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DE LA BEAUTÉ FÉMININE

|uand on dit que l'amour naît d'un simple regard, on sous-entend que c'est l'aspect de la beauté — tout au moins d'une image qui en donne l'idée — qui provoque le premier mouvement d'attraction d'un cœur vers un autre. Ainsi exprime-t-on que la beauté est d'une manière intrinsèque la souveraine inspiratrice de l'amour. D'un autre côté, lorsque, considérant la réalité des figures, on prétend que la plus belle ne signifie rien sans le charme de l'âme, sans l'apport des qualités morales qui, si elles ne font pas naître l'amour a priori, le développent, l'entretiennent par la suite, et en assurent la plus longue durée, on se borne à reconnaître la différence des impressions reçues selon le genre des physionomies et leur degré d'animation; mais on ne nie pas pour cela l'action primordiale de la beauté. C'est pourquoi, étudier cette qualité en dehors des autres est le corollaire obligé de tout thème sur l'amour et ses passions.

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Hors du domaine de l'idée, la beauté se sent, se comprend, mais ne se définit pas d'une manière absolue. A vrai dire, le beau n'est qu'un reflet, une manière de voir, une sorte de perspective de l'esprit. Ce qui est réel, ce qui existe, c'est seulement l'organe qui perçoit le beau, et aussi la mentalité qui l'évalue.

Dans l'objet concret, chez la femme — puisque c'est d'elle qu'il s'agit ici, avant tout — la beauté consiste dans un certain accord des traits ou des lignes en même temps que dans une heureuse harmonie des couleurs qui composent l'image virtuelle soit du visage, soit des formes. Une infinité'de nuances dues à des conditions de temps, de lieu, à des influences de toute espèce, concourent ensuite à donner à la beauté son relief, son plus grand effet. Il faut donc distinguer dans l'examen de n'importe quelle femme prise pour modèle, d'une part, la beauté proprement dite, c'est-à-dire la beauté naturelle, de l'autre, les accessoires qui, sous les noms variés d'élégance, de coquetterie, de chic, de mode, sont l'ornement, la mise en valeur du type, et forment ce que nous appellerons la beauté appropriée, labeautée cultivée, la beauté acquise, sinon la beauté artificielle.

Il y a longtemps que la beauté naturelle a été comprise, étudiée, représentée surtout, de la manière la plus savante, la plus artiste et la plus com-

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plète qui soit. La statuaire antique, particulièrementcelle de l'Hellade, en a pour toujours déterminé les règles divines, sur lesquelles il n'y a à revenir que pour s'en inspirer. Il serait vain de les contredire, téméraire de vouloir y ajouter. Oui, proclamons-le bien haut : les anciens ne nous ont rien laissé à découvrir ni à juger touchant la beauté de la forme humaine. La raison en est que toutes leurs religions eurent pour base l'anthropomorphisme, ou, mieux, que l'anthropomorphisme même fut leur véritable et unique religion. L'éducation de la beauté, sans parler de son culte, compta jadis parmi les plus essentielles préoccupations des législateurs. Certains s'efforcèrent d'introduire par germe la beauté dans les races. Les inventeurs de VOrchestique, les fondateurs des jeux olympiques, n'eurent point d'autre but. Depuis l'apogée d'art atteint par les sculpteurs grecs, et qui demeurera tel jusqu'à la fin du monde, d'innombrables tares accidentelles, non combattues par l'hygiène et propagées par une hérédité aveugle, ont déformé la plastique des types primitifs. Chassée de ses temples, la beauté ne s'est conservée en partie, et ne se retrouve selon l'idéal païen, que chez un tout petit nombre d'individus. Aujourd'hui, c'est la laideur qui triomphe et qui est à peu près universelle dans l'humanité. Il n'est pas jusqu'aux artistes qui ne la glorifient, sous un bien ironique prétexte de réalisme. — La laideur, pré-

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lendent-ils, est toute relative, car il y a mille moyens de la corriger, de la transformer, d'en dégager un certain genre de beau. Et, d'ailleurs, que de choses intéressantes elle exprime ! — C'est ainsi que, abaissant leur notion du caractère de la vraie beauté, en même temps que leurs sentiments naturels, les modernes ont changé d'esthétique, pris pour la beauté ce qui n'en est que l'ornement, et préféré la forme passagère, illusoire, créée par le vêtement, à celle du nu lui-même.

Don Juan, avouons-le, bien qu'il soit le dernier tenant de l'esthétique praxitélienne, ne se soustrait pas mieux que d'autres, quand il s'agit de forme féminine, à cette modification du sens du beau, que légitime assez, il faut le dire, la multiplication incessamment grandissante et progressive des effets et des images de la vie civilisée. Et c'est justement pour cela que la divination, l'estimation, sous ses voiles modernes, de la beauté selon l'antique — science et art particulièrement donjuanesques — deviennent dans notre élude, aux lieu et place de la statuaire même, le sujet capital à traiter.

Chez la femme contemporaine les types de beauté sont légion. Les définir et les classer quant au visage est impossible. En se basant sur des ressem-

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blances fréquemment reproduites, on pourrait peutêtre arriver à supputer un nombre des genres de beauté. Nous ne nous attarderons pas à cette recherche ; et même en n'examinant que la beauté du corps proprement dit, infiniment moins variée pourtant que celle de la tête, nous négligerons de réattribuer à Don Juan le jugement par trop simpliste du berger Paris. D'ailleurs, le rapport des femmes de l'antiquité aux trois figures de Minerve, Vénus et Junon, ne fait qu'exprimer leur primitive division naturelle en brunes, blondes et châtaines. Après le concours du mont Ida, le reste de la mythologie vise surtout les états physiques ou les caractères. Ainsi Diane, Psyché, Europe, Atalante, Andromède, représentent des types de jeune fille, tandis que Léda et Pasiphaé sont de monstrueux exemples de l'adultère des femmes faites.

Dès que l'occasion s'offre à Don Juan d'estimer la beauté d'une femme qui n'est pas encore sa victime — ce qui veut dire qu'il ne la voit pour l'instant que vêtue, coiffée, chaussée, gantée, et le plus souvent hors de chez elle — il s'opère en lui mécaniquement un appel de toutes ses facultés d'observation, de tous ses dons d'analyse. Son coup d'œil s'aiguise et s'affermit, sa mémoire s'emplit de la lumière des expériences antérieures, sa réflexion se creuse pour reconnaître à quels divers modèles d'art, chefs-d'œuvre incontestés de sculpteurs ou de pein-

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très, il y a lieu de comparer, pour en déduire le genre et en préciser le type, le sujet que le hasard place sous ses yeux. En cette circonstance, le séducteur remplit l'office d'un magicien à qui certains signes extérieurs, qui échappent à l'œil des autres hommes ou qui restent pour eux hiéroglyphiques, font deviner l'invisible ; et ses évaluations sont à ce point exactes que demeurer quelques minutes sous son regard exercé équivaut pour une femme à laisser prendre, sans qu'elle s'en doute, la photographie de son corps par des rayons X — épreuve purement spirituelle qui serait d'ailleurs odieuse si le toucher y intervenait, et de laquelle l'expérimentateur tire un poème magnifique, où la forme véritable ne sert que de truchement à la beauté que s'en représente l'imagination.

A ces fins d'expérience, Don Juan possède d'intuition, sur les arts du dessin et la plastique, des notions sûres qui, développées plus tard par l'étude du beau dans l'image, deviennent son guide infaillible et constituent la base de ses jugements ultérieurs sur la forme réelle. Mais, comme cette forme est voilée, souvent travestie, son évaluation n'est d'abord qu'une conjecture fondée sur des indices qu'il importe de passer en revue.

La coiffure — aucune femme ne l'ignore — joue un rôle capital dans l'arrangement d'une physionomie.

D'abord ornement naturel, susceptible de dispositions variées interprétatives de la figure, la chevelure sert par- dessus tout à atténuer, sinon à masquer, l'irrégularité de certains traits, à établir entre eux le suffisant degré d'harmonie d'où résultent une beauté, un agrément relatifs de l'ensemble. C'est pourquoi ne doit-on s'estimer complètement édifié sur la beauté d'une tête de femme que lorsqu'on a pu la voir dépourvue de toute coiffure artistique, et simplement encadrée du déploiement, sur la nuque et les épaules, des cheveux non peignés, tout au plus divisés par une raie médiane.

Il faut savoir, au préalable, que la beauté du visage dépend essentiellement de la conformation même de la tête, principalement de la partie antérosupérieure du crâne. Lorsqu'une tête a des défauts de structure, tels que l'obliquité ou l'étroitesse de l'os frontal, la proéminence des zygomas, l'étranglement des temporaux, etc. ; la figure peut ne pas manquer d'agrément, mais sa beauté est sans consistance; elle s'évanouit à l'apparition des premières rides, qui ne se forment, au contraire, que tard sur les visages réguliers qui ont pour base une belle anatomie crânienne. Le front est, en général, la clef de voûte de la beauté faciale. Bien fait, il classe presque toujours la femme qui le porte parmi les beautés de rang supérieur. C'est dire combien il est rare. Aussi est-ce la partie du visage que les co-

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quettes s'ingénient le plus à déguiser, d'abord au moyen des cheveux, ensuite avec le chapeau. Celuici modifie déjà tellement l'expression d'une figure que, pour fixer son opinion touchant la tête, Don Juan attend toujours de la voir découverte. En cet état, l'examen de détail commence par la chevelure. La manière dont les cheveux sont plantés au-dessus du front, autour des tempes et le long de la nuque, contribue énormément à la beauté d'un profil. Aux yeux du séducteur une jolie jemme sans beaux cheveux perd la moitié de son prix.

Les conditions de beauté de la chevelure ellemême sont très diverses. Elle ne doit pas seulement être abondante, mais fine, soyeuse, ondulée à grandes vagues, c'est-à-dire ni crépue ni plate. La nuance importe peu. Pour Don Juan toutes les nuances se valent, bien que la généralité des hommes témoignent d'une préférence sensible pour les cheveux blonds. On n'imagine guère un type de femme de grande beauté autrement que blonde. Eve le fut, ainsi qu'Aphrodite, Astarté et, moins anciennement, les Walkyries. Toutes choses égales d'ailleurs, la supériorité de la vraie blonde consiste dans le poli et la blancheur de son teint. Rarement les femmes d'une autre nuance l'emportent-elles sur ce point. Il y a évidemment des brunes blanches, mais d'un blanc mat, sans piquant. La peau des blondes, au contraire, a un éclat adamantin qui

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leur donne plus de vie et de chaleur. Le corps d'une brune peut être de marbre ; seul le corps de la blonde est en vraie chair, de cette chair douce, tiède, luxurieuse, aux senteurs aphrodisiaques qu'adorent les grands voluptueux.

Seulement, si on doit permettre aux femmes tous les artifices de la coiffure, même les ornements spéciaux, tels que bijoux et tissus rares, qui ajoutent à la beauté, la soulignent, l'accentuent, la diversifient, il faut, par contre, réprouver absolument ceux obtenus par la teinture et le maquillage. Les fards, quelque fine qu'en soit la composition chimique, sont les plus grands ennemis de la beauté ; ils brûlent, fanent le teint plus que ne l'userait la débauche, et sans jamais l'embellir, sauf pour les nécessaires illusions du théâtre. Dans l'ordinaire de la vie, ils ne peuvent servir qu'aux vieilles femmes qui veulent, même au prix d'un contre-sens, se donner l'inutile apparence de la jeunesse. Ainsi, lorsqu'une femme a le front fuyant, trait de laideur excessivement répandu, il est légitime qu'elle le dissimule. Ce qui ne l'est point, c'est qu'au moyen du pinceau elle rectifie l'arc de ses sourcils, ou que, par le crayon, elle allonge la fente de ses paupières, ou qu'avec du minium elle prête un feu mort à ses lèvres. Les femmes sont d'ailleurs impuissantes à tromper qui que ce soit sur leur teint. Pour en juger, il suffit de regarder à la nuque, derrière l'ourlet

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de l'oreille, tout près de la racine des cheveux, certaine petite place du derme où ne peut adhérer la moindre poudre.

Mais, quelle que soit la couleur à laquelle appartient le sujet observé, ce que par-dessus tout recherche Don Juan, ce qu'il prise comme étant le plus haut caractère de beauté, peut-être le seul vrai, c'est une harmonie entre les trois nuances du teint, de la chevelure et des yeux, que le maquillage ne parvient jamais à créer là où elle n'existe pas.

Les nuances du teint et de la chevelure sont infiniment variées entre les trois termes de brun, de blond et de châtain. On n'attribue habituellement aux yeux que deux couleurs principales : le noir et le bleu, entre lesquelles se placent cependant autant de nuances que l'on en pourrait énumérer pour les cheveux. Dans la couleur du bleu, par exemple, se comptent : le vert de mer ou glaukopis des Hellènes ; toutes les variétés de gris, du gris de plomb au gris d'acier ; le bleu de mer ou bleu saphir, la nuance la plus rare, ordinairement sertie d'un bord noir ; le bleu faïence et, enfin, le bleu pervenche, presque violet. Parmi les yeux de couleur dite noire, le nombre des nuances est encore plus grand. Il y a d'abord les yeux marrons, depuis le marron clair ou œil jaune jusqu'au marron foncé, nuance la plus commune. Les yeux noirs proprement dits sont d'un noir cendré, grisâtre, ou simplement

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bruns. Généralement très changeants, ils ont l'expression la plus séduisante. On ne sait jamais, à les regarder, s'ils doivent être rangés dans la variété des bleu foncé ou celle des noir clair. Ensuite, viennent les yeux pailletés ou striés, dits ceils de fauve ; ceux couleur de verre à bouteille, souvent ternes, très ordinaires ; enfin, les yeux noir de loutre et noir de velours, aussi rares que les bleus d'améthyste et de saphir.

Il serait superflu de chercher à indiquer après cela ce qu'un visage, pour être irréprochablement beau, doit laisser voir dans les linéaments du nez, de la -bouche, du menton, des oreilles et du col. Le dessin seul, et non le langage, peut donner une idée de la forme nécessaire de ces traits, dont les défauts sont corrigibles par des changements d'aspect résultant de différentes poses de la tête particulièrement étudiées. C'est aux peintres et aux sculpteurs qu'il appartient de fixer au jour le jour l'histoire de la beauté qui reproduit, avec une certaine régularité, les mêmes types sous de nouvelles modes, comme l'histoire proprement dite recommence ses faits sous des régimes différents. Le rôle plus individuel d'un Don Juan serait, s'il lui était loisible d'en écrire pour l'érudition de la postérité, de marquer ses préférences, d'avouer lequel flatte mieux son goût : du type régulier, fin, pictural, d'une Marion Delorme, par exemple, ou de celui pure-

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ment expressif, mais plus original, d'une Mme de Pompadour.

Les proportions, ou mieux, l'accord des linéaments et aussi des nuances sont la règle générale, le critérium de la beauté ; et la laideur peut justement se définir : l'irrégularité, la malfaçon d'un ou de plusieurs détails, qui rompt l'harmonie préalablement conçue de l'ensemble. L'art du beau consiste à produire cet accord, ne serait-ce que momentanément, par une perspective choisie de la figure placée dans telle pose, sous tel jour, dans tel cadre d'ornement, de parure, de coiffure ou de vêtement. C'est par conséquent l'art du peintre et aussi celui de Don Juan, peintre lui-même par l'imagination.

Mais le séducteur ne se contente pas d'étudier un visage pour le fixer sur une toile muette. Son but plus profond est d'inspirer l'amour, de parvenir à colorer la vie elle-même, et non sa simple image, des feux passionnels les plus intenses. Alors, pour achever de juger la beauté, Don Juan fait parler la femme. Le langage fait aussitôt ressortir le caractère du visage, son expression dominante. La parole complète la vie. On en a souvent des déceptions ; car, si l'esprit donne parfois aux femmes laides des éclairs de beauté, les plus belles figures peuvent, au contraire, être affligées de mouvements, de contractions passagères qui les enlaidissent. Il faut

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vraiment voir une femme s'agiter et parler, pour savoir ce que vaut son physique. Et c'est ainsi que l'observateur passe de l'estimation de la beauté à celle de la physionomie, puis au charme, obtenant par ces déductions l'exacte confirmation de ce que d'autres indices ont pu lui faire pressentir du caractère, du tempérament, de l'âme.

C'est une loi biologique tout animale que la corrélation continue des mouvements successifs de l'âme avec ceux de la physionomie. Quelque apte que soit la volonté d'un individu à donner le change sur ses impressions intimes, le visage les trahit toujours d'une certaine manière, difficilement per ceptible peut-être, mais néanmoins évidente. Combinant sa science de l'esthétique avec celle de la physiognomonie, Don Juan juge tout des femmes d'après leur figure, et rarement se trompe-t-il. C'est la raison de ses fréquents dédains pour les beautés dites classiques ou professionnelles, auxquelles il découvre des tares, des anomalies, des vices capables de dépoétiser l'amour ou d'éloigner le plaisir. D'ailleurs, quand, au lieu d'amour pur, il s'agit uniquement de volupté, la beauté du visage ne suffit pas à la faire sentir toute ; il y faut joindre les impressions reçues de la forme, celles même que procure chacun des accessoires de la beauté, depuis le luxe des vêtements intimes jusqu'aux parfums qui couronnent la symphonie des aphrodisiaques. La

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forme surtout est l'inspiratrice des fortes et subtiles sensations d'art par lesquelles le séducteur inaugure le poème de sa jouissance. Aussi emploie-t-il à en discerner les qualités des défauts, sous les voiles qui les confondent, sa plus pénétrante science d'observation.

Le premier signe révélateur de la forme générale d'un corps de femme est la démarche, Yincessus de Virgile, à quoi les Espagnols ont donné le nom intraduisible de meneho, et ce qu'au xvin0 siècle, le maréchal de Richelieu, le grand aïeul de tous les Don Juans modernes, appelait le « tour ». La démarche n'indique pas que le sens des lignes et la qualité d'une forme ; on peut en déduire à peu près tout ce qu'il importe de savoir d'une femme : son rang d'abord ou, mieux, celui dont elle est digne, sa race, son éducation, ses instincts d'élégance et jusqu'à son penchant à la volupté. Aussi le séducteur ne s'estime-t-il suffisamment renseigné sur l'objet de son désir, qu'il ne l'ait attentivement regardé marcher, en avant de lui.

L'examen de la démarche fait préjuger, en premier lieu, du degré de finesse et de souplesse de la taille, point essentiel, parce que la taille marque la division du corps en deux parties qui sont souvent de proportions inégales. De la taille jugée ronde, ovale, légèrement aplatie d'avant en arrière ou car-

rée d'un côté à l'autre, abaissée ou haussée dans la sens vertical — taille de guêpe ou taille en pot-defleur — on remonte aux épaules, au profil du buste, à celui de la nuque et au col. Quand cet ensemble est vraiment sculptural, il reste immobile quoique souple dans la marche, au-dessus de ce balancement à peine sensible des hanches que les amateurs qualifient d'onduleux. Toutes les expressions du port de tête sont dues à la flexibilité du col, et cette flexibilité doit se retrouver à la taille.

C'est l'enfance de l'art que de reconnaître le galbe du buste sous un vêtement bien ajusté. Le mérite est de le deviner sous un corsage mal bâti, comme de découvrir les défauts que le corset dissimule.

En toute occasion — et notre affirmation résulte d'un grand nombre d'observations concordantes, faites au cours de nos recherches sur divers exemples de passion — les Don Juans témoignent d'un goût tout spécial pour la beauté de la jambe chez la femme. La beauté de la jambe est presque indispensable à l'amoureuse pour provoquer la plus grande somme de sensations préparatoires au choc suprême. Tout voluptueux raffiné préfère cent fois une jolie jambe à un beau sein. La beauté du sein affecte une grande variété de formes, toutes aussi tentantes les unes que les autres. Il y a pour les femmes mille manières d'avoir la gorge belle, il n'en est qu'une d'avoir la jambe parfaite. Aussi le goût

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du séducteur se divise-t-il selon les différentes formes du sein, tandis que son penchant pour le galbe de la jambe reste unique. Quelle que soit sa forme, la splendeur du sein consiste dans sa fermeté, autant dire sa jeunesse. La beauté de la jambe, infiniment plus rare, apparaît dès l'enfance et se conserve jusqu'à l'âge le plus avancé. Une femme née avec de belles jambes les a encore telles à soixante ans ; un sculpteur peut les prendre encore pour modèle. On ne saurait en dire autant de la gorge, dont la beauté est des plus éphémères. C'est pourquoi le premier souci de Don Juan rencontrant une femme dont le visage lui plaît est de savoir si elle à de jolies jambes.

Le séducteur aime plutôt la jambe chaussée que la jambe nue; c'est exceptionnellement une perversion de son goût, qui s'explique par l'habitude à laquelle il se trouve forcé de n'apercevoir tout d'abord la jambe que couverte d'un tissu collant. Cet aspect invariablement renouvelé obsède à la longue l'esprit et altère la sensation. Toutefois, c'est d'abord au nu que s'appliquent la plupart des observations suivantes sur la forme de la jambe en ses trois parties principales : le pied, la jambe proprement dite et la cuisse.

Il ne faut pas croire que la beauté du pied consiste uniquement dans l'exiguïté. Proportionné aux dimensions de la jambe, un joli pied n'est ni court,

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ni plat, ni large, mais plutôt mince, allongé, cambré suivant un arc d'au moins trente degrés, avec des doigts nettement séparés, purs de tout cal et munis d'ongles taillés comme la nacre des coquillages. Toute la coquetterie d'une femme tient pour ainsi dire dans le pied. C'est pour cela que la chaussure joue dans l'élégance un rôle décisif. De la cheville au pli du jarret, une jolie jambe prend la forme d'un demi-fuseau dont la courbe génératrice, harmonieusement progressive, donne, en une section horizontale, supposée faite à cinq ou six centimètres au-dessous du genou, un tour variant entre trentesix et quarante-deux centimètres, proportionnellement à la hauteur du corps et à celle de la jambe elle-même. De la cheville au plan de la section, la longueur de l'ordonnée du fuseau, qui doit toujours être rigoureusement rectiligne, varie entre les mêmes chiffres que le tour du mollet ; et ce rapport d'égalité est tellement constant que c'est véritablement le même modèle de jambe qui se reproduit avec des dimensions différentes, suivant la stature du sujet. Avec un tour inférieur à trente-six centimètres, une jambe plus longue peut passer pour maigre. Au-dessus de quarante-deux, pour une ordonnée plus courte, la jambe est trop forte, ce n'est plus une jolie jambe. Ce qui importe le plus, en tout cas, c'est que la jambe ne soit jamais courte. Rien n'est plus disgracieux qu'un corps de femme

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bas-jointé, dans lequel les pointes du coccyx et les jarrets semblent se mouvoir au ras du sol.

Au-dessus du genou, qui doit être peu saillant, fondu comme dans un ovale de médaillon, commence ce fût de colonne renversé dont la qualité essentielle consiste dans la parfaite rectitude du fémur. Ni la rondeur des chairs, ni l'abondance du biceps aux environs de l'aine, ne suffisent à masquer les défauts que donne toujours à la cuisse un fémur non droit. Les jambes étant rapprochées l'une de l'autre dans la position verticale, une sorte d'ogive se dessine entre elles, qui dépare absolument les deux membres, fussent-ils bien tournés en leurs autres parties.

Il n'y a presque rien à dire de cette dernière partie des membres inférieurs à laquelle les hanches et le rein servent de trait d'union avec le buste. Selon la mode de notre temps, les étoffes sont si étroitement adaptées au relief de cette partie qu'elles n'en laissent rien de caché. Gomme pour les seins, il y a mille manières de « les » avoir belles. Laissons au goût de chacun le soin d'en discuter ; et contentonsnous de dire que c'est surtout ici que le nu d'après l'antique reprend ses droits, et qu'au lieu d'une taille étroitement lacée il faut à la femme amoureuse un rein large et puissant, un rein râblé, flexible et résistant, chaud de ton et de la tactilité du velours, un rein de jouteuse, en un mot, auquel le

bras de l'homme puisse s'attacher, ou mollement ou avec force, soit pour les bonds léonins, soit pour les repos languissants de la volupté.

Lorsqu'une femme possède dans ses membres inférieurs les quelques qualités de formes et de lignes que nous venons d'énumérer, il y a des chances pour qu'elle y joigne cette aristocratique sveltesse d'allure de laquelle les poètes anciens ont tiré l'image de la marche de leurs déesses sur des nuées. Le complément indispensable de la beauté de la jambe, à savoir la souplesse des muscles et des aponévroses, depuis la hanche jusqu'au pied en passant par le jarret et la cheville, est cependant une qualité étrangère au sens de la ligne. Si c'est du marbre le plus fin que doit se composer la gorge, la jambe doit être faite de l'acier le plus nerveux, le plus souple, car la souplesse en est toute la grâce. Certaines femmes ont d'assez belles jambes et elles les font aller comme des poteaux, ce qui donne à leur tournure une fâcheuse raideur. D'autres, qui pourraient soutenir le parallèle avec la Callipyge, sont si peu en état de ployer leur somptueux séant, qu'elles ressemblent, quandelles marchent, à d'inertes caisses d'antiques horloges verticales que l'on pousserait en avant. Ainsi, autant que l'élégance des lignes, la rectitude des aplombs, le modelé des chairs, la finesse des attaches, c'est l'agilité des tendons qui détermine la perfection de la jambe, en

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lui communiquant l'inexprimable légèreté du mouvement qui la fait le mieux valoir. Une belle jambe au repos est toujours admirable : l'admiration se double à la voir marcher.

La description de l'aplomb régulier et des différentes sortes d'aplombs défectueux est du domaine de l'anatomie artistique. C'est parce qu'il ne peut pas toujours commencer par lire cette anatomie sur le nu vivant que Don Juan a recours à l'examen de la démarche. Pour lui, la manière dont le pied se porte en avant et se pose à terre suffit à déterminer le genre des aplombs ; et ce premier indice est la base de l'estimation de la jambe. Quand l'aplomb est reconnu suffisamment droit pour que les autres qualités de la jambe vaillent la peine d'être vérifiées, c'est à la forme du pied chaussé, à la direction de la cheville, enfin à certains plis spéciaux de la jupe, que le séducteur demande de l'éclairer.

Ce devrait être la règle que la forme du pied fit exactement préjuger la jambe. La main même peut, en principe, dans ses proportions réduites, représenter le corps tout entier. Les exceptions à ce canon idéal sont malheureusement trop nombreuses. En général, un pied délié, plutôt long, se posant la pointe en dehors avec une légère flexion des chevilles en dedans, donne la démarche à la fois la plus gracieuse et la plus noble, et indique une jambe d'un galbe fin. Mais cette jambe peut être maigre ;

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l'absence de mollet est son défaut le plus commun. Pour en juger, il faut surveiller d'un œil pénétrant les plis formés vers le jarret par la chute des jupes. Quand la jambe est en mouvement, un rebondissement très léger de l'étoffe doit se produire un quart de seconde environ avant que s'accentue la flexion du jarret ; c'est le signe à peu près certain de la rondeur du membre au-dessous du genou. Au-dessus, jusqu'à la hanche, la jambe pour être belle doit avoir le bord intérieur d'une convexité à peine moindre que celle de la grande ligne extérieure. Ainsi, dans la position verticale, les cuisses rapprochées naturellement et sans effort sont tangentes, non seulement par les biceps, mais encore tout près des genoux. On ne doit pour ainsi dire jamais voir de jour entre les jambes d'une femme quand elles sont debout, juxtaposées. Il arrive fréquemment que des hanches saillantes, très convexes, sont soutenues par des jambes creuses à la partie interne. Ce défaut capital s'accuse auparavant dans la forme même de la taille ; il existe toutes les fois que le plan des dernières côtes fait avec la hanche un angle peu ouvert. On ne doit pas dire, en ce cas-là, qu'une taille est fine, mais mais bien qu'elle est serrée, ce qui n'est pas la même chose. Le profil d'une jolie taille doit être représenté par une parabole très ouverte et sans angle au sommet. La rondeur des jambes est presque toujours en harmonie avec cette

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courbe, tandis qu'à une taille anguleuse et étroite correspond une jambe intérieurement plate. Dana la marche, c'est ordinairement avec vigueur que s'accuse, par devant, sous les jupes, la ligne intérieure des jambes ; c'en est même le charme le plus irritant ; l'observation en est donc facile.

C'est par ce second aspect de la démarche, qui consiste à voir venir en face la femme droit vers soi, que Don Juan achève l'évaluation des formes. Il étudie les différentes manières dont les étoffes, surtout celles de soie, se plaquent sur la chair, faisant pressentir jusqu'au degré de fermeté de celleci. Grâce aux fréquentes confirmations qui' suivent de près ses expertises, il acquiert une sûreté de jugement impeccable ; et chaque fois qu'une forme digne de son attention, quel qu'en soit le type, passe à portée de son œil, non seulement il en mesure les proportions avec une certitude surprenante, mais, fût-elle enfermée dans un sac, il lui suffit de regarder les quelques plis que le relief impose à la toile, pour aussitôt la peindre et la sculpter dans son entendement avec autant d'art et d'exactitude qu'en peut mettre un artiste dans la réalité des couleurs qu'il brosse ou du marbre qu'il taille, avec devant lui, un modèle de son choix.

En dehors de la démarche, il est d'autres indices de la forme des jambes, qu'on peut tirer de certaines corrélations affirmées par les connaisseurs

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comme se retrouvant, d'une manière à peu près constante, chez divers type3 d'académie féminine. C'est ainsi que les femmes à gorge volumineuse ont rarement une jambe irréprochable. Au contraire, l'attache du cou à l'épaule — lorsqu'elle présente la courbe dite col de cygne — coïncide presque toujours avec une jambe parfaitement ronde. Les femmes assez grandes, qui ont le buste un peu mince, sont ordinairement pourvues de jolies jambes. D'une manière générale, il a été reconnu que la jambe parfaite est l'apanage des femmes qui ont la taille ronde, les épaules tombantes, la gorge petite, le profil long, un peu en lame, et la figure de la forme d'un V terminé en ovale. Mais ce ne sont là que des conjectures incertaines dont la règle, s'il en est une, souffre mainte exception.

Et puis, combien y a-t-il d'hommes qui s'appliquent à posséder la science de tels indices ? Ne faut-il pas être Don Juan pour en avoir le goût profond ?

En fait de formes, les ignorants ne s'en rapportent jamais qu'aux apparences obtenues par la façon habile du couturier. Impuissants à juger le fond de la toile, ils s'en tiennent au cadre. Pour eux, il n'est point de forme désirable sans la richesse de l'enveloppe ; et le modelé d'une jambe quelconque est toujours beau, pourvu qu'il soit aperçu sous de la soie.

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Esl-ce à dire que, par opposition à ces goûts détraqués, Don Juan ne prête aucune attention à la toilette et tienne pour négligeable l'élégance ou le chic ? Pas du tout. Il n'est, au contraire, personne qui prise plus le raffinement des enveloppes. D'abord, de deux formes à peu près égales, il préfère évidemment la mieux habillée. Ensuite, pour lui, comme pour les autres, l'élégance de la toilette constitue un excitant, parce qu'elle prouve les soins donnés à la beauté, parce qu'elle accuse, à peu d'exceptions près, ce souci de l'hygiène, qui est la première des conditions d'existence de la jolie femme. Mal tenue ou malpropre, une femme ne vaut pas' mieux que si elle est mal élevée ou de manières communes. Aussi, dès que Don Juan a fini de déshabiller de l'œil un sujet, et qu'il a momentanément fait abstraction de la toilette, il se représente ce que seraient les formes dont il vient seulement de préjuger la plastique si elles étaient revêtues de telles étoffes souples, parées de telles soies, ennuagées de telles dentelles. A son tour, il rhabille la femme suivant une conception à lui, où se trouvent merveilleusement appliquées les règles de l'adaptation du vêtement. L'égal du plus artiste des tailleurs, conscient de l'accord qu'il faut trouver entre la forme et l'habit pour créer la véritable élégance, ayant l'instinct, le goût de tout ce qui orne à propos, il voit ce qui convient à telle tournure, à telle taille,

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quelle couleur il importe de mettre en harmonie avec telle nuance de teint.

Donc, le vêtement prête bien à la forme un aspect, une manière d'être, qui a sa beauté propre. Habillée, une jolie femme est une œuvre d'art qui se renouvelle comme un parterre de fleurs. D'une part, la toilette met en relief la beauté naturelle, la beauté fruste ; de l'autre, grâce à la variété des arts de la mode, à la souplesse de leur invention, de leurs caprices, elle corrige ou efface les imperfections ; elle va jusqu'à atténuer les effets de la laideur, en en changeant la perspective ; elle crée, en un mot, une beauté de convention, tout au moins certaines particularités du beau qui font qu'une femme élégante devient originale, sinon jolie, rien qu'en rendant son type distinct des autres.

Don Juan ne nie point de tels résultats. Seulement, tandis que, habitués à n'être émus que par ces artifices de la toilette, bien avant d'en venir à juger directement soit le marbre des statues, soit le nu vivant, la plupart des mondains ne tirent leurs sensations voluptueuses que de l'aspect de la femme vêtue, le grand amant, lui, commence par éprouver la pure sensation d'art que lui crée sa divination savante de la beauté nue. Quand son attention revient à la toilette, auparavant mise de côté, l'impression change. Ce n'est plus la finesse ni la somptuosité des voiles, mais leur mystère qui l'émeut. Ce que

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cache la jupe irrite son imagination. Obligé d'achever une ligne à demi révélée, il ne peut que se la figurer parfaite. L'illusion enfante alors le désir. Lorsque, enfin, se découvre la forme réelle, l'impression s'étend, se concrète ; du domaine de la pensée, elle descend toucher aux fibres. Par moments, reparaît comme un jet de lumière la sensation d'art ; mais bientôt celle-ci se mêle aux autres ; et de cette combinaison naît, progressivement, l'accord de l'esprit et des sens, c'est-à-dire la volupté complète, suprême, la volupté de Don Juan, dont les amants ordinaires ne connaissent jamais que la plus faible part.

Maintenant, les femmes d'une beauté de forme seulement passable sont si rares, le nombre des parfaites est si limité et relativement si peu varié, que pour en jouir, pour se les montrer à lui-même dans les conditions de splendeur les plus manifestes, comme des diamants à qui la taille donne tout leur prix, Don Juan a recours à bien d'autres artifices que ceux de la toilette. Celle-ci sert particulièrement dans la rue, en public. Mais dans l'intimité, la forme une fois dépouillée, quel peut être le relief du nu lui-même ?

Lorsque le séducteur en vient à se prosterner devant la majesté du nu, l'amant s'efface d'abord entièrement devant l'artiste. Sa critique, faite de son juste sentiment du beau et de sa parfaite science

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des proportions anatomiques, s'exerce la première. Son œil détaille le chef-d'œuvre de la nature sans penser au sexe. Ici, la beauté du nu apparaît toute différente de celle de la forme habillée, car il est peu de femmes, même parmi les plus élégantes, qui sachent poser leur nu. Se mouvoir sans voile aucun : ou devant sa psyché, ou sous les regards d'un juge, est l'épreuve la plus délicate à subir pour une femme, et aussi la plus concluante pour sa beauté. Ne pas être gauche en cet état, montrer, au contraire, de la grâce ou de la fierté dans l'attitude, du moelleux ou de la force dans le geste, donner à la chair qui vibre ou qui se détend toutes les expressions à la fois passionnées et artistiques dont elle est capable, faire, en un mot, parler le nu, sont des choses que savent d'instinct les véritables amoureuses, et que les plus belles d'entre les femmes doivent apprendre comme un complément nécessaire de leur coquetterie. Varier la pose d'un beau nu, lui faire rendre des effets de plastique inédits, c'est l'art même du statuaire, que Don Juan possède à fond. Lorsqu'il s'agit d'évaluer une forme féminine au point de vue strictement sculptural, l'artiste la place brutalement debout, les jambes unies, la tête droite, les bras tangents au corps, les mains ouvertes. Si, dans cette pose de mannequin, le corps vu des deux faces et de profil conserve de la grâce, si le dessin en reste pur, on peut dire qu'il est parfait.

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Mais c'est là une expérience redoutable, qui consiste à réduire au minimum l'effet artistique du nu et qui, d'autre part, en fait extraordinairement ressortir les moindres défauts. Allongé, le corps d'une femme paraît infiniment mieux formé. Le décubitus latéral, entre autres, lui donne plus de grâce, plus de moelleux, plus d'expression voluptueuse; et c'est sans doute pour ce motif que Balzac a dit dans sa Physiologie du Mariage — mais sans l'intention malicieuse qu'y ajoutèrent plus tard quelques échotiers de journaux mondains — que « la position horizontale est celle que la femme affectionne le plus. »

Il faut se défier de l'apparente perfection des lignes d'un corps de femme vue couchée. Néanmoins, c'est précisément pour atténuer ou masquer les irrégularités de ces mêmes lignes que Don Juan a recours à la science de la pose. Mais il est un dernier élément constitutif de la beauté du nu : le derme, aux défauts duquel la pose ne saurait remédier seule.

La couleur par laquelle se traduit l'animation d'un corps au repos est pour ainsi dire le premier vêtement de la forme. Une statue, objet inorganique, peut être de marbre, de bronze, de métal fin ; sa matière importe peu à ses lignes. La chair, au contraire, ne se conçoit pas sans coloris. Le teint

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est ainsi l'aphrodisiaque par excellence, mais à d'expresses conditions.

Dans sa texture, la peau d'un corps de femme doit être fine, d'un grain serré, ferme, et offrir au toucher soit le poli de la céramique, soit la douceur du satin, soit le moelleux particulier au velours. Mais, par-dessus tout, l'œil doit ne découvrir à sa surface qu'une seule qualité et qu'un seul genre de couleur. Tous les états et toutes les nuances de blanc, du mat à l'éblouissant, du blanc de nacre au blanc d'ivoire en passant par le blanc rosé, conviennent également à l'épiderme féminin. Brune, la peau peut se foncer jusqu'à l'ambre, jusqu'au bronze même ; en aucun cas elle ne doit présenter, par places, des nuances ou des reflets différents. En résumé le teint doit être pictural ; mais pour le rendre tel, ce n'est pas au fard, ce déshonneur de la beauté, qu'une femme doive jamais avoir recours. Lorsqu'un derme est défectueux, que quelque abus de la vie l'a légèrement terni, usé, laissant cependant soupçonner encore sa splendeur récente, Don Juan pour le rajeunir invoque le secours des tissus diaphanes. D'un morceau de tulle ou de batiste, de mousseline ou de dentelle, il voile l'idole dévêtue ; et ainsi obtient-il la plus parfaite idéalisation de la forme dont il multiplie les expressions : autant de voluptés qu'accompagne alors, indéfiniment prolongée, l'agonie de la pudeur...

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Comme on le voit, Don Juan ne fait pas qu'idolâtrer la beauté ; il en pratique la culture avec un goût que ne surpasse point l'instinct même de la coquetterie féminine. Il sait donner aux femmes les plus précieux enseignements sur la manière de se créer une physionomie et sur celle d'avantager leurs formes. En un mot, il est l'éducateur de leur charme, en attendant qu'il le devienne de leur sensualité. Ainsi réalise-t-il avec chacune de ses amoureuses l'éternelle légende de Pygmalion.

Après cet exposé des moyens d'estimation de la beauté des femmes, il devrait être tout aussi intéressant, semble-t-il, d'étudier l'opinion de celles-ci sur la beauté masculine, de savoir comment elles la conçoivent et comment elles la jugent. Le sentiment de la forme artiste est, hélas 1 si rare parmi les femmes, ou, du moins, elles le manifestent si peu, que c'est encore à la statuaire, telle que l'ont comprise les hommes eux-mêmes et non le nombre infiniment restreint des artistes-femmes, qu'il faut s'en rapporter, pour appliquer au corps du mâle certaines lois de la plus élémentaire esthétique.

L'éducation de la beauté masculine, sinon son culte, n'existe plus depuis longtemps chez les modernes. — L'homme ne doit point avoir le souci de plaire — ont prescrit les stupides inventeurs du péché de luxure ou péché d'amour. La femme, au

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moins, a invinciblement conservé, en dépit de sa dévotion, son esprit de coquetterie, qui est comme l'instinct d'une certaine esthétique, le sens d'un art amoindri mais réel. Pour le mâle, ce qu'on appelle l'élégance est une qualité dont les effets se bornent à l'individu ; elle ne contribue que dans une très faible mesure au progrès général de la beauté. Inspirée, commencée par les arts plastiques, l'éducation de la beauté, analogue à celle de l'esprit humain, devrait perpétuer son objet par la race, et finir par l'implanter dans le pedigree. Au lieu de cela, il n'y a que les tares qui se propagent. Le souci de l'hygiène, quoique extrêmement développé, ne suffit pas à produire de la beauté. Il serait indispensable d'y ajouter la culture physique des formes, comme une application simplement déduite de notre actuelle connaissance de la biologie. La pratique des sports athlétiques est dans ce sens un très bon mouvement. Malheureusement, lapluparldessportsmen perdent de vue le but de leur exercice, en négligeant de suivre la voie auparavant tracée par l'art. L'art, c'est-à-dire l'idéal de la forme, devrait être le guide constant du plus humble des exercices corporels.

Il demeure entendu que jamais ne devra exister pour l'homme un ornement, un artifice de la beauté. Les mœurs ont établi de temps immémorial que le mâle n'a rien à faire pour cacher sa laideur. Ceci

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est une conséquence de l'inégalité des sexes devant l'amour, devant le charme d'où naît le sentiment ; et probablement cette inégalité subsistera-t-elle toujours pour cette raison-là. Cependant, en un temps où la laideur masculine ne fut jamais plus accentuée, plus répandue que dans le nôtre, il existe pour l'homme un petit moyen de beauté : le chic. Mais ce chic ne se définit pas du côté du sexe laid de la même manière que chez l'autre. C'est à peine s'il y a analogie entre les deux. Chez l'homme, le chic n'est pas tant dans la toilette que dans les manières, dans l'attitude, le geste. Ce chic n'a point sa source dans l'art ; il n'est même pas dans la physionomie ; c'est une mode qui s'apprend, une élégance factice, qu'il ne faut pourtant pas négliger ou dédaigner quand on veut plaire aux femmes et surtout les frapper au premier abord. Aux yeux de la plupart des mondaines, le chic tient lieu au mâle de beauté plastique ; et c'est par cette erreur que se démontre la pauvreté d'imagination et d'instincts artistes de celles-ci. Les femmes sont encore plus ignorantes de la vraie beauté du mâle que ce dernier ne l'est de la leur. C'est pourquoi il est rare qu'un homme soit aimé parce qu'il est beau. La femme se laisse plutôt prendre au charme des manières, à la tactique du séducteur, à la comédie que joue supérieurement celui-ci quand il a pour moyen d'expression une physionomie exceptionnellement vivante, colorée,

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complexe, bref, la physionomie que nous avons déjà dit être un de ses premiers attributs.

En tout cas, le goût de la femme touchant la beauté du mâle ne s'exerce guère au delà du visage. Il existe pourtant, malgré la coupe habituellement ridicule ou anarlistique de Factuel habit masculin, bien des moyens d'estimer la forme d'un homme. En général tous les sports qui exigent un vêtement collant sont susceptibles de la mettre en évidence. L'équitation en particulier fournit à ce sujet l'épreuve la plus sûre. Un homme à cheval découvre, aussi bien que s'il se mettait nu, à l'œil le moins observateur, les qualités et les défauts de son anatomie. La position des jambes met en relief, du pied à la hanche, la ligne extérieure dans toutes ses parties. Le mouvement de l'animal, un des plus gracieux que l'on puisse imaginer chez les quadrupèdes, fait juger, par son plus ou moins d'accord avec l'assiette du cavalier, la souplesse de celui-ci, l'élégance de son torse, la noblesse de son port de tête. Bref, un homme très bien placé à cheval se trouve généralement doué d'une forme supérieure. Les femmes s'en doutent bien un peu, surtout celles qui savent elles-mêmes monter à cheval et y faire valoir leur force gracieuse. Quelques autres, parmi les artistes, le savent aussi. Mais le reste, la masse qui geint sous le despotisme de mâles sans amour, sans charme ni beauté, à qui la force donne

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des droits iniques, que sait-elle de l'homme ? Rien ou presque. Mais aussi, n'est-ce pas la soudaine venue de Don Juan qui découvre enfin à l'imagination éblouie de la femme, à ses sens troublés, le mystère que lui a caché jusque-là l'autorité du mâle, faite de jalousie, d'égoïsme et de laideur ?

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