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DE LA SÉDUCTION

Iéduire est la fonction même de Don Juan. L'amour, dans son sens strict d'union des sexes, s'accomplit, pour la masse des humains, sans être précédé d'un seul des phénomènes de la séduction. Il importe donc de s'entendre sur la signification du mot séduire. Limité à son sens donjuanesque, ce verbe, ailleurs si pollué, exprime l'action de se faire aimer, de gagner le cœur d'une femme ; non pas, cependant, quihuscumque tuïs, ainsi qu'on est vulgairement porté à le croire, mais, au contraire, par des moyens qui ont exclusivement rapport au sentiment. Ce n'est point séduire, par exemple, qu'user d'une promesse de mariage, même quand on la tient, les raisons du mariage n'étant presque jamais celles de l'amour. Les rédacteurs du code eux-mêmes, linguistes difficiles, ont prévu ce moyen de conquête hautement réprouvé de Don Juan ; cela s'appelle suborner. Quant à acheter les faveurs d'une femme, même lorsque le règlement

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de compte après possession se pare de la légalité, reste sous-entendu ou s'embrume d'une lointaine échéance, c'est, en dépit de toute circonstance atténuante et malgré le palliatif de nos plus subtiles hypocrisies, déterminer un acte de prostitution ou, tout au moins, y participer. Nous n'avons que faire d'exposer des actes, même mitigés, de subornation et de prostitution ; ils ne nous intéressent pas plus que le rapt dont ils sont le mode civilisé. C'est pourquoi tenons-nous à ce qu'il n'y ait pas confusion de ces termes avec le nôtre. La seule action séductrice qui nous occupe consiste donc à inspirer à une femme, le plus souvent naturellement et même inconsciemment, quelquefois par des moyens voulus et artificiels, un sentiment ou, tout au moins, un désir d'amour.

Il y a lieu de distinguer, dès maintenant, entre la séduction naturelle instantanée, que les Italiens appellent si gracieusement le fulmen d'amor, la séduction progressive issue d'un germe insoupçonné, tombé par hasard dans le cœur, enfin la séduction préméditée et artificielle, celle que les hommes se vantent le plus de pratiquer avec succès, que Don Juan n'emploie, au contraire, que par exception, et qu'il est, cependant, presque le seul à réussir.

La séduction naturelle est un phénomène d'ordre physiologique que l'on doit simplement regarder comme un des effets très variés du magnétisme ani-

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mal. Quand elle naît soudaine, du seul aspect de l'objet séducteur, et que le sentiment qu'elle provoque grandit rapide et violent, avec tous les caractères de l'absolu, du pathétique, de la passion maladive, d'une sorte de folie, on peut lui donner le nom de coup de foudre, malgré l'abus que l'on fait couramment de cette expression archaïque pour désigner le caprice et la fantaisie.

Donner le coup de foudre est précisément la faculté suprême du séducteur-né. On doit presque ajouter qu'elle n'appartient qu'à lui. Il est au moins à présumer que quiconque peut déchaîner sur nombre de cœurs le fulmen d'amor est un Don Juan. Et, à ce sujet, observons tout de suite un contraste essentiel : Don Juan donne le coup de foudre mais ne le reçoit pas ; c'est le contraire pour les autres milles.

Quelques sceptiques nient le coup de foudre. D'autres moralistes prétendent que c'est chose banale que de l'échanger. Voilà deux erreurs extrêmes. Les passions nées du fulmen d'amor sont aussi rares que les êtres mêmes qui en sont susceptibles, lîien que son principe soit dans la nature et qu'il paraisse un fait normal de la vie du cœur, le fulmen d'amor, tel qu'il se doit concevoir : schème de beauté et de lumière sur les cimes de l'idéal, est une exception. Si Don Juan seul le donne aux femmes, celles-ci sont également bien peu nombren- -

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qui peuvent le recevoir dignement, en auréoler leur front et en renvoyer l'éclat au foyer d'où il est parti.

Où, quand et comment se produit, pour les grandes amoureuses, ce choc incendiaire de l'être ? Dans les circonstances les plus banales, n'importe où, le plus souvent dans la rue. Ce serait mentir à la réalité que de vouloir dire que la conception des grandes passions ne peut avoir lieu que dans un cadre héroïque ou de féerie. L'amour naît bien quand il veut, mais seulement où il peut.

Rien de particulier ne prépare les femmes au coup de foudre, comme le font, pour l'amour ordinaire, la lecture, la rêverie, ou, mieux, le bal, le spectacle et, en général, toute fête où les couleurs et le bruit de la vie, déployés dans leur plus grand luxe, agitent les sens, troublent le cœur et, surtout, aveuglent l'entendement. La condition principale pour compter parmi les élues du fulmen (Ta,mory c'est d'être jeune. Passé vingt-cinq ans, une femme, à moins qu'elle n'ait jusque-là vécu dans un cloître, n'est guère plus en état de recevoir le coup de foudre. A cet âge, elle a trop appris à se garder contre les moindres surprises ; son cœur n'a plus l'élasticité nécessaire pour bondir et se gonfler sous la poussée du fluide ; sa destinée est déjà accomplie ; elle est parfois lasse de précédents efforts, et, peutêtre, à jamais déçue ou désillusionnée.

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Parmi les jeunes filles ou les toutes jeunes femmes, celles qui ont le plus de penchant à se laisser ainsi éblouir ou frapper, sans rompre, par le regard de Don Juan, ce sont certes les infiniment sensibles, les nerveuses, mais encore mieux les indépendantes, celles que rien ne paraît devoir dompter, les fières, les sauvages, les insociables, dont le geste commande ou retient et parfois effraye, et encore les taciturnes, les plus rebelles aux tentatives d'effraction, celles dont les yeux en tumulte sous des sourcils froncés dévorent ce qu'ils voient, mais dont les lèvres restent closes. Voilà de Don Juan les victimes fatales, tandis que les tempéraments lymphatiques et les esprits trop équilibrés n'en sont pas.

Il n'est pas rare de voir des jeunes fdles d'une nature précoce recevoir de l'homme en général, plutôt que de tel type défini de séducteur, une impression que, dans le monde, on désigne sous le nom de « coup de soleil ». Le premier bellâtre venu peut, par occasion, provoquer cet accident. Seulement, tandis que le coup de foudre, rarement répété, trouble profondément l'existence de la femme, le coup de soleil, susceptible de se renouveler, ne laisse pas de trace. L'homme y joue le plus souvent le rôle de l'âne sous la peau du lion. Gare au jour où la femme aperçoit les oreilles! Une éducation solide met d'ailleurs la jeune fille à l'abri des coups de soleil. Rien ne préserve du coup de fou-

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dre, qui emporte tout : raison, préjugés, affections antérieures, et qui, sur l'échelle du rang social, atteint également la princesse et la paysanne, quand elles sont de même tempérament.

S'il n'y a point chez la femme autre chose que sa propre nature qui la prédispose à l'amour soudain, s'il n'est pas besoin d'état d'âme spécial pour attirer et recueillir l'éclair de Don Juan, celui-ci a, par contre, ses moments déterminés d'action séductrice. Ce sont ses heures de beauté, pareilles à celles de l'inspiration pour l'artiste, quand, par exemple, il sort de goûter la volupté ou qu'il l'attend, quand il vient d'écouter un aveu, quand enfin son imagination se livre au travail de ses flammes, et que sur son visage transparaît leur foyer. Alors son charme se dégage en ondes multiples qui font frissonner, en l'approchant, le derme des femmes, et pénètrent ensuite jusqu'à leur sang. Le coeur est noyé sous le flux ; toutes les fibres en palpitent dans l'étreinte qui, accompagnant le choc, terrasse la femme et la fait défaillir, mais aussi jouir, dans sa défaite, d'un bonheur sans nom. htre ainsi fulminata d'amore est certes le plus beau moment de la vie d'une femme. Bien différente est, la plupart du temps, l'impression purement artistique de Don Juan à l'aspect de la femme dont il va être aimé et qu'il aimera, lui... peut-être? Chez le séducteur, il n'y a d'abord que la curiosité d'excitée. Sceptique, d'une part, et

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gardé par l'orgueil, de l'autre, esclave de son goût fatidique pour la forme, il évalue celle-ci avant de décider ce qu'il fera ; et l'interposition de ce calcul l'empêche d'être touché comme l'est la femme. Il n'est qu'un cas où se produit simultanément la réciprocité, sinon l'égalité, de l'émotion, c'est lorsque l'amoureuse joint à une beauté de premier rang le caractère et les attributs quasi masculins du séducteur lui-même qui les voit et qui les sent. Alors, la répercussion d'échos des âmes vibrantes et l'échange des fluides se font dans un courant d'une intensité exceptionnelle. D'un cœur à l'autre une flamme s'allume par le croisement des regards. L'incendie est complet, grandiose. Les sceptiques peuvent l'admirer, car c'est le plus beau spectacle intime qui soit au monde, et il n'est peut-être pas donné à dix hommes par génération d'en être les héros ou les simples témoins.

La séduction ordinaire, celle dont sont capables, après Don Juan, tous les hommes-à-femmes, s'accomplit lentement et par degrés. Le point de départ en est toujours naturel ; c'est un effet de charme, de lluide, mais un effet embryonnaire qui a besoin de culture pour se développer. Dans ce progrès, l'action de l'art se substitue à celle de la nature; et c'est là que le fait de séduire prend son entière et véritable signification.

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D'une manière générale, l'homme répand, comme un semeur, les éclats de son regard, son philtre d'amour, sur les cœurs de femmes. Le grain de la séduction lève ou périt suivant la nature du sol qui le reçoit. La récolte n'a souvent lieu que lorsque le séducteur repasse par tel sillon où la semence est d'abord tombée par mégarde, presque sans qu'il s'en doute. Telle est, chez la femme, l'origine la plus commune de l'amour. Beaucoup d'entre elles, même parmi les amoureuses, sont incapables d'un sentiment subit. Ce sont celles que l'expérience a rendues méfiantes, les femmes qui ont des soucis graves ou le cœur rempli d'autres affections, par exemple l'amour maternel ; enfin les blasées et les victimes qui ne vibrent plus, chez qui l'abus ou le dégoût a usé ou brisé les ressorts de l'âme. C'est pour la conquête de ces femmes que deviennent indispensables les artifices de la séduction.

Cet art de séduire, proprement dit, est basé sur la connaissance du cœur de la femme et l'étiologie de ses sentiments. Un homme sans charme pourrait arriver à prendre une femme rien que par l'exacte connaissance qu'il aurait des pensées de celle-ci. Connaître une femme et la comprendre, c'est toucher à sa possession. En amour, la science du cœur féminin n'est qu'un corollaire de cette science de l'humanité, dont le séducteur est toujours un maître. Il n'y a que des nuances entre une passion

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d'homme et celle du même genre obseivée chez la femme. Au point de vue du caractère, les femmes sont plus faibles et plus versatiles, dit-on et croit-on vulgairement ; leur tempérament paraît plus nerveux, leur sensibilité plus subtile. Ce sont là des notions banales, d'une vérité relative, cependant consacrée par la généralité des observations recueillies. Ce qu'il y a d'indiscutable, c'est que se retrouvent invariablement dans l'amour les effets de la non-identité des sexes. Connaître la femme, c'est donc simplement savoir ce qui la distingue de l'homme, physiologiquement d'abord, et, par suite, psychologiquement.

En dehors des opinions particulières que, par l'investigation directe, il peut se faire de chaque individualité d'amoureuse, Don Juan a une manière à lui, spéculative, d'interpréter et de traduire l'état physiologique propre et les détails spéciaux de la nature des femmes. Ce sont ses opinions préconçues, touchant la généralité du sexe faible, qui font sa préalable clairvoyance dans l'examen d'un sujet. Une force de Don Juan qui, d'ailleurs, ne met d'idéal que dans son imagination, c'est d'avoir de bonne heure cette opinion précise que rien n'est moins un ange qu'une femme, et que celle-ci est sensiblement plus près de l'animal que l'homme. Ce qu'il poétise, lui, ce n'est pas la femme, mais l'amour, c'est le sentiment même, et non l'impar-

faite créature qui l'inspire ; et dès qu'il touche au but, tout en gardant les yeux levés au ciel, il sait admirablement présenter à l'amante la matérialité du plaisir. Rien n'est moins poétique, au fond, que l'esprit de la femme, même quand elle est vierge. Déjà la technique de la toilette suffit à la rendre beaucoup plus sensible à la réalité que ne l'est l'homme.

Lorsqu'une femme est sur le point de devenir amoureuse, il importe d'en découvrir le tempérament. La plupart des hommes se doutent fort peu de ce qui se passe à ce moment dans l'imagination et les sens de la femme. Comme le médecin qui a charge de guérir un malade, Don Juan établit aussitôt son diagnostic. Il sait d'abord que toute femme a des envies de sensualité qui, pour n'être pas aussi spontanées ni aussi imprévues que chez l'homme, n'en sont pas moins observables ; et, à l'affût du progrès de l'excitation, il profite opportunément de ce que Brantôme, dans son infinie sagesse, appelait 1' « heure du maçon», et qu'un romancier moderne, qui ne connaissait pas sa langue, a appelé « moment psychologique ». S'il ne s'agit que d'apercevoir les symptômes du moment critique, ou d'entendre sonner l'heure dont le coup ne se frappe pourtant que dans le cervelet de la femme, un séducteur ordinaire est toujours d'une suffisante sagacité. La supériorité de Don Juan est, par des méthodes con-

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nues de lui seul, d'amener infailliblement ce que les autres se contentent d'attendre.

Pénétrant maintenant dans le labyrinthe de la psychologie, il faut dire que, d'entre les mâles, Don Juan est celui qui comprend le mieux l'élasticité de la conscience des femmes, qui l'excuse, l'absout et, au besoin, pousse à son élargissement, par rapport à ce que de tristes cocus appellent, si à contre-sens, la vertu des femmes. La légèreté, les inconséquences, les mensonges de la femme, ce que de naïfs psychologues appellent avec mystère sa duplicité, tout cela est pardonné d'avance par le séducteur, qui n'a pas d'ailleurs à en souffrir. On est tenté d'en conclure qu'en son for intérieur Don Juan méprise les femmes. Ce serait excessif. Mais on ne saurait nier que sa grande indulgence ne soit en effet voi. sine du mépris. Au fond, Don Juan se fait des femmes en général l'idée qu'un maître a de ses esclaves, un conquérant de ses sujets, un juge ou un critique des êtres soumis à sa férule. Il en connaît le bien et le mal, fait semblant d'ignorer le second pour ne louer que le premier. En apparence, il traite la femme en égale ; en réalité, il garde l'absolue conscience de sa supériorité de mâle; et c'est, pour subjuguer la femme, ce dont il use le plus. Lorsque Don Juan se dit l'esclave de son amante, c'est qu'il veut la flatter ; et la femme le croit toujours.

On vante beaucoup la linesse de la femme ; c'esl

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une finesse de pur instinct, exempte de réflexion ; elle a certes sa valeur, mais combien inférieure à celle de l'homme qui analyse et raisonne, tout en ne cessant de sentir ! La plupart des femmes sont intrigantes et artificieuses ; c'est, en principe, nécessaire à leur condition. Don Juan a l'avantage, sous ce rapport-là, d'être lui-même femme. Les artifices qu'il emploie contre elles sont à peu près les mêmes que ceux dont elles se servent vis-à-vis de l'homme en général. Gomme à ce caractère Don Juan joint la force, la victoire est de son côté. La lutte entre la femme et lui est même tellement inégale que, le plus souvent, la première y renonce et abat son jeu.

Le plus sûr moyen de séduction dont puisse se servir une femme, en même temps que son arme de défense la plus à craindre, est la coquetterie ou l'art d'attirer et de repousser tour à tour l'homme, sans lui laisser connaître le véritable sentiment qu'elle a pour lui. Amoureuse, une femme redouble d'élégance, mais elle n'est plus coquette. De même, les roueries innombrables, les trucs, les pièges de ces sortes de femmes qui aiment à provoquer le désir de l'homme pour le malin plaisir de s'y refuser, ne tiennent pas contre la seule présence du séducteur. Imaginez une jolie machine très compliquée, très délicate, qu'un inventeur, après l'avoir agencée luimême, fait marcher, arrêter, aller en tous sens, peut

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briser, même, au gré de son vouloir. Telle est la femme aux mains de Don Juan : un jouet, rien de plus, une alouette devant le fatal miroir, une jeune souris entre les pattes d'un vieux chat.

C'est dans le cœur ouvert des femmes de trente ans, ses premières maîtresses, que Don Juan apprend d'abord tous les secrets de la féminité. Pour lui, elles dévêtent leur âme aussi bien que leur corps, abdiquent leur pouvoir, dévoilent tout leur manège de coquetterie ; bref, elles rendent les armes à celui qu'elles sentent plus fort qu'elles. Ainsi, l'intime fréquentation des pécheresses d'un certain âge estelle la première des classes de féminité. Plus tard, ce n'est pas seulement pour séduire, mais par dilettantisme, et parce qu'il devient un curieux d'âmes autant qu'un curieux d'art, que Don Juan poursuit sans relâche ses études de femmes. Leur cœur devient pour ainsi dire sa maison ; il les éprouve alors et les évalue, en distingue les types dans chaque espèce, comme fait un joaillier des pierres fines.

Enfin, à son savoir intuitif Don Juan ajoute l'art d'interroger les femmes. Par l'interrogatoire il se confirme à lui-même la vérité de ses jugements préventifs. Apprendre de la bouche même d'une femme ce qu'il importe d'en connaître pour parvenir à triompher d'elle serait, même pour Don Juan, l'effet d'un miracle, si, à part l'amour, le séducteur n'inspirait à la femme une confiance sans bornes.

Don Juan ne pose pas de questions à la manière d'un juge. — A qui l'interroge ainsi la femme ne répond d'habitude que par des mensonges. — Sans même avoir besoin d'une diplomatie qui servirait à donner le change sur ses intentions, par son attitude seule il provoque et attire les confidences. Auprès de lui, les femmes se sentent, comme les dévotes devant l'autel, dans une atmosphère de douceur, de détente. C'est que ce confesseur émérite leur prêche avant tout, malgré tout, la nécessité du bonheur. Comme il sait leur présenter la vie selon leur rêve, ce prestigieux metteur en scène, dont le talent est d'évoquer pour chacune le décor passionnel préféré ! Avec quelle habileté il fait taire leurs scrupules, apaise leurs remords ! En outre, quelques heures de causerie intime avec Don Juan représentent pour une femme des mois d'étude sérieuse sans fatigue, une foule de choses neuves apprises avec le goût le plus vif. Des conseils de leur mentor, les femmes se souviennent comme de préceptes d'évangile. De ses maximes, qu'elles répètent, elles renversent à plat la logique bête des autres amants qui s'ahurissent de leur voir tant d'esprit, l'esprit de l'homme, après tout, qu'elles ne font qu'emprunter, et qu'elles adaptent à leur état. Ainsi, avant d'en être le séducteur,Don Juan se fait à la fois le confesseur, re médecin et l'avocat des femmes, toutes fonctions qui le préparent à être pris au moins pour consolateur.

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Les femmes trouvent toujours un ami dans Don Juan. Le faux séducteur est, au contraire, leur pire ennemi.

Hors la science du cœur féminin, les artifices de la séduction ne sont jamais qu'accessoires ; ils font la suite ou le complément de l'action du charme.

En principe, la séduction par artifices est une comédie dont le succès dépend de qui la joue. Don Juan est, sans conteste, le plus grand comédien d'amour qui soit ; c'est pour cela que son art est aussi inédit qu'inimitable.

Il n'arrive presque jamais que Don Juan prémédite ses actes, comme ces imbéciles qui, faisant la chasse aux femmes, et forts de quelques succès dus ainsi le plus souvent à toute autre cause qu'à leur charme, se croient des professionnels de la séduction. Le séducteur ne court pas après les femmes, il n'en a pas le temps. Les amoureuses viennent d'elles-mêmes suffisamment à lui, pour qu'il n'ait pas besoin de se déranger. Ainsi, attend-il tout de l'imprévu, du hasard qui est son dieu unique. Ce n'est pas pour la raison seule qu'il trouve une femme à son goiît que Don Juan se décide à entrer en relations avec elle. Cela, c'est le cas des étourneaux qui s'imaginent qu'ils n'ont qu'à se montrer pour l'aire agréer leur cour, et qui vont vers les femmes comme on va à la loterie. Don Juan n'approche d'ha-

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bitude une femme que lorsqu'il a sûrement pressenti qu'il doit lui plaire. Avant tout, il poursuit celles dont le premier regard lui assure d'avance la conquête ; son mérite est précisément de recevoir cette assurance sacs, d'abord, la solliciter. C'est que Don Juan, vis-à-vis de l'amour, se tient toujours sur ses gardes. Il sait les sottises, sinon les abîmes, à quoi une surprise,, ou du cœur, ou des sens, peut entraîner. Alors, quelque forte que soit l'impression que lui fasse, à un moment donné, la beauté d'une femme de qui il n'aura pas, d'autre part, été remarqué, son premier soin est de la modérer, de la faire passer par l'analyse de l'entendement, de la mesurer, en un mot de l'évaluer, afin de bien savoir jusqu'où il pourra aller quand il se départira de sa réserve. L'amour ne dure qu'à maintes conditions. Un charme qui sait se renouveler, rajeunir, recommencer l'impression première, est tout ce qu'il y a de plus rare. Le sachant, Don Juan n'accepte jamais le désir, né en lui, que sous bénéfice d'inventaire ; avant de s'y livrer, il en prévoit les suites, calcule la somme de bonheur ou de simple plaisir qu'il y a à en tirer; et ainsi il s'épargne tous les chagrins dits d'amour qui affligent tant les natures ordinaires, celles qui aiment en aveugles, sans réflexion.

« Comment s'y prend-on, demandent souvent les jeunes gens, pour avouer à une femme qu'on la désire ou qu'on l'aime ? »

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Le désir ne s'avoue jamais, il se montre. Quant à l'amour, il vaut mieux le prouver que l'exprimer en paroles. Il n'est pas besoin de tenir des discours aux femmes qu'on veut séduire, à moins qu'on ne possède un timbre de voix très prenant, car, ce ne sont pas les idées qu'on leur expose que les femmes entendent, mais le son des mots.

Les déclarations d'amour sont rarement éloquentes ; elles frisent, le plus souvent, le ridicule; dans tous les cas, elles sonl parfaitement inutiles ; la tradition doit en être laissée aux poètes d'ordre mineur et aux cabotins. C'est à peine si on doit en user avec les femmes d'esprit médiocre. A l'égard de celles-ci, plus la déclaration est banale, plus est sot l'accent avec lequel on la débite, et plus elle a de chance d'être comprise et acceptée.

Quand Don Juan se trouve, pour la première fois, en présence d'une femme qu'il convoite, mais qui ne lui a encore donné aucun signe d'abandon, il se garde bien de parler d'amour — ce que ne manquent pas de faire les hommes de courte diplomatie. La conversation roule sur de tout autres sujets. De la sorte, la femme ne se défend pas, ne rompt pas l'entretien ; et, tandis qu'elle écoute, le charme opère. Don Juan parti, le germe de l'amour est, neuf fois sur dix, au cœur de la femme, pour l'unique raison que le séducteur lui a d'abord dupé les oreilles. Après deux ou trois de ces tête-à-tête, où

les inflexions de la voix auront eu plus de sens que les paroles, bien qu'elle n'ait pas entendu d'aveu, la femme se trouve à point pour le péché.

Vis-à-vis d'une femme déjà sous le charme mais non encore conquise, Don Juan feint toujours d'ignorer l'impression de la femme. Il la connaît bien, cependant, et il agit en conséquence ; mais il a avantage à paraître ne pas s'en douter. Tout le temps de sa dernière manœuvre, Don Juan est resté calme. Degré par degré, il a calculé son progrès sournois. La femme attend, impatiente de boire à longs traits, en assoiffée, le bonheur prévu. A ce moment décisif, le séducteur ne semble pas triompher encore. Gomme il vient de tenir des propos qui sont souvent le contraire de ce qu'il fait, il paraît céder à un entraînement irréfléchi, fatal. C'est presque sans s'être dit quelque chose qui puisse expliquer leur geste, que, se comprenant tout de même, Don Juan et sa victime tombent dans les bras l'un de l'autre. On dirait alors la course à l'abîme. En réalité, la femme seule y court, et l'homme l'y pousse avec sang-froid, en ayant l'air de s'y faire pousser.

Au demeurant, est-on sûr du résultat de l'artifice ? Non. Plaire à une femme est indépendant de tout acte expressément et volontairement accompli dans ce but. La femme aime sans raisonner ; l'amour lui vient comme la foi.

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Une femme qui aime hors du mariage est encore considérée, en dépit de nos récents progrès sur la matière, comme manquant à toute sorte de devoirs familiaux, sociaux, d'honnêteté, etc. Lorsqu'il convie au plaisir une de ces femmes, Don Juan s'abstient rigoureusement de jamais lui faire, pour la mieux tenter, le procès de la vertu et, encore moins, l'apologie du vice. A moins d'avoir affaire à une cynique, ce serait d'un bien mauvais goût. Les raisons les plus persuasives que l'on sert aux femmes pour les entraîner ne valent jamais celles qu'elles se donnent à elles-mêmes pour étouffer leurs remords possibles. Toute victime de Don Juan, quoi qu'elle fasse, reste pure aux yeux du séducteur. C'est du moins l'opinion que celui-ci déclare avoir d'elle, tout en la faisant pécher.

Jamais Don Juan ne révèle intentionnellement sa valeur intrinsèque, ses côtés supérieurs, son état, sa fortune, à la femme qu'il veut séduire, à moins que celle-ci n'ait beaucoup de vanité ou de grandes ambitions. Quelquefois même, soit par lassitude, soit que le but du moment l'intéresse peu, il se conduit en amant ordinaire. En tout cas, il s'efforce de paraître bon, sans jalousie, assez sensible, simple homme de goût plutôt que particulièrement intelligent. Il n'est vraiment qu'un tout petit nombre de femmes qui aiment la société des hommes supérieurs, par exemple, des philosophes ; elles ont gêné-

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ralement peu de goût pour l'analyse, la critique et les démonstrations ; c'est la musique de la conversation, plutôt que sa substance, qui les touche. De là l'échec des psychologues les plus distingués, et leur habituel pessimisme à l'endroit du beau sexe. Mieux que chez les littérateurs, mais après certains juges et les médecins, c'est parmi les peintres et les sculpteurs que se rencontrent le plus d'hommes ayant le véritable instinct de la séduction. Plus qu'aucun analyste, les artistes du dessin connaissent la matière humaine dans sa forme, sinon dans sa composition ; s'ils écrivaient comme ils peignent, leurs études l'emporteraient en précision et en bon sens sur celles des psychologues. La beauté et la laideur n'ont pas de secrets pour les sculpteurs et les peintres. Enfin, ces artistes sont presque toujours de grands muets, des penseurs, dont le crayon seul a de l'éloquence. Voilà ce qui fait leur donjuanisme. Toutes autres proportions gardées, d'entre les artistes de tous les genres, seuls jouent Don Juan ceux doués d'un talent original. Si, par exemple, un amoureux qui fait des vers veut s'en servir pour séduire, il faut qu'il ait du génie. Le fatras des poètes n'excite les femmes que comme le fait, de temps à autre, la grâce dite de Dieu ; et lorsqu'elles aiment un folliculaire, c'est de sa renommée qu'elles sont éprises et non de son verbe ou de ses pipeaux.

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Néanmoins, si l'œuvre d'un apprenti es écritures compte peu dans ses moyens de séduction, si la causerie des langues les mieux dorées est elle-même insuffisante à capter cette petite chose souvent trop vaine qu'est un cœur de femme, n'omettons pas de signaler qu'un des artifices décisifs de la séduction est la correspondance. Il est indispensable qu'un séducteur sache écrire aux femmes. Don Juan, quelle que soit sa profession, est toujours un épistolier remarquable. Arme ou piège, son style touche au chef-d'œuvre. Tout ce que le séducteur s'abstient exprès de dire, il l'écrit, et sous une forme d'un naturel, d'une finesse, d'un à-propos tels — selon la destinataire — que l'on comprend bien que la femme la plus positive s'en émeuve. C'est par le commerce des lettres que le séducteur canalise et perpétue son charme. Donc les lettres jouent dans l'art de séduire ifn rôle capital ; et c'est le propre des esprits les plus nobles, comme des plus grands cœurs, d'en adresser aux femmes également dignes de les lire.

Dans leurs conversations et dans leurs lettres, la plupart des hommes mendient de l'amour aux femmes ; ils expriment leur droit, leur prétention d'être aimé, ignorant ou oubliant que c'est une chance, un privilège réservé à ceux que Stendhal nomma the happy few. Don Juan fait le contraire. Quand la séduction est amorcée, il intervertit les

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états, il prend le rôle passif; il s'éloigne, quelquefois parce qu'en réalité il ne veut pas aller plus loin ; enfin il se fait désirer; c'est la femme qui lui réclame à grands cris de l'amour. Alors seulement il accepte que celle-ci lui dise : « Je t'adore ! » et souvent ne trouve-t-il pas de réplique à cette suprême interjection !

Enfin, on ne doit pas omettre, dans la séduction, de flatter tout ce qu'il y a de vanités, apparentes ou secrètes, chez la femme. Le beau sexe adore l'encens ; mais lui en faire accepter n'est pas chose facile, car il y a le vrai et le faux. Les formes, les modulations de ce culte chanté sont infinies ; il faut en connaître la gamme. Les modes de compliments ne se comptent pas. Quel que soit celui dont on use, on doit veiller à ce qu'il n'excite pas la méfiance de la femme, particulièrement clairvoyante quand elle a à vérifier la sincérité des louanges de l'homme.

Don Juan connaît par état toutes les subtilités de la séduction. Cependant il est rare qu'il les emploie, car la force et la précision de son genre d'attaque font habituellement perdre, du premier coup, tout équilibre aux femmes.

Si par hasard l'on voyait Don Juan se donner la peine de séduire une femme laide, il ne faudrait pas s'en étonner. La femme laide est susceptible d'offrir aux artifices du séducteur la même résis-

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tance qu'une jolie femme, pour la raison qu'elle s'avoue rarement une laideur qui n'exclut jamais la coquetterie. En tout cas, Don Juan, dans la séduction des femmes sans beauté, n'a qu'un but : l'essai de la comédie qu'il se propose de jouer à l'égard des belles. C'est par ces analogies qu'il apprend le mieux son métier.

11 peut arriver qu'au cours de la séduction une difficulté surgisse, telle que boutade, contrariété, revirement soudain de la femme. Les causes de ces menus faits échappent à tout contrôle. Pour en triompher, Don Juan pratique le système des dérivations parallèles. Il jette son dévolu sur une ou plusieurs des plus intimes amies de la récalcitrante; et cette diversion, rarement sans succès, lui fait juger plus clairement des mouvements de cœur de la femme qu'il veut avoir, par ceux des autres qui lui restent indifférentes. Un moment détournée, la rivière finit par rentrer dans son lit. Que de femmes se font ainsi prendre par les petits côtés de la contradiction !

Dans les œuvres de séduction que rendent difficiles des obstacles indépendants du caractère de la femme, le séducteur, sentant son pouvoir inéluctablement bravé ou limité, recourt à la patience. Opiniâtre et lent, il se borne à ne négliger aucun détail ; il fait attention à tout, surveille même des insignifiances, persuadé que des plus petites choses

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naissent les solutions les plus graves et les moins attendues.

Le charme naturel du séducteur agit de la même manière, sinon avec un égal degré de force, sur des femmes très dissemblables. La plupart des artifices de la séduction n'ont, au contraire, d'effet qu'à la condition de s'adapter au caractère, à l'état physique, au rang social de chaque type de femme ; et, autant de types, autant de moyens.

Bien que le rang d'une amoureuse soit assez indifférent au séducteur, celui-ci ne saurait employer les mêmes procédés à l'égard d'une duchesse et d'une chambrière. La première peut certes avoir l'âme de la seconde et réciproquement. Il n'importe. Il faut tenir compte de la différence. C'est suivant le degré de race et d'éducation qu'il reconnaît à la femme, que Don Juan varie les nuances de son jeu. N'oublions pas que plus la femme a de la race, plus elle est sensible au charme du vrai séducteur. En même temps, mieux elle est élevée, plus il est difficile de ne la séduire que par artifices.

Au moment où le séducteur la distingue, une amoureuse peut être vierge ou femme faite, libre, telle que veuve ou divorcée, ou bien en puissance d'amant ou d'époux. Chacun de ces états prédispose différemment la femme. Alors que la vierge est personnellement sans armes contre un art même

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médiocre, la jeune femme a acquis plus ou moins de quoi se défendre, et la veuve, qui a déjà combattu, ne se rend qu'à son heure. Séduire une jeune fille se complique parfois d'une subornation des personnes qui en ont la garde. Dans le cas de l'épouse, jamais Don Juan, ni de près ni de loin, ne connaît le mari. Il dédaigne au moins, s'il ne l'a en profonde horreur, le domaine, ou grotesque ou honteux, du bonheur à trois, dans lequel barbotent à qui mieux mieux le faux séducteur et le vulgaire homme-à-femmes. Se faire le confident d'un homme, en vue d'en séduire la maîtresse ou l'épouse, c'est projeter de jouer contre celle-ci avec des cartes biseautées. Le séducteur le plus banal peut gagner la partie, mais ce n'est le fait que des goujats. « Les femmes, objectera-t-on, ne jouent jamais cartes sur table ? — En effet, c'est leur moindre défaut. — On est bien forcé de tricher ? — Non. Il suffit comme Don Juan d'avoir tous les atouts. »

Mais la diversité de ses contingences se résume dans la suivante : Il peut arriver que Don Juan veuille conquérir une femme d'abord insensible à son charme. Ce cas est exceptionnel pour lui qui, en principe, ne s'arrête pas aux amours impossibles ; il faut tout de même le prévoir, car il est analogue, au début, à celui si commun de l'homme ordinaire vis-à-vis de n'importe quelle femme. Tandis que le

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non-séducteur s'engage dans une voie fausse, ou s'acharne à de vaines poursuites, Don Juan a plus habilement recours que jamais à ses facultés de protéisme. Il étudie la femme, et lorsqu'il a appris par quoi et comment on peut la charmer, mettant à profit l'extraordinaire don qu'il a de se grimer moralement, il ne se montre à elle que sous l'aspect du type d'amant dont elle rêve. Si c'est une nature portée à l'exaltation, au lyrisme, il revêt pour elle un masque dantesque ou les traits de quelque héros de Byron. Il se fait Faublas ou Valmont avec les ingénues ; Lauzun, avec les rouées ; Casanova, avec les aventurières ; Lovelace, avec les dévotes ; maréchal de Richelieu, avec les aristocrates ; général de Guibert, avec les bas-bleus ; Saint-Preux, avec les tendres ; Baratine, avec les voluptueuses et les ambitieuses ; Rabelais, avec les ribaudes ; Werther, avec les raisonnables ; Faust, avec les simples ; Hamlet, avec les mystiques et les folles. Capable de tous les rôles de grands amants qu'ait inventés la fiction, il sait être ou devenir ce que veut chaque femme. Là est le suprême triomphe de sa comédie, son chef-d'œuvre.

Quelles que soient la femme à séduire et les circonstances de sa séduction, il est une qualité passive que Don Juan apporte invariablement et

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d'une façon permanente dans tous ses actes de séducteur, qui n'est pas la raison déterminante de son succès, mais qui s'en fait l'auxiliaire indispensable ; cette qualité, c'est le secret.

A priori, cela semble paradoxal. Il paraît impossible que l'on cache d'une manière absolue la vie même des sentiments. Les plus grandes passions ne sont-elles pas toutes historiques? Oui, mais les passions, comme les individus, ne sont célèbres qu'après leur fin. Une fois mortes, elles deviennent la proie de la légende et du roman. La véritable histoire en demeure obscure, sinon erronée. En tout cas, on en connaît rarement les débuts ; on ne peut que les supposer. A vrai dire, quand la passion est née, son secret est, d'entre les épreuves que Don Juan impose aux femmes, celle à laquelle ces dernières se soumettent le moins facilement. La plupart des femmes, de même que, d'ailleurs, les hommes ordinaires, ont toujours l'envie folle de crier leur amour sur les toits ; le bonheur les rend courageuses, mais également imprudentes. Elles sont si fières de leurs sentiments que les laisser sous le boisseau est pour elles un supplice. Don Juan, qui ne met point là son orgueil, leur démontre et leur fait accepter la nécessité du silence.

De toute manière, Don Juan tient sa discrétion indépendante de celle de l'amante. Il la pratique d'abord pour lui-même ; c'est comme un vêtement

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qui couvre toutes les parties de son armure. Le vrai Don Juan tient par-dessus tout à la dignité de sa vie, à la considération de sa personne extérieure, bien qu'il n'ait, au fond, qu'une pitié dédaigneuse pour la moutonnerie des foules nivelées. Il préférerait plutôt la réputation d'être eunuque à celle d'homme à bonnes fortunes ou de coureur de guilledou, qualificatifs qu'il serait d'ailleurs injuste d'appliquer à un chercheur d'idéal. C'est pourquoi enfouit-il, en avare, dans les abîmes de son cœur tout ce qui est nom, image ou souvenir de femmes. Jamais de confidences, même au plus intime ami. Jamais un mot sur l'amour dans les causeries entre hommes, le soir, à l'heure où l'ivresse d'une aimable fête échauffe les cerveaux. Don Juan a-t-il parfois la tentationde parler? Peut-être, mais il n'y cède jamais. S'il cédait, il ne serait plus Don Juan. Que d'histoires extraordinaires cependant il pourrait conter ! Quelle somme de joies d'orgueil il goûterait d'un coup, s'il consentait à desceller sa morale prison d'airain, s'il publiait ce magnifique et perpétuel roman de sa vie donjuanesque, fait d'idylles voluptueuses et de drames aigus ! Mais non, il serait apostat, parjure, renégat, s'il se faisait le chroniqueur des passions féminines ; il n'en pourrait plus être le héros ni le témoin ; il se condamne donc à l'éternel silence, parce que Don Juan. Antinomie singulière, Don Juan constitue l'idéal

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des grandes amoureuses, et aucune de ces dernières ne le reconnaît quand elle le rencontre. Elle pense bien que c'est le roi des amants et l'adorable par excellence qu'elle a l'heur de posséder ; mais elle ne veut jamais croire que c'est aussi l'infidèle et l'insaisissable, celui qu'aucun pouvoir féminin ne subjugue ni ne dompte.

Auprès de quiconque leur fait la cour, nombre de femmes se vantent avec empressement d'avoir horreur des séducteurs, et de les fuir ou de savoir les éconduire congrûment. Leur malheur — ou leur chance — est qu'une fois leur cœur pris, elles ignorent s'il l'est par Don Juan. C'est là un des effets les plus redoutables de la discrétion de celui-ci. Auprès de la femme soupçonneuse, solidement en garde contre les conquérauts à panache, il fait l'amoureux simple, timide et penaud, candide et contrit, souple, pas exigeant, dont l'ambition ne saurait aller haut. Au besoin, il daube sur ces affreux hommes que l'on appelle séducteurs, ces malfaiteurs de bonne mine qui ne triomphent que des sottes ou des femmes sans vertu. Bref, il trompe par son humble douceur la méfiance manifeste qui n'appartient qu'aux femmes d'un caractère violent.

Ce qui reste le plus dissimulé chez Don Juan, ce que la femme n'aperçoit ni sur sa physionomie, ni dans sa première attitude, c'est l'audace, ce sentiment de l'offensive foudroyante qu'il n'emploie que

dans les grandes circonstances, quand il pressent quecela aura quelque beauté. Devant n'importe quelle femme, Don Juan est comme un duelliste de grande force qui n'a jamais fait d'assaut public. On ne se doute seulement pas s'il sait tenir son épée comme on tient une arme, car, parfois, fait-il semblant de la tenir comme un cierge. Dans cette hypocrisie, ce sang-froid de l'attaque, les femmes devinent, sentent la discrétion du séducteur, et tout d'abord son mystère les ravit par ce qu'il comporte de romanesque.

Quantité de femmes conventionnellement dites honnêtes, femmes du monde ou femmes comme il faut, et dont le caractère est rempli d'orgueil et de préjugés plus forts que la vraie vertu, seraient parfaitement disposées à se donner à l'amant de leur rêve, même à tenter quelques essais avec les hommes qu'elles croiraient en approcher le plus, si elles avaient la certitude de ne jamais être effleurées par le soupçon de leurs proches. A toute cette catégorie de femmes esclaves il faut l'impunité qu'assure le silence, et il n'y a guère que Don Juan qui puisse la leur donner, Avant même de leur laisser prévoir ce qu'il attend d'elles, le séducteur les convainc tellement de sa discrétion — pour le gage de laquelle, d'ailleurs, il se tient toujours prêt à sacrifier jusqu'à sa vie — qu'insensiblement elles arrivent à penser : « Si c'était avec celui-là, personne ne le

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saurait... pas même lui ? » Le jour où, poussée par le diable qui ne cesse de loger en elle, la plus farouchement hautaine des femmes vertueuses par cant se dit : « On ne le saurait pas. » Don Juan aux aguets, qui lit dans cette âme trouble, pour lui limpide, s'avance, cueille le fruit mûr de la faute et disparaît.

Que de grandes dames, qui vivent et meurent dans leur renommée de vertu inattaquable et incontestée, ont ainsi connu, non pas le trop vulgaire quart d'heure du maçon de Brantôme, bon pour de salaces viragos, mais la minute de Don Juan, qui fait tout perdre aux femmes, sauf l'honneur.

Pour achever de caractériser les artifices de séduction propres à Don Juan, il faut enfin attester que, quel que soit le bois de ses flèches, il ne les tire jamais d'autre part que du carquois de l'amour. On se plaît à accuser Don Juan de perfidie à l'égard des femmes. On le traite de Machiavel de l'amour. C'est tout aussi injuste et sot que d'accuser d'immoralité la politique du grand Machiavel lui-même. Certes, en bien des cas, Don Juan cache son jeu. Il estime une certaine hypocrisie aussi nécessaire dans les rapports d'individu à individu que la diplomatie entre les nations. Qui oserait l'en blâmer ? Incapable, à part cela, de lâcheté, de forfaiture, Don Juan séduit les femmes, mais ne les abuse pas. Rappelons qu'il se garde de jamais leur faire de vains serments, ni de ces promesses fallacieuses qui con-

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tribuent le plus au succès des sous-types de séducteurs. Jamais il ne mêle au sentiment des questions qui y sont et devraient y rester étrangères. Du fait de leur amour ou du sien — peu importe lequel quand rechange est suffisant — Don Juan fait entrevoir aux femmes du bonheur, et rien d'autre ; et Ton peut dire que, dans cette exquise réalité, il ne trompe aucune espérance. Il sature d'une indicible volupté toutes ses amantes. Après, ce sont les exigences de la femme, son instinct d'accaparement, sa jalousie, qui la font souffrir. Nous verrons ailleurs en quoi consistent l'inconstance et les infidélités possibles de Don Juan. En attendant, affirmons une fois déplus sa générosité, son tact, son défaut d'égoïsme ; et répétons que ce qui lui attire le plus le cœur des femmes, c'est la grandeur d'âme dont, au sein des noirceurs humaines, resplendissent toute sa personne et sa physionomie.

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