LES AMOUREUSES PRÉDESTINÉES
|l existe entre l'état de l'homme et celui de la femme en général vis-à-vis de l'amour une différence aussi essentielle que celle de leurs sexes et qui, d'ailleurs, eu découle; et bien que le progrès des mœurs tende précisément à l'égalité des sexes devant l'amour, l'homme gardera éternellement en cette matière le privilège d'être l'assaillant. A de rares exceptions près, les femmes — et c'est très heureux pour l'homme autant que pour elles — ne désirent pas. Ce n'est presque jamais une commotion physique spontanément active, un feu subit de la chair qui les jette dans, les bras du mâle. Pour cela, il faut à leurs sens une préparation. En un mot, le rôle de la femme en amour est plutôt passif. D'autre part, en se plaçant tout à l'opposé de la physiologie, on peut dire que la femme est essentiellement faite pour aimer. On a, de tout temps, affirmé que l'amour est
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tout dans la vie de la femme, alors qu'il n'est qu'un accident dans la vie de l'homme. Rien n'est plus vrai.
Prétendre diviser les femmes en catégories exactement parallèles à celles de leurs séducteurs serait absurde, par la raison péremptoire que l'esprit de donjuanisme, tel que nous l'avons défini, n'existe qu'à un très faible degré dans le caractère de la femme, même chez la plus coquette d'entre elles, même chez la courtisane, qui, elle, a souvent les dehors d'un Don Juan femelle.
On ne peut affirmer qu'il y ait un type de Don Juan-femme. Après l'unique Aspasie, c'est bien à tort que l'on cite parfois comme l'ayant été : Gléopâtre, Messaline, Théodora, Frédégonde, Lucrèce Borgia, Marie Stuart, Catherine II, Marie-Christine de Bourbon et Caroline de Naples. Ces femmes à physionomie et à caractère historiques furent de grandes voluptueuses magnifiquement dépravées ; mais elles étaient reines, elles commandaient l'amour à leurs favoris et ne se préoccupaient pas de les séduire. Elles adorèrent quelques-uns de leurs amants ; il est douteux qu'elles aient été payées de retour. De plus, l'instinct du donjuanisme est, en principe, physiologiquement inconnu aux femmes, sauf peutêtre, en des cas relativement rares, à celles qui dans l'automne de la vie se font les préceptrices de ' Don Juan adolescent. Encore si elles charment
Chérubin, n'est-il pas très sûr qu'elles s'en fassent aimer.
Ce n'est donc pas d'après leurs propres désirs ou leur faculté d'aimer que nous devons ici classer les individualités du beau sexe, mais bien selon le goût de qui les séduit; et pour fixer le rang d'une femme dans l'ordre des amoureuses, c'est à l'opinion du séducteur lui-même qu'il vaut mieux s'en rapporter.
Même si Don Juan était indistinctement séducteur de toutes les natures de femmes — et nous verrons plus loin combien nombre d'entre elles sont réfractaires à son action — on n'en devrait pas moins reconnaître qu'elles ne lui plaisent pas toutes également ni de la même manière, et qu'il trouve des degrés à leur charme. Il est donc rationnel de dresser, suivant les mérites de chacune, une liste de ces femmes, depuis l'amoureuse-type, l'amoureuse idéale, la créature préférée, aimée par-dessus toutes, jusqu'à celle que Don Jua«n dédaigne ou méprise, celle qu'il ne peut aimer, qu'il est peut-être susceptible de haïr et à qui, ajouterons-nous, il est, de son côté, incapable de plaire.
On se tromperait fort si, voulant désigner d'un trait la femme dont la conquête est la plus précieuse à Don Juan, on se hâtait de dire : la plus belle ! Certes, la beauté est le critérium du premier jugement de l'homme et l'ordinaire source initiale des
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impressions qui déterminent l'amour. Mais, pour le vrai séducteur, cette beauté n'est rien sans le caractère ; et les préférences du divinateur, de l'artiste, vont d'abord à la physionomie, là où siège, éclate et rayonne pour lui l'expression préalable des sentiments et des qualités morales qui rendent une femme digne de son attention et de ses efforts.
Une autre observation à retenir dès à présent, c'est qu'aux yeux de Don Juan la femme n'a pas de rang social. Gela veut dire que, l'éducation mise à part, les dons exceptionnels qui caractérisent l'amoureuse-type se rencontrent aussi bien chez la fille du peuple que chez la princesse, aussi bien chez la petite bourgeoise que chez la fille d'un artiste. L'homme d'origine médiocre qui, lorsqu'il s'élève, le fait moralement autant que matériellement, est une exception. Le parvenu reste attaché par le cœur, sinon par ses dehors nouveaux, au grossier atavisme dont il tira le plus souvent l'instrument décisif de sa fortune. Il n'est au contraire presque pas de femme qui, née servante d'auberge, comme l'épouse de Pierre le Grand, ne sache du jour au lendemain jouer les impératrices. C'est qu'à défaut d'intelligence et de goût, la femme possède un esprit d'imitation que n'a pas l'homme, ou que, plutôt, celui-ci moins malléable et moins souple dédaigne d'employer. Et cependant tous les amants ordinaires, les innombrables sots dont la passion n'est faite que de la va-
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nité du Roi Candaule, ont à l'égard des femmes qu'ils désirent le fétichisme du rang social. Quel rustre ambitieux ou bellâtre ne rêve d'atteindre à l'idéale créature que Brantôme appelait « noble et honneste dame » et que nous décorons aujourd'hui du titre trop imprécis de femme du monde ? Dans l'esprit de Don Juan, la désignation de femme du monde s'applique congrûment à la femme d'élégance et d'éducation supérieures, et non à la femme titrée, à la femme de banquier ou de ministre, ni, surtout, à celle qui tient de sa famille ou emprunte à son mari le caractère d'une parvenue. Socialement parlant, Don Juan ne distingue qu'entre la femme comme il faut et celle qui ne l'est pas, c'est-à-dire entre la femme honnête — ce dernier qualificatif pris dans le sens d'honorable que lui donne Brantôme et non dans celui de vertueux — et la femme déclassée, celle à qui l'habitude notoire du scandale ou du vice — telles la plupart des courtisanes de profession — enlève non pas précisément le bénéfice de sa situation mondaine, mais cette auréole de respectabilité et de décence, sans laquelle l'attachement de l'homme n'est que valétudinaire.
L'expression « femme comme il faut »,plus exacte que celle de femme du monde ou femme de qualité, dont elle est synonyme, n'a jamais signifié femme vertueuse, rigoureusement attachée, soit à des devoirs conjugaux, soit à des principes de morale,
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soit à des pratiques dévotes qui lui interdisent l'amour. Une amoureuse qui se donne à deux hommes simultanément — et on ne saurait lui contester qu'elle doit avoir pour cela des raisons valables — une autre qui aura jusqu'à trois et quatre amants consécutifs, peuvent demeurer des femmes très comme il faut, de très honnêtes femmes dans le sens de Brantôme, le seul juste.
Pour les femmes, l'honnêteté n'est donc pas la vertu ni la froideur, mais l'éducation, la tenue ; et indiquons dès maintenant que ce qui compte le plus dans l'éducation, c'est la pudeur, qu'il faut également se garder de confondre avec la chasteté.
Une femme peut naître douée de toutes les perfections qui la font digne du choix d'un amant parfait, et, par un effet de la destinée, ne jamais faire la rencontre de cet être, végéter dans un coin, s'étioler, vieillir, mourir sans que l'œil d'aucun artiste la découvre, ait l'occasion de l'évaluer, de lui rendre hommage sinon justice. Ceci est pour conclure qu'il n'est vraiment donné qu'à un tout petit nombre de femmes de compter parmi les élues de Don Juan. Mais la question de circonstances et de contingences écartée, on peut dire qu'à la personnalité de 1? « aimeur » puissant correspond nécessairement, dans l'autre sexe, un type symétrique, celui de la femme à la fois charmeuse et passionnée, ve-
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nue au monde exprès pour aimer, souvent rien que pour cela. Cette femme, reine des amoureuses, est la prédestinée des passions donjuanesques. C'est à elle, à peu près unique en son genre, que doivent se rattacher par les traits d'un commun caractère toutes les autres variétés de femmes faites pour l'amour.
Les mille et trois delà légende ne sont qu'une collectivité représentative des classes de l'ancien ordre social. Il n'y a, au fond, qu'une maîtresse de Don Juan ; et encore ne sommes-nous pas certain qu'elle soit de ce monde ! Avec lui, la conquête de l'amoureuse prédestinée se commence et s'achève' dans le temps d'un regard. C'est à cela qu'il la reconnaît ; il n'a pas à prendre la peine de l'étudier, de la circonvenir, de ruser avec elle. Elle va à lui avant même qu'il la distingue ; et rien n'est beau à observer comme le trouble de cette femme rencontrant par hasard sur son chemin, non un amoureux d'occasion ou l'objet d'un caprice, mais l'unique amant de toute sa vie, le seul véritablement et exclusivement aimé. Aveuglée, éblouie, défaillante, sans autre vouloir que celui d'aimer, même au prix de chagrins auxquels elle ne veut pas croire, elle nage d'abord dans un songe de joie, elle se sent vivre à l'état fluide. Bientôt l'orgueil de l'amour éclate dans son maintien, et elle est prête à braver le monde, tandis que l'orage de son cœur s'accuse à peine dans la pâ-
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leur du visage. Cette prédestinée du grand amour est toujours un être supérieur par le cœur et par l'intelligence, sinon par ses origines ; car il n'y a, parmi les femmes, que les hauts caractères, les natures généreuses qui sachent se représenter le vrai Don Juan et le comprendre pour s'y attacher. En amour, c'est bien le charme du conquérant, du vainqueur, du maître, qui constitue leur idéal. Seulement, comme la réalisation en est des plus rares, prises de découragement, elles se laissent parfois aller à se contenter du simple homme-à-femmes, qui tue ou, tout au moins, rapetisse leurs illusions. Si le grand séducteur, par l'initiative de sa recherche, doit certainement trouver chez quelque maîtresse unique de quoi contenter son goût difficile, la grande amoureuse ne parvient pas toujours à posséder l'amant de son rêve. Gela tient à l'effective inégalité que les mœurs ont établie et maintiennent encore pour les sexes dans toutes les choses de l'amour. La femme comme il faut a des chaînes ; condamnée par son éducation à de nécessaires hypocrisies, elle est prisonnière des convenances, du décorum; la discrétion est imposée à ses sentiments, sinon le secret; rarement, à moins d'être reine ou de jouir d'une indépendance absolue, lui est-il permis d'aller au-devant de l'amour, de parler la première, d'exposer son cœur. Enveloppée de pudeur, — sa vertu véritable et sa plus séduisante, — elle
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a besoin d'être devinée, et c'est ce que Don Juan seul peut faire avec le savoir qui convient. Néanmoins, plus une femme est capable d'élever et de parfaire son idéal, et plus elle a de chance d'arriver à la connaissance du Dieu. Il est rare que le destin ne vienne pas en aide au désir, quand celui-ci a pour foyer une imagination active et pour guide un goût sans défaut ; car c'est aussi par son goût de la beauté et sa divination des qualités de l'amant, que l'amoureuse dont nous parlons se distingue des autres. Somme toute, elle n'est pas autre chose qu'une sœur de Don Juan. Noblesse de caractère, supériorité de l'éducation, subtilité des sens, délicatesse du goût, grandeur de l'imagination, elle a les mêmes attributs, les mêmes séductions, sauf qu'elle est femme et que, loin de revendiquer aucune des prérogatives de la force, elle se fait humble^ autant que prévenante et charmante, à l'égard de qui sait prendre son cœur.
Les femmes qui ont en amour un idéal inférieur, en tout des aspirations terre à terre, les femmes d'argent, par exemple, que sont les prostituées ; celles qui se montrent exclusivement sensuelles et pour qui les qualités morales de l'amant ne comptent pas ; celles — moins rares qu'on ne pense — qui n'ont aucun goût, c'est-à-dire qui ne savent pas reconnaître, apprécier, la vraie beauté de l'homme ;
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celles enfin qui sont incapables de suppléer au défaut d'esprit par la beauté, au défaut de race par l'éducation ; toutes ces femmes, même jolies, composent un vaste groupe aux divisions duquel il n'est pas besoin de chercher, comme pour les hommes, de dénominations spéciales. Par certains côtés, Don Juan peut quelquefois plaire à ces créatures, mais elles ne le comprennent pas et ne l'aiment jamais de la manière qu'il l'entend. Ce n'est que par dilettantisme ou à titre d'expérience qu'il condescend vis-à-vis d'elles à user des ressources de son art ; et c'est le cas où il risque un échec auquel en principe il préfère ne pas s'exposer. La femme d'esprit laide est à mettre seule hors de ce cadre inférieur. L'attention que lui prête toujours Don Juan n'est pas un des faits le moins intéressants à étudier de l'art de séduire. Il n'y a vraiment que les sots qui, mis en présence d'une femme sans beauté, s'exclament, sans se donner le temps de la juger : « En voilà une à qui je ne ferai jamais une politesse I » Une femme de visage déplaisant, ou atteinte de certaines infirmités telles que claudication, gibbosité, surdité, peut figurer sur la liste de Don Juan, mais à la condition d'être très spirituelle ou très bonne. Les hommes dépourvus de toute faculté d'observation n'imaginent pas quelles sources de volupté gisent chez quelques-unes des femmes à qui la nature a refusé une part de ses dons les phu
communs ; et seuls aussi les amants de génie savent comment, sous l'influence des passions, se transforment et parfois s'effacent les défauts d'une figure. C'est une des prérogatives de Don Juan que de plaire énormément aux femmes laides. Qu'on n'en rie pas ! Le goût de la laide à esprit fin est des plus difficiles. Son suffrage a donc moralement le plus haut prix. Le séducteur sans vanité, qui ne tient pas à la réclame, le préfère à celui de la jolie femme qui, faute d'instinct affiné ou d'éducation artistique, témoigne d'évidentes sympathies pour les mâles corpulents et à traits vulgaires.
Une catégorie de femmes odieuses à Don Juan, ce sont celles qui, sans intention de prostitution, n'en donnent pas moins au premier venu le baiser de leur chair intime avec autant de complaisance que celui de leur joue. C'est de la conquête de ces amoureuses sans caractère, sans intelligence, sans vraie pudeur, ou de sens trop prompts, que s'enorgueillit le séducteur ordinaire.
Quand on généralise la question de l'amour dans l'humanité, on est amené à poser en principe que toute amante porte en elle une part d'attraits qui répond au genre défini de séduction de son partner. En amour chacun cherche son égal, et, guidé par l'instinct, finit par le trouver, le reconnaître. C'est la loi générale ; dès qu'on s'en écarte, c'est la nature que l'on viole.