L'ART D'AIMER
E même qu'un livre n'est jamais fini que quand il est imprimé, de même une femme n'est réputée séduite que quand V elle a été possédée. La possession est le couronnement, sinon le but ordinaire, de la séduction. En elle se résument les actions de l'amour proprement dit, dont la principale, après quelques démonstrations du regard et de la parole, est l'action sensuelle.
C'est un art que d'aimer, l'instinct n'y suffit pas. Don Juan est toujours, certes, un virtuose de cet art ; mais pour être un « aimeur » génial, il n'est pas nécessaire d'exercer le pouvoir même du séducteur. Savoir aimer dépend simplement de la capacité du cœur et de l'ardeur du tempérament, deux facultés dont peuvent être parfaitement doués les êtres, d'autre part, le plus dépourvus de charme. L'homme qui séduit le plus n'est pas toujours celui qui sait le mieux aimer.
Il existe autant de manières d'aimer que de caractères. La plupart des êtres ne cherchent à satisfaire dans
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 129
l'amour qu'une sensualité tout animale ; d'autres, un rêve de l'esprit ; quelques-uns — c'est le plus petit nombre — un vrai besoin du cœur. Beaucoup n'ont de l'amour qu'un sentiment vague et peu vif, en tout cas très secondaire. A la question : « Comment aime Don Juan ? » la réponse est difficile. Il aime de toutes les manières, et, selon l'objet qui l'inspire : en artiste, en poète, en voluptueux ; mais ce que l'on peut affirmer par-dessus tout, c'est qu'il n'aime jamais en égoïste. Pour lui, l'art d'aimer consiste à initier les femmes à la volupté, à leur en révéler la poésie et les arcanes, à les transporter en cette atmosphère, encore physiologiquement si obscure, de vibrations, de pâmoisons, de spasmes, de mort apparente dans la suprême expression de la vie, que produit la symphonie des sens en éréthisme, à provoquer en elles, en un mot, par degrés et jusqu'au paroxysme, tous les effets de l'excitation génésique. La préoccupation capitale de Don Juan, par quoi sa méthode d'amour diffère de celle de la plupart des hommes, c'est de faire naître des sensations neuves par leur intensité et de créer ainsi chez la femme un état d'amativité exceptionnel. Dans l'amour physique, Don Juan oublie le plaisir qu'il reçoit ; à ses yeux ne compte que celui qu'il donne, de telle sorte que chacune de ses amantes puisse se dire : « C'est par cet homme que j'ai été le mieux aimée ; c'est à lui que je dois d'avoir goûté la somme
130 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
de volupté la plus forte. » Don Juan considère la volupté, fille de l'amour, comme un élément de religion. Il a le culte de cette sensation vitale, la plus aiguë et la plus délicieuse, que vainement voudraient qu'on méconnût, au profit de la plus imbécile des morales, quelques apôtres de l'ascétisme et les croyants au Nirvana. Certains moralistes sont enclins à toujours comparer au pourceau l'homme sensuel. Gela vient sans doute de ce que, chez les êtres sans beauté et surtout sans passion, les gestes de l'amour sont grotesques, sinon odieux. Le tempérament du voluptueux, quand il se déploie dans sa sincérité et dans sa force, n'en est que plus admirable; et n'est-ce peut-être que par envie que les prudes l'accusent d'excès, et que de pseudo-stoïciens s'acharnent à le confondre avec le vice. C'est se faire une bien fausse idée de la pudeur que de traiter de vil l'acte d'amour. A défaut de noblesse, il est certainement possible de lui donner beaucoup de poésie. Embellir le physique de l'amour, c'est tout l'art d'être amant.
Le premier souci de quiconque a l'intelligence de l'amour est de préparer la femme à l'action sensuelle. La fin de cette action ne signifie rien par elle-même, tant elle est rapide. Tout est dans les préliminaires, dans la conduite et l'harmonie des gestes qui la composent, enfin dans le cadre où elle s'accomplit. L'éducation amoureuse de la femme,
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 131
autrement dit son initiation, doit longuement et patiemment précéder la prise de possession. Ainsi l'art d'aimer fait suite à l'art de séduire ; à partir d'un certain moment, les deux se combinent pour parfaire l'œuvre de séduction.
Don Juan, en particulier, porte en lui-même un remarquable agent de préparation de la femme à l'amour : c'est son fluide génésique, dont le magnétisme s'exerce à point nommé, après celui du regard, parfois en même temps. Les séducteurs ont tous ce privilège spécial, tout intime mais deviné par les femmes, pour qui c'est déjà une irrésistible attraction, de posséder des sens d'une ardeur, d'une force et d'une durée d'action extraordinaires.
Que Don Juan livre à la plus provocante de ses maîtresses un nombre de combats amoureux dépassant la moyenne, on supposera qu'il doit en sortir fourbu ? Point. Que lui soit amenée, sur l'heure, une autre femme d'un charme à peine différent de celui de la précédente, et le voilà prêt à recommencer ; sa fatigue disparaît comme par enchantement. Ce n'est pas, cependant, par ce caractère d'inépuisable, par le nombre d'actes accomplis en un temps donné, c'est-à-dire par la répétition à courte distance de ces actes, que se mesure seulement un tel pouvoir. Il se démontre surtout dans la difficulté qu'oppose à l'accomplissement de l'acte amoureux le défaut d'excitation naturelle. Don Juan est certes
132 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
le plus raffiné des jouisseurs, et il dédaigne a priori tout ce qui n'est pas susceptible de lui fournir des sensations exceptionnelles. Cependant, si, avant de lui donner le temps de la réflexion, les circonstances Tamènent à un contact inévitable, quel que soit le sujet qui lui offre cette occasion, il ne bat jamais en retraite, et se comporte aussi brillamment que peut le désirer son indigne partner. Don Juan ne recule jamais, quelque appréhension qu'il ait de la défaite ; et c'est vraiment par ce courage-là qu'il représente le meilleur soldat d'Eros. Cette prérogative physique ne lui appartient pas exclusivement; bien des hommes non séducteurs la possèdent, qui, rien que par cela, se rendent maîtres de quantité de femmes. Elle n'en est pas moins la raison la plus élémentaire de ses succès, raison d'ailleurs assez mystérieuse, du moins imparfaitement étudiée, loi primordiale sans doute de la fonction des esprits animaux : origine de toutes les passions rien que par le mouvement double de l'attirance et de la répulsion, de la sympathie et de l'antipathie. Un dernier caractère habituel de l'amour physique chez Don Juan, c'est la longévité de sa fonction. A soixante ans, le séducteur bat, sur la piste que l'on sait, les records les plus élevés des amants ordinaires de trente à trente-cinq ans. Pour lui partiale et prodigue, la nature, en le dotant d'un sang riche, à l'épreuve des ferments pathogènes,
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 133
d'un tempérament sec, inaccessible à la névrose et à la dyspepsie, lui permet d'aimer bien au delà des limites de temps qu'elle assigne au commun des êtres. C'est pourquoi Don Juan porte-t-il rarement son âge. Là gît encore le secret des conquêtes de toutes jeunes filles par de vieux séducteurs. Dans chacun de ces couples, la disproportion n'est presque pas sensible.
Malgré ce pouvoir génésique exceptionnel, Don Juan ne serait qu'un amant médiocre s'il n'apprenait, comme pour le don de séduire, la manière d'en user. L'action des sens ne doit nullement s'exercer au hasard sous la seule impulsion du désir. Elle demande au contraire à être entamée, dirigée et conduite à son terme, suivant les préceptes d'un code qui n'a point de texte, mais que l'habitude enseigne à tout amant de bonne volonté. Rien n'est plus difficile ni plus délicat que de gouverner ses sens ; le séducteur y excelle et, d'une certaine manière, autant qu'un homme qui aurait fait vœu de chasteté. Être le maître de ses sens, en activer ou en restreindre la combustion, pour la faire progresser de nouveau et l'élever au paroxysme juste au moment voulu, est la première et la plus importante des règles du code amoureux. Qui ne sait régler la fonction de ses sens ignore la physiologie de l'amour et est incapable de faire partager à aucune femme son propre désir et sa propre vo-
134 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
lupté. N'oublions pas que la femme, même amoureuse et de tempérament ardent, n'éprouve pas, comme l'homme, de désir spontané. Il faut donc premièrement faire éclore ce désir, ensuite le satisfaire. L'art de la volupté tient dans cette double action. Comment la bien conduire et réussir l'œuvre d'amour si l'on ne pense qu'à soi-même, si l'on ne s'efforce pas d'établir un accord, continûment parfait, de ses sensations avec celles de la femme? Pour cela il faut pouvoir et savoir se commander. Nombre d'amants inférieurs et tous les faux hommes-à-femmes se persuadent que seul le désir qu'ils éprouvent doit nécessairement échauffer les sens de la femme, et qu'il n'est pas besoin d'effort ni d'artifice pour se faire l'instrument de volupté de celle-ci. Que d'adultères féminins sont dus à cette naïve erreur !
C'est du gouvernement de l'action sensuelle que dépend l'avenir d'une liaison. On connaît le fameux précepte de Balzac : « Ne commencez jamais le mariage par un viol. » Pour quiconque a, un tant soit peu, l'instinct de la séduction et le désir de se faire aimer, la recommandation est superflue. Excepté dans les cas de possession brusque, amenée par hasard, et où la préparation à l'amour s'est faite, che2 les amants, pour ainsi dire en dehors d'eux-mêmes, le propre de Dou Juan est de
ne pas désirer le corps avant d'avoir conquis l'âme. Son action séductrice a précisément pour but de s'emparer du cœur et du cerveau de l'amoureuse. Ce résultat atteint, les sens se trouvent beaucoup plus à sa merci que s'il les avait attaqués directement. Quoi qu'il en soit, l'amant doit toujours supposer que l'éducation sensuelle delà femme séduite n'a jamais été faite, et que. dans tous les cas, c'est à lui qu'il appartient de la recommencer.
L'éducation des sens de la femme est rarement menée à bien par son premier possesseur, surtout si c'est un mari. Même sans viol, celui-ci est inévitablement plus ou moins bourreau. C'est à Don Juan seul qu'il appartient de créer l'amoureuse, ce pour quoi, d'ailleurs, il y en a si peu. Dans la première union venue, l'éducation de la vierge ne fait que s'ébaucher. Par la cohabitation, la jeune femme se forme plus ou moins à l'amour, suivant son degré d'intelligence et de sensibilité. Pour devenir une grande amoureuse, il faut qu'elle passe par les mains du séducteur.
Le poème de la première possession a des phases analogues à celles de la légende de Psyché et l'Amour, de Pygmalion et Galatée. Pour l'aborder dignement, suivant le rite magnifique qu'en connurent les païens, que chanta Salomon et qu'institua l'Egypte, il faut avoir le sens du beau. Le premier soin de Don Juan est donc d'apprêter un cadre en
136 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
harmonie avec les sensations qu'il espère éprouver.
Même dans le caprice à marche rapide, Don Juan n'est jamais sans apporter de la gravité aux apprêts de l'amour, comme fait un prêtre dans l'administration d'un sacrement. Quelques physiologistes jugent impossible ce recueillement et ce maintien, sous prétexte que l'hygiène de l'action sensuelle, qu'on ne saurait s'abstenir de pratiquer, est inévitablement répugnante. Ils se trompent, ils oublient le rôle de la pudeur. C'est pour masquer le plus possible la vulgarité de certains détails que Don Juan fait choix d'un cadre adéquat à l'expression de son désir. Quand l'objet en vaut la peine, il choisit jusqu'à la saison, jusqu'à l'heure d'aimer. Et par là nous n'entendons point qu'il recherche, avant tout, le confort et le luxe, toute ces commodités modernes qui embourgeoisent l'amour plus qu'elles ne l'ennoblissent. Au contraire, comme il faut que son art s'applique aussi à l'imprévu, 1' « aimeur » original sait de n'importe quoi faire un autel de volupté. Pour lui, choisir un cadre, c'est orner la passion, la vêtir, la mettre dans son décor.
C'est surtout par l'éducation artistique que se développent et s'affinent les sensations amoureuses. Toutes conditions physiques égales d'ailleurs, les êtres qui ont le goût vif de la littérature, des arts du dessin et de la musique, sont incontestablement de plus subtils et de plus forts « aimeurs » que
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 137
ceux qui regardent du même œil ignare une toile de maître et une chromolithographie, ou écoutent de la même oreille une symphonie et des flonflons.
La peinture et la sculpture sont de tous les arts ceux que préfère Don Juan, parce qu'adorateur de la volupté, il se porte naturellement vers toutes les images de la forme qui en est la source. On ne saurait certes concevoir un amant dépourvu de goût pour la musique. Le séducteur adore donc aussi cet art, le premier de tous, du moins le plus émotionnant. Mais il a une prédilection marquée pour les arts plastiques. L'aspect d'un beau marbre ou d'une académie enfante dans son esprit des poèmes de passion plus concrets que l'audition d'une belle page musicale. Plus homme que poète, quand il s'agit d'aimer, Don Juan garde la musique pour le rêve, pour se hausser jusqu'au divin. A égalité de talent Don Juan peintre ou sculpteur, l'emporte sur Don Juan musicien. Déjà, chez les anciens, Orphée ne perdit-il pas Eurydice, alors que Pygmalion insuffla la vie à Galatée ?
Il résulte de cette synthèse de ses goûts, qu'à la possession d'une femme Don Juan associe toujours une pensée d'art, différente suivant la nature de son inspiratrice.
Ainsi Don Juan réagit-il sans cesse contre la banalité de l'action sensuelle, et peut-il toujours s'élever au-dessus de la matière de l'amour, la repous-
138 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
ser ou la fuir même, dès qu'elle, perd de sa qualité. Pour lui, chaque acte amoureux, chaque aspect de la femme dans l'abandon des sens, est un enseignement qui éclaire d'un rayon de plus son esthétique, sa critique, son souci du beau.
Avec ou sans séduction préalable, c'est la caresse qui, dans la progression suivante : regard, baiser, attouchement, conduit au terme de la volupté. Les caresses sont le style même de l'action des sens, l'exorde de tout hymen, le moyen souverain de l'initiation. Quoiqu'elles soient instinctives, il faut savoir les employer. La manière ne s'en enseigne pas comme la mimique des acteurs ; elle s'apprend tout de même par l'usage et l'observation. Que d'hommes ignorent l'art des caresses et sont, pour cela, voués au dédain des femmes ! Les caresses ont, toutes, pour accompagnement constant la parole, la musique de la voix, entrecoupée de soupirs et de silences. La première est celle des yeux; c'est la moins connue, la moins pratiquée, la plus rare, car elle n'a de raison d'être que lorsque le visage est beau. Il n'y a guère que le séducteur qui soit capable d'en user, non pour sa volupté à lui, mais pour celle de la femme. Le regard ne fait pas qu'exprimer ou déclarer le désir, il le communique. Avant que ses mains ne la touchent, les yeux de Don Juan embrasent la femme, ce qu'ils ne pour-
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 139
raient faire s'ils n'étaient pas dignes de l'admiration de celle-ci.
Les caresses du regard accumulent le fluide génésique ; celles du toucher le distribuent. En dehors de la caresse proprement erotique, dont il est inutile de parler, car elle est familière à tous les animaux, les nuances du toucher sont infinies. L'art est de ne jamais les pratiquer à faux et d'en savoir ordonner une sorte de symphonie. Bien des hommes, quand ils sont auprès d'une femme qu'ils veulent arriver à posséder, demeurent un temps infini en pourparlers avec eux-mêmes ; ils se demandent comment ils s'y prendront. Si la femme a un tant soit peu l'air sévère ou l'air candide, ils n'osent plus bouger ; ils se disent, ce qui est parfois exact : « Voilà une créature qui a l'air d'un ange ; elle est immatérielle, elle n'a pas de sens. Si seulement je pose sur elle ma main de travers, je la froisserai, elle s'indignera; toute occasion de la ressaisir sera perdue. » Don Juan, lui, n'a jamais cette crainte de poser sa main de travers sur un corps de femme, qui ne demande en général, comme l'a dit Ovide, qu'à être touchée au bon endroit. D'emblée, ses mouvements portent toujours juste.
Même préparée par une longue cour, la première caresse du toucher est la plus difficile ; elle équivaut au fait d'éveiller un dormeur. C'est celle dont le séducteur a toujours l'à-propos. Il ne faut pas
140 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
céder à la tentation d'embrasser une femme tant qu'elle n'a pas elle-même appelé le baiser, non pas ostensiblement — ce que ne font jamais les femmes comme il faut — mais par son trouble, sa nervosité, ou quelquefois l'excès d'une froideur hypocrite. L'éveil des sens, chez la femme, demande à être deviné, puis surveillé attentivement. La brusquerie, l'emportement irréfléchi d'une attaque inopportune, ne peuvent que compromettre ou retarder un succès déjà escompté comme certain.
Rien n'est moins facile à diagnostiquer que l'état physiologique d'une femme, surtout le moment de cet état, vulgairement nommé l'heure du berger. Il se crée des ambiances propices à la venue de cette heure, et dont les principales sont : l'aparté au bal, la causerie dans un boudoir et, en général, toute solitude à deux. Si Don Juan n'est pas toujours le maître d'amener ces situations, il est au moins, de tous les amants, celui qui sait le mieux en profiter. Son action dans ces circonstances adjuvantes n'est plus que le prolongement de la séduction ; et c'est son art divinatoire, non plus du caractère mais du tempérament de la femme, qui le sert le mieux. Quand il a affaire à une sensuelle, et que, portâtelle un vêtement de religieuse, il se convainc de la parfaite animalité de la femme, celle-ci se trouve prise comme par miracle, avant d'avoir seulement pensé à se mettre en garde. Au fond, ce cas est des
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 141
plus simples. La présence d'étoffes beaucoup moins fermées qu'on ne croit aux incursions hardies lui donne seule une apparence de complication ; mais il est peu fréquent. Au demeurant, il n'y a que les femmes d'éducation et de qualité douteuses qui se laissent ainsi prendre d'assaut. Une attaque brusque émeut rarement les sens d'une femme. Ce n'est pas la manière habituelle de Don Juan, qui se montre plutôt un passionné à froid, et dédaigne l'amoureuse quand il la devine aussi facile pour d'autres que pour lui. Le séducteur ne déteste rien tant que de s'apercevoir qu'il n'est aimé que par les sens.
La plupart du temps, surtout dans son premier péché, la femme éprouve un indicible sentiment de crainte ; elle est saisie de pressentiments malheureux, particulièrement si c'est à un grand séducteur qu'elle immole sa vertu passée. Sans qu'elle en laisse rien paraître, sa conscience est troublée, ses remords commencent, et quelquefois le châtiment, qui suit tout manquement aux lois même les moins justes. Après tout, cette hésitation suprême purement de l'esprit, alors que le corps n'en a plus, se comprend. La femme va vers l'inconnu. Au delà, qu'y aura-t-il ?
Et puis, c'est le sentiment de la pudeur, adorable ombre rose des sensations profondes, qui, le dernier, s'empare de la femme vraiment bien née ; pour son malheur, d'ailleurs, car il la rend plus désira-
142 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
ble, et il hâte la défaite que doit lui infliger l'amant.
Si la chasteté naturelle, autrement dit la froideur du tempérament, est le crime des choses de l'amour, on peut dire que la pudeur en est la vertu la plus belle. Il ne faut pas confondre cette pudeur, uniquement d'âme, avec le doute qu'a une femme de sa propre beauté, de l'effet de ses charmes physiques. Cette pudeur-là, vertu négative que Don Juan ignore pour lui-même, est un élément de résistance à l'amour. L'art et la patience de l' « aimeur » en viennent à bout, par la raison que celuici est le contraire de l'homme chaste, c'est-àrdire qu'il ne craint pas d'être ridicule dans sa fonction. C'est par le brio de sa propre impudeur raisonnée que l'amant désarme la pudeur corporelle de la femme.
Autre chose est d'apaiser, d'effacer les charmants scrupules de l'âme. Dans la scène suprême, pour anéantir au cœur de la femme le remords et tous les autres sentiments, pour y triompher, s'il le faut, de Dieu même, Don Juan rassemble ses plus grandes forces, fait appel à toutes les ressources de son génie. Tout ensemble, sa voix qui chante, son geste berceur, ses yeux qui donnent le vertige, entraînent l'amoureuse, lui font franchir les bords d'un nouveau Léthé, pour l'amener aux portes d'un Éden inconnu, peut-être celui d'où fut chassée la première femme par une divinité jalouse du bonheur humain. Le regard n'y découvre que l'éternité du
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 143
printemps, dans sa douceur, son excellence, ses espoirs de renouveau. Des fleurs qui vont s'épanouir en sont le présage unique. Gomment ne pas désirer les cueillir, s'alanguir et se perdre dans leur parfum, comme dans une douce mort ? Et Don Juan redouble de caresses ; il continue sa mélopée, fait filtrer sur ses lèvres la saveur d'un miel mêlé de feu ; et lorsqu'il voit tumultueux le sein de l'amoureuse, qu'il en sent la taille fléchir, le souffle se glacer et le voile des longs cils croisés cacher la flamme intime qui tend à s'échapper par les yeux, il relâche la garde, jusque-là étroite, de ses sens, qui éclatent d'autant plus impétueux. A des soupirs, à une tendresse de colombe, succède la fougue rugissante d'un fauve royal. Dans les cris et les convulsions, s'allume l'incendie de Gythère, activé par Éros, où fusionnent, bouillonnant du bonheur de leur affinité, les substances, jusqu'alors séparées, des deux âmes. Et c'est enfin l'élreinte des deux corps, où se tendent à se briser les ressorts de l'organisme ; c'est son image épique, telle que la peignit Lucrèce dans le De Natura Rerum, vive comme la tempête ou le feu des volcans, belle comme l'effort de toute création.
Ainsi, Don Juan se fait-il pourvoyeur souverain de la félicité des femmes. Pour elles, son amour est le septième ciel. Avant de le connaître, elles s'ignorent elles-mêmes ; il vient, et semblable au sorcier
144 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
dont la baguette agite les sources souterraines, sous le froid des poses conventionnelles et la neige des épidermes, il fait sourdre la fièvre de leur sang. « Nunc scio quid sit amor ! Je sais maintenant ce qu'est l'amour », s'écrient-elles ; et l'écho de ce cri se prolonge dans toute la durée de leur jeunesse, désormais livrée au feu qui ne s'éteint plus.
Tous les hommes savent ou devraient savoir que les jeunes filles, même les plus chastes, quand se déclare l'âge critique de la nubilité, se font des pratiques de l'amour une image secrète, qui forme la partie basse de leur idéal. Différents, suivant la femme, ces schèmes de volupté se ressemblent suffisamment pour pouvoir se résumer dans celui que réalise le séducteur. En tout cas, ce concept de l'amour est d'autant plus précis et raffiné que la vierge a plus de race et est plus précoce. Eh bien, si, dès l'initiation, la jeune fille est froissée par des vulgarités, des mouvements vils, des détails inharmoniques, auxquels elle ne s'attend pas ou qu'elle s'est refusée à prévoir malgré les demi-confidences maternelles, en son for intérieur elle s'estime trahie et, par suite, disposée à toutes les revanches ; car, au fond, en dépit de la fâcheuse expérience première, elle reste convaincue que le beau existe dans l'amour physique, et que si elle n'en a d'abord connu que l'ignoble, c'est une erreur du destin qu'il
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 145
faut à tout prix réparer. Tel est le raisonnement que se tiennent la plupart des femmes mal aimées au début. On voit, par là, quel danger courent les hommes inaptes à l'initiation.
Les vierges n'ont pas besoin d'éducation sentimentale ; par contre, l'éducation du cerveau et des sens leur est indispensable pour qu'elles deviennent de vraies amoureuses ; et c'est à l'homme qu'elles doivent aimer qu'il appartient d'être leur éducateur. L'initiation à l'amour ne saurait jamais être trop lente. En général, à moins de conditions spéciales, il n'y faut point d'imprévu. Une fois le décor prêt pour le prochain bonheur, le plus difficile est le choix du moment. Pour cela, Don Juan a des inventions admirables. Nul ne sait mieux que lui préparer et conclure un hymen. Avant tout il laisse faire la nature. Ce n'est point qu'il néglige de l'aider ; mais il y met tant de patience et de délicatesse, tant d'impudeur adroite et de fine hypocrisie, que la sensualité de la jeune fille se développe sans qu'elle s'en rende compte, rien que par une suite d'effleurements, et que sa pudeur s'évapore comme le parfum d'un lis tombé de sa tige.
L'amant commence par regarder les étoiles ; il se grise de musique et de chants, entraîne l'aimée dans une telle débauche d'efforts poétiques, à travers une telle orgie de songes paradisiaques, que tout le prosaïque de l'amour et tout son terre à terre
14fi f.K nON.TlAMS.ME CONTEMPORAIN
s'accomplissent sans qu'on les voie. Telle est de la volupté l'ensorcellement suprême. Quand une vierge l'a ainsi goûtée, en face d'une nature et au sein d'une solitude en harmonie avec son cœur, dans le moment où elle descend d'une envolée sublime vers les régions superterrestres, où l'auront longtemps maintenue toutes les forces spirituelles de l'amant aidé par de magnifiques sensations d'art, son imagination et le tréfonds de son être en restent à jamais saisis, à tel point qu'aucune autre manière de comprendre l'amour ne peut plus remplacer la première. Les souvenirs en foule s'incrustent jusque dans sa chair ; la saveur unique des baisers reçus se mêle à son sang ; c'est l'irrévocable dans sa grandeur ; et, comme l'épouse d'Admète, elle peut dire à son possesseur : « Je t'aimerai jusqu'à la mort, jusque dans la nuit éternelle... »
Ce qui manque à bien des hommes très capables de séduction, c'est précisément de ne pas se soucier assez de préparer à l'amour un lit de fleurs enivrantes, où l'action sensuelle sel passe comme en rêve. Il faut avouer qu'avec nombre de femmes cette précaution est superflue. Autant que Don Juan, l'homme-à-femmes sait prodiguer le plaisir à satiété et, pour cela, s'en priver parfois lui-même. Il connaît à fond l'organisme de la femme, et en comprend très bien la physiologie. C'est exclusivement à l'habileté de frôlements, de contacts tout chargés
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
de -son désir, qu'il doit des triomphes aussi beaux, en apparence, que ceux du grand séducteur.
Dans le cas d'une femme faite, qui a plus ou moins senti la volupté, l'action de Don Juan diffère peu de celle de l'homme-à-femmes. Sa jouissance supérieure est toujours l'effort pour la conquête de l'âme. Il cherche, au moins, à refaire l'éducation artistique, ne serait-ce que pour donner précisément plus de relief, sa marque à lui, à l'éducation sensuelle commencée. S'il se rend compte qu'il y perd son latin, et qu'il ne veuille point, malgré cela, renoncer à la possession, il abaisse ses prétentions au niveau de la propre mentalité de l'amoureuse. Mais il ne retrouve peut-être pas dans ce rôle inférieur le succès du grand ; et c'est là sa faiblesse, qui est, d'autre part, une supériorité.
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas avec la vierge récemment nubile que l'amant peut parcourir toute la gamme de l'amour sensuel. Le désir dans sa fougue, la volupté dans son expression la plus haute, son ardeur la plus vive, ne se manifestent guère chez la femme avant l'âge de vingt-quatre ou vingtcinq ans. Sous ce rapport-là, il n'existe presque pas de femmes précoces. La curiosité ou quelque autre motif secondaire, le plus souvent un mariage sans amour, peut hâter l'initiation de la jeune fille, qui s'accomplit alors machinalement, sans que s'en produise aucun des effets désirables. Vis-à-vis du se-
1 18 r.E DONJUANISME CONTEMPORAIN
ducteur, ces jeunes femmes sont à peu près dans le même état physique que la vierge, c'est-à-dire que leur éducation reste à faire en entier. Il n'en va pas de même de celles qui ont véritablement aimé par les sens. Leur prise de possession est incontestablement plus facile, au moins plus simple et sans long prélude ; mais il y a parfois à lutter contre des souvenirs ; et c'est à cela que ne suffit plus ce que le pittoresque droit canon appelle la copule. Il y faut le jeu supérieur de Don Juan, les apprêts, la beauté du cadre, enfin, de l'inédit.
Pour les délicats, l'œuvre de chair même compte peu, elle n'est qu'une fin. Avant tout, elle vaut par l'accord continu des sensations qui la précèdent. Cet accord, qui a pour base l'affinité des amants, ne se réalise pourtant que si l'un et l'autre ont le souci de la mesure de leurs gestes, de la beauté de leurs attitudes, de l'irréprochable d'une foule de détails dont la négligence engendre de la laideur. En un mot, il faut que les artifices réciproques du charme se poursuivent jusqu'au moment où la nature réclame son droit suprême. Il est à peine besoin de rappeler que l'homme doit prendre le plus grand soin de sa personne. Son hygiène doit être poussée à la fois jusqu'à la minutie et jusqu'au raffinement, car c'est aussi par cela qu'il manifeste son culte de la beauté. Il est bon que la femme seule y ajoute
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 149
l'emploi d'un aphrodisiaque, le parfum. Dans le concert des actions de tous nos sens, qui constituent la volupté, et où prédominent les innombrables nuances du tact, il faut veiller à la composition de l'odorat. On ne jouit complètement d'une femme qu'en respirant les effluves qui émanent de son derme. La femme doit, pour cela, avoir un parfum bien à elle, mais qui ne se révèle qu'à une petite distance, au milieu d'une atmosphère déjà tout embaumée. Ce parfum, dès qu'il s'échauffe au toucher, contribue à rendre le nu plus vivant, la chair plus savoureuse.
L'élégance du vêtement, qu'il ne faut pas confondre avec la coquetterie, est le cadre intime de la volupté. Tandis qu'elle est instinctive chez toutes les femmes, l'homme a le tort de ne pas assez s'en préoccuper. La tenue du séducteur dans un rendez-vous d'amour est pour l'amante une suggestion de plus. Le dévêtement absolu n'est pas toujours chose obligée. Si Don Juan adore le nu en peinture, il a plutôt le goût du voile pour la forme réelle. Autrement, le déshabiller de la femme doit se faire avec le même art qu'un changement de décor et suivre la gamme des caresses. Celui de l'homme ne doit venir que bien après, quand l'amoureuse ferme déjà les yeux.
Les amants ordinaires sont, en général, maladroits. Lorsque la force du désir finit par leur donner une certaine audace, leur insuffisance technique
150 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
leur l'ait commettre des fautes juste au moment où il faudrait n'avoir que de l'habileté. Combien, par exemple, tombent en panne près du but pour ne pas savoir convenablement dépouiller l'amante de ses voiles. Ont-ils jamais songé à s'enquérir des dessous du vêtement féminin ?
Lorsque enfin les amants reviennent — tant le fond des choses humaines varie peu — à l'état légendaire de nos premiers parents, pour que leur union soit élégante, noble, ait quelque beauté, il faut qu'ils sachent l'art d'être nu, comme le surent, sans doute, Adam et Eve dans l'Eden. La grâce que, tout habillée, une femme déploie au bal, dans son boudoir ou dans la rue, doit se retrouver aussi parfaite dans l'état de nudité. Le nu a mille expressions. Il est sculptural, pictural, tantôt chaste, tantôt lascif ; il représente l'abandon ou la force, l'alanguissement ou la fougue. Certaines femmes, devant l'amant, savent avoir de magnifiques poses, inspirées à la fois par le sentiment de l'art et l'instinct de la volupté. Même avec de légers défauts dans leurs lignes, ces amoureuses provoquent une inlassable répétition du désir, par l'inépuisable variété de leurs attitudes tentatrices. D'autres — c'est le plus grand nombre — si belles, si bien faites qu'elles soient, ignorent l'art de poser nues et les ressources qu'il offre pour le renouveau du plaisir. Leur nudité a l'apparence bête, elle donne l'im-
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 151
pression d'un mannequin non articulé. Un certain enseignement de poses plastiques, qui supplée à l'instinct, est nécessaire à ces femmes. C'est pour Don Juan un plaisir de plus que de le leur donner ; car lorsqu'une femme sait être nue artistiquement, non seulement son charme s'en trouve centuplé, mais encore elle réalise l'idéal de Pygmalion : la vie du marbre.
Apprécier le nu masculin est, pour les femmes, une chose qui s'apprend. Sans exiger qu'elles sachent préférer le nerveux Apoxyomène de Lysippe au quelque peu lourd Doryphore de Polyclète, il faut que leur éducation artistique leur fasse distinguer un muscle d'une couche de tissu adipeux. C'est un signe de bien mauvais goût et d'instincts bien communs pour une femme que de trouver du charme au contact de mâles ventripotents.
En même temps que les poses du nu, dont l'amant supérieur a toujours le talent, la physionomie ellemême joue un rôle, principalement chez la femme, dans la représentation de la volupté. Le plaisir illumine une figure et la transforme souvent. C'est la beauté de l'expression se substituant à celle du trait ou en tenant lieu, chance suprême de quelques femmes laides. Il y a, au contraire, des visages sans souplesse, incapables de s'éclairer, de s'épanouir. Il est jusqu'à de jolies femmes, surtout celles à profil anguleux, que la volupté défigure. Dans ce même
152 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
cas, le visage de Don Juan ne sait que s'embellir. Un grand comédien en scène peut-il jamais être laid ? Mais, rarement la femme regarde-t-elle son amant à travers l'incendie. Dans l'instant de leurs effusions, les amoureux perdent le sens de la vue au profit de l'ouïe, qui perçoit avec délices leur échange d'onomatopées. A peine le plaisir a-t-il fini d'immoler la pudeur que celle-ci renaît avec plus de force. Chez les amants qui ne veulent pas trop tôt connaître le dégoût, une fois les étoffes reprises, une décence rigoureuse succède au désordre erotique. Don Juan, en particulier, s'applique à ce qu'il n'y en ait même pas de trace. Avant, il a toutes les hardiesses de l'animal. Sa fureur tombée, il s'enveloppe de glace. On dirait plutôt qu'il sort de prier.