‹ Essai sur le droit public d'AthènesChapitre 10 sur 35 · LES ORATEURS. — LEUR RÔLE · texte numérisé non relu

LES ORATEURS. — LEUR RÔLE

Quelque chose de plus curieux et qui témoigne mieux encore des aptitudes du peuple athénien , c'est le rôle que jouaient dans la cité et dans la conduite des affaires ceux que l'on nommait les Orateurs (p^iTopeç). Ces Orateurs étaient ce que nous appellerions les hommes politiques, les hommes d'Etat d'Athènes. C'était des citoyens qui prenaient l'habitude d'assister aux délibérations du Sénat, quand elles étaient publiques, de suivre avec attention celles de l'assemblée, d'y prendre souvent la parole, de proposer, sous forme de décrets qu'ils avaient rédigés , des résolutions qu'ils soutenaient à la tribune. Parmi ces Orateurs, il y en avait certainement beaucoup qui n'étaient que des brouillons présomptueux doués de quelque faconde et d'une assurance qui pouvait faire illusion aux badauds ; mais le peuple athénien , quoi qu'en dise Aristophane, n'était pas uniquement composé « de gobe-mouches (1); » en dépit de l'impitoyable railleur, nous n'admettons pas

(1) EqtUL, 1262.

6i CHAPITRE I.

qu'un peuple intelligent et spirituel entre tous , ait pu se laisser duper longtemps par de grands mots , des phrases vides et des flatteries usées : <( Athéniens couronnés de violettes^ ou splendide Athènes^ » ces compliments traditionnels (1 ) ; ces banales et sonores formules y tout cela pouvait réussir pendant quelque temps à un débutant^ dont la belle voix attirait les auditeurs y dont la bruyante obséquiosité et les hommages hyperboliques divertissaient la multitude. Mais est-ce à Athènes seulement que les charlatans ont eu le privilège de ramasser autour d'eux la foule? Aristophane a beau répéter que le peuple , dès qu'il siège au Pnyx y est atteint d'aliénation mentale (%) ; que Ton énumère les hommes qui ont pris sur lui une durable influence^ on verra que cette influence s'explique autrement que par la folie et l'illusion des Athéniens. Laissons de côté les hommes de génie ^ les Thémistocle, les Périclès, les Démosthènes y et ne parlons que des hommes de second ordre ^ comme un Callistrate d'Aphidna ou un Eubule d'Anaphlysle , comme un Lycurgue ou un Hypéride ; ceux-ci mème^ s'ils sont devenus et s'ils sont restés ^ pendant un certain nombre d'années, les conseillers ordinaires du peuple athénien y n'ont-ils pas dû cet honneur ( l'histoire nous l'atteste quand leurs discours ne sont plus là pour en témoigner) à des qualités sérieuses, à des preuves répétées de compétence, de capacité politique, administrative ou financière? Obligés, parla situation même qu'ils briguaient, d'être toujours prêts à offrir au peuple leurs avis, et à le tirer d'embarras chaque fois qu'une difficulté se présentait , les orateurs étaient tenus de réunir un dou-

(1) Acham., 647-653.

(2) Equit., 753-756.

ble mérite : d'une part le souci de la forme et l'art du bien dire; de l'autre la netteté, la sûreté du jugement et Fhabitade des affaires. On sait, par plus d'une anecdote, combien le peuple athénien avait l'oreille fine et délicate ; il ne montait pas au Pnyx seulement pour exercer son droit d'initiative et de contrôle , pour travailler au bien de l'Etat^ mais aussi pour se donner une satisfaction d'esprit et une joaissance littéraire, pour trouver là ce vif et indéfinissable plaisir que l'on éprouve à entendre bien parler une langue souple, riche, harmonieuse et cadencée. Tel artisan, qui n'avait jamais pris la parole dans le Sénat ni dans l'assemblée, était un amateur passionné du beau langage, un sévère et pointilleux critique. Ceux qui se destinaient à parler au peuple devaient commencer par s'imposer une patiente préparation; on s'assurait à prix d'argent les leçons de ces maîtres , les Gorgias et les Protagoras , les Isocrate et les Isée, dont le subtil et minutieux enseignement condamnait à un long et pénible noviciat les apprentis Orateurs. Après cette éducation théorique , venait l'éducation pratique, celle que l'on acquérait sur le Pnyx, dans le Sénat, dans les magistratures, en écoutant les Orateurs politiques, en mettant soi-même la main aux affaires , en s'exerçant à en parler le langage. Ainsi l'Orateur était tenu d'ajouter aux aptitudes, à l'expérience de l'homme politique, toute la science, toutes les habiletés du rhéteur, toute la dextérité, toutes les ressources d'un acteur consommé. Pour s'astreindre à tous ces travaux et poursuivre un but que l'on n'atteignait pas sans de laborieux effbrls, il fallait d'abord, presque toujours, une aisance qui pftt payer de coûteuses leçons , et fournir aux dépenses d'une sorte de stage qui durait plusieurs années ; il fallait , de

plus , outre d'heureux dons naturels , une double initiation,

Tétude de la rhétorique complétée par TexpérieDce personnelle , par le maniement des choses et des hommes. Dans de telles conditions^ le nombre des Orateurs ne pouvait être que très-restreint. En droit , la tribune était ouverte , comme le proclamait la voix du héraut, à tous les Athéniens que n'avait point frappés une condamnation judiciaire; mais, en fait^ autant que Ton peut indiquer des chiffres en l'absence de tout document précis et de tout renseignement statistique^ on ne comptait guère à la fois, en un moment quelconque de la vie d'Athènes, qu'une trentaine , tout au phis qu'une cinquantaine de personnes qui abordassent habituellement la tribune; encore, sur ces cinquante , y en avait-il une dizaine qui , plus éloquentes et plus écoutées que les autres, absorbaient à elles seules presque toute l'attention et jouaient toujours les premiers rôles (1). Les Orateurs formaient ainsi un groupe à part, composé d'hommes politiques qui, sans titre officiel, sans autre investiture que leur notoriété et leur autorité morale, se trouvaient posséder la réalité du pouvoir, donner l'impulsion première et avoir la haute main sur les affaires.

Par la force des choses, il se faisait, entre les Orateurs, comme un tacite partage d'attributions. Tel d'entre eux savait trouver d'heureuses combinaisons financières et s'entendait à les exposer clairement au peuple ; après les avoir fait adopter, il en poursuivait lui-même l'exécution ; il réussissait à rendre l'impôt plus productif, ou à recouvrer les arriérés sans gêner les citoyens, sans trop mécon-

(i) K la suite et au-dessous des quelques Orateurs qui avaient Toreille du peuple et qui dirigeaient pendant un temps plus ou moins long les afiEûres d*Âtbènes se trouvaient ceux dont Hypéride parle avec tant de mépris , ceux qu'il appelle i les Orateurs de second ordre, qui ne savent que provoquer, dans rassemblée, du désordre et des cris» (rote |iév èXàrrofft ^iQTop<7tv... ToT; 6opu6ou (AÔvov xai xpauY>i< xvpCotç). C> Demost.y ît. 102,, 1. 11-16.

tenter les alliés ^ sans tarir les sources de la prospérité nationale. Sa probité , vertu rare en Grèce chez les hommes publics y inspirait une confiance qui profitait au trésor ; insulaires, métèques, Athéniens payaient plus volontiers et donnaient plus largement quand ils se sentaient assurés que leur argent ne se tromperait pas de chemin , et qu'il entrerait dans les caisses de la cité (1). Tel autre Orateur portait plutôt son attention sur les affaires générales de la Grèce, sur les alliances d'Athènes et ses relations extérieures ; il avait étudié Thistoire de sa patrie ; l'état du monde hellénique , les forces et les dispositions des différentes villes grecques ; instruit du glorieux passé , il travaillait à préparer un avenir qui n'en fftt pas trop indigne ; il indiquait au peuple sur quels secours il avait à compter, ce que lui conseillaient ses intérêts, et ce qu'exigeait de lui l'honneur d'Athènes. Celui-ci pouvait s'occuper surtout des questions commerciales , ou des améliorations à introduire dans les armements maritimes d'Athènes, dans l'organisation de la Triérarchie, dans la manière dont étaient équipés les navires et exercés les équipages. Celui-là savait mieux que personne appeler les arts au secours du sentiment religieux , ajouter à l'éclat de ces fêtes qui, dans la pensée des Athéniens , étaient des actes de piété envers les dieux et un sûr moyen de conquérir ou de conserver leur bienveillance ; il s'entendait à continuer la tradition de Périclès , à tout combiner pour que la ville continuât à se parer de beaux monuments , pour que l'on y trouvât

(i) On sait quel accroissement de pouvoir et de richesse procura aux Athéniens la vertu d'Aristide (Thuc, V, 18. Plutarch., kTiiM,^ ^); de curieux témoignages contemporains nous prouvent que Fintégrité de Lycurgue eut des effets analogues. Voir uue dissertation de M. Egger'intitulée De» honneurs publics che% les Athéniens , à propos d'un décret inédit de V Orateur Lycurgue (dans les Mémoires d'histoire ancienne , p. 59).

toujours des spectacles dont la noblesse élevât Fâme des citoyens y dont la pompe et la splendeur attirât et charmât les étrangers , et leur imposât , en dépit de toutes leurs jalousies 9 un involontaire sentiment de respect et d'admiration. Il se créait ainsi , sans convention expresse et par un naturel effet de la vie politique et de ses exigences , de véritables spécialités : suivant la nature des questions que Ton avait à discuter sur le Pnyx , c'était de tel ou de tel Orateur que Ton attendait et que l'on était prêt à suivre les conseils. L'Orateur comptait sur cette disposition des esprits ; quand l'objet en délibération rentrait dans la catégorie des affaires auxquelles il s'intéressait plus particulièrement, il se présentait aussitôt, il examinait les divers partis à prendre et donnait son avis. Si celui-ci plaisait au peuple 9 l'Orateur le formulait en un décret dont il rédigeait les considérants ; ce décret une fois voté, les Stratèges ou les membres de quelque autre collège étaient tenus de veiller à ce qu'il eût son effet. Sans être lui-même revêtu d'aucune charge , l'Orateur ^ au moyen des décrets qu'il dictait au greffier et proposait à l'assemblée , faisait régler ainsi les affaires suivant ses idées et ses vues ; il ne laissait aux magistrats que le détail de l'exécution. D'autres fois (on le voit par de nombreux exemples pris dans la vie d'un Démosthènes ou d'un Lycurgue), l'Orateur se faisait investir par le peuple de quelqu'une de ces commissions extraordinaires qui ne constituaient pas, à proprement parler, des magistratures , mais , comme dit Eschine^ « une surveillance et un service » (iiçutSktia tiç xai ^loxovia) (1); alors, avec une autorité qui souvent se trouvait être dans la pratique bien plus prépondérante que

(i)C.CtMph.,iZ.

D'anraît pu le faire supposer la modestie du titre conféré y ils accomplissaient eux-mêmes^ au nom de la république , une partie de ce qu'ils avaient voulu et proposé; ils prenaient la responsabilité de l'exécution après avoir eu celle de l'initiative et du conseil.

Dans ces hommes spéciaux, comme nous disons aujourd'hui j qui pendant un laps de temps plus ou moins long conduisaient les affaires d'Athènes , ou plutôt se partageaient, par une sorte de convention tacite, la direction des différents services, Athènes, si l'on y regarde de près, avait de véritables ministres ou secrétaires (TEtat. Périclès fut en quelque manière le premier ministre d'Athènes , un président du cabinet qui resta plus de vingt ans dans cette haute situation. La confiance populaire créa pour Eubule une sorte de ministère des finances et des travaux publics (1), où Lycurgue paraît lui avoir succédé avec une autorité plus étendue encore et moins contestée (%). En Démoslhènes, Athènes eut, de 35S1 à 3SS!, comme un ministre des affaires étrangères, un instant tombé du pouvoir après l'affaire d'Harpalos, pour y remonter aussitôt après la mort d'Alexandre. C'est Démosthènes lui-même qui nous indique ce point de vue et qui nous met sur la trace de ce rapprochement par plus d'un passage du Discours de la couronne y où il défend, comme dirait un ministre anglais, son administration (3). Il déclare qu'il ne sortira pas de son sujet en traitant des affaires générales de la Grèce : (( Car, dit-il, entre les diverses parties de la politique,

(1) Escb., C. CtéHpk,, 25.

(2) Voir Plotarqae ( Vitœ X. orat., in Lycurgum).

(3) 'H fàp i\kii TcoXiTeia, dit Démosthènes {De coron., 67-69). Eschine parle dans le même [sens de xà Ev6ouXov 7ToXiTev[iaTa , Fadministration d*Eubule {De fols. Ug. , 8).

j'ai choisi l'étude des affaires générales de la Grèce (1). » Ailleurs Démosthènes, rappelant aux Athéniens le jour où Ton apprit à Athènes la prise d'Elatée et la terreur qui saisit alors toute la ville, explique comment lui-même était en mesure y plus' que personne , d'offrir un conseil dans ces délicates conjonctures ; « il fallait alors à la tribune y dit-il y non-seulement un bon citoyen ou un riche y mais un homme qui se fût occupé de ces affaires dès le principe, qui eût étudié toutes les démarches de Philippe et suivi tous ses pas, et qui, par suite, se rendît bien compte en ce jour de ses motifs et de ses desseins (Si). » Dans la langue de la politique moderne , on traduirait tout ce qui précède par ces mots : « La parole revenait de droit au ministre des affaires étrangères. » Ailleurs (67-69) Démosthènes prend en quelque sorte la responsabilité de tous les rapports qu'Athènes a eus, depuis plus de vingt ans, avec Philippe et avec la Grèce, des négociations, des traités , des déclarations de guerre. Comme nous le voyons, en effet, et par les œuvres du grand Orateur athénien et par ce qui nous reste sur celte époque de documents historiques , c'est, pendant toute cette période^ Démosthènes qui tient le peuple au courant des actes et des pensées de Philippe, c'est lui qui signale chacun de ses progrès et qui indique comment la république doit s'opposer à ces envahissements , c'est lui qui règle les alliances d'Athènes, qui dirige les négociations, et qui souvent s'en charge lui-même , passant subitement du rôle de c( ministre des affaires étrangères » à celui « d'ambas-

(1) De coron, f 18 : Elta xal icoXXcôv irpoaipéaecov oOerciôv lijç TcoXireia;, tqv wepi Ta; ÏXXrjvixà; wpdi^ei; êIXôiitiv èy(û..,

(2) De coron., 53.

sadear, » changement naturel et qui est aussi dans les habitudes des hommes d'Etat de l'Europe moderne. Cette conœntration officieuse de l'autorité en des mains expéri* mentées, remédiait aux inconvénients que devaient nécessairement présenter la médiocrité des magistrats désignés par le sort ou l'extrême morcellement du pouvoir entre les magistrats issus de l'élection (1). De la même manière^ ce qu'avaient de prolongé et de permanent des influences qai ne s'établissaient pas en un jour ni même en une année, et qui duraient souvent toute une vie d'homme , corrigeait dans une certaine mesure les inconvénients que ne pouvait manquer d'entraîner le renouvellement annuel de presque tous les collèges de magistrats. Quoique les Stratèges pussent être indéfiniment réélus et que les hommes de mérite se continuassent souvent pendant un assez long temps dans ces fonctions y ils n'auraient pas suffi , à eux seuls, pour mettre quelque suite dans la politique et l'administration ; le collège était trop nombreux et ses attributions trop spéciales ; les hommes éminents qu'y faisait entrer l'élection n'y pouvaient prendre aucune initiative sans s'être concerté avec leurs collègues, et sans avoir obtenu leur concours.

Il vint d'ailleurs un moment dans l'histoire d'Athènes où s'opéra une sorte de divorce entre le mérite civil et les talents militaires , entre la carrière d'orateur et celle de général. Au quatrième siècle, Phocion est à peu près le seul personnage important qui suive la tradition des Thémistocle et des Périclès , qui soit aussi capable de com-

(1) Ce morcelleraent , les Athéniens en avaient déjà senti Tinconvénient et les dangers : Vu (irpaTuiYoi TcXeioveç fj peXTtoveç... s*écrie un personnage d*ane pièce d*Âristophane (Acham., 1095).

mander l'armée en campagne que de haranguer dans la ville le peuple et le Sénat (1). Démosthènes qui, à d'autres égards ) est bien plus fidèle que Phocion au passé d'Athènes, à son rôle séculaire et aux glorieux engagements qu'elle a pris envers la liberté grecque, Démosthènes est, sous ce rapport , de la nouvelle école ; non-seulement il est incapable de commander une expédition ou même de marcher à la tète d'un simple détachement, mais c'est à peine si, dans les grandes occasions, il fait son devoir de soldat. L'homme qui a donné tant de preuves d'infati* gable énergie et de courage moral , qui a accueilli d'un si ferme regard les satellites d'Antipater et la mort qu'ils apportaient, parait s'être senti mal à l'aise sur le champ de bataille. Aussi Démosthènes ne pouvait-il guère aspirer à la dignité de Stratège , et, comme il nous l'apprend luimême, ne fut-il jamais élevé à cette charge (S). Quant à l'Archontat , depuis qu'il ne conduisait plus qu'à la présidence des tribunaux , les hommes politiques l'évitaient plu* tôt qu'ils ne le recherchaient; ils avaient soin de ne pas laisser mettre leurs noms dans Turne d'oii sortaient les Archontes} il y aurait eu peureux, dans l'exercice de cette magistrature , plutôt un assujettissement gênant et une perte de temps qu'un accroissement d'importance. Durant les trente ans environ qu'il fut en scène, l'illustre adversaire de Philippe ne fut donc ni Stratège ni Archonte; il ne remplit que des fonctions accidentelles et en apparence secondaires, comme celles d'ambassadeur, de constructeur des murs, et autres de même nature. Sa situa* tion d'Orateur de plus en plus aifermi dans l'estime et la

(1) Plotarch., Phockm, VII, 3.

(2) Demosth., De coron., 2tô.

faveur da peuple lui suffit , pendant tout ce temps , pour diriger la politique extérieure d'Athènes. Il vit passer bien des Stratèges, bien des Archontes, les collèges annuels se succéder rapidement, et des générations nouvelles venir 86 mêler sur le Pnyx à celles qui avaient entendu ses premières paroles ; il n'en demeura pas moins inébranlable au poste qu'il s'était choisi, toujours prêt à signaler le danger et à rappeler le devoir, à pousser Athènes contre la Macédoine, à reprendre contre Alexandre la lutte qui avait échoué contre Philippe, contre Antipater celle qu'avait empêché d'éclater le foudroyant génie d'Alexandre. Autour de Démosthènes se groupaient des hommes comme Lycurgne et Hypéride , qui soutenaient , chacun à sa manière, la même politique antimacédonienne; ils aidaient l'auteur des Philippiques et des Olynthiennes à encourager les timides, à réveiller les indifférents, à punir et à dénoncer les traîtres. C'est ainsi que, dans cette apparente mobilité des choses athéniennes, l'énergique persévérance et l'ascendant personnel d'un grand Orateur, la constance de quelques hommes éminents dévoués à la même cause et du parti qui se serrait autour d'eux, introduisaient . un utile, un indispensable élément de persistance et de durée. Athènes n'avait à sa tête ni puissants magistrats qui concentrassent le pouvoir dans une ou deux mains et l'y gardassent longtemps, ni une de ces assemblées aristocratiques qui sont capables, comme le sénat romain, des longues patiences ; ses magistrats étaient éphémères et faibles, ses institutions, qui renouvelaient chaque année tous les collèges et tous les corps publics, à l'exception du seul Aréopage, semblaient perpétuellement occupées à rompre tout enchaînement et à toujours tout remettre en question. Cest par une voie détournée, par la situation

qu'elle faisait à ses Orateurs et le rôle qu'elle leur attribuait, qu'Athènes a su trouver place, dans la conduite de ses affaires , pour cet esprit de suite sans lequel les peuples , comme les individus, manquent le but, ne réalisent jamais leurs ambitions , et ne laissent point dans l'histoire une trace qui s'y soit profondément imprimée.

Le crédit dont jouissait un Orateur maître de la confiance du peuple servait aussi parfois à rendre possibles certaines affaires qui s'accommodent mal de la publicité , et qui , jusqu'au moment où elles sont terminées, veulent être conduites en secret : telles sont surtout ces négociations délicates , où se trouve engagé l'honneur des personnes. Le peuple athénien accordait parfois à ceux dont il se croyait sûr de véritables fonds secrets; il mettait à leur disposition des sommes de l'emploi desquelles ils n'avaient point à justifier publiquement. C'est ce que l'on voit dans la vie de Périclès, à propos des intelligences qu'il entretenait à Sparte et de l'argent que lui coûtait cette diplomatie mystérieuse (1). Les éphores auraient-ils osé entrer en relations avec lui , le tenir au courant des résolutions adoptées et accepter ses avances, si leurs noms avaient dû être cités sur la place publique d'Athènes , à l'appui des renseignements fournis par eux à Périclès ?

CARACTÈRE ET LIMITES DD POUVOIR QUE LE PEUPLE CONFIE PAR DÉLÉGATION AUX MAGISTRATS. — COMPARAISON AVEC ROME.

Ce qui donnait aux Orateurs tant d'importance , ce qui

(1) Plut., Périd., 23,

LA CONSTITUTION ATHENIENNE. 75

rendait nécessaire leur perpétuelle intervention, ce qui faisait d'eux les premiers personnages de la république, c'était, nous l'avons indiqué, la faible part de pouvoir et d'initiative que la loi accordait à chaque magistrat. L'exercice de l'autorité était divisé entre un grand nombre de collèges, et chaque collège comptant encore de neuf à dix membres, chacun des citoyens qui le composaient n'avait en dépôt, si l'on peut ainsi parler, qu'une bien mince parcelle de la puissance publique. On ne se faisait pas la même idée à Athènes qu'à Rome de ces délégations de la souveraineté populaire que Ion appelait les magistratures (.ai âpyai). A Rome, les consuls qu'avait désignés l'assemblée centuriate, le dictateur entre les mains de qui avaient abdiqué les consuls, les tribuns qu'avait nommés la plèbe recevaient un pouvoir que les mandants n'avaient plus le droit de reprendre à leur mandataire, et qu'aucun terme échu ne faisait tomber de plein droit. 11 y avait là une conception absolue et singulière ; si , à la fin de l'année , les consuls en exercice n'avaient pas, comme ils le faisaient toujours, déposé eux-mêmes l'autorité^ ni le Sénat ni le peuple n'auraient pu les contraindre à cesser leurs fonctions, et les nouveaux consuls ne seraient pas entrés en charge. Le dictateur qui aurait voulu garder ses pleins pouvoirs au delà du temps consacré par l'usage , il n'y avait non plus aucun moyen légal de le forcer à s'en démettre, et de lui refuser obéissance à partir d'un certain moment. Dans la pratique , consuls et dictateurs quittaient leurs fonctions au terme prescrit par la loi ou par l'usage, avec ■ le même empressement et la même régularité que si ce terme y eût mis fin de lui-même ; c'était là un natui^l résultat d'une longue éducation politique, un heureux effet

du bon sens public (1). A mesure que le peuple devint moins capable de se gouverner lui-même , on vit éclater le danger de toutes ces antinomies qu'avait constituées le droit politique de Rome , de ces impasses sans issue légale qu'il avait ouvertes de toutes parts : c'était Tirrévocabilité des magistrats, c'était l'égalité établie entre des magistrats dont chacun était séparément revêtu de toute la plénitude des pouvoirs attribués au collège ; c'était le veto des tribuns avec son caractère absolu. Toutes ces difficultés , que tournait jadis adroitement la patience des hommes politiques et la modération des partis devinrent autant d'écueils contre lesquels^ de droite et de gauche, allait se heurter le vaisseau désemparé^ jusqu'au jour où le fit sombrer une dernière secousse. Avant que la décadence de l'esprit public ne mit en évidence et en saillie tous ces inconvénients et ces périls , l'avantage de la conception que nous venons d'analyser y c'est qu'elle fortifiait singulièrement l'autorité du magistrat et qu'elle répandait sur sa personne un extraordinaire prestige. Dans les beaux siècle de la république , le Sénat et le peuple aiment mieux supporter jusqu'au bout un magistrat incapable ou deux magistrats ennemis qui se contrecarrent, au grand détriment de l'Etat, que de trancher le nœud en destituant l'un des deux consuls ou des deux censeurs ; il n'y a même pas , dans la langue latine, de mot qui réponde exactement à ce que nous appelons la révocation^ la destitution d'un fonctionnaire. Tibérius Gracchus fit quelque chose d'inouï , de contraire à tous les exemples, à toute la tradition des ancêtres , quand , pour la première fois , en face du veto

(1) Voir Mommsen , HUt. rom. (trad. Alexandre), t. II, p. 8. « L'échéance du pouvoir consulaire n*a été , » dit-il, « dépassée qu'une ou deux fois à peine, »

d'un tribun, un autre tribun refusa de s'incliner et d'attendre ; quand , pour la première fois , à son instigation ^ le peuple osa casser les pouvoirs d'un magistrat. A ce coup d'impatience et de force d'autres allaient bientôt répondre, plus téméraires , plus insolents , et chaque jour plus multipliés ; l'autorité constitutionnelle avait reçu une profonde et irréparable atteinte.

A Athènes , rien de semblable. Le peuple y prenait au gouvernement une part bien plus considérable qu'à Rome; il y exerçait bien plus directement sa souveraineté. Aussi cette souveraineté ne l'aliénait-il jamais , même pour un temps; les magistratures n'étaient jamais que des délégations provisoires, toujours révocables à volonté. Ce qui le prouve de la manière la plus formelle , c'était l'usage 'établi que , dans la première assemblée de chaque Prytanie , on confirmât les magistrats dans leurs fonctions, s'ils paraissaient les remplir convenablement (eÏTrep xaXâç ap7ou<Tiv), ou qu'un vote les en dépouillât , dans le cas , sans doute , où des faits d'un caractère grave avaient été allégués et prouvés contre eux (<). Presque toujours, on ne saurait le nier , il n'y avait là qu'une simple formalité, et l'immense majorité des Archontes et des Stratèges arrivaient sans encombre jusqu'à la fin de leur carrière annuelle ; il suffisait pourtant que , neuf fois par an , les magistrats vissent leur existence ainsi remise en question pour que leur importance en fût sensiblement diminuée et qu'ils y perdissent beaucoup de leur indépendance, de leur liberté d'allures. D ailleurs , le fait qui , à Rome, marque le commencement d'une longue et sanglante révolution, est à Athènes, sinon très'fréquent , au moins parfaitement régulier et normal ;

(1) PoBia, VIII, 96.

on trouverait aisément, dans l'histoire d'Athènes, de nombreux exemples de généraux subitement destitués par le peuple; et si de semblables rigueurs ne paraissent pas avoir souvent atteint les Archontes, il faut peut-être en chercher la cause dans le peu d'importance même de leurs fonctions (1). Démosthènes parle, en passant, de la révocation d'un Archonte comme d'un événement insignifiant ; il la mentionne sans y insister (Si). Il n'y avait rien à Athènes de semblable à Yimperium du magistrat romain ; ce redoutable pouvoir, dans la cité, donnait au consul ou au préteur , assis sur son tribunal , le droit de terminer tout procès civil par une sentence sans appel ; en campagne, il le faisait maître absolu de la liberté et de la vie de tous les sujets, de tous les alliés, de tous les citoyens même qui appartenaient à l'armée. C'est par là que le préteur eut sur le développement progressif du droit romain une si curieuse et si profonde influence, et que l'action d'un consul , en face de l'ennemi, garda toujours une vigueur , une énergie incomparable. Celle puissance si forte et si pleine , c'était bien les suffrages du peuple qui la créaient ; mais celui-ci , dans ses Comices , en faisait à ses élus un si complet abandon, qu'il n'avait ensuite aucun moyen de la leur reprendre , et qu'il ne lui restait d'autre recours contre leurs excès que les chances d'un procès intenté au magistrat sorti de sa charge; or, celui-ci , quand sa dignité ne le couvrait plus , n'était-il pas encore protégé

(i) On voit assez souvent dans Démosthèncs des exemples de cette destitution (ànoxeipoTovia) de Stratèges. Ainsi on en trouve dans les discours suivants : C. Âristocr., 167. Adv, fimoth,, 9. Adv. Polycl, 12. Il est question, dans Dinarque {C. PfUlocl., 16), d'un Ephébarque destitué de la même manière.

(2) C. Thearin, 27. Un autre passage {C. Aristogit., 11, 5) tendrait à faire croire que ces destitutions d'Archontes étaient encore assez fréquentes.

par des complicités avouées ou secrètes , par les influences de caste et de famille? Le peuple athénien, tout au contraire y ne se dessaisissait jamais ; ses magistrats n'étaient jamais que des agents temporaires, des commis engagés en quelque sorte à la journée. Un mot de ce maître qui se faisait servir , mais qui n'abdiquait point y suffisait à les dépouiller de ce titre et de cette autorité qui ne leur avaient été que prêtés sous condition.

LA DOKIMASIE.

Ce contrôle d'un maître attentif et diligent^ qui veut, à toute heure du jour, savoir où en sont ses affaires, le peuple l'exerçait de plusieui^ manières. D'abord venait l'enquête préalable, la dokimastey pour prendre le mot grec, auquel nous ne saurions trouver , dans notre langue de la politique et du droit, un équivalent tout à fait exact. Par la dokimasie , le peuple s'informait des origines et des antécédents de tous ceux qui avaient la prétention de le servir, d'agir et de parler en son nom. 11 y avait deux espèces de dokimasie, que l'on a souvent confondues et qu'il importe de distinguer. La première, qui était de droit strict , se rencontrait à l'entrée de toutes les magistratures proprement dites , que ce fût le sort ou l'élection qui en ouvrît l'accès ; c'était la porte par laquelle tous , sans exception, étaient tenus de passer. La seconde, ce n'était pas sur les magistrats qu'elle portait , mais sur les hommes publics, sur les Orateurs; ce n'était donc plus une formalité à laquelle on fût assujetti de toute nécessité, mais

80 CHAPITRE l.

une épreuve à laquelle il fallait toujours se tenir préparé. C'était une action judiciaire oii le demandeur y le premier citoyen venu , prétendait faire déclarer par le tribunal que tel ou tel Orateur s'était permis de donner des conseils an peuple sans remplir les conditions que d'anciennes et augustes lois imposaient à ceux qui osaient aspirer à ce rôle.

C'était pour les sénateurs désignés et pour les Archontes y devant le Sénat en fonctions , et , pour les autres magistrats^ devant un tribunal de juges assermentés^ que Ton venait répondre à certaines questions et faire, si des doutes s'élevaient, la preuve de ses assertions (1). Ce n'était point, comme on aurait pu le croire, sur la capacité du magistrat et sur ses connaissances spéciales que portait l'enquête. Tout citoyen d'Athènes, habitué à siéger à l'assemblée et dans les tribunaux, était censé savoir tout ce qu'il fallait pour être Archonte ; n'était-il pas permis d'ailleurs , à qui se sentait trop inexpérimenté, de se choisir un assesseur (iràpe^poç) qui fàt au courant des lois et de la procédure ? Quant aux magistrats élus , comme les Stratèges , c'était affaire au peuple de les choisir parmi ceux qui étaient capables de commander une flotte ou une armée. On demandait aux Archontes s'ils étaient de race pure, c'est-à-dire si, dans la ligne paternelle et maternelle, en remontant jusqu'à la troisième génération, leurs ascen-

(1) Lysias, XVI, XXVI, XXXI. Ces trois discours sont prononcés devant le Séoxt, deux d*entre eux à propos d*un sénateur, le vingt-sixième à propos d*un Archonte désigné. Pour les Archontes, Pollnx, après avoir résumé les questions que Ton posait dans ce qn*n appelle Bfi(rti.oOeT(ôv àvàxpiai;, ajoute : êicriptûTa 6'fi pouXy) ( VllI , 86). Un discours perdu de Dinarque avait été prononcé dans les mêmes circonstances et devant le même tribunal que le vfaigt-sixiéme de Lysias ; en voici le titre que nous a conservé Denys, t. V, p. 651 : Kati UoXuevxtou poaiXféetv Xax6vT0c 5oxt(Aaa(a.

dants étaient tons de sasg athénien. On leur demandait s'ils avaient part au culte des dieux protecteurs de la cité^ d'Apollon Pa trocs et de Zeus Herkeios; s'ils avaient rempli leurs devoirs de piété filiale envers leurs parents vivants et morts ; s'ils avaient l'âge fixé par la loi (sans doute celui de trente ans ^ qui était exigé des juges) ; s'ils avaient fait le nombre de campagnes prescrit et s'y étaient honorable* ment comportés. Du temps où un certain cens était imposé aux Archontes , on s'informait encore s'ils étaient en règle à cet égard. Aux Stratèges et autres magistrats on posait des questions sinon tout à fait identiques, au moins trèssemblables à celles que nous venons d'indiquer d'après PoUux (1). S'il ne se produisait aucune observation^ si personne ne se présentait pour contredire et dénoncer le récipiendaire 9 ses réponses étaient tenues pour sincères et vraies ; il se voyait autorisé à prendre y le moment venu ^ possession de sa charge. Si , au contraire^ quelque Athénien , se portant accusateur, réussissait à convaincre de mensonge le magistrat désigné et à prouver qu'il avait voulu tromper le peuple , il arrivait souvent que le coupable fdt frappé de mort civile ; mais, en tout cas, sa nomination était cassée. Archonte, il était remplacé par le suppléant dont on avait tiré le nom au sort en même temps que le sien; Stratège, il fallait, pour lui substituer quelqu'un , une élection nouvelle (SI).

(1) vin, 85. PoIIux ne fait qae résumer ici Âristote , comme le prouve un passage de rintéressant lexique anonyme publié à la suite du Photius de Porson. On y retrouve ( p. 670) , avec de très-légères différences , les mêmes allégations , accompagnées de cette menlioD : xarà 'AptatoxéXYiv.

(2) Le cas se présentait ; nous en avons un exemple. En 405, le peuple ayant nommé Théramène Stratège , les Juges chargés de Fenquéte préalable cassèrent cette nomination , x^ &ice3ox£{&cc(ray. Lysias , (7* Agorat, iO«

Pour les Orateurs , les choses se passaient on peu différemmeat : c'est une autre application du même pnndpe. D'après la loi athénienne^ tout citoyen (ô ^ouXopievoç ) avait le droit de répondre à la proclamation du héraut en montant à la tribune et en parlant au peuple y après en avoir obtenu l'autorisation des Proëdres ; au moment où un citoyen se levait pour la première fois sur le Pnyx et s'apprêtait à haranguer la foule, on ne pouvait guère l'arrêter pour lui faire passer un examen. L'Orateur était pourtant, lui aussi, une espèce de magistrat ; était- il, en effet, dans la cité, un rôle plus important que celui de ces conseillers habituels ou , comme nous les avons appelés , de ces ministres du peuple athénien ? Gomme celles des magistrats proprement dits, ces fonctions officieuses, que rOrateur tenait de lui-même et de la confiance populaire , avaient aussi un caractère religieux. La tribune, du haut de laquelle l'Orateur exposait ses idées et ses vues à la foule assemblée, était un lieu sacré ; on n'y montait que la tête ceinte d'une couronne de myrte (4). L'Orateur faisait-il passer une loi ou un décret qu'il avait rédigé, c'était au nom de la cité qu'il parlait, c'était les mtérêts, la piété, l'honneur de la cité qu'il engageait ; incapable , vicieux , sacrilège, il pouvait compromettre la république, la brouiller avec les hommes et avec les dieux. L'Etat avait donc le droit, et c'était son devoir, d'exercer sur les Orateurs une certaine surveillance, un certain contrôle, de les astreindre, eux aussi, à remplir certaines conditions. Mais on n'était pas réputé Orateur pour s'être levé , une fois ou deux, à de longs intervalles, dans l'assemblée; il fallait, pour mériter ce nom , paraître souvent à la tribune , s'être

(i) Aristopb., Thesmoph., 381, et Schofiasta.

fait des partisans^ avoir conquis quelque notoriété. Pour être dangereux, un Orateur devait commencer par être écouté et influent. Là donc , au lieu de rester préventive , l'action publique devenait répressive. Il y avait une vieille loi qu'Eschine attribue à Selon lui-même , et qu'il cite sous deux titres différents ; il l'appelle tantôt : Des règles de décence prescrites aux Orateurs ( xepl f y)Top(ov eùxoapiia^ ) (0 > et tantôt : La doMmasie des Orateurs (Joxt|xa<yia pTiTopwv (2). De l'analyse qu'il en donne , il résulte que les désordres et les fautes qui , une fois prouvées à la charge d'un citoyen, lui interdisaient l'accès des magistratures , étaient les mêmes qui lui fermaient aussi le chemin de la tribune. Il y avait défense de parler soit devant le Sénat, soit devant le peuple , pour le fils impie , pour le citoyen qui n'avait pas fait son devoir à l'armée, pour l'homme qui se serait prostitué ou qui aurait vécu de la prostitution, pour le débauché qui aurait mangé le patrimoine de ses pères (3). Tout Orateur de quelque mérite avait nécessairement des ennemis politiques ; qu'il donnât prise sur lui , qu'il pût être accusé d'être monté indûment à la tribune, il était facile à ses adversaires de l'arrêter en plein succès. Il leur suffisait de le provoquer à faire la preuve de son droit, de lui intenter une action de dokimasie (^oxtpLaaiav 87raYyeX>.eiv) (4). S'ils gagnaient le procès, s'ils faisaient déclarer par le tribunal que tel citoyen avait commis des actes dont la con-

(1) Esch., (7. Timar6h.f 34.

(2) Ibid., 28.

(3) Ibid., 2S-3S.

(i) Ibid., 2. Ces procès intentés aux Orateurs étaient quelquefois dé^és sous le nom de ^Y]Topixi^ Ypo?^ 1 de même que Ton appelait Trpuravixi^ Ypaçi^ celui que Ton ûdsait à un Prytane accusé d*aTOir manqué à ses devoirs. Ântiphon » C. Prytanem. ( OraL alL de Didot.,fr. 47).

science aarait dû le tenir éloigné de la tribune, non-seulement celle-ci était désormais interdite au coupable , et la carrière politique lui était fermée , mais , pour avoir ouvertement transgressé la loi et voulu tromper le peuple, celui que frappait le verdict du jury se voyait frappé de mort civile , souvent même d'une forte amende ou de Texil ; ses jours pouvaient ôtre menacés par la véhémence d'un accusateur passionné et par l'irritation des juges.

Ce fat de cette manière qu'Eschine se débarrassa de Timarque. Ce personnage, un des chefs du parti anti-macédonien y s'était adjoint à Démosthènes pour accuser Eschine de trahison à propos de la célèbre ambassade; malheureusement il était indigne, par ses mœurs et son caractère , de s'associer aux patriotiques efforts de Démosthènes pour venger les lois outragées et leur majesté violée. Avant que le procès eût pu s'engager , Eschine souleva une exception et prit Timarque à partie ; il l'accusa de s'être honteusement et publiquement prostitué, depuis son enfance jusqu'à ce jour. Qu'y avait-il de vrai dans les assertions d'Eschine ? Il nous est impossible de le dire ; les témoignages que produit Eschine paraissent accablants , et Démosthènes lui-même, l'ami politique de Timarque, dans son Discours sur F Ambassade , semble moins se porter garant de la vertu de son associé que contester à Eschine le droit de s'ériger en censeur des mœurs , en sévère gardien de l'antique austérité (1). Ce qui est certain, c'est que les juges condamnèrent Timarque ; convaincus qu'un homme dont toute la vie était souillée d'aussi infâmes désordres, ne pouvait que porter malheur à la république en se mèlant de ses affaires , ils lui enlevèrent non-seulement la

(1) Demosth., De faU. leg., 283-286.

faculté de haranguer le peuple sur le Puyx ou d'intenter une action devant les tribunaux , mais celle même d'approcher de ces lieux sacrés et d'en franchir l'enceinte.

Tout citoyen qui se sentait l'ambition de prendre une part active aux affaires de son pays pouvait être appelé ainsi ^ un jour ou l'autre , et plusieurs fois peut-être dans le cours de sa carrière , à se défendre et à prouver que , dans toute sa vie publique et privée , il n'avait point forfait à l'honneur. Â tous ceux qui voulaient parler et agir en son nom^ la cité, comme nous l'apprend Ëschine, imposait la vertu domestique , la vertu civique et militaire , le respect de soi-même , l'ordre et l'économie (1). La responsabilité de l'homme politique était ainsi bien plus étendue y bien plus complète qu'elle ne l'est dans nos sociétés modernes 9 où^ par une abstraction qui a ses inconvénients et ses dangers , l'usage et la loi même tracent y entre la vie publique et la vie privée, une ligne de démarcation qu'aucune curiosité n'a le droit de franchir. L'idée athénienne , l'idée antique y pour mieux dire , était peut-être au fond plus juste et plus élevée que la nôtre. N'y a-t-il pas y en effet y quelque chose d'arbitraire et de faux à scinder ainsi l'homme en deux , comme si le cœur qui s'est montré lâche ^ faible et pervers dans la vie de famille et dans le cercle des intérêts privés, devait subitement se transformer à son avantage du jour où de plus grands devoirs lui seraient imposés? Pourquoi ceux qui n'ont pas su remplir leur tâche et garder leur honneur dans une situation unie et simple triompheraient-ils des tentations qui, de toutes parts et sous toutes les formes , viennent assaillir l'homme politique aussitôt son entrée dans la carrière?

(1) C. ffmareft., 28-32.

Là même où , comme chez nous , la loi interdit de rechercher et de signaler ^ dans le passé de telle ou telle personne, des actes qui seraient de nature à éclairer utilement le public et à démasquer une fausse vertu , quelque chose nous porte toujours à ne point accepter l'esprit de cette loi , à ne point tenir compte de ses défenses. On a beau nous répéter que la vie privée ne nous regarde pas , nous accueillons avec joie tous les renseignements qui nous parviennent sur le caractère , les mœurs , les habitudes de ceux à qui peuvent être confiés demain nos intérêts et ceux du pays ; nous sommes enchantés de toutes les indiscrétions qui nous apprennent ce qu'a été, ce qu'est encore le simple particulier ; nous nous emparons de tous les indices qui nous aident à deviner avec quels principes il abordera et de quel cœur il supportera la redoutable épreuve de la vie publique. Seulement notre loi n'autorisant personne à fournir la preuve des faits diffamatoires, les choses ne peuvent être conduites jusqu'à un débat judiciaire où la vérité éclaterait, où l'on verrait, soit les calomniateurs confondus , soit l'homme qui a tenté d'usurper notre estime justement rendu au mépris ; on est obligé de se contenter d'insinuations , d'anecdotes scandaleuses racontées à petit bruit , et qui présentent d'autant moins de garanties que personne n'est autorisé à s'en faire l'éditeur responsable. Est-il bien certain qu'il y ait là un progrès? Ne serait-ce pas surtout aux malhonnêtes gens que profitent toutes ces restrictions qui diminuent l'étendue de la responsabilité, et qui , par là même, risquent d'affaiblir le ressort des âmes et d'abaisser les caractères ?

Ce droit d'examen et d'enquête, que la constitution athénienne avait peut-être eu raison de consacrer, n'entraînait pas^ dans la pratique, tous les inconvénients^ et ne pré-

sentait pas tous les avantages qu'aurait pu faire prévoir la théorie. La dokîmasie préalable ^ que Ton rencontrait à l'entrée de toates les magistratures, n'était^ pour la grande majorité des élus, qu'une simple formalité; quant à l'action en dokmasie^ sous le coup de laquelle se trouvaient toujours les Orateurs, elle ne paraît avoir été intentée qu'assez exceptionnellement. Comme dans tous les procès de ce genre, l'accusateur, s'il n'obtenait pas la cinquième partie au moins des suffrages, était condamné à une amende de mille drachmes ; il risquait même de se trouver ainsi dépouillé de ce droit qu'il avait voulu faire retirer à son ennemi : une amende non payée dans les délais légaux entraînait l'atimie. D'ailleurs le défendeur, s'il se croyait lésé par les attaques dont il avait été l'objet, était toujours maître de poursuivre à son tour celui qui avait commencé les hostilités; fort du premier verdict, il avait chance de faire condamner son adversaire comme calomniateur. On n'engageait donc pas à la légère une pareille partie; il fallait, pour s'y hasarder, être bien sûr de soimême, se sentir bien certain de pouvoir démontrer la culpabilité de son ennemi. Timarque, quand Eschine réussit à le précipiter de la tribune, avait déjà, nous disent les scoliastes, fait voter plus de cent décrets; aucun de ses concurrents n'avait encore osé dénoncer à toute la cité l'infamie de ses mœurs , et dérouler devant un tribunal la longue et triste histoire de ses honteuses et mercenaires liaisons. Ce qui décida Eschine à frapper ce grand coup, c'est qu'il était lui-même à ce moment sous la menace d'une accusation capitale que lui avaient intentée Timarque et Démoslhènes réunis ; ce qui le fit triompher, ce fut , outre le mérite oratoire de cette éloquente et brillante invective, la détestable réputation de Timarque, et la

scandaleuse notoriété de ses désordres. Ou'à certains égards Eschine ne valût pas mieax que ce Timarque dont il fit prononcer la dégradation civile y c'est ce que nous n'avons pas à examiner ici et ce qui n'importe guère. Si les circonstances firent de lui , en 344 , Findigne instrument d'une punition méritée^ lui aussi il trouva son châtiment; quatorze ans plus tard^ dans un jour solennel^ elle se déclara contre le traître Eschine ^ cette conscience du peuple athénien que jadis la retentissante voix de cet orateur comédien avait si habilement soulevée contre l'impur et infâme Timarque ! Ce qui doit attirer ici notre attention et exciter notre intérêt , c'est le moyen détourné qu'avaient adopté les Athéniens pour frapper d'une flétrissure morale et d'une peine infamante des actes que la loi n'atteignait pas directement ; c'est le parti qu'ils avaient pris d'imposer une responsabilité plus étendue et plus sévère à ceux qui se mettaient en avant , comme magistrats , comme Orateurs y pour agir ou pour parler au nom de leurs concitoyens.

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