DES COURTISANES
Il apparaît difficile de faire entrer une étude sur les courtisanes dans le domaine de la psychologie amoureuse.
L'amour vrai n'est-il pas à peu près absent de l'existence de ces femmes-là? Oui, du côté de la maîtresse, mais non pas du côté de l'homme, dupe des artifices et des mensonges des prostituées. Aussi, est-ce surtout par rapport aux hommes, y compris ceux d'entre eux qui ont le don de séduire, qu'il est intéressant d'étudier l'action des femmes auxquelles ils achètent de l'illusion ou du plaisir.
Si la courtisane ne peut avoir qu'un mari, elle n'a jamais moins de deux amants à la fois qui servent à des fins diverses. Ce nombre peut suffire à la faire considérer comme un Don Juan femme. C'est pourquoi ai-je cru devoir lui consacrer ce chapitre complémentaire de mon essai sur le donjuanisme.
Quelles que soient ses origines et à quelque situation qu'elle parvienne, la courtisane doit ordinairement se définir ;: la femme qui se vend, qui fait
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 193
commerce de ses charmes, en un mot, qui se prostitue.
Il faut séparer nettement, de la courtisane, la femme libre qui se déclare l'égale de l'homme dans sa manière de comprendre et de pratiquer l'amour. Ce qui caractérise la courtisane, c'est la vénalité. Une femme peut avoir dix amants, si elle n'est pas vénale, on ne saurait lui infliger le qualificatif de courtisane. On doit se garder également de ranger dans la catégorie des prostituées les femmes qu'une sensualité exceptionnelle ou le dévergondage de leur imagination pousse de bonne heure à la polyandrie. Le peuple définit cette espèce d'un mot brutal, mais significatif, auquel l'usage a injustement fait attribuer un sens malhonnête. Il appelle toute femme sensuelle une putain. Eh bien, empruntant à la langue du peuple une autre de ses expressions, je dirai qu'il ne faut pas, dans tous les cas, confondre la putain avec la grue. Celle-ci, seule, est la courtisane. L'autre est seulement une amoureuse qui n'a pas toujours la pudeur de ses appétits.
Pour tenir compte de la confusion habituellement établie entre les deux, il y aurait lieu de compléter l'étude de l'une par l'indication de certaines aspirations de l'autre. Mais c'est à reproduire les traits généraux des marchandes d'amour, publiques ou privées, que s'applique spécialement l'analyse qui suit.
194 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
Ce n'est presque jamais le tempérament amoureux qui pousse une femme dans la voie de la prostitution, Une des conditions habituelles de la fortune des courtisanes est, au contraire, leur défaut de tempérament, joint à un manque de cœur presque absolu. Ce sont uniquement : d'une part, la paresse ou, mieux, le dégoût de toute espèce de travail, et, de l'autre, la passion de la richesse, tout au moins le souci d'une parure luxueuse, qui, du haut en bas de l'échelle, conduisent les femmes au trafic de leur corps et de leur semblant de cœur. Dans la classe pauvre, la misère est quelquefois, mais bien rarement, l'excuse de la prostitution.
Être courtisane est une fonction, un art même, si l'on veut, qui, comme le donjuanisme, exige certaines qualités et bien des talents. Ce ne sont pas, généralement, les circonstances qui font la fille galante, mais la vocation, tout au moins le caractère. Une femme naît courtisane. Il est rare qu'elle le devienne, même si, de propos délibéré, grâce aux illusions qu'elle se fait sur sa nature et sur sa destinée, elle a elle-même choisi cette carrière, aujourd'hui aussi encombrée que celles qu'on nomme libérales. C'est pour cela qu'il existe, dois-je le reconnaître, un grand nombre de fausses courtisanes, comme j'ai déjà montré qu'il existe de faux Don Juans.
Je dois, d'ailleurs, faire observer dès maintenant
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 19,"3
que, depuis le commencement du siècle, le métier proprement dit de courtisane n'existe pour ainsi dire plus. Aujourd'hui, les femmes, jolies ou séduisantes, qui cherchent dans le don monnayé de leur chair la fortune ou, au moins, un moyen de vivre dans le luxe et l'oisiveté, exercent ostensiblement une certaine profession. Elles sont mannequin ou vendeuse chez un couturier, remplissent de vagues fonctions de secrétaire chez un nouveau riche. Elles font du théâtre ou du sport, tiennent boutique d'antiquaire ou de marchande à la toilette. Les plus intelligentes écrivent, se qualifient poétesses, romancières, chroniqueuses de la mode ou des beauxarts. Bref, chacune a une occupation qui lui permet d'affirmer : « Je ne suis pas une grue, moi ; je travaille. » Ainsi la face est sauvée, ce qui, pour elles, a plus d'importance qu'on ne croit.
Fini le temps où certaines gazettes, qui vivaient de chantage et de pornographie, citaient, chaque jour, dans leurs échos, les pseudonymes à particule du « bataillon de Cythère ». Maintenant, ces « créatures » ou ces « demoiselles » d'antan sont, presque toutes, mariées ou sur le point de l'être, car quel attrait, quel prix ne donne pas aux charmes d'une femme la présence réelle d'un mari !
Dans l'ordre des grues modernes, l'épouse, la mère elle-même font prime. C'est, sans doute, bien peu moral, mais c'est ainsi.
196 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
Malgré qu'elle ne soit dans la société qu'un élément de prostitution, la courtisane y occupe un rang assez clairement défini, qui a ses degrés, sa hiérarchie, de même qu'en ont les artistes suivant leur genre d'art et leur célébrité.
Ce qui par-dessus tout, indépendamment de la chance de chacune, classe ou distingue les courtisanes, depuis la pierreuse jusqu'à la favorite de prince, ce n'est pas la beauté, c'est l'éducation, et j'irai jusqu'à dire : la race. Il y a les courtisanes issues du peuple. Ce sont les plus nombreuses, non parce que le milieu générateur est le plus . vaste, mais parce que c'est dans la masse qu'il y a le moins de préjugés. Les courtisanes sorties des rangs de la bourgeoisie sont presque toujours déclassées. Il y a habituellement à l'origine de leur carrière une déchéance des parents, qu'il s'agit pour elles de réparer. Le divorce fournit aussi à la prostitution élégante un fort contingent de bourgeoises. Quant aux courtisanes de vrai sang bleu, elles sont le petit nombre et, même, l'exception, car, de par les conditions de leur naissance, il leur manque, en principe, cette faculté maîtresse de la grue qui consiste à savoir tirer de l'homme le plus d'avantages possible. Lorsqu'une courtisane d'origine aristocratique arrive aux honneurs et à la fortune, elle le doit surtout à son tact, à sa diplomatie, à une hypocrisie savante, calculée jusque dans les moindres traits,
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 197
toutes choses qui sont le produit d'une éducation raffinée. L'éducation est le meilleur masque de la courtisane haut placée et, dans notre époque où tout se confond, le plus difficile à percer pour les hommes, excepté pour quelques psychologues à qui les femmes ne peuvent cacher aucun des secrets de leur âme.
Beaucoup de gens s'imaginent qu'il suffit qu'une femme soit très belle et qu'elle possède une forme le plus près possible de la perfection pour fournir une brillante ou fructueuse carrière galante. Ils commettent la même erreur que les artistes dépourvus d'esprit pratique qui croient que le talent fait seul le succès.
La beauté d'une courtisane n'est un élément de réussite qu'au début. C'est la beauté, en effet, qui, d'abord, attire l'attention des hommes. Mais elle ne la fixe qu'exceptionnellement. L'aphorisme, déjà énoncé à propos de Don Juan, que, dans une œuvre de séduction, la beauté ne fait rien sans le caractère, sans l'action morale, est encore plus vrai pour les courtisanes que pour les autres femmes. Avec, d'une part, leur insensibilité, de l'autre, leur cupidité et leur défaut de scrupules, les courtisanes pratiquent un art de séduire spécial dont il est nécessaire qu'elles aient le don, proportionné aux difficultés de chaque tâche. Et ce don est celui d'une
espèce de comédie assez profondément empreinte de toutes les formes de la sincérité. Quand il s'agit de courtisanes de haut vol essayant la conquête d'hommes supérieurs, on peut dire qu'elles usent d'un attribut essentiellement donjuanesque.
Ou ne saurait concevoir une courtisane, même de bas étage, omettant de feindre soit les beaux sentiments, soit les impressions voluptueuses qu'elle n'éprouve pas et qu'elle est, d'ailleurs, incapable d'éprouver. L'amour qu'elle fait payer, en ayant parfois l'air de le donner, étant moralement faux, comment pourrait-elle ne pas recourir au mensonge, à la duplicité, à tous les modes possibles de tromperie sur la qualité de la chose vendue ? Donc, ce qui contribue le mieux à la réussite d'une courtisane, ce n'est pas le charme physique de sa personne, mais l'intelligence de sa fonction et, surtout, sa connaissance des hommes.
Et une question préjudicielle se pose ici : Quelles sont les raisons du goût qu'éprouvent, quel que soit leur âge, la plupart des hommes pour les courtisanes ? Ce n'est pas l'inédit, l'imprévu qui les attire chez ces hospitalières de four banal. Est-ce le souci d'apprendre à aimer, d'acquérir l'expérience des femmes ? Pas davantage. Jeune ou vieux, l'homme ordinaire ne va chez la fille ou chez l'hétaïre que parce que faire l'amour avec ces habituées de la copulation ne lui donne guère d'autre peine que celle
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 199
d'ouvrir son porte-feuille ou son porte-monnaie. Aimer puis attirer l'amour exige un effort, un travail parfois ardu, au moins une patience dont la généralité des mâles pressés par leur désir se sent incapable. Le plaisir immédiat, voilà ce que recherche l'homme. Avec la grue, il n'attend pas ; les sens sont satisfaits sur l'heure. Peu importe à beaucoup d'êtres le degré et la qualité de l'impression. Ils ignorent que la réciprocité des caresses sincères donne à la volupté sa vraie saveur. C'est cette disposition de l'homme qui fait de l'existence des courtisanes une sorte de nécessité sociale. C'est elle aussi qui sert de guide aux prêtresses d'Eros dans leur manière d'être vis-à-vis de leur clientèle.
Cependant, quels que soient les talents de ces prêtresses, la chance, on peut même dire le hasard, joue dans la préparation de leur fortune individuelle un rôle prépondérant. Qu'elle commence par s'offrir elle-même aux passants, ou qu'elle ait recours aux bons offices de l'entremetteuse, une femme galante est obligée de faire un nombre incalculable d'essais, avant de tomber sur l'homme qui, s'il le peut, se décidera, sans toutefois la prendre pour maîtresse unique ou pour épouse, à l'entretenir convenablement. Les passades ne sont qu'un moyen d'existence précaire qui ne satisfait chez la fille que son goût invincible du far niente. La grue
200 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
en herbe rêve constamment de la conquête d'un ami, d'un époux, au besoin d'un père. 11 est à remarquer qu'elle n'appelle jamais cet homme-là son amant. Et c'est seulement lorsqu'elle l'a trouvé que commence sa véritable carrière. Auparavant, elle n'aura mérité que d'être traitée de grue ou de prostituée, appellations qui s'effacent dans l'éclat de la fortune, pour faire place aux apparences de l'honnêteté, de la respectabilité, et même, en certains cas, de la majesté.
Les essais difficiles ou pénibles de la courtisane ont fait et feront encore le sujet de mille romans. Rien de plus naturel. Il n'est pas d'écrivain un peu jeune qui, ayant reçu les faveurs d'une bonne fille, ne s'apitoie sur les malheurs ou la malchance dont celle-ci ne manque jamais de se plaindre. Que de ratiocinations sur l'injustice sociale inspire à des publicistes de grand cœur, mais d'esprit peu subtil, le sort des prostituées ! Assurément, il est des femmes que des circonstances spéciales peuvent amener à une prostitution temporaire ou seulement accidentelle. Mais celles-là reviennent aussitôt que possible à une conduite normale. Chez elles, l'effet cesse avec la cause. Il n'en est pas de même de la professionnelle, de la courtisane née qui demeure incorrigible et finit dans l'impénitence, souvent orgueilleuse, de sa vilenie.
Il est, en réalité, peu intéressant pour le psycho-
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 201
logue, sinon pour un observateur des menus phénomènes sociaux, de s'appesantir sur les commencements de la femme galante, auxquels les romanciers
— je serais presque tenté de dire les romantiques
— donnent pour causes indirectes habituelles : soit le chômage, soit la maternité précoce et extra-nuptiale, suivie de l'abandon par le mâle responsable, soit encore l'entraînement dû à l'influence de ce même mâle, quand il est de l'espèce des exploiteurs. Celte dernière cause est, en bien des cas, la seule réelle et vaut la peine d'être signalée. Oui, il est des courtisanes qui ont été poussées par la volonté de l'homme au métier dont elles n'avaient peut-être pas la vocation. Mais, le plus souvent, obéissent à une suggestion de cette sorte des natures faibles, facilement influençables. La femme galante, instrument ou victime d'un mauvais génie masculin, n'appartient pas à l'espèce ordinaire. Néanmoins, l'étude n'en est pas plus attachante que celle des êtres sans caractère, sans idée, sans puissance, incapables de vivre par eux-mêmes.
Le nombre des courtisanes qui parviennent à la célébrité ou seulement à une haute situation est infime : Rari nantes in gurgiie vaslo ! Celles qui arrivent à sortir de la médiocrité, à s'introduire ou à se reclasser dans un milieu bourgeois, forment une moyenne appréciable. Le reste, le vulgus, ne vaudrait pas la peine qu'on en parlât, si la fin de
202 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
la plupart des unités impersonnelles qui le composent n'était, parfois, digne de pitié.
On ne saurait imaginer la quantité de femmes galantes de toute origine et de tout rang qui meurent prématurément — et le plus souvent à l'hôpital — de maladies contractées dans l'exercice de leur fonction. On peut citer d'honnêtes femmes qui finissent de la même manière. Mais la proportion des prostituées dépasse tellement — qu'on s'en informe auprès des médecins — le chiffre des autres, qu'il n'y a pas à tenir compte de celui-ci.
Là s'observe l'envers de l'existence des filles, qui pourrait inspirer de sages réflexions. Mais il ne s'agit pas ici de prôner la vertu. Mal ou bien, la galanterie vénale étant une sorte d'industrie, un phénomène social inévitable et à peine amendable par l'éducation, comme tout ce qui ne relève que de la conscience individuelle, il est superflu d'en gémir ; et c'est à la police qu'il appartient d'en fixer relativement les bornes. L'objet du moraliste est seulement d'en faire le tableau et laisser ensuite chacun s'en instruire.
Comme tous les commerces, le trafic des charmes de courtisane a ses intermédiaires et ses courtiers que les Grecs appelaient proxénètes. Le rôle de l'entremetteuse a été jusqu'à présent inséparable de la
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 203
carrière des femmes galantes, et le modernisme de celles-ci ne Ta guère modifié.
C'est à force de relations que la courtisane s'élève au but, si modeste soit-il, qu'elle ambitionne. — Ceci est d'ailleurs une règle de sociologie qui commande toutes les situations. • — Or, ces relations, c'est la proxénète qui, généralement, les procure, surtout aux débutantes qu'elle a charge de guider et qu'elle se plaît à faire profiter de son expérience.
On se représente ordinairement l'entremetteuse comme une femme hors d'âge, à physionomie abjecte, dont la conscience est capable des pires ignominies. Les peintres romantiques ont abusé de ce repoussoir conventionnel. En réalité, la proxénète moderne est souvent elle-même une courtisane qui, encore en activité, ajoute au commerce de son propre corps celui de la peau de ses pareilles, ou bien qui, après avoir pris, plus ou moins prématurément, sa retraite, continue par besoin, quelquefois par goût, à trafiquer des charmes féminins. A notre époque, une proxénète vieille, laide et inélégante risquerait de ne traiter aucune affaire brillante et de végéter.
Que l'entremetteuse soit profondément amorale, sans scrupules comme sans vergogne, c'est la première condition de son métier. Elle ne se représente jamais l'homme, même s'il est beau ou d'un rang
204 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
prestigieux, que sous les espèces du porc. Le monde lui apparaît comme un immense lupanar où elle a à tenir, pour des loups policés, boutique de chair fraîche. Il faut avouer que certains hommes témoignent, en amour, de goûts parfois si bizarres, si anormaux, que les proxénètes, qui en reçoivent la confidence ou qui en sont les témoins, n'ont pas toujours tort de ne croire qu'à l'excessif libertinage de leurs clients. Nonobstant cet état d'esprit, l'entremetteuse doit, sous peine de croupir dans la médiocrité sinon courir à la faillite, posséder une certaine science du monde, montrer de l'affabilité, user de beaucoup de diplomatie et, par-dessus tout, être, à l'égard des faiblesses et des manies erotiques du sexe mâle, d'une indulgence et d'une discrétion absolues.
Il n'est pas rare de voir des proxénètes qui ont la passion de leur métier, goût analogue à celui des policiers secrets pour les missions délicates dont on les charge. Dans l'espèce, ce sont presque des artistes. Et d'abord, aussi bien que les meilleurs peintres ou sculpteurs, elles savent juger impeccablement de la plastique d'un corps de femme. Sur ce point, bien des hommes ne s'en rapportent qu'à elles et souscrivent d'avance au choix qu'ils leur commandent.
Quant aux femmes dont elles ont à faire le placement, qui pourrait les connaître plus à fond ?
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 205
Ah ! ce n'est pas vis-à-vis de l'entremetteuse que la courtisane peut jouer sa comédie. Là, il faut qu'elle se montre nue, au moral comme au physique. Les deux femmes sont d'ailleurs liées par la complicité de l'intérêt.
Il existe quelques proxénètes masculins, soit époux, soit amants de l'entremetteuse, car rarement vivent-ils isolés. Mais les hommes n'aiment pas, en général, avoir affaire à eux. On les redoute, on se méfie de la manière dont ils sont capables de prélever leur commission. Et puis, on ne peut pas leur serrer la main, comme on n'hésite pas à le faire aux matrones qui s'en montrent toujours si touchées. Néanmoins le proxénète mâle possède une science et un art qui dépassent souvent de beaucoup les talents de l'entremetteuse, car il est parfois un Don Juan déclassé.
Une opinion qu'ont propagée jusqu'à nos jours les mœurs antiques, si différentes des nôtres, c'est que l'art principal des courtisanes consiste dans la perversité ésotérique de leurs caresses, dans leur lasciveté professionnelle, en un mot dans la science, aussi étendue que profonde, qu'elles sont censées avoir de tous les modes de rapprochement sexuel, y compris les préliminaires et la conclusion.
A ne considérer que le physique de l'amour, il n'est pas d'erreur plus totale que celle-là. De même
206 IF. DONJUANISME CONTEMPORAIN
que l'originalité dans n'importe quel domaine, la lubricité en amour ne s'enseigne pas. La ferveur et la profondeur de la volupté ne sont jamais l'effet de règles apprises. La nature seule les inspire et en développe l'application. Il importe de faire une bonne fois justice de la légende, ancrée dans l'esprit de bourgeois naïfs, qui présente la femme galante sous les traits d'une amoureuse ardente, fougueuse, toute différente de l'honnête femme qui, toujours, on ne saurait dire pourquoi, passe pour tiède, sinon froide, à cause de sa pudeur. Chez les anciens, oui, les prêtresses d'Isis, d'Eros ou d'Astarlé, qui remplissaient des fonctions appointées par l'association cultuelle dont elles dépendaient, donnaient à leurs fidèles, au cours de cérémonies privées qu'on appelait mystères, des leçons d'érotisme, assimilables à des exercices de piété envers les Dieux symboliques de l'amour. Mais le monothéisme des religions nouvelles a changé lout cela, et il n'existe aucun terme de comparaison entre les femmes galantes modernes et les païennes de jadis.
Demandez à un Don Juan ou à un simple coureur d'aventures — seule espèce d'hommes compétents en la matière — ce qu'ils pensent des pratiques secrètes de lubricité qu'on attribue aux courtisanes. La question les fera sourire. Informez-vous, auprès de ces mêmes types de séducteurs, des impressions de volupté que leur a procurées le seul instinct, la
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 207
passion morale ou la puissance de tempérament d'amoureuses non vénales ; et s'ils consentent à vous répondre — ce qui n'est pas certain, car la discrétion est nécessaire à leur existence — que de révélations véritablement surprenantes ils vous feront et sur l'adresse, et sur la flamme, et sur le raffinement des caresses de femmes pudiques qui aiment l'amour ! Dans cet ordre d'idées, les honnêtes femmes l'emportent si bien sur celles qui ne le sont pas, que ces dernières se plaignent furieusement de la concurrence ; et c'est la raison pour laquelle les plus avisées, afin de pouvoir continuer une lutte dont les buts sont si différents, se sont résolues, depuis déjà plus d'un demi-siècle, à effacer les signes extérieurs susceptibles de les faire reconnaître, pour ne plus se livrer qu'à la prostitution clandestine, hermétique même, en tout cas tellement dissimulée que des hommes d'une grande finesse s'y trompent autant que les jobards.
Et voici précisément en quoi consiste ou à quoi se réduit l'art véritable de la femme vénale moderne — je parle seulement, bien entendu, de celle que son éducation, sinon ses origines, rend apte à un tel talent — c'est de faire croire qu'elle est une simple amoureuse que son tempérament, sa passion de l'amour poussent irrésistiblement à l'abandon de sa vertu, de sa pudeur, de l'honneur de sa famille et de mille autres choses dont un amant qui n'est pas
208 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
un muffle se doit de la dédommager. En un mot, le fin du fin pour la grue moderne intelligente est de se faire passer pour sensuelle et de se conduire exactement de la même manière que se conduit une femme du monde, une femme comme il faut, ou, plutôt, une femme aimant l'homme pour lui-même et jamais pour l'aide matérielle qu'il peut ajouter bénévolement aux manifestations de son amour.
Ainsi tend à disparaître la courtisane patentée, à clientèle plus ou moins mêlée et généralement passagère, pour faire place à la courtisane posée, de mœurs dignes, presque austères, qui ne pratique des « horreurs » de l'amour que juste ce qu'il faut pour ne pas décourager l'homme et l'empêcher de porter ailleurs son désir.
Des procédés ou, plutôt, des « trucs » qu'emploie la grue pour s'attacher l'homme, capter sa confiance et, finalement, le duper, il y a peu de choses à dire, tant l'opération est classique et presque toujours la même, sauf ce que les circonstances y ajoutent extérieurement de nouveau.
Une femme vénale élégante, douée de quelque finesse, pratique à l'égard des hommes la même coquetterie qu'une femme vertueuse. Par exemple, sans se refuser absolument, elle promet plusieurs fois sans tenir, ce qui — nous le savons tous — provoque chez l'homme une excitation qu'il s'agit
d'entretenir comme le foyer d'une machine sous pression, tantôt en la modérant, tantôt en l'élevant, mais en variant toujours la manière de l'alimenter.
Sans l'incurable sottise de l'homme, sans son orgueil, surtout, qui l'empêche de voir l'évidence, le manège, au demeurant assez simple, de la courtisane n'aurait aucun effet. A priori les femmes font croire à l'homme à peu près tout ce qu'elles veulent, et l'écouteur désire tellement, lui-même, le déguisement de la vérité; il a une telle soif d'illusion, de mirage, de rêve à opposer à la laideur réelle des êtres et des choses, que le rôle de la comédienne, qui est d'éveiller la chimère, en devient facile.
Ah ! ce terrain de la comédie amoureuse, on peut affirmer qu'il est unique et qu'il sert au jeu de toutes les femmes sans exception. Mais, ne seraitce pas à cause de ce prestige mythique de la comédie, que les courtisanes de théâtre — j'écarte de mes propos l'actrice vertueuse, il y en a maintenant — exercent sur les hommes un pouvoir d'attraction souverain? Hélas! non. C'est le plus souvent par pure vanité que les hommes recherchent les faveurs de la courtisane de théâtre, dont le charme, la beauté ou le talent d'hypocrisie intime ne sauraient être, intrinsèquement, supérieurs aux moyens de plaire des autres hétaïres. L'actrice n'a ordinairement d'adorateurs qu'en raison de sa célébrité. Cer-
210 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
tes, son art, l'expression de sa physionomie et la grâce particulière de ses gestes sont susceptibles de lui faire inspirer de grandes passions. Mais, étudier la séduction propre aux femmes de théâtre serait sortir des limites de cette analyse.
Ce n'est pas sa personne même que les hommes aiment ou désirent chez l'actrice, mais ce qu'elle paraît être ou bien ce qu'elle représente d'une manière si variée. L'homme qui paie tout ou partie des frais considérables qu'entraîne la profession d'artiste lyrique ou dramatique participe au cabotinage de celle-ci, à ses triomphes, à son enivrement, à sa gloire. Il prend sa part des applaudissements quotidiens de la foule. Qu'est-ce que le cœur et les sens eux-mêmes ont à voir là? Presque rien. D'autant plus que, obligée de ménager ses forces, l'actrice est habituellement une maîtresse indocile, une coquette particulièrement rebelle au désir du mâle. Il faut être à sa disposition, et elle n'est presque jamais à la vôtre. Selon l'expression canaille qui a cours dans les milieux de basse galanterie, c'est la moins « bonne affaire » qui soit.
Malgré tout, en dépit des tracas que la femme qui s'exhibe à la scène inflige à ses commanditaires et amis, les filles de théâtre seront toujours les plus recherchées, parce que la plupart des hommes ignorent le sens de l'amour autant qu'ils méconnaissent celui de la vie elle-même. Leur erreur en cette ma-
tière est tenace. Chez certains, elle est héréditaire. Elle ne finira donc qu'avec l'humanité.
Une autre raison — mais celle-là indirecte — de la vogue des courtisanes, c'est que l'ambition de les posséder divise les hommes, et que, d'habitude, cette possession est le prix d'une compétition publique, d'une lutte entre rivaux qui plastronnent devant les snobs. Il fatiguerait d'énumérer ces cas de rivalité, analogues à la situation de courtisans qui se disputent la faveur d'un haut personnage. D'ailleurs, une amoureuse désintéressée peut être également l'objet de la rivalité passionnée de plusieurs hommes. Seulement le cas est plus rare, et, généralement, il demeure secret, au moins assez voilé pour qu'on ne le puisse jamais découvrir sous son vrai jour.
Malgré qu'elles aient la préoccupation de ne chercher dans l'homme que ce dont elles peuvent tirer parti, l'habitude de faire passer entre leurs bras un grand nombre d'amants développe chez la plupart des courtisanes, aussi bien que chez les autres polyandres, la faculté de juger rapidement la valeur esthétique d'une forme masculine.
On sait avec quelle sûreté de diagnostic et quelle précision, dans l'évaluation des lignes, Don Juan, regardant une femme marcher ou s'asseoir devant lui, la déshabille d'un coup d'oeil et la voit telle que
212 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
si elle était nue. Les courtisanes sont à peu près les seules femmes qui possèdent, en réciprocité à l'égard des hommes, ce coup d'oeil donjuanesque. A moins d'un instinct artistique particulier, la femme monogame ne sait presque pas juger de la beauté intrinsèque ni de la forme des mâles. A force de voir des hommes, et tels que la nature les a faits, la fille, à moins qu'elle ne soit complètement obtuse, finit par saisir les différences d'aspect, de couleur, de lignes mouvantes, et cela avant le dévêtement, parce qu'elle observe aussi, au moment du rhabillage, la relation établie chez tout individu entre le corps et l'habit.
Quelques-unes vont plus loin encore. L'habitude de dévisager les hommes leur apprend les éléments de la physiognomonie. La vue de tels yeux, de tel nez, de telle bouche, de tel menton, leur révèle les goûts, les penchants de l'homme et — ce qui leur importe le plus — les renseigne sur sa générosité.
Un détail esta relever dans les mœurs des femmes galantes. C'est chez elles que s'observent le plus les cas d'amour lesbien. Pourquoi ? Gomme pour les femmes non courtisanes, ce peut être une simple dépravation de l'instinct sexuel. Mais, généralement, une femme naît avec des goûts saphiques. Si une courtisane ne fait que les acquérir, c'est moins grâce à une curiosité malsaine, fruit du désœuvré-
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 213
ment, qu'à cause du dégoût qu'elle éprouve de la caresse de l'homme, qui, à son égard, est habituellement sans nuances, parce que rarement inspirée par le cœur ou l'imagination.
Il est juste d'ajouter, d'autre part, que, quand on se livre à la prostitution, on en épouse tous les risques. Mais on retombe ici — • côté du sexe féminin — dans une affaire de métier.
J'ai déclaré qu'en principe les courtisanes détestent l'effort. Il est cependant une sorte de travail auquel elles ne sauraient se dérober, sous peine de déchoir, de perdre presque leur raison d'être. Ce travail, c'est leur toilette, les soins constants à donner à leur corps.
Si l'amour n'est pas considéré comme un sport — et qui sait? cela viendra peut-être — il se traduit, au moins, par une gymnastique aux exercices de laquelle on ne saurait se livrer sans préparation. Les apprêts de l'amour sont indispensables à la volupté. Combien d'honnêtes femmes l'oublient ! ce pour quoi leurs maris ou amants vont chez la courtisane qu'ils sont, au moins, certains de trouver toujours sous les armes. Oui, le bon goût du vêtement et la finesse de la parure, joints à des habitudes d'hygiène et de propreté irréprochable, constituent un attrait — il faut aller jusqu'à dire un excitant — assez particulier aux femmes vénales. De ces arti-
214 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
fices, d'ailleurs exquis, la courtisane déduit sans peine, aux yeux de l'homme, la raison des dépenses auxquelles elle se trouve obligée. Ah ! si elle pouvait avoir tout cela pour rien, comme elle ne penserait qu'au pur amour et comme elle se contenterait des paroles dorées et des caresses de l'ami ! Mais la société est si mal faite.
Quelle lutte doit déjà soutenir la femme pour ne pas aller toute nue, lutte qui prend des proportions incroyables dès qu'il s'agit de se parer, de s'orner et, le cas échéant, de l'emporter sur des rivales I A part les couturiers et tout leur hinterland, qui vivent de ces batailles-là, les hommes ne peuvent pas imaginer ce que le souci de maintenir leur charme ou leur piment au maximum de son effet coûte de peine à l'industrie de nos Vénus.
Et puis, il faut que la courtisane se défende spécialement contre l'âge. Une femme ordinaire, une bourgeoise congrûment mariée et qui a eu des enfants peut se laisser aller, perdre de sa coquetterie, de son goût pour la toilette. La courtisane, jamais. Autre effort et, de plus, autre attrait pour les hommes. La courtisane doit rester jeune ou abdiquer. Il ne lui est, pour ainsi dire, pas permis de vieillir, et si cela lui arrive malgré elle, il lui faut, pour rester jusqu'au bout sur la brèche, déployer une science, un art infinis, faire appel à toutes ces ressources de l'esprit dont Ninon deLenclosa donné
un immortel exemple. Qui oserait, après cela, soutenir qu'une courtisane n'a rien à faire de sérieux?
L'incompatibilité, signalée plus haut, du véritable amour avec le caractère ou la fonction des courtisanes n'est pas absolue. Certaines cheminées dans lesquelles on n'a longtemps brûlé que du bois vert finissent par prendre feu. C'est ce qui arrive, sur le tard, à un nombre indéterminé de femmes galantes, et, ordinairement, pour leur malheur.
L'espèce d'hommes faits pour conquérir, corps et biens, les courtisanes à l'âge de la crise des sens est, moralement, la plus ignoble qui soit. Il n'est que juste, hélas ! de reconnaître à ces drôles quelques-uns des attributs du séducteur. Mais il ne faut pas croire qu'on ne les rencontre que dans les basfonds de l'ordre social, parmi les tenanciers de maison de passe. On pourrait citer des princes qui, au lieu d'élever jusqu'à eux une courtisane amoureuse et repentie — ce qui est, à vrai dire, à peu près impossible — se sont abaissés à son niveau en l'épousant.
Il n'existe d'ailleurs pas de courtisane qui, quand elle n'a pas commencé par se bien marier, ne s'efforce d'y parvenir. Ce n'est que dans le mariage qu'elle voit sa réhabilitation ; et ce qui distingue le plus la grue moderne de la « cocotte » du temps de Cora Pearl, c'est qu'elle prend la précaution de se
216 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
poser en honnête femme devant l'opinion, avant même de commencer sa vie prostitutionnelle. Ainsi, dès l'abord, un honorable pavillon couvre la cargaison suspecte.
Des moralistes d'idées sociales avancées prétendent qu'on pourrait supprimer la prostitution en généralisant l'union libre. Je suis persuadé que l'extension du concubinage ne ferait, au contraire, que multiplier les modes et les effets de la vie galante.
On a beau dire, l'union légale, même pour les grues authentiques, est la sauvegarde du décorum, ce qui demeure essentiel au bon gouvernement du monde. La vénalité des femmes en amour, qui prend d'innombrables formes, n'est ni plus ni moins corrigible que n'importe quel autre vice de la société. Que feraient, d'une part, les jeunes gens timides et, de l'autre, les vieillards libidineux, s'il n'y avait pas de femmes de mœurs faciles pour initier les premiers et faire la dernière joie des seconds ? Les Grecs, nos maîtres, l'avaient bien compris qui, de la porné ou fille publique à la riche hétaïre, classaient les courtisanes par catégories. Aujourd'hui comme autrefois, la femme galante remplit une fonction des effets de laquelle la moyenne des hommes ne peut pas se passer. Ne serait-il pas contre l'intérêt général de vouloir la faire disparaître?
LE DONJUANISME CONTEMPORAIN 217
Et, pour finir, je demanderai :
Etant donné l'évolution des mœurs, les hautes classes doivent-elles continuer à mépriser les courtisanes et à les juger sans honneur comme sans vertu? — Je néglige ici l'opinion du peuple qui absout toujours et souvent encourage la plupart des filles sorties de son sein. — Eh bien, en se plaçant au point de vue social, on peut penser que les bourgeois ne sont pas sans avoir quelque tort de réprouver en public ce dont ils sont si friands dans l'intimité. En dépit de leur individualisme féroce, qui s'oppose assez naturellement à celui, non moins âpre, de leurs seigneurs, les courtisanes ont, en général, l'esprit traditionnaliste et conservateur. Ce sont des amis, des partisans de la richesse, malgré qu'elles fassent tout pour gruger l'homme riche. A ce titre, elles se montrent ennemies, au premier chef, des révolutions et, même, du progrès.
Au contraire, prise individuellement, la courtisane n'est digne d'aucune estime, car, en principe, son contact moral est pernicieux, surtout pour la jeunesse. Sitantd'hommes, peu capables d'inspirerde l'amour, ont la haine et le mépris des femmes, c'est à la déplorable éducation sexuelle qu'ils ont reçue de leurs premières maîtresses vénales, non moins qu'aux dommages et aux injures qu'elles leur ont fait subir, que sont dus ces mauvais sentiments.
La courtisane réhabilitée par et pour l'amour, et
218 LE DONJUANISME CONTEMPORAIN
changeant, par conséquent, absolument de caractère, n'est qu'une légende de roman, une illusion d'amoureux dépourvu d'expérience. Malheureusement, nombre d'esprits forts croient aussi à cette légende ou partagent cette illusion. Puisse cette trop brève étude servir un tant soit peu à les détromper !