‹ Essai sur le droit public d'AthènesChapitre 12 sur 35 · LE SÉNAT DE L'ARËOPAGE. — SON BÔLE POLITIQUE · texte numérisé non relu

LE SÉNAT DE L'ARËOPAGE. — SON BÔLE POLITIQUE

Cette responsabilité, que la loi et l'usage avaient faite si sérieuse et si étendue , on pouvait espérer y échapper ; on y échappait quelquefois quand on se trouvait , au moment du danger, posséder la laveur d'un peuple très-capa-

(1) C. Poiïd., 50.

ble de s'engoner ^ ou qae Ton s'était assuré la protection , la complicité de quelque orateur en renom. Mais si le peuple était séduit, si ^ dans FÂssemblée, il donnait ses suffrages à des hommes qui s'étaient effrontément placés en dehors des conditions légales ; si , dans ses tribunaux , il acquittait quelqu'un qui avait ouvertement violé la loi , CD voyait parfois intervenir un corps dont l'autorité était d'autant plus étendue, plus respectée et plus puissante que la constitution ne lui assignait point de limites , et qu'elle s'appuyait non sur des textes écrits , toujours discutables , mais sur une antique tradition , sur une longue et séculaire possession d'état. Ce corps , c'était le Sénat de VAréo-

page (t4 èÇ kpetou irocyou PouXtî, -h ^oxikti -fi èÇ Xpeiou irûcyou, -fi f^Qi/kii ii 6v Xpeio) izar((^y i^ ^ouVJj i^ ev jVp6i<;>, to év 'Â.pet&) irocyc^ ^ucatmlpiov , -h avco ^ouW , oi 'A.peo'rraYÎTat , oi èÇ 'Apeiou ira-

Y0U9 etc., etc.). Nous aurons à en parler avec détail quand nous étudierons l'organisation judiciaire d'Athènes ; mais l'Aréopage avait un rôle politique trop actif, intervenait trop souvent dans les luttes de parti et d'opinion, dans les débats qui passionnaient la cité tout entière^ pour que nous ne nous sentions pas tenu de lui garder une place dans le tableau que nous traçons de la constitution athénienne. L'influence de cette compagnie est toujours restée trop discrète , elle s'est trop rarement marquée par des actes dont rhistoire nous ait transmis le souvenir pour que les écrivains modernes n'aient pas été souvent exposés à la méconnaître ; mais il n'en demeure pas moins certain , pour qui veut y regarder de près , que l'Aréopage a été une des pièces importantes de la constitution d'Athènes , une de celles qui en ont assuré la durée, qui l'ont fait vivre autant que l'indépendance même de la Grèce.

Ce qui donnait à l'Aréopage un singulier prestige, c'était

son antiquité. Antérieur même à Selon ^ il croyait remonter jusqu'aux dieux; il avait été présidé par Athéné ; des déesses s'étaient soumises à ses arrêts (1). Il avait à soutenir une réputation d'intégrité et de sagesse répandue dans toute la Grèce, et qui remontait jusqu'aux temps héroïques. On voit , au milieu du quatrième siècle avant notre ère , ces souvenirs encore invoqués continuellement par les orateurs. Un accusé y Ménéxidès y refusait d'accepter la juridiction de l'Aréopage. Autoclès, son adversaire , s'écrie que si des déesses ont bien consenti à comparaître devant ce tribunal et à se soumettre à ses arrêts , Ménéxidès peut bien faire comme elles. L'accusateur alléguait sans doute encore d'autres raisons pour prouver la compétence de l'Aréopage ; mais ce ne fut peut-être pas ceUe<2i qui eut le moins d'influence sur l'esprit des juges chargés de décider la question (2).

L'Aréopage, au moment où il sort de la légende pour entrer dans l'histoire , c'est-à-dire un peu avant Solon (3) , nous apparaît composé de ceux des anciens Archontes qui s'étaient acquittés honorablement de leurs fonctions^ et que n'avait point frappés , à leur sortie de charge , un arrêt du tribunal devant lequel se rendaient les comptes des magistrats (4). La compagnie pouvait aussi , à ce qu'il

(1) ^chyl, Eumenid.f 685 et seq. Cf. Hellanicum ap. ScholiastemadEuripîdU Ores' tem^ 1648; Euripid., Eketr.y 1250; Demosth., C. Aristocr,, 66; Diuarch., C. Demosth., 87.

(2) AristoL, JRAe^,II, 23.

(3) Aristot., Polit., II, 9, 2. Plutarque, dans sa Vie de Solon^ se contredit M-oiéffie. Il croit que c*est Solon qui institua le tribunal de TAxéopage (19), et dans le même chapitre U mentionne une loi d*amnistie promulguée par Solon qui rétablit dans leurs droits civiques tous ceux qui en avaient été privés avant son Archontat , à Teiceptioa des coupables condamnés n par TAréopage , par les Ephètes ou par les juges siégeant au Prytaiiée.>

(4) Etabli peut-être par Solon (Plutarch., Sol.y 19), ce mode de recrutement ne parait

semble^ refiiser d'ouvrir ses rangs à ceux qui auraient commis y ou pendant la durée de leurs fonctions ou dans le cours de leur vie antérieure^ quelque acte dont n'avaient pas à connaître les tribunaux ordinaires , mais dont le souvenir eût été de nature à diminuer la considération d'un membre de l'Aréopage (1). En vertu du même principe y l'Aréopage avait le droit d'exclure tout Aréopagite qai donnerait un scandale^ qui se déshonorerait par quelque faute publique dont la honte aurait rejailli sur le corps tout entier.

Ce mode do recrutement est à peu près le même que celui du Sénat romain. Gomme les sénateurs de Rome, les Âréopagites étaient nommés à vie; c'était, par suite, le seul corps à Athènes qui eût des traditions. Il y avait là des citoyens qui , ayant été Archontes de bonne heure , restaient trente et quarante ans Aréopagites. Tandis que , dans cette mobile démocratie , chaque année le sort et l'élection renouvelaient tous les tribunaux , tous les pouvoirs publics , le personnel de l'Aréopage changeait si

pas avoir ét^ jamais modifié. Demosth., C. Timocr.y 22. C ArUtoyit., II, 5. PoRux, ^I, 118. Phit., Periel., 9.

(1) D*aprés lwcnUi(Areopagit,, 38), Tenquéte qae I* Aréopage instituait sur chacim des Archontes sortant de charge avant de Tadmettre dans ses rangs n*était plus guère qu*une formaiitë. Avant de prendre ce témoignage au pied de la lettre , il faut se rappeler combien Isocrate est disposé à médire de ses contemporains qui ne lui ont pas hxi, à son avis, une place assez grande dans leur estime, comhien il se complaît dans le banal éloge d*un passé de bntaisie. Un fait rapporté par Tautenr du discours contre Néœre (80-84) semble indiquer que r Aréopage exerçait toujours une véritable censure sur la conduite de ces Archontes parmi lesquels il se recrutait. Nous savons aussi par Athénée ( XIII , 566) , qui dte là Hypéride, que les Aréopagites refusaient d^admettre parmi eux un homme qui aurait dtné dans un cabaret. — Un passage d'un discours de Démoslhénes ( C. Aristogit.^ II , 5 ) prouve qu*i] arrivait encore de temps en temps, à cette époque, que des Archontes sortants ne fussent pas admis à entrer dans TAréopage : • Tous ceux, » dit-il, « des Thesmothètes auxquels il n*est point permis de monter à TAréopage , au lieu de chercher à employer la violence, se résignent et acceptent votre décision. »

lentement que les années ne semblaient pas avoir prise sur lui , et que les idées nouvelles n'y pénétraient que longtemps après avoir triomphé sur l'Agora. Du temps d'Ephialte et de Périclès, il y avait encore dans l'Aréopage des contemporains , des compagnons d'armes de Miltiade et de Cimon ; quand Thrasybule eut rétabli la démocratie, l'Aréopage comptait encore dans ses rangs plusieurs des amis politiques de Périclès y plusieurs de ceux qui avaient pris part à toutes les grandes choses accomplies sous l'inspiration de YOlympien. Alors qu'Athènes luttait si mollement contre Philippe, et que ses citoyens devenaient chaque jour plus incapables d'une virile abnégation , d'an effort soutenu , sur les bancs de l'Aréopage siégeaient encore des vieillards qui avaient vu Athènes se relever , par sa propre énergie , des désastres de Sicile et d'iEgos-Potamos ; puis reformer , grâce à l'habileté de quelques hommes et à une sage politique , la ligue que Sparte avait eu tant de peine à rompre. Dans une assemblée ainsi constituée, les jeunes j comme nous dirions aujourd'hui, devaient bien vite subir l'influence des vieuco, et l'esprit conservateur ne pouvait manquer de dominer dans un corps où était ainsi représenté un passé vers lequel se reportait avec amour l'imagination d'hommes avancés en âge. L'orateur le plus turbulent , le plus fougueux démagogue , une fois qu'il avait vécu quelque temps auprès de ses collègues, se trouvait insensiblement, et comme à son insu, transformé par ce commerce quotidien, par la solidarité de résolutions et d'arrêts qu'il n'aurait pu combattre efficacement et dont il aimait mieux partager l'honneur. C'était une grande séduction et un frein puissant que la considération dont jouissait , auprès de ce peuple que l'on peint si avide de changement et si épris du nouveau , le plus antique tribu-

nal d'Athènes; chacun des magistrats sortants qae Taugaste compagnie admettait à entrer dans son sein était jaloux de prendre aussitôt sa part du respect que personne ne songeait à marchander aux Âréopagites. De plus , le corps exerçait, à ce qu'il semble, sur la conduite de ses membres , une surveillance qui avait ses sévérités et son efficacité.

Un curieux passage d'Isocrate témoigne de Tespèce de transformation que l'habitude faisait peu à peu subir aux Aréopagites , et dç la manière dont agissait sur leur conduite et leur tenue l'air de la maison. Voici ce que dit Torateur : « Le spectacle auquel nous assistons aujourd'hui peut nous aider à nous représenter ce qui existait autrefois; quoique maintenant on néglige singulièrement toutes les formalités de l'élection et de l'examen préalable, nous voyons encore les citoyens même dont la conduite est intolérable partout ailleurs, lorsqu'ils montent sur la colline de l'Aréopage (1) pour y siéger comme juges, avoir honte d'obéir aux mauvais instincts de leur nature et être plus fidèles à la jurisprudence de la compagnie qu'à leurs propres vices : tant est grande la crainte que l'Aréopage a su inspirer aux méchants , si vivant est le souvenir que ses fondateurs ont laissé , dans le lieu consacré , de leur vertu et de leur sagesse (%) ! »

Elevés , sinon an poste qui attirait le plus les yeux, au moins à celui qui assurait le plus d'estime et de considération , engagés par leurs antécédents , surveillés par des collègues très-jaloux de l'honneur de leur corps, les Aréo-

(i) ... 'Eiretiocv el; "Apetov irà^ov àvaêc5(riv... G*est Feipression consacrée pour dire ■ être admis à faire partie de FAréopage. » On trouve aussi tU "Apetov irdYov àvilvat. Demosth., C. Timocr,^ 23.

(2) Areopagitic., 38.

pagites étaient à peu près exempts de l'ambition qui tournait autour d'eux tant de tètes. On n'était pas Archonte deux fois dans sa vie y et il ne semble pas que l'on ait jamais pu cumuler avec le titre d'Âréopagite d'autres fonctions officielles. N'ayant plus rien à désirer, ne pouvant plus rien espérer de la faveur du peuple j auquel il était défendu même de leur décerner des couronnes, les membres de l'Aréopage étaient les citoyens les plus indépendants d'Athènes. Ce n'en était pas peut-être les esprits les plus distingués 9 les plus libres, les plus ouverts; pour avoir été Archonte, on n'était pas nécessairement un homme remarquable , ni même ce qu'on peut appeler un homme de mérite, et on devait pouvoir reprocher parfois des préventions et des vues un peu étroites à cette compagnie où c'était des hommes âgés qui donnaient le ton , où l'on était toujours enclin à accueillir par des objections chagrines et par des fins de non-recevoir toute loi nouvelle, tout ce qui paraissait sur l'Agora une réforme et un progrès. 11 n'y avait d'ailleurs là qu'un très-léger inconvénient ; assez de gens poussaient la république en avant , et, par un mécanisme dont nous [avons essayé de faire comprendre le jeu, c'était aux plus jeunes, aux plus actifs, aux plus énergiques que l'initiative appartenait. Il n'y avait donc pas à craindre que l'Etat souffrit de la médiocrité de certains Aréopagites, ni de la ténacité avec laquelle ce corps restait attaché aux exemples et aux institutions du passé. C'était, en revanche, une garantie ou, tout au moins, une présomption d'application aux affaires et de sérieuse assiduité, de mœurs décentes et graves, d'honnêteté relative que d'être arrivé à l'Aréopage en traversant l'Archontat 'y il fallait avoir rempli convenablement des fonctions qui avaient encore leurs difficultés , et avoir franchi sans

encombre la série d'épreuves que l'on rencontrait à l'entrée et à la sortie de cette magistrature. L'Aréopage étant ainsi composé d'hommes honorables ou qui tenaient à passer pour tels y de magistrats inamovibles qui n'avaient plus rien à craindre ou à espérer des caprices de la foule , il y avait chance que cette compagnie^ dans la plupart des cas ^ n'engageât pas sa responsabilité à la légère, et n'intervint que pour défendre ce qu'elle croirait être l'intérêt de l'Etat et la prescription même de l'éternelle justice. Par tous ces côtés, l'influence de l'Aréopage était trèsgrande sur un peuple très-fidèle^ malgré sa légèreté, aux usages et aux souvenirs anciens, sachant entendre la vérité et admirant ceux qui osaient la lui dire, d'autant plus sensible à la probité qu'il la rencontrait plus rarement chez ceux à qui il confiait ses affaires.

Dans le plan de Selon , l'Aréopage jouait un double rôle, avait des attributions complexes et qui présentaient un double caractère. C'était une cour de justice, qui connaissait de toutes les affaires de meartre, des accusations d'incendie, de quelques causes du même genre. D'autre part^ c'était en même temps une sorte de conseil suprême ou de Sénat conservateur. En cette qualité, il était chargé de veiller au maintien des lois , d'avoir l'œil sur tous les magistrats et sur le peuple lui-même, d'intervenir pour rappeler au respect de la loi tous ceux qui l'avaient transgressée; il pouvait casser les décisions illégales qu'auraient rendues les juges, les magistrats, et ce souverain même qui semblait régner sur le Pnyx sans avoir de comptes à rendre qu'aux dieux immortels (1). Nous manquons de détails sur ^la manière dont l'Aréopage exerça ces hautes

(i) Plotàrch., SoUm^ 19.

fonctions. Un mot d'Âristote, cité par Plutarque, noos montre seulement que pendant la seconde guerre médique l'Aréopage s'empara de la direction des finances , et qu'il réussit à parer d'urgence aux plus pressants besoins (1 ). Ce qui montre surtout combien l'ascendant de l'Aréopage était réel et puissant, de quels moyens disposait ce corps pour s'opposer aux projets des novateurs , pour contrarier leurs efforts et les tenir en échec malgré le peuple et en dépit de ses sympathies hautement déclarées , c'est le rude assaut que dirigèrent contre lui les chefs du parti populaire ; ce fut par la brèche que l'on entra dans la place démantelée, et la démocratie ne triompha que lorsque Ëphialte, soutenu par Périclès, eut fait dépouiller les Aréopagites de leura plus beaux privilèges. Autant que l'on peut en juger par des textes qui sont tous ou trèsvagues ou d'une concision désespérante, l'Aréopage fut privé, par un amendement à la constitution que vota le peuple, du droit de toucher aux finances, à l'administration, aux élections, à tout ce que l'on appelle enfin la politique; il ne garda plus que sa compétence judiciaire, la connaissance des affaires de meurtre (<povixai Âixai) (%). Les Nomophylaques , collège alors institué tout exprès , héritèrent d'une partie des privilèges de l'Aréopage; ils eurent à rappeler au respect et à l'observation de la loi les présidents de l'Assemblée et les Orateurs qui y prenaient la parole (3). Mais pouvait-on penser qu'un collège

(1) Plutarch., Themistocl, 10. Cf. Aristol., Polit., V, 3, 5 : 'H èv 'ApeCcp iràrw ^H E08oxi|i.iQ<ra(Ta év toTc Mr^Ôixotç..,

(2) Aristot., Polit., Il, 9, 3. Diod., XI, 77. Plut., Perid., 9. Cim,, 15. Reip. ger. prœcept., p. 805.

(3) Philochor. ap. Lex. rhet., p. 674, éd. Porson. Voir, pour plus de détails sur les Nomophylaques, le chapitre suivant.

annuel, composé d'un petit nombre de membres, tout nouveau dans la cité et par suite dépourvu de traditions et d'autorité, obtiendrait les mêmes résultats que cette antique corporation dont le nom seul suffisait à émouvoir ces vives imaginations athéniennes? Il n'y a pas trace dans l'histoire de l'action des Nomophylaques ; les jours même où les lois furent le plus ouvertement violées par les haines de parti et la passion populaire, comme dans l'assemblée qui condamna à mort les généraux vainqueurs aux Arginuses, il n'est pas fait mention de ces magistrats : ils n'interviennent point dans un débat où c'était à eux de dire le dernier mot et de trancher la question de légalité. Peutêtre, d'ailleurs, n'y avait-il déjà plus alors de Nomophylaques; il est possible que l'on ait renoncé, bien avant 406, à cet essai malheureux, à cette magistrature mort-née.

On a beaucoup reproché à la démocratie athénienne et à son plus illustre représentant , Périclès , de n'avoir pas su , devant la résistance de l'Aréopage , atttendre et patienter, de s'être débarrassés de l'obstacle en le renversant à terre et en l'écartant de leur chemin. « Tout pouvoir fort, » a dit un sage, « doit aimer ses limites (1). » La démocratie n'aurait-elle pas mieux fait de respecter les barrières qu'avait élevées la sagesse du législateur, d'aimer ce frein qui devait ralentir son élan et lui donner le temps de la réflexion? N'avait-elle pas intérêt à rester ainsi défendue contre elle-même et contre de téméraires conseillers, à se sentir préservée de ses propres caprices et des entraînements de la passion? On peut déplorer sans doute qu'il ne soit pas intervenu alors, entre les chefs

(1) PeniUi de JoObert.

du parti coiiserYateur et ceux qui conduisaient le parti du mouvement y une de ces transactions qui auraient , sans compromettre Tavenir^ calmé les esprits et satisfait à de justes exigences. Périclès^ à la fois hardi et sage^ maître de la foule et de lui-même^ ne sera pas toujours là pour diriger le peuple; le peuple ouvrira souvent ses oreilles aux discours et aux conseils de flatteurs^ d'esprits chimériques, d'artisans de nouveautés (v6û>T6po7roioi). Quand ce seront les Cléon ou les Alcibiade qui auront la faveur du peuple et qui disposeront d'Athènes , que de services aurait pu rendre l'Aréopage, que de fautes il aurait pu prévenir ou tout au moins réparer avant qu'il ne fût plus temps I

Mais ces regrets, auxquels il est difficile de ne point s'associer , certains historiens y insistent outre mesure^ et ils partent de là pour attaquer avec vivacité la démocratie athénienne et son illustre chef. N'est-ce pas oublier que les contemporains, engagés dans une lutte où les âmes s'animent et s'échauffent par degrés jusqu'à ne plus se posséder, ne peuvent se placer au même point de vue que la postérité , distinguer nettement toutes les conséquences de leurs actions, s'imposer enfin ce calme et arriver à cette impartialité que l'histoire, après tant de siècles, a bien de la peine à garder ? Ephialte et Périclès , on ne saurait le nier , ont été trop loin ; ils ont dépassé le but ; mais leur impatience et l'impatience du peuple n'a-t-elle pas été provoquée par l'obstination même de la résistance ? « Dans la démocratie , » dit Aristote , a c'est la classe distinguée qui conspire. » Toute l'histoire d'Athènes , pendant le cinquième siècle , n'est-elle pas la confirmation de cette remarque ? Le parti aristocratique, depuis le jour oii il sentit le terrain se dérober sous ses pieds et l'ascendant lui échapper ,

ne cessa de vouloir toat remettre en question et de menacer Tordre établi. Dès le début même de la lutte et sous les yeux de Périclès , qui put craindre un semblable sort y il avait assassiné Ephialte; en 411 , en 404, il multiplia les assassinats pour se débarrasser de ceux qu'il appelait les démagogues , pour s'emparer du pouvoir ou pour le conserver. Infidèle à l'exemple de Cimon , il ne recula pas devant la trahison ; Sparte était de moitié dans tous ses plans, et le sacrifice de la grandeur athénienne était le prix dont il se montra toujours prêt à payer les secours qu'il mendiait. Or , jusqu'au jour où fut frappé l'Aréopage, cette compagnie fut la place forte où se cantonnèrent et autour de laquelle se groupèrent tous les préjugés, tous les intérêts , toutes les rancunes aristocratiques. Toute juste que fût la mesure proposée par Aristide quand il fit ouvrir à tous les Athéniens l'accès des charges, l'Aréopage y avait sans doute fait une opposition stérile , mais irritante. Cette opposition devint plus bruyante encore , plus violente, plus acharnée, quand Périclès travailla à poursuivre l'œuvre d'Aristide, à faire porter au principe déjà posé toutes ses conséquences. Ce que l'on combattait avec fureur , ce n'était pas seulement les réformes démocratiques , c'était aussi la personne même de Périclès et tout son système, ses grands projets , ses somptueuses constructions, ses énormes dépenses; l'esprit routinier ne comprenait point que Périclès , par ses prétendues prodigalités , dotait sa patrie du plus indestructible de tous les capitaux, et répandait sur elle un prestige qui ne périrait pas. Périclès put s'indigner de voir ses plus hautes pensées méconnues, ses plus sages desseins combattus par de mauvaises raisons ; il put éprouver une de ces colères qu'inspirent souvent aux hommes de génie les contradictions inintel-

ligentes y les objectioûs superficielles et fausses iûdéfîmment reproduites. Pourtant^ malgré tous leurs griefs contre l'Aréopage y ni la démocratie ni Périclès ne songèrent à la violence et ne se laissèrent pousser hors de la légalité. Ce fut une loi y régulièrement votée par le peuple , qui brisa entre les mains des Aréopagites les armes dont ils se servaient ; il y eut là une réforme constitutionnelle et non point une de ces sanglantes surprises y un de ces coups d'audace et de force que le parti oligarchique s'opiniâtra à méditer et à combiner, jusqu'au jour où, par la lâche et cruelle tyrannie des Trente y il se déshonora sans retour et s'enleva toute chance d'avenir.

Ce qui doit encore nous décider à atténuer les reproches que nous pourrions être tentés d'adresser à Périclès , c'est que les mesures dont on peut le rendre responsable eurent un effet bien moins durable qu'on ne serait porté à le croire. En humiliant pour un moment l'Aréopage, elles le forcèrent à s'effacer pendant quelques années, et à laisser s'établir et se consolider, sans plus y faire obstacle, ces institutions toutes démocratiques auxquelles il s'était montré si hostile. Peu à peu les esprits s'apaisèrent ; avec le temps , l'Aréopage se renouvela , et son esprit se modifia insensiblement. D'autre part, il n'avait pas suffi de quelques années de lutte et d'un ou deux décrets pour ôter au peuple la mémoire, pour enlever à la vénérable compagnie sa réputation et son prestige. L'irritation et les défiances s'effacèrent ; quand le peuple cessa de voir dans l'Aréopage un ennemi déclaré de la démocratie, il recommença à tourner ses regards vers lui dans les moments difficiles , et à lui laisser reprendre , sans peut-être que les lois d'Ephialte eussent été expressément abrogées, ce droit d'intervention , cette espèce de dictature morale dont Solon

l'avait iavesti. Ainsi ^ après la bataille d'iEgos Potamos, quand Lysandre met le siège devant Athènes y le tribunal de TAréopage intervient pour conseiller et guider le peuple éperdu. Nous ne savons malheureusement pas au juste ce qu'il propose. II semblerait , d'après le passage où Lysias fait allusion à cette démarche extraordinaire de TAréopage, que ce corps se fût opposé aux pleins pouvoirs que Ton remit imprudemment aux mains perfides de Théramène (i). C'eût été un service digne de l'Aréopage que d'éclairer les Athéniens sur le compte de ce dangereux personnage y qui les trahit si indignement en cette circonstance.

Thrasybule et ses amis, quand, après leurs souffrances et leur victoire, ils reconstituèrent la démocratie; n'oublièrent pas ces utiles avis et le dévouement que l'Aréopage avait témoigné à là cause de la république expirante. Le décret deTisamène, que nous a conservé Andocide (2), rend formellement à l'Aréopage une partie tout au moins de ces attributions que lui avait enlevées Ephialte, celles qu'il avait transportées aux Nomophylaques. L'Aréopage est chargé « de veiller sur les lois, afin que les magistrats ne jugent que d'après les lois existantes. » Quant aux pouvoirs que ne lui avait rendus d'une manière explicite aucune disposition législative , ils lui revinrent tout naturellement, par le seul effet des anciens souvenirs sans cesse invoqués , et de la confiance rétablie ; la démocratie écouta l'Aréopage d'autant plus volontiers qu'elle se sentait plus affranchie de son autorité , et qu'il avait maintenant sur elle des droits moins absolus. De son côté l'Aréopage,

(1) C. Eratosth., 69.

(3) De mytter,^ 84.

instruit par l'expérieoce^ n'usait qu'avec réserve de ce pou* voir discrétionnaire , ne s'en servait que dans les cas extrêmes, quand de grands principes étaient hautement violés, ou que les intérêts de la république lui paraissaient gravement compromis. Nous trouvons dans les orateurs plusieurs exemples de cette intervention de l'Aréopage ; il convient de les rappeler, pour montrer comment et dans quelles conditions s'exerçait cette intervention.

Un espion de Philippe, envoyé par lui à Athènes pour incendier les chantiers de la république, est saisi par Démosthènes , qui l'amène devant l'assemblée , sans doute pour en obtenir une résolution qui le renvoie devant un tribunal ; le peuple , grâce aux intrigues et aux cris d'Eschine , laisse aller le traître. Il aurait échappé , si l'Aréopage ne Favait fait poursuivre, saisir, et traduire devant les Héliastes , qui , après l'avoir mis à la torture , le condamnèrent à mort (1).

Quelque temps après, le peuple avait nommé Eschine pour soutenir devant les Amphictyons ses droits à l'administration du temple de Délos. La nomination est soumise à l'Aréopage , qui la casse , exclut Eschine comme traître et vendu à Philippe , et nomme à sa place Hypéride (%). C'était bien là se mêler aux luttes politiques du moment. Par ces deux actes, l'Aréopage se déclarait hautement pour le parti ennemi des Macédoniens, et jetait avec éclat dans la balance le poids de sa considération et de son autorité.

Après Chéronée, l'Aréopage ne montra pas moins de dé-

(1) Demosth., De coron., 132, 133.

(2) Demostb., Pro cor., 134. Le même fût est rapporté dans la vie d*£schme qui est signée d'Apollonios.

cision , d'énergie et de patriotisme. Quand arriva à Athènes la nouvelle de la défaite ; les séditieux de la ville et ceux qui désiraient des nouveautés traînèrent devant le peuple Charidème , ardent démagogue et général peu capable, en demandant qu'on lui donnât le commandement des troupes. Tous les bons citoyens , alarmés de cette proposition, appelèrent l'Aréopage à leur secours, et, à force de prières et de larmes , ils obtinrent, non sans peine, que la ville fût remise entre les mains de Phocion (1).

Là ne se borna pas le rôle et l'action de l'Aréopage dans ce moment critique. « L'Aréopage, » dit Lycurgue, (( saisit alors et fît mourir ceux qui fuyaient la patrie et qui livraient ainsi la ville aux ennemis (2). » Cette prompte répression , ces rigueurs hardies avaient même , à ce qu'il paraît, éveillé dans le peuple certaines susceptibilités > soulevé certaines rancunes qui duraient encore au bout de quelques années ; car Lycurgue, rappelant ces coups de vigueur de l'Aréopage, s'interrompt pour dire, avec toute Fautorité que lui. donnait la considération dont il jouissait : (( Que personne ne cherche à couvrir ma voix par des murmures ; oui , je crois que c'est surtout TAréopage qui , à ce moment , a sauvé la république (3) I »

Quelques années après , lors de l'affaire d'Harpale , au milieu du trouble et de la confusion qui régnent dans la cité, parmi toutes ces accusations qu'échangent et que se renvoient les orateurs en présence d'une foule inquiète.

(1) Plutarcb., Phodon, XVI.

(2) C. Leoer.^ 52. •

(3) La conduite de TAréopage, dans Taffaire d*HarpaIe, n^obtint pas non plus Fapprobation de tout le monde. Ce qu*elle eut d^arbitraire et de dictatorial provoqua aussi certains mécontentements contre lesquels Hypëride protesta comme proteste id Lycurgue , mais avec moins d*accent et d'autorité. C. Demosth,, fr. 104.

Boupçonneuse , irritée, en face des Macédoniens hostiles et menaçants , qui voulaient faire rentrer de force les exilés, ce fut de nouveau à l'Aréopage que Ton recourut. Ce fut lui que Ton chargea de remonter à la source de toutes ces rumeurs, de rechercher les coupables, ceux qui avaient compromis la république en acceptant leur part des dépouilles du satrape et de For volé ; jusqu'à ce que les traîtres eussent été reconnus et punis, le calme ne pouvait renaître dans les esprits émus. Démosthènes fut lui-même Fauteur du décret qui investit FÂréopage d'une sorte de dictature analogue à celle que conférait aux consuls romains la formule : Caveant consules ne quid detrimenti respublica captât (1). L'Aréopage usa de ces pouvoirs avec une extrême rigueur , avec plus de rigueur peut-être que de discernement. Par son ordre , quelques citoyens , que Fon soupçonnait d'intriguer avec les bannis réfugiés à Mégare, furent saisis et traduits d'urgence devant les tribunaux. Plusieurs condamnations capitales furent prononcées et exécutées ; d'autres prévenus furent jetés en prison ou chassés de la ville (%). Enfin, après six mois d'attente, FAréopage publia les résultats de Fenquète dont il avait été chargé. Démosthènes figurait au premier rang des inculpés. Renvoyé devant les Héliastes , il fut frappé d'une énorme amende de cinquante talents, qui le força à fuir d'Athènes. Quelques mois après , au lendemain de la mort d'Alexandre , il y rentrait en triomphe. C'est que , selon toute apparence , il n'était pas coupable. Nous ne pouvons instruire aujourd'hui le procès que d'après les violents ré-

(1) C'est un point sur lequel insiste un des accusateurs de Démosthènes, Dinarqoe {Adv. Dmosth., 5, 62, 84).

(2) Dinarcb., Adv. Dmosth., 58, 59, 83, 85, 94.

qaisitoires des ennemis et accasateurs de Démosthènes. Pourtant; malgré la difficulté que présente l'emploi de pareils documents ^ un attentif examen des faits a conduit les plus sérieux des critiques modernes à reconnaître que toutes les présomptions sont en faveur de Démosthènes et de son innocence ; que sa conduite ^ dans toute cette affaire , fut honorable et sage. Pourquoi donc Démosthènes fut-il condamné y lui qui avait obtenu un si éclatant succès six ans plus tôt, en luttant contre Téloquent Eschine, sur un terrain que son adversaire avait choisi lui-même et dont il avait si habilement tiré parti ? Ce qui perdit Démosthènes , ce fut moins le talent de ses accusateurs, Finjurieuse violence de Dinarqûe et la véhémence passionnée d'Hypéride, qu'une simple assertion de TAréopage : le rapport affirmait , sans donner de preuves à l'appui , que Démosthènes avait, pour son compte, reçu vingt talents (1). Quant à savoir pourquoi l'Aréopage se prononça contre Démosthènes, il est bien difficile d'y parvenir à une distance de tant de siècles , quand nous n'avons entre les mains qu'une faible partie des pièces du procès. L'Aréopage fut-il entraîné , à son insu , dans une intrigue nouée par ceux qui se sentaient coupables? Démosthènes avait-il au moins commis quelque maladresse, quelque faute de conduite? Fut-il seulement la victime d'une de ces réactions du sentiment populaire , d'un de ces retours d'opi-

(1) Dinarch., Âdv, Demosth.f i, 6, 15, 45, 84. Hypéride, dans le discours dont on a retrouvé en Egypte, sur un papyras, de précieux fragments, va plus loin encore : il ne veut pas chercher d'autre preuve que la dénonciation môme de TAréopage : 'Eyà) SV^ti ait (Uv iXa^ TÔ xpv^^ov Ixavèv ol\utt eivai (n)|ietov toTç SixaoraTc xà t^v PouXVjv aov xaTafvâvai (g 105). Eschine affirme de même ( C. limarek,, 83-85 ) que la mauvaise opinion exprimée par l'Aréopage sur le compte de Timarque, dans une affaire toute étran* gère au procès qui se débat, doit constituer une forte présomption contre son adversaire.

Dion dont les exemples abondent dans l'histoire des peuples anciens et des peuples modernes^ dans la biographie de tous les hommes qui ont gouverné leurs semblables non par Fempire de la force brutale ^ mais par l'ascendant tout personnel du génie^ de l'éloquence et de la popularité? Cest une question que nous n'avons pas à discuter et à résoudre ici (1). Ce que nous tenions à montrer^ par un exemple de plus^ c'est le singulier prestige que posséda^ jusqu'à la dernière heure d'Athènes y le plus ancien des collèges qui s'y partageaient le pouvoir politique et judiciaire. A mesure que les dangers se multiplient autour de la démocratie athénienne et que son horizon s'abaisse et s'assombrit y il semble que je ne sais quel secret instinct lui fasse plus tendrement chérir et plus souvent invoquer cette antique et tutélaire autorité qui a jadis veillé sur son berôeau, guidé ses premiers pas^ contenu et réglé ses premiers élans.

Le respect que le peuple témoignait à l'Aréopage allait presque jusqu'à la superstition. C'est ce que nous atteste une curieuse scène qu'Eschine rappelle et retrace dans son discours Contre Timarque (2). L'Aréopage avait été invité à se transporter au sein de l'Assemblée pour donner son avis sur une question d'édilité^ relative à la réparation des fortiâca tiens situées dans le quartier du Pnyx. Le décret avait été rendu sur la proposition de Timarque, pour qui l'Aréopage avait peu d'estime. Un des membres de l'Aréo-

(1) Sur toute cette affaire d*Harpale, voir, outre la discussion judicieuse de Grote (ch. XGV), la fine et pénétrante élude de M. Jules Girard, intitulée : Un procès de cor» ruptian ehe% les Athéniens , Démosthènes dans V affaire d'Harpale , in-^«, 36 pages. Paris, 1862. U est seulement permis de regretter que la nature du recueil où a paru ce travail en ait empêché Fauteur de renvoyer aux textes sur lesquels il s*appuie; on est souvent embarrassé pour vérifier ses assertions.

page , Âatolycos , en donnant y an nom de la compagnie y son avis sar la question spéciale qui lui était déférée^ lance contre Timarque certains traits moqueurs et blessants (1). Ils ont tant de succès, que le peuple, à plusieurs reprises, éclate en rires bruyants qui interrompent FÂréopagite. Un orateur alors, Pyrrhandre, prend la parole pour rappeler le peuple à Tordre : (( Ne rougissez-vous pas , Athéniens , dit-il , de rire ainsi devant l'Aréopage? » « Vous lui fîtes quitter la tribune , » poursuit Eschine , « par celte réponse : a Nous savons, Pyrrhandre, qu'en présence de ces vénérables magistrats, le rire est trèsdéplacé; mais, cette fois, la vérité est d'une force qui surmonte toutes les considérations. »

Les faits que nous venons de réunir et de résumer ne composent évidemment pas , à eux seuls , toute l'histoire de l'Aréopage , histoire qu'il serait d'ailleurs bien difficile d'écrire avec quelque détail, dans l'état où se trouvent les documents qui nous sont parvenus. Nous n'avons point d'annales du dernier siècle de la démocratie athénienne , et ce n'est guère qu'en passant et par voie d'allusion que les orateurs nous apprennent quelque chose de l'Aréopage et de la manière dont il intervenait dans le gouvernement. Il s'est sans doute produit , sans que l'histoire en gardât trace , bien des incidents analogues à ceux dont le souvenir s'est conservé par hasard et que nous avons rappelés. Ce que nous savons n'est qu'une très-faible partie de ce que nous saurions si nous avions conservé les auteurs

(1) Cet Autolycos paraît être le même que celui que Lycurgue poursuivit en Justice et fit condamner, quelques années plus tard, pour avoir paru, après Chéronëe , désespérer du salut d'Athènes, et avoir Mi sortir de la ville sa femme et ses enfants. Vitœ X orat.t p. 8i3, A. Suidas, s. v. AuxcOpyo;. Harpocratio» s. v. AuxoXuxoc , 7)p(a. C*est le seul exemple que je connaisse d*un Aréopagite accusé d*un crime et traduit devant les Juges.

Ht CHAPITRE I.

d'Atthides ou les procès-verbaux des séances de YEkklésia et de l'Aréopage. Cependant^ ces traits épars et interrompus^ on peut, jusqu'à un certain point, en rétablir la suite et en deviner le sens. On réussit de cette manière , non pas à rétablir dans son intégrité cet important chapitre du droit constitutionnel d'Athènes, mais à se faire quelque idée de cette puissance indéterminée et indéfinissable , de ce Sénat auquel le peuple athénien témoignait d'autant plus d'affection et de respect qu'il le croyait doué de toutes les qualités dont il se sentait lui-même dépourvu, et qu'il eût cherchées en vain chez les autres corps constitués de la république.

C'était à l'effet de ce contraste que l'Aréopage devait surtout son autorité morale et son étrange prestige. L'affaire d'Harpale et la marche qu'y suivit l'Aréopage suffiraient à prouver que ce tribunal était moins infaillible et plus sujet à caution que ne se le figuraient les Athéniens , et que l'austère compagnie obéissait souvent , elle aussi , à ces caprices de l'opinion auxquels elle avait mission de résister. Peu importe d'ailleurs : ce qui nous intéresse^ c'est moins de savoir ce qu'a vraiment été l'Aréopage que de bien comprendre de q^els yeux le voyaient les Athéniens , et sous quels traits ils se le représentaient. L'Aréopage , tel que le célèbrent à l'envi les poëtes et les orateurs, l'Aréopage , arbitre suprême et désintéressé des luttes de parti , tribunal sourd à la brigue , insensible à l'éloquence, exempt de passion, incapable d'erreur, n'a jamais eu qu'une existence tout idéale ; mais il avait bien fallu emprunter à la réalité certains traits que l'on avait ensuite agrandis et développés. Cet idéal, que créèrent et qu'embellirent sans relâche la poésie , l'éloquence , la vénération populaire , fit la fortune et perpétua l'autorité du

LA CONSTITDTION ATHÉNIENNE. 113

corps que la vive imagination des Athéniens avait choisi , non sans qu'il y eût de bonnes raisons de ce choix , pour lui prêter et pour réunir en lui tous les dons, tous les mérites , des vertus enfin et une perfection soutenue qui ne sont guère de ce monde.

Plas la république vieillissait, et plus on était dupe de cette illusion ;- en prenant de Tâge, tous les préjugés prennent de la force. C'est ce qui explique comment, au temps de Démosthènes , l'Aréopage paraît plus respecté , est plus souvent invoqué et consulté que dans la période précédente. A la veille de la guerre Lamiaque , il se voit décerner des pouvoirs vraiment exorbitants et les exerce pendant six mois : l'honneur des premiers citoyens de la république est entre ses mains , sans qu'il ait aucun compte à rendre des imputations qu'il dirige ou pourrait diriger contre eux, sans qu'aucun de ceux dont il flétrit la réputation puisse le prendre à partie. Hypéride va même jusqu'à s'indigner que Démosthènes se permette de ne pas accepter sans mot dire la honte que lui inflige le rapport de l'Aréopage, et qu'il ait l'insolence de demander des preuves. A d'autres moments de la vie d'Athènes , en 41 5 par exemple et en 411, après la mutilation des Hermès et après la domination des Quatre-Cents, l'esprit public avait été aussi ébranlé , aussi profondément troublé qu'après la fuite d'Harpale ; on sentait que de grands crimes avaient été commis et on en ignorait les auteurs ; on proclamait que , pour satisfaire aux lois outragées , pour calmer les cœurs, pour apaiser les dieux , il fallait une expiation sévère. Alors pourtant on avait cru les tribunaux ordinaires armés de moyens suffisants pour découvrir et punir les coupables ; on ne s'était point laissé entraîner à méconnaître^ sous le spécieux prétexte du salut public^ des princi-

pes chers au cœur de tout Athénien ; on n'avait pas permis qu'un juge^ quel qu'il fût, frappât un citoyen d'une sentence, même préjudicielle et provisoire, sans l'avoir fait comparaître en personne et sans avoir entendu sa défense. On n'avait pas voulu que le règne de l'arbitraire fût substitué à celui du droit. L'ostracisme, il est vrai, n'était point précédé d'une comparution des parties , d'une audition de témoins , d'un débat contradictoire ; mais du moins il n'atteignait quune seule personne, et il ne déshonorait pas celui qu il éloignait de la cité pour quelques années. On avait d'ailleurs été conduit, par le progrès des mœurs publiques et par l'habitude prise des luttes légales, à le laisser tomber en désuétude. L'Aréopage , au contraire , lors de l'affaire d'Harpale^ dresse une vraie liste de suspects , et les suspects , en temps d'émotion populaire, deviennent bien vite des proscrits. C'est par la conquête étrangère, et non pas, comme dans la république romaine, par l'effet d'une lente dissolution et de déchirements intérieurs, que périt la liberté athénienne. On retrouve pourtant à Athènes , dans ces dernières heures de vie indépendante , quelques traces d'une disposition qui fut à Rome un des plus graves , des plus évidents symptômes par lesquels se révéla le mal suprême ; je veux parler de cette tendance du peuple à ne plus avoir confiance dans les magistrats ordinaires , à regarder leur autorité comme insuffisante pour faire face aux difficultés qui se présentent , à réunir sans cesse dans une seule main les pouvoirs qu'avait séparés la sagesse des ancêtres. Un peuple qui a pris l'habitude de céder à cette tentation est bien près d'abdiquer ou de se laisser déposséder.

Ijes sources du droit.

LE VIEUX DROIT GOUTUMIEa.

Poar déterminer quelles étaient à Athènes les sources du droit, il n'est pas nécessaire de remonter à ces prescriptions religieuses et morales , à ces espèces de révélations primitives que la légende attribuait aux dieux et aux héros ; nous n'avons à nous occuper ni de Cérès et deTriptolème , que Porphyre présente comme les premiers législateurs d'Athènes (1), ni de ce que Ton appelait les Lois non écrites des Eumolpides (2) ou les Lois de Bouzygès (3), Cécrops et Thésée n'appartiennent point à l'histoire proprement dite , pas plus que les établissements que leur prête la tradition , et ce sont des erreurs de lexicographes ou de copistes qui ont fait compter parfois, parmi les législateurs athéniens^ Thaïes, Eschyle (4), et Gharondas.

(1) Porphyre, De ahstitieniia , 1. IV.

(2) Lysias (?), Contra Andocidem.j 10.

(3) Scoliasta ad Sophodis Antigonem, y. 255. Sur les traditions relatives à Bouzygès, Toir A. Maury, Histoire des religions , etc., 1. 1, p. 226, et III, p. 9.

{A) Cet Eschyle serait, d*après quelcpies commentateurs, ravant-demier des treize Archontes à m qui succèdent i Rodros.

Âlhèaes n'eut sans doate , jusqu'au septième siècle avant notre ère^ d'autre droit qu'un vieux droit coutumier, dont l'origine se perdait dans la nuit des temps, et qu'appliquaient, qu'interprétaient souverainement les Eupatrides, les chefs des clans aristocratiques ou ^é^-n , analogues aux gentes romaines (1). Dans sa belle étude sur La Cité antique, M. Fustel de Coulanges a supérieurement montré quels avaient été les caractères de ce droit primitif, dans rinde comme en Grèce et en Italie ; il a expliqué quelles croyances, communes aux principaux peuples dont se compose la grande famille aryenne , dominaient alors la vie publique et la vie privée, et réglaient implicitement toutes les relations sociales. Gomme il l'a très-bien indiqué, à mesure qu'on s'éloignait de l'état patriarcal, dans chaque cité, ou plutôt à côté de chaque cité, se forma peu à peu ce que les Romains appelèrent la plèbe , foule où entraient des éléments de toute provenance , qu'aucun lien religieux et par suite aucun lien civil et politique ne rattachait les uns aux autres ni ne reliait à TËtat. G'était des nouveaux venus, coupables chassés de leur patrie ou expulsés de leur genSj étrangers amenés par l'espérance du lucre, esclaves affranchis , bâtards et enfants trouvés , recrues que des circonstances diverses faisaient ainsi aflluer de toutes parts aux portes de cette cité qui ne leur avait point réservé de place , de cette association qui ne leur ouvrait pas ses cadres. Peu à peu, la plèbe s'enrichit, s'entendit.

(1) Malgré la couleur démocratique que Plutarque sVfforce de donner au gouvernement de Thésée, il ne peut méconnaître, lui qui avait entre les mains tant de documents qui nous manquent, la prépondérance que Taristocratie a conservée, jusqu*à Solon, dans la république athénienne. « Thésée, » dit-il (ch. 23), c confia aux nobles tout ce qui regardait le culte des dieux ; il leur donna toutes les magistratures ; il les chargea d^interpréter les lois , et de r^ler tout ce qui avait rapport à la religion. »

s'enhardit ; avec cette aisance que procurent l'industrie et le commerce, des sentiments nouveaux s'éveillèrent dans son âme; elle supportait sa part, souvent très-lourde, des charges de FEtat ; elle voulut être associée aux bénéfices , obtenir des garanties , être assurée d'une protection légale. Le droit traditionnel étant fondé sur la communauté de certains rites* héréditaires, il était impossible de l'étendre à ceux qui n'étaient point initiés à ces rites ; les obligations qu il créait reposant sur la présomption d'une parenté originelle , il n'y avait pas moyen d'y astreindre ni d'en faire profiter ceux qui ne pouvaient se prévaloir d'aucune relation, d'aucun lien de cette nature. Ajoutez à cela que les règles de ce droit primitif n'étaient ni confiées à l'écriture ni exposées aux regards du peuple ; ceux que les poèmes homériques nomment les roiSj les princes y ^xaiktXçy ovoxTeç , les patriciens de Rome et d'Athènes, se transmettaient de père en fils certains principes, certaines formules , certains éléments de naïve et solennelle jurisprudence dont ils ne livraient pas le secret à la foule et dont personne ne pouvait invoquer le texte pour réclamer contre un arrêt injuste. On devine quels abus durent résulter du mystère qui entourait ce droit coutumier et du privilège que possédaient les chefe des races ( y^vyi ) (1 ) et des phratries (çfàTfiai).

(1) C*est faute de mieui que je traduis ainsi le mot y^vo;. Je ne vois pas , dans toute la langue française, d'expression qui rende exactement le grec yévo;, dans le sens tout spécial que ce terme avait à Athènes. Nous n*avons pas la chose ; aussi le mot nous manque-t-il. Famille exprime une idée trop restreinte et pourrait induire en erreur. Comme le disent expressément les anciens (PoUux, VIII, 111 : 01 \Lt'zéy o^^Tt^ toû y^vou;... yéyti |Uv où icpo9^xovTe<, ix $è TiSc (Tuvôfiou ovT(o 9cpo(TaYopevô|jLevoi), la parenté qui existait entre les membres d*un même ^évoç u*était pas, en général, une parenté réelle, attestée, comme celle des tribus sémitiques, par une généalogie authentique; c*était une parenté fictive et légendaire , que Tesprit grec admettait volontiers. Des gens attachés au culte des

C'était un grand avantage que d'appartenir à quelqu'un de ces groupes , imitations et expansions de la famille, qui formaient d'abord à eux seuls la cité ; parla, quelque faible et pauvre que l'on fût , on se sentait à l'abri des dernières violences. Riches ou misérables , puissants ou chétifs, tous les membres de la même race offraient des sacrifices communs , se donnaient le nom a d'enfants du même lait (1), j> et se regardaient comme ayant des devoirs les uns envers les autres. La phratrie, qui réunissait un certain nombre de races comme dans la Rome primitive la curie réunissait un certain nombre de gentes , créait entre tous les phratores des obligations analogues, quoique déjà moins étroites (2). Mais celui qui se trouvait jeté.

ancêtres remontaient sans effort au delà de la série des ancêtres naturels, pour ftire dériver d*un ancêtre mythique Torigine commune d*un certain nombre de familles. Les traditions les plus anciennes, celles qu'avait mises en œuvre la poésie épique, faisaient des héros les fils des dieux , et des hommes les fils des héros ; rien ne semblait donc plus légitime que de rendre à quelqu'un de ceux-ci les honneurs dus aux aïeux, et tous ceux qui se trou* vaient offrir des sacrifices commémoratifs au même héros étaient ainsi conduits à se regarder comme parents éloignés , comme tous issus d'une même souche. Ce premier élargissement de la famille , ce groupe de personnes conçues comme ayant toutes ensemble leur premier auteur dans quelque personnage antéhistorique et divinisé , c'est ce que nous appellerons la race. Eût-il mieux valu employer le mot latin gens , qui a déjà presque droit de cité dans notre idiome? 11 y aurait eu aussi là un inconvénient; le yévoc attiqne et la gens romaine sont deux institutions fondées sur le même prindpe et qui présentent de frappantes ressemblances ; mais il y a pourtant aussi des différences sensibles. Désigner le yévo; et la gens par un même mot, c'eût été paraître ignorer les différences et risquer de les faire oublier, affirmer l'identité là où on ne doit parler que d'analogie. Restait la vieille expression celtique , dan , mais elle est encore chez nous d'importation étrangère et récente ; on ne l'emploie guère que lorsqu'il s'agit des sociétés à laquelle nous la devons et de leurs divisions primitives. D'ailleurs le y^vo; et la gens , tels que nous nous les représentons d'après les anciens , supposent certaines croyances religieuses qui ont peut-être été à l'origine le lien des dans celtiques , mais que nous ne sommes pas accoutumés à y chercher, ne connabsant ces associations que dans leur dernière période et sons leur forme la plus moderne.

(1) Pollux, VIII, 111. 01 iteTéxovTeç toO yévou;, yevvyjtai xal 6{&0YàXaxTe^.

(2) Le mot çpàTup est le dérivé d'une radne aryenne qui se retrouve dans presque tontes les langues appartenant à cette famille; il répond au sanscrit bhrdtar, au latin fraier^ à

LES SOURCES DU DROIT. il9

par le hasard de sa naissance ou par un accident quelconque, hors de toute association de cette nature, se sentait livré sans défense au dur joug d'une aristocratie , portée à mépriser et à haïr toute cette foule impure sur qui ne s'étendait pas sa tutelle religieuse. 11 faut voir dans l'histoire romaine avec quelle rigueur les patriciens, appuyés sur ces gentes dont ils étaient les chefs et les pontifes , exerçaient à regard de la plèbe les droits qae l'usage accordait au créancier sur la personne de son débiteur.

A Athènes , d'après le peu de renseignements que nous avons sur toute la période antérieure à la législation solonienne , même hauteur et même violence d'une part , mêmes souffrances et mêmes révoltes de l'autre. La plèbe n'aurait pu s'emparer de l'autorité ; mais elle était déjà assez forte pour en paralyser lexercice. La cité patricienne ne pouvait plus se passer de tous ces hommes qu'elle s'était accoutumée à employer comme serviteurs, comme journaliers, comme marchands et gens de métiers, comme soldats ; le Sénat romain rappela le peuple retiré sur le Mont- Sacré. Il fallait accepter une transaction. • La première concession que durent réclamer partout les plébéiens , ce fut la promulgation de lois qui obligeraient également tous les habitants de la ville, qui créeraient un lien de droit entre les membres de la cité restreinte, de l'ancienne association religieuse, et tous ces utiles auxiliaires qui ne se contentaient plus d'obtenir une dédaigneuse et incertaine tolérance. Une fois qu'il y aurait des lois écrites et solennellement publiées , l'arbitraire serait au moins resserré

FaDemaïul bruder, à FaDglais brother. Les phratore$y ce sont donc proprement ]es frères. Le mot ddeX^éç a prévalu en grec pour rendre Tidée de parenté naturelle , et 9pàTtt>p s*est appliqué exclusivement à cette parenté légendaire que supposent entre tous les membres d'une phratrie les honneurs rendus en commun au même ancêtre.

dans certaines limites ; il y aurait certains principes posés dont ne pourrait s'écarter même le plus orgueilleux et le plus insolent des juges et magistrats patriciens. Ce furent les tribuns qui, à Rome, après de longues luttes, réussirent à arracher au Sénat la nomination des ambassadeurs envoyés en Grèce, celle des décemvirs, puis la promulgation de la loi des Douze Tables. Par la loi qui organisait le collège des tribuns, la plèbe avait obtenu une première garantie légale ; par la rédaction d'une loi écrite , elle ea obtenait une seconde qui n'avait pas moins de valeur et de portée. Nous connaissons moins bien Fétat intérieur d'Athènes vers le septième siècle avant notre ère ; mais il y a toute raison de croire que ce fut ce même besoin de garanties , ces mêmes réclamations du bas peuple qui amenèrent l'aristocratie athénienne à charger , vers 624 , l'archonte Dracon de rédiger la première loi écrite qu'Athènes ait possédée. Les circonstances qui provoquent , bientôt après , l'intervention de Selon , ressemblent singulièrement à celles qui , à Rome , avaient amené la création des décemvirs.

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