SON ÉDUCATION AMOUREUSE
on Juan est toujours un amoureux précoce. Un personnage de Beaumarchais, Chérubin, le représente assez exactement dans son premier état d'enfant-amant. Alors que la puberté de l'homme ordinaire n'atteint guère sa plénitude que vers la dixhuitième année, à quatorze ans Don Juan a remarqué, presque malgré lui, combien il est facile de soulever les jupes d'une femme quand on est à ses genoux. Là où les timides imaginent mille obstacles, il sait qu'il n'y en a pas et qu'on doit tout oser. La plupart des adolescents perdent leur virginité au lupanar ou dans les bras de quelque fille. L'initiation de Don Juan est toujours une aventure romanesque, quelque chose de distingué, de non banal.
Ce sont les femmes approchant de la quarantaine, celles dont on appelle la dernière passion un amour
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d'automne, qui commencent l'éducation de tous les grands séducteurs. Heureux ces jeunes hommes qui, dans leur première amante, trouvent une préceptrice ! s'ils ont quelques dispositions naturelles, le cœur des femmes devient leur empire.
C'est une sorte de loi que la mutuelle attraction des adolescents sentimentaux et candides et des matrones encore capables de pécher. Des sentiments et de la candeur, l'apprenti Don Juan n'en a pas ; c'est même ce qui le dislingue des autres ; mais sa coquetterie innée lui suggère d'irrésistibles attitudes de coquebin mignard, qui donnent aux femmes l'illusion d'une nouveauté piquante. Qui dira les regards d'un enfant amoureux? Les yeux en sont baignés d'un fluide si pur qu'il semble que de leur profondeur la vérité sans voiles vient s'épanouir à leur surface. Ajoutez à cela la beauté toute neuve du visage, l'aurorale splendeur du teint, la promesse de formes qui n'ont du viril que la grâce ; et l'on comprend que les femmes, 'qu'a endolories le plein été de passions vécues dans l'orage, inclinant sur la finaux maternités morales, veuillent, avant d'être poussées vers les ténèbres de la vieillesse et de la mort, y emporter cette dernière image de l'amant en sa fleur qui recommence le passé. Hélas ! c'est encore un mensonge. Déjà hypocrite et déjà traître, peut-être inconsciemment, c'est-à-dire très naturellement, Chérubin, avant d'atteindre vers sa ving-
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tième année l'extrême limite de son stage, fait croire plus de dix fois à sa virginité. Dans ces premières armes, son cœur n'est point touché ; la curiosité tout animale de ses sens se satisfait seule; par contre, son imagination éveillée commence à brûler d'un feu qui demeurera inextinguible sous l'incessant amas des cendres.
De sa première maîtresse d'école d'amour, qu'il ne séduit pour ainsi dire pas, mais par qui il semble plutôt se laisser séduire, Don Juan apprend d'abord la volupté, l'art de donner le plaisir. Ses dispositions naturelles le font rapidement progresser dans la gymnastique spéciale qui constitue le métier d'amant. Sa curiosité, guidée par d'infinies complaisances, s'enquiert avidement de tous les détails de la toilette féminine; il en étudie et retient l'agencement comme un plan de place forte dont les clefs lui seraient livrées par un espion.
Son éducation sensuelle achevée, ou par une de ses tantes ou par quelque jolie camériste de sa mère ou par une cousine perverse, son aînée, avec qui il aura passé à la campagne, en quelque beau pays de bois, ses vacances de collégien, Don Juan, l'étape du baccalauréat franchie, se trouve prêt pour la véritable carrière de séducteur, à laquelle il sera entraîné par la fatalité même et de par le propre désir des femmes.
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Si Chérubin peut venir au monde n'importe où et faire d'heureux débuts en quelque coin de province, la carrière de Don Juan ne saurait se concevoir hors des grands centres. Paris, sur qui prennent modèle au point de vue des mœurs toutes les capitales, est par excellence le terrain de culture du donjuanisme, l'unique champ de manœuvres où se puisse exercer dans toute son ampleur la tactique de la séduction. C'est aussi le seul milieu de vie intense où les mouvements de l'individu soient libres, comme au désert, et échappent aux indiscrétions. Donc, si jadis Don Juan a pu vivre en Espagne, il est, au moins depuis le xvnr9 siècle, naturalisé Français et Parisien.
C'est à Paris qu'après avoir secoué le joug léger de ses premières liaisons, il fait sa véritable entrée dans le monde. Il explore d'abord la ville, de manière à l'apprendre par cœur. L'iconographie, l'archéologie, aussi bien que le plan social, lui en sont bientôt connus jusque dans les coins les plus humbles, jusque dans les profondeurs où, pour lui, se découvriront des perles. Il y abuse des promenades, des visites, des soirées au théâtre et du bal. A ces divers contacts ses sensations se multiplient, s'étendent, se compliquent. Le problème de la vie se pose dans son esprit fiévreux qui veut embrasser d'un coup le bonheur en secret et la gloire aux regards du monde.
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Il est à peine besoin d'observer que Don Juan fixé à Paris n'y végète jamais. Bien qu'adorant la flânerie, élément de rêve indispensable à la vie de tout artiste, il se donne toujours un état et ne connaît point l'oisiveté, car les sensations profondes sont interdites à qui ne travaille ni ne pense. Peu à peu, même s'il n'y met aucune ambition, la capitale devient sa chose, son domaine ; il s'en fait un des rois puissants, mais ignorés ; car hâtons-nous de dire que Don Juan n'est nullement le mondain, l'homme en vue, l'arriviste bruyant que des ignorants imaginent.
Contrairement à ce que pourraient croire les gens qui ne sont à même de voir que les intrigues du monde, ce qui caractérise par-dessus tout la vie amoureuse d'un séducteur du grand ordre, c'est son mystère, son effacement, son silence. Ainsi que tout être qui tend à violer les conventions du commun, et dont la mentalité porte un défi constant aux institutions dites sociales, Don Juan est un solitaire, un isolé. Il ne fréquente pas que les sphères d'élégance. N'attendant ses bonnes fortunes que du hasard et de l'imprévu, il aborde toute espèce de milieux, sans se fixer dans aucun. Un peu partout il se crée des relations, mais point d'amis susceptibles de le mettre en évidence. Constamment en dehors des groupes et des coteries, dont les membres sont prisonniers d'une certaine discipline, il n'attire
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de regards qu'en passant ; et la curiosité à son endroit n'a ni le temps ni le pouvoir d'être dangereuse.
Ayant observé, dès ses premiers rapports avec la société, combien la conquête d'une femme, même laide, fait de jaloux, le séducteur prend soin de diviser sa vie en deux parts aussi distinctes que possible. La vie intime, autrement dit la vie donjuanesque, se ferme rigoureusement à tout examen, comme celle des avares. Le temps et le lieu en sont machinés de telle sorte que même les femmes qui y participent ne peuvent en surprendre les faits. Quant à la vie extérieure, celle à laquelle l'homme se trouve habituellement obligé, en tant que membre du corps social, par son état, son rang, sa profession, elle paraît généralement aussi normale, aussi limpide, aux yeux du public, que l'autre reste ignorée et impénétrable. Ainsi, Don Juan solitaire et muet n'existe jamais pour le monde, qu'il ne fait que traverser en inconnu. Sa dissimulation, l'hypocrisie passive de sa figure, qui déroute l'observateur, peuvent jusqu'à un certain point le faire prendre pour un ambitieux, ce qu'il est souvent ; mais il reste séducteur pour lui-même, pour sa seule joie profonde, jamais pour la curiosité d'autrui. S'il en était autrement, il serait discuté, critiqué, jugé, tel qu'un artiste qui expose ses oeuvres, et sa carrière s'interromprait, comme cela arrive aux
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hommes-à-femmes dont le goût du mystère capitule un jour ou l'autre devant la vanité.
Bien des esprits graves mettent en doute, s'ils ne le nient tout à fait, qu'il puisse y avoir des Don Juans dans nos temps modernes. Le type leur paraît ou trop extraordinaire ou trop nébuleux pour constituer une entité réelle. Ils ne l'ont d'ailleurs jamais vu; on n'a fait que leur en parler. Il existe cependant, comme existent Harpagon et Alceste. La confession de certaines de ses victimes en témoigne irrécusablement. Mais il faut avouer que, sa vie durant, il est impossible à reconnaître, à distinguer de la foule, au sein de laquelle il glisse comme un Protée, parfois comme un météore aussitôt évanoui qu'apparu. A peine quelques devins d'une sagacité exceptionnelle parviennent-ils à le soupçonner ; mais son attitude ne leur fournit jamais d'indice appréciable, surtout aucun moyen de contrôle. Si Don Juan adresse peu la parole aux hommes, encore moins se laisse-t-il interroger. Cependant il n'a pas l'air de se tenir sur ses gardes, comme font les individus vraiment méfiants. Astucieux à force de simplicité, tel un comédien génial à force de naturel, il détourne absolument l'attention. Néanmoins une particularité de sa manière d'être dans le monde pourrait à la longue le faire remarquer. De tous les mâles, il est le seul qui ne parle jamais des femmes, excepté quand on en médit devant lui. On l'entend
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alors affirmer leur vertu ou nier leurs adultères avec le pieux courroux d'un prince de l'Eglise qui aurait à défendre l'Immaculée-Conception. Plutôt que de montrer quelque scepticisme à l'endroit des femmes, Don Juan préfère passer pour un naif. Il n'expose jamais d'elles que ce qu'il pourrait dire de sa mère ou de ses sœurs ; et ainsi se paye-t-il avec énormitéla tête des psychologues. Mais Don Juan croit-il vraiment à cette chose non encore définie qu'un de nos pires artifices de langage, inventé par quelque jaloux, nous fait appeler la « vertu des femmes »? Question délicate ! Rien ne serait plus juste ni plus naturel qu'il y crût, puisque par leur indéniable fidélité à l'amour qu'il leur inspire les femmes font précisément acte de vertu. D'un autre côté, que vaut à ses yeux une qualité qui ne dépend que des circonstances? Rien. Aussi pencherons-nous à le juger incrédule à la manière du faux dévot qui vit de la foi d^autrui.
C'est aux environs de vingt-cinq ans que Don Juan atteint physiquement l'apogée de sa forme, et que l'expression de sa figure acquiert tout son mordant. A cet âge, partout où il se montre, la loi de séduction qu'il personnifie s'établit aussitôt et s'applique forcément, aveuglément, quelquefois contre son gré. Il constitue un aimant qui, ayant pour pôles le charme et la beauté, dégage, en tous sens, des
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courants d'électricité amoureuse. Les femmes de trente ans, après celles de quarante, viennent tresser sa couronne et y apportent chacune un fleuron. Lui ne s'attache encore à aucune ; il n'aime pas ; il n'a que la préoccupation de plaire, de répandre l'effet de son charme, la vie propre de sa belle et parfaite masculinité. Les passions qu'il inspire sont déjà violentes ; elles emportent les cœurs d'amoureuses, en charrient plusieurs en tourbillon, comme un torrent qui roule de petites pierres ; mais elles sont éphémères et ne servent que d'expériences. A force d'attirer involontairement l'attention des femmes, de découvrir que son regard lui rend superflue, vis-à-vis d'elles, toute déclaration, le séducteur, après avoir éprouvé ce sentiment bien connu de l'artiste s'écriant : AncKio son pittore / arrive à la pleine conscience de sa vocation. Sa confiance en sa force grandit. Renchérie par la veine, son audace ne connaît plus de bornes. Les difficultés mêmes excitent son instinct de l'offensive, auquel cèdent à la fois les femmes et le destin. Mais, comme quiconque se sent du génie, au lieu de s'infatuer, de ne se donner aucune peine dans l'accomplissement d'une œuvre de séduction, il étudie les règles de son art, il perfectionne ses procédés, il approfondit sa science, de manière à ne produire que des chefsd'œuvre et à remporter de ces victoires qui ne laissent rien à désirer.
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C'est ainsi que, vers la trentième année, le progrès de sa philosophie, parallèle à celui de ses passions, le mène au plus haut degré de sa maîtrise. A cette époque Don Juan a évalué le monde et la vie, parachevé sa culture intellectuelle, fixé son esthétique par la fréquentation de tous les sanctuaires d'art, et découvert la propre loi morale de sa nature, faite d'épicurisme, d'aspiration au stoïcisme et d'amour du beau. Ses désirs amplifiés par l'entraînement même de ses forces, il vit dans une atmosphère de haute excitation, au foyer de laquelle viennent se consumer les cœurs papillonnants de toute espèce d'amoureuses. Sa connaissance du cœur des femmes devenue aussi parfaite que possible et leur amour son élément, il en triomphe sans interruption, comme le soldat qui ayant gagné dix batailles trouve un simple jeu d'enlever la onzième et les suivantes. Tandis que son art reste le même, parce qu'il ne peut plus se surpasser, son audace grandit encore avec le succès ; un échec lui semble impossible. Quelle ivresse goûte alors son orgueil ! Etre aimé d'une multitude de créatures, reines par la beauté ou le sentiment, quel plus magnifique empire !
A travers cette période de grandes conquêtes, la passion de Don Juan commence à s'idéaliser, à se vêtir de poésie. Si le but immédiat en est toujours la volupté, dans le but d'au delà se dessinent des
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chimères. L'action brutale de l'instinct fait de plus en plus place à l'idée, par laquelle l'amant aspire aux sensations supérieures. Malheureusement le raffinement de son goût devient, en même temps, d'un excès tel que, infidèle à la réalité, quand il l'a usée au truchement de son rêve, il se trouve déçu, en proie à des crises de lassitude. L'uniformité du plaisir le dégoûte par moments ; il s'irrite contre lui-même et se demande à quoi il tend, pourquoi ses efforts, ses désirs, s'il n'atteint point les cimes qu'entrevoit son imagination. Alors, fatigué de son destin, il s'arrête, se croise les bras et jure qu'il renonce à l'amour. Vain serment ! Don Juan ne se blase jamais. Une figure de vierge passe, nouvelle dans son pur éclat, et l'illusion le ressaisit ; il repart après la chimère, s'élance vers l'inconnu qui le tente encore. « Cette fois, j'ai trouvé », pense-t-il ; et sa course à l'idéal reprend folle, effrénée : tel Sisyphe, Ixion, Tantale et Ahasvérus, incarnations tragiques du désir non comblé et toujours plus haut, qui est toute la vie de l'homme.
A quarante ans, après avoir connu des minutes de bonheur surhumain, suivies d'affreux moments de misère morale, Don Juan se rend compte que l'amour et la volupté, invariablement confondus chez l'homme-à-femmes, suivent en lui des voies divergentes. Tandis que diminue son goût pour le plaisir, sa conception de l'amour prend un excep-
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tionnel caractère d'élévation qui l'exhorte à ne plus garder que le cœur d'une seule amante, l'élue suprême, auprès de qui il trouvera, enfin, sinon son idéal concret, du moins le repos indispensable à quiconque a vécu dans la tempête. Qu'a-t-il cherché jusqu'à présent ? Une femme à la fois capable de combler les aspirations infinies du cœur et d'entretenir pour les sens le feu de Vesta. Or, cette femme est encore plus rare que le grand homme. Quelque faibles que soient les chances de la rencontrer, Don Juan n'en désespère pas. C'est souvent du fond des abîmes où l'on fait descendre ses écœurements que, comme l'aigle s'élevant vers le soleil, il reprend son vol vers le but de rêve, qu'il atteint en planant quand il ne brise pas ses ailes. Mais tous les Don Juans n'ont pas une telle fin ; il n'y a que les rois de l'espèce, les dieux, ceux chez qui l'amour spirituel l'emporte sur la luxure, et à qui une sorte de mens divinior découvre, un jour, l'idéal des monogames: « arriver par toutes à l'unique. » Certains s'en vont tragiquement, tués par la chimère. Ce sont ceux de la Barque, les maudits, les impénitents. Par exemple, jamais aucun, aucun, au grand jamais, ne finit au couvent ou dans la dévotion, ainsi que le prétendent quelques moraliseurs, incapables de pénétrer les natures lucifériennes de ces damnés convaincus qui préfèrent les joies douloureuses de leur enfer imaginatif aux dou-
ceurs insipides du paradis promis aux faibles et aux ignorants.
Au point de vue sociologique, Don Juan doit être considéré, en raison de sa personnalité excessive, comme un des principaux champions de l'individualisme, même comme un anarchiste, au sens véritable du mot, tendant à se mettre au-dessus et en dehors des lois. Considérée dans certains de ses effets, la carrière du séducteur représente la revanche de la nature contre les lois sociales qui réglementent les rapports des sexes. Loin du temps pour lequel elles ont été faites avec d'excellentes intentions, ces lois arrivent à ne plus être en harmonie avec l'esprit des humanités nouvelles dont elles gênent le développement. Les actes de Don Juan sont, dans le présent, un des revers de nos codes.