un sentiment de pure amitié, qu'alimente encore le souvenir. Ainsi a-t-il sa fin la plus naturelle. Mais l'amour dans ces conditions est le cas le plus rare. Néanmoins, du fait qu'il constitue un idéal, les législateurs les plus anciens s'en sont inspirés pour instituer le mariage. De même que la loi créatrice de la vie tend à ne faire finir l'individu que par l'usure normale de ses organes restant en équilibre jusqu'à leur dernier mouvement, de même les fondateurs du premier ordre social dûment civilisé, afin d'éviter dans l'union des sexes les cruelles injustices de la répudiation, établirent le mariage à base d'amour mutuel, uniquement dissoluble par la mort. Les moeurs et l'influence d'une foule d'au-

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très besoins ont rendu impraticable cette trop sublime loi ; elles en ont surtout odieusement altéré le sens primitif, en donnant à l'union des sexes des motifs absolument étrangers à l'amour et souvent ennemis de ce sentiment.

Légale ou non, et même quand c'est l'amour seul qui la fait, l'union de l'homme et de la femme est sujette à deux sortes de fins accidentelles : la rupture volontaire, dont un au moins des amants prend l'initiative pour les causes que nous allons énumérer, et la rupture que, contre la volonté des individus, imposent soit les menaces, soit la force même du destin.

On a assez justement donné le nom de fidélité à la qualité qui assure ou qui constitue la continuité de l'amour. L'infidélité est donc à proprement parler une altération, un amoindrissement, sinon la cessation absolue de ce sentiment. En fait, c'en est la plus grande maladie, celle à laquelle peuvent se rapporter toutes les autres. Il faut donc la considérer comme le phénomène le plus étroitement lié à la vie des passions.

L'infidélité en amour se manifeste aussi diversement que possible. Celle de Don Juan est légendaire et, pour ainsi dire, passée à l'état de proverbe. Grâce aux commentaires insuffisants qui en ont été donnés, on s'en fait l'idée la plus fausse. Le caractère du personnage même s'en trouve fort altéré. Con-

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trairement à l'opinion du vulgaire, il n'est pas d'homme plus fidèle à l'amour que Don Juan. Seulement, lorsque les conditions dans lesquelles a commencé l'amour viennent à se modifier, lorsque l'objet de la passion change, ou apparaît, dans la réalité, différent de ce qu'il était dans l'imagination^ n'étant plus soutenu, excité par ses premières causes, l'amour perd fatalement de son ardeur et, par suite, de sa constance.

Les maladies qui tuent l'amour ou le rendent infirme ont à la fois pour siège et pour cause le caractère de l'individu. Chez certains êtres, et dans la plupart des cas, elles sont inguérissables. Oh peut ne pas se laisser aller à leurs conséquences. Par exemple, de deux amants l'un peut par honneur rester fidèle à l'autre qu'il n'aime plus; son amour n'en est pas moins mort ou près de l'être. Ce qu'il faut remarquer particulièrement, c'est que l'infidélité est une maladie commune à la plupart des mâles; c'est le défaut capital de la masculinité. La dignité de soi, le souci de ne point causer de chagrin à l'amante ou à l'épouse, sont les seuls éléments de résistance aux premières atteintes du mal. Les femmes, au contraire, en dépit de tout ce que racontent d'ignorants romanciers sur leur coquetterie, leur versatilité, leur penchant au mensonge, sont, de par leur sexe même, infiniment plus fidèles que les hommes. Des affections propres à l'amour la femme est,

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quoi qu'on dise, la plus grande victime. Elle en sera toujours aussi la plus grande héroïne. Telle est la règle, qui a pour raison la différence même des sexes, l'inégalité de leurs désirs, de leurs fonctions, de leurs états physiologiques, enfin l'atavisme produit par les lois sociales qui consacrèrent anciennement l'esclavage de la femme. Examinons maintenant quelles modifications y ont apporté les mœurs modernes.

Les altérations de l'amour qui aboutissent à l'infidélité se manifestent principalement par deux sortes de prodromes absolument distincts : la satiété et la désillusion. Le premier atteint le côté physique de l'amour, le désir; le second, le côté spirituel, le sentiment lui-même.

La satiété se caractérise de deux manières, par la lassitude ou le dégoût. La lassitude provient de certains excès de sensualité, qui finissent par ôter toute saveur au plaisir et le rendent monotone. Le dégoût a pour cause un amoindrissement du charme même de l'objet aimé. Le fait de vieillir, d'enlaidir, le provoque habituellement. La satiété n'est pas un mal aussi commun qu'on le croit. Contradiction singulière ! elle n'affecte que les sens ; et elle est essentiellement propre aux imaginatifs. Les vrais sensuels, les hommes de tempérament sanguin, l'éprouvent peu; ce sont, à de rares exceptions près, les amants les plus fidèles. Quand une femme leur « porte à la

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peau », — qu'on nous pardonne cette expression brutale qui est la leur — ils s'y attachent avec une force incroyable ; ils n'en veulent pas connaître d'autre; en dépit de l'indignité possible de la maîtresse, ils y reviennent et s'y acharnent.

Une extrême facilité à connaître la lassitude, à perdre le goût de l'action sensuelle, même avec une amante dont la beauté ne s'altère pas, est, au contraire, le fatal envers de la nature du séducteur. La faute en est au raffinement de ses goûts artistes et de son idéalisme. On n'imagine pas combien devient funeste à Don Juan sa trop abstraite admiration des belles peintures de nu et des marbres antiques. Son esprit s'habitue si bien à ne plus porter en lui-même que l'image de cette beauté parfaite du corps féminin, que la forme vivante finit par lui paraître inférieure. C'est ce terrible défaut qui fait le martyre de l'amoureuse et aussi le poignant remords du Don Juan supérieur, le jour où il s'avoue qu'en ne désirant plus la femme qu'il adore encore, il fait, malgré lui, une victime de plus.

Les législateurs ont dit: « L'homme doit savoir trouver toutes les femmes dans la sienne. La fidélité est un devoir auquel il faut se faire un honneur d'obéir. L'infidélité est une tare du caractère. » Que répondre à ces préceptes de résistance noble aux bassesses de l'instinct? C'est que les quadragénaires, les hommes qui touchent à l'automne de leur

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existence, après avoir beaucoup péché et s'être beaucoup repentis, peuvent seuls les comprendre et s'y conformer. Quelle sottise, au fond, que de vouloir les imposer à la jeunesse, à qui est vraiment impossible le courage d'une telle vertu. C'est une erreur de penser que Don Juan n'en tient aucun compte. Avoir plusieurs maîtresses à la fois est un libertinage propre à l'homme-à-femmes; c'est l'abominable pratique d'une polygamie déréglée. Rarement Don Juan perpétue-t-il ainsi la trahison multiple. N'aimant qu'une seule femme, il lui est au moins fidèle tout le temps que dure sa passion. Quand il sent qu'il a épuisé en lui-même l'aliment de son amour, il se révolte contre ce vice maudit de son tempérament. Sa conscience lui crie qu'il est lâche ; il a le dégoût de lui-même. Dans son cœur oppressé de remords une lutte s'engage entre l'esprit et la bête. C'est une tragédie intime qui éclate, avec son étrange mélange d'efforts héroïques et de désespoirs avilissants. Comme l'aigle qui, atteint d'un mal inconnu, n'a plus la force de planer, il prévoit qu'il va se traîner dans la fange; et la proximité de cet odieux contact lui arrache des larmes de honte. Il se prend à envier le caractère des sensuels à qui manque l'imagination, et qui n'en courent pas les dangers; car il ne peut avouer son affreux mal; un pareil aveu serait aussi bien un coup mortel porté à la femme ; il le dissimule donc, il en triomphe en-

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çore quelque temps, grâce à de prodigieux efforts d'illusion ; et quand, malgré tout, son amour agonise, il n'a plus qu'une ressource : fuir l'amante, s'éloigner, en invoquant quelque inéluctable pression du destin, qu'il n'a pas le droit d'expliquer.

L'homme-à-femmes, lui, n'a pas les mêmes scrupules. Quand une maîtresse a cessé de lui plaire, il la quitte sans explication, sans souci des souffrances qu'il peut causer à l'amoureuse. Une de plus ou de moins, cela compte-t-il dans son existence de papillon? il n'attache au mal de la satiété aucune importance ; et une seule chose l'ennuie ou l'étonné, c'est que la femme ne pense pas là-dessus comme lui. Généralement la fidélité des sens est impossible à l'homme-à-femmes. Possédât-il la plus adorable et la plus digne de fidélité d'entre les amantes, si une autre femme de même valeur passe par hasard sous ses yeux, il ne peut s'empêcher de la désirer. Ce désir seul est déjà une trahison. Comment ne pas le satisfaire?

11 existe contre la satiété un remède préventif que Don Juan s'efforce d'employer avec la loyauté qui le distingue de l'homme-à-femmes. Pour conserver à l'amour un parfait état de sauté, il faut lui imposer le jeûne.

Le germe de la lassitude apparaît déjà dans ce singulier effet de prostration, qui, consécutif de l'action sensuelle, a fait dire aux anciens : Posl amorem

animal triste! Absolument vrai quant au mâle, cet adage est faux en ce qui concerne l'autre sexe. En effet, jamais les élans du cœur de l'amoureuse ne sont plus vifs qu'après l'étreinte de l'homme. Tandis qu'alors, l'amour décline chez le mâle, c'est souvent à partir de ce moment qu'il commence chez la femme.

En raison peut-être de son rôle plutôt passif, la femme qui aime véritablement est rarement susceptible de lassitude, ce qui prouve qu'elle sait infiniment mieux aimer que l'homme, ou que son amour participe plus des sens que de l'imagination, ces deux éléments étant d'ailleurs, chez elle, assez différents de ce qu'ils sont chez le mâle.

Par une savante psychothérapie du désir, l'amant peut, s'il le veut bien, se préserver de la satiété. Rien hélas ! n'est plus fragile, ni plus sujet aux variations, que l'attrait physique d'une femme. Sa beauté même est comme le temps. Tantôt elle resplendit, tantôt elles'embrume. Comme, aussi, rien ne lui donne plus d'éclat que le sentiment du bonheur, il faut que l'amant ait soin d'entretenir ce bonheur. C'est à lui de guider l'amour, à faire que, derrière son voile de rêve, on en sente le plus rarement possible la matière, à maintenir ainsi dans son intégrité la première vision d'idéal, qu'à chaque instant risque d'affaiblir une déformation de son objet.

Quelque excuse qu'on s'en puisse donner, la ré-

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pudiation d'une femme qu'on a aimée a quelque chose de malhonnête. En pensant ainsi, en gardant la crainte de faire injustement souffrir le cœur de l'amante, Don Juan s'efforce d'éviter cette catastrophe ; et le sentiment de l'honneur, à défaut de tout autre, l'y fait le plus souvent réussir.

Une amoureuse devine habituellement, à d'infaillibles signes, la satiété que l'amant lui cache moins par orgueil que par générosité envers elle. Alors, de deux choses l'une : ou elle s'efforce de le reconquérir par de nouvelles attitudes, d'autres manières de l'aimer, même par certaines coquetteries ; elle entame et soutient une lutte tragique; ou bien, pressentant l'abandon inévitable, elle le prévient, elle part, le cœur noyé de larmes, avec la sensation qu'elle vaguera désormais jusqu'aux portes de la mort par le plus ténébreux désert.

Maintenant, l'abandon d'une maîtresse, quand il n'a d'autre cause que la lassitude, est-il complet et définitif ? Non. Lorsque survit au désir l'attachement profond au caractère de l'amoureuse qui, même enlaidie, défigurée ou vieillie, en reste digne, un accord tacite peut intervenir, en vertu duquel l'amante renonce à l'amant, pour se réserver les suprêmes tendresses d'une inébranlable amitié.

Parmi les causes de la fin d'une passion, bien différentes de la lassitude des sens sont les désillusions

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que peut avoir l'amant sur le caractère d'une femme insuffisamment étudiée ou trop rapidement séduite. En ce cas, d'ailleurs, le désir de rompre peut être réciproque.

La désillusion n'est pas, comme la satiété, une maladie propre à l'amour, mais un accident. Elle résulte de l'erreur sur le charme, sur la beauté, et principalement sur le caractère de la personne aimée. Il est rare qu'un Don Juan en soit victime, car les déceptions n'atteignent d'habitude que les êtres inexpérimentés ou irréfléchis. Le séducteur devine ou étudie trop bien les femmes pour jamais se tromper sur la plus hypocrite d'entre elles. En tout cas, si cela lui arrive, la manière dont éclate aussitôt son dédain répare l'erreur et remet tout en place.

S'il est vrai que, grâce à leur sagacité préventive, les grands séducteurs s'épargnent les déceptions communes à l'amour ordinaire, on ne saurait en dire autant des femmes, même de celles qui ont le plus de science ou de finesse. Les infidélités de la femme, voire ses mensonges et ses trahisons, viennent à peu près toutes, de la perte de ses illusions sur l'homme. En vérité, innocentes ou rouées, les femmes ne connaissent pas l'homme. Ou celui-ci ne leur paraît qu'une brute lubrique, ou bien elles s'en font l'idée d'un archange, d'un oiseau bleu, d'un prince de conte de fées. L'expérience seule leur donne l'exacte notion de l'homme moyen ; et comme

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cela répond peu aux rêves que leur cause leur sensibilité particulière, elles cherchent ailleurs ; et, fidèles à la loi de l'amour, elles n'en trahissent pas moins l'homme.

La trahison d'une femme est toujours une énigme pour les sots. Rien n'est plus facile à expliquer. Comme il y a infiniment peu d'hommes qui sachent être amants, ce sont les défauts de ceux-ci qui donnent lieu à ce qu'on appelle injustement l'inconstance de la femme. La désillusion en amour, chez l'être faible et habituellement non protégé qu'est la femme, devrait légitimer toutes les représailles, toutes les vengeances de celle-ci. Virtuellement, l'infidélité de la femme n'existe presque pas. C'est la loi de l'homme, l'orgueil du non-séducteur, qui l'a inventée et qui donne à ce fait naturel, justifié neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, un caractère délictueux. Combien de maris imbéciles et d'amants non moins bêtes, qui ne savent pas se faire aimer, ont la prétention que, parce que la force de certaines circonstances, ou la simple destinée, a jeté dans leurs bras une femme ignorante, celle-ci ne pense qu'à eux ! Au moment où son maître s'en empare, cette femme a ses visions à elle, ses images préférées ; c'est là son véritable adultère. On ne saura jamais tout ce que renferme de trahisons inavouées l'imagination d'une femme ! — « Peu importe, tant que ce n'est qu'en rêve, » diront

les hommes. Répondons-leur que si la femme passe à la réalité, ils n'ont alors que ce que mérite leur indignité en fait d'amour.

On blâme déraisonnablement le penchant au mensonge qu'a la femme. C'est sa seule arme de défense. Avec l'homme qu'elle aime, la femme ne pense jamais à mentir. C'est à l'égard de ceux qu'elle n'aime pas, que la tyrannie des convenances l'oblige à habiller la vérité de couleurs changeantes. De quel droit les Sganarelles s'en plaignent-ils ?

La raison de l'infidélité chez la femme est une simple loi de son cœur, que quelques écrivains cocufiés embrouillent sottement en pleurant sur euxmêmes. La nature presse la femme d'aimer. La société, au contraire, oppose à la satisfaction de ce désir d'amour toutes sortes d'entraves. — « Tu n'aimeras, dit-elle à la femme, que conformément aux règles établies. Si tu les enfreins, tu perdras ce que l'homme appelle à son profit ton honneur et ta vertu. Tu seras déclarée traîtresse, infidèle, adultère, prostituée. Prends donc garde de ne point pécher ! »

D'abord disposée à obéir, la femme s'aperçoit tôt quelle plaisanterie c'est de placer sa vertu là où les hommes n'ont jamais songé, en aucun temps, à mettre la leur. Etre fidèle à un mari répugnant, ou qui a abusé d'elle, en ne lui faisant connaître qu'un mode d'amour grossier, ne lui paraît plus de l'hon-

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neur, mais de la duperie ; et elle renonce à la vertu. Comme, d'autre part, elle n'en veut pas perdre le bénéfice, qu'elle sait que violer ouvertement les conventions qui l'asservissent doit lui attirer les pires ennuis, elle dissimule ses intentions, elle ment, elle exploite la crédulité lâche en laquelle l'homme trouve le châtiment de son oppression, et le mensonge aux fins d'amour revêt aux yeux de la femme le caractère du divin. Le salut n'est-il pas en lui !

Que les hommes qui croient encore que la légalité doit suffire à assurer leurs droits sur une femme renoncent à cette prétention ! Ils s'éviteront tout déboire et tout ridicule. Il n'est au monde aucun pouvoir d'empêcher la femme de trahir l'homme. Education, respect humain, religion, menaces, rien n'y fait. Les maris ne devraient donc compter que sur eux-mêmes pour mériter le précieux bien de la fidélité. Don Juan a toujours pensé qu'une femme qu'il faut garder n'en vaut jamais la peine.

Lorsque Don Juan dont quelques rides commencent à fatiguer le front, à patiner les traits de plus de gravité et de tristesse, rencontre une des rares amoureuses faites pour le comprendre et l'aimer absolument, il pense que vont cesser enfin les pérégrinations de son âme, qu'il va connaître le repos, le bonheur à jamais fixé. Hélas ! des événements, des circonstances, surgissent, nécessités inéluctables

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de la vie, qui séparent les amants que tout devait unir, mettent leurs cœurs en lambeaux et, sans tuer l'amour, qui ne subsiste alors que par ce qu'il a de plus sublime : la douleur, brisent le cours de la passion née sous les auspices les plus heureux. C'est le cas de la rupture par le fait du destin plus fort que la volonté des êtres. La mort même ne sépare pas comme lui !

Ces sortes de dénouements, dont l'exemple inspira dès la plus haute antiquité les poètes tragiques, échappent à l'analyse. Indépendants de la vie du cœur, ils sont particuliers à chaque individu. Le cas le plus poignant est celui du drame shakespearien, repris par Gœthe et Walter Scott, où les amants sont séparés par le mariage forcé de l'un d'eux. L'abus de la puissance paternelle suffisait autrefois à créer ces terribles drames. Aujourd'hui, ce sont les mœurs, la vie sociale, une force anonyme, mille fois plus tyrannique que la volonté de parents idiots, qui obligent quantité de jeunes filles à se marier contre leur cœur. Les facilités de l'adultère et le divorce compensent heureusement cette fatalité. Avec la raison qu'il met jusque dans l'amour, Don Juan, qui n'ignore pas que le mariage est à peu près le seul moyen dont puisse user la femme pour se faire un état, se résigne toujours à perdre comme amante la vierge qu'il n'aura pu épouser. Mais, quels désespoirs superbes dans ces ruptures consenties !

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Quelles larmes ! Quels cris ! Quai pianto ! a dit Dante, qui parlait des damnés.

Enfin, il est un sort de la grande passion, le plus parfaitement beau, sinon le plus enviable : la mort en plein amour. Si hauts que soient les sommets atteints par le bonheur, il n'est pas possible d'en comparer la mesure à la profondeur des abîmes où la douleur précipite l'amant qui survit. Jusqu'à sa fin, l'humanité entière, surtout depuis le grand Gluck, pleurera avec Orphée le trépas d'Eurydice. Quelle majesté dans un tel souvenir ! Quel effroi, ressenti par tous, des tortures d'un destin sourd aux plaintes ! Mais outre-tombe, pour l'amante qu'en la suprême extase toucha le sommeil infini, quelle gloire de s'ériger idole immarcescible au cœur de l'homme à jamais rempli d'elle et fermé à toute autre vision !

Oui, quand Don Juan, au déclin de sa carrière, alors que le pessimisme a versé en lui ses demi-ténèbres, voit périr au sein du bonheur l'amoureuse en qui il mettait ses derniers espoirs, son cœur enferme en lui-même comme dans une tombe celui de la morte dont il se fait l'incorruptible gardien, désormais cloîtré en ce coin paradisiaque de l'âme où la mémoire recolore sans cesse le passé. L'imagination ne fait qu'élaborer des projets de bonheur. Le souvenir en relève jusqu'aux ruines; et c'est ce monument réédifié qui devient l'impérissable.

Quand, comme Don Juan, on a eu sous les yeux de la vraie beauté, qu'on a su l'aimer, l'admirer, s'exalter pour elle et souffrir, associer à son culte les splendeurs de la nature et de tout l'art humain formant un monde supérieur, plus grand, plus beau que le réel, la faculté du souvenir prolonge en leurs moindres nuances, jusqu'à la fin de l'être, toutes ces impressions. D'une part, c'est la liste des femmes qu'il n'a séduites et possédées que du regard, en passant, mais dont il a senti, avant qu'elles s'éloignassent à jamais, peser sur lui le désir chaud déjà mêlé au sien, que Don Juan repasse aux plus secrètes profondeurs de son rêve. Entre toutes celles qu'il eut, il garde la saveur particulière de chacune. Chaque image est tour à tour distincte de la foule des autres. La différence de leurs charmes se précise rétrospectivement. Ah! entendre encore les voluptueux soupirs de ces femmes, épier leur transfiguration dans l'amoureuse agonie; ainsi, indéfiniment, inlassablement, répéter l'amour, par quoi seul se mesure la valeur de l'existence, quel enivrement ! Au prix de quel enfer ne reviendrait-il pas à la réalité de pareilles heures ! Mais entre le séducteur et les amantes qu'il ne voit plus, qui sont au loin, se perpétue l'échange des courants sympathiques. La première rencontre, le premier contact, ont, de part et d'autre, gravé leur empreinte puissante. Elles aussi les femmes se rappellent de quels yeux elles

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furent contemplées, de quels gestes, caressées, dans quel cadre incomparable elles furent adorées, quelles valeurs, quels effets inédits, leur beauté prêta à la virtuosité de leur interprète l

Puis, c'est la troupe des regrets qui, par moments, mêlent leur voix douloureuse au poème symphonique du souvenir. Et malgré leurs instants difficiles, leurs fatigues, leurs scories, Don Juan pleure alors ses passions défuntes, comme des amis perdus.

Quand lui-même, dans la marche du temps, sent pâlir la lumière de sa pensée, que ses souvenirs se brouillent, comme des nuées autour d'un soleil couchant, et que, sur la lisière du néant, il ne distingue plus les formes qu'il aima qu'évaporées en sylphes, en génies de l'espace où il va lui aussi se dissoudre, il peut orgueilleusement dire à la mort : « Prends-moi. J'ai vécu plusieurs siècles et plusieurs destinées ! » Est-il un sort plus enviable?

Oui, Don Juan sait qu'il faut mourir, qu'aimer ne dure pas, que, si parfaite que soit l'œuvre d'un cœur, on n'en peut reculer la jeunesse. Cependant, que croyez-vous qu'il fasse ? Que, d'avance, il s'afflige et renonce? Loin de là. Pour ne pas perdre une seconde, ni une sensation, il n'en aime qu'avec plus de hâte et de force. Tandis que la pensée de la mort l'accompagne, ainsi qu'il sied au philosophe.

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il ne cesse de lutter contre elle de toute sa vigueur, soutenu et enivré qu'il est par les voix de la nature, dont le chant, celui-là immortel, répète à tous les hommes : « Vivez, vivez, aimez, pour perpétuer la vie ! »

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