LES LOIS DE DRACON
Nous savons bien peu de chose des lois de Dracon. Il ne paraît pas avoir été investi , comme trente ans plus tard Selon , de ce que nous appellerions la plénitude du pouvoir constituant ; il ne toucha pas à l'organisation politique de l'Etat. Aristote, qui avait ses lois sous les yeux, n'y trouve rien de remarquable que l'extrême sévérité des punitions
qu'elles infligeaient (1) ; elles frappaient de la mort on de la dégradation civique jusqu'à de petits vols^ jusqu'à des habitudes d'oisiveté bien et dûment constatées. Le peu de renseignements que nous avons sur la législation de Dracon sont tous relatifs au droit pénal ; son œuvre paraît s'être bornée à la rédaction et à la promulgation d'une loi pénale.
Cette loi méritait-elle ^ au moment oh elle fut publiée y cette réputation d'extrême et cruelle rigueur qui s'est depuis si bien établie^ et qui a donné naissance à des expressions proverbiales employées aujourd'hui encore^ après tant de siècles^ dans nos langues modernes? Il y a là^ selon toute apparence , une véritable illusion d'optique ; à Athènes comme partout ailleurs^ avec le progrès et l'adoucissement des moeurs^ la pénalité s'était graduelle* ment adoucie. Aucune cité antique n'a fait respecter l'ordre public à moins de frais, n'a eu plus d'égards pour la vie humaine et plus horreur du sang et des supplices que la démocratie athénienne ; aussi est-il naturel que la facilité avec laquelle Dracon prodiguait la peine de mort ait étonné et choqué les contemporains de Périclès et de Démosthènes. Dracon n'a pourtant fait probablement que donner force de loi à la jurisprudence des Archontes Eupatrides ses prédécesseurs ; dans une société que troublaient des haines de classes et qu'agitaient de sanglants désordres, dans une cité oti, comme le montre l'histoire des massacres qui suivirent la conjuration de Cylon , la vie humaine était encore bien peu respectée, les magistrats devaient chercher à intimider par des peines sévères. Dra-
(1) Âristot., Polit., II, 9, 9; Rheior., II» 25, 1. Cf. Gellios, 2V. A.j XI, 18. PoUox, VIII, 42. Platarch., SoUm, c. 9%
con semble avoir tempéré cette sévérité plutôt qu'y avoir ajouté. Le seul chapitre de ses lois qui nous soit coddu avec quelque détail introduit, pour la première fois, dans le jugement de l'homicide, des distinctions favorables aux accusés. Nous n'avons pas à examiner ici des dispositions que nous retrouverons en étudiant la législation pénale d'Athènes ; les lois de Dracon sur le meurtre étaient res* tées en vigueur, comme nous le dit Plutarque et comme nous l'attestent plusieurs passages des Orateurs (1). C'est même la seule partie de cette législation qui paraisse avoir été conservée , avoir survécu aux réformes de Selon et de ses successeurs.
Il nous est impossible, à cette distance, d'apprécier l'œuvre législative de Dracon, d'en signaler les mérites et les défauts. En tout cas, c'était déjà un progrès que l'existence d'une loi écrite qui s'imposait à tous, magistrats et peuples, avec un caractère obligatoire. D'ailleurs, à ce qu'il semble, cette première réforme avait été trop timide, ce premier essai législatif trop incomplet. La condition du peuple athénien , pendant les trente ans qui suivirent Farchontat de Dracon, fut des plus misérables. On sait la tentative de Cylon, les meurtres qu'elle provoqua, le trouble persistant qu'elle jeta dans la cité, les longues rancunes qu'elle laissa derrière elle, l'espèce d'effi-oi religieux et de découragement profond où elle plongea les âmes trop fortement ébranlées. Epiménide, par le prestige qui s'attachait à sa personne, par les cérémonies expiatoires qu'il accomplit au nom de la république, put rendre aux esprits quelque calme et quelque confiance dans
(1) Platarch., SoUm, 22. « Solon commença par abroger tontes les lois de Dracon, excepté celles qui regardaient le meurtre. • #
l'avenir; mais il ne dépendait pas de lui de soulager les maux, de relever la situation du bas peuple, qu'écrasait et que réduisait peu à peu à l'esclavage le fardeau des dettes contractées année après année, jour après jour, et bien rarement acquittées. Le vieux droit coutumier de FAttique, qu'avait peut-être consacré ou que tout au moins avait laissé subsister le code de Dracon, était aussi cruel , aussi impitoyable que celui de Rome; la personne du débiteur répondait de sa dette. L'emprunteur était-il incapable de rendre à l'échéance la somme prêtée, il fallait qu'il se livrât lui-même ou qu'il livrât quelqu'un des siens, pour éteindre la créance. Ayant entre leurs mains tout le pouvoir judiciaire , les Eupatrides , qui possédaient presque tout ce qu'avait de capitaux cette société encore très-pauvre, avaient fait exécuter avec une telle rigueur ces contrats inhumains, que beaucoup d'hommes de naissance libre, dans l'Âttique même, étaient tombés en esclavage ; d'autres avaient été, en vertu du même droit, vendus à l'étranger ; un grand nombre n'avaient pu conserver leur propre liberté qu'en aliénant celle de leurs enfants. Presque toutes les petites propriétés de l'Attique étaient hypothéquées, et les propriétaires des domaines ainsi engagés n'avaient aucun espoir d'arriver à se libérer. Eussent-ils fait quelques efforts pour y parvenir, n'était-ce pas leurs créanciers même qui siégeaient dans les tribunaux comme Archontes et comme juges? Ayant des intérêts communs, insolemment ligués entre eux, ces nobles avides reculeraient-ils , pour s'assurer une proie qu'ils ne voulaient point laisser échapper, devant la nécessité de produire de faux témoins et de prononcer une sentence injuste?
Dans de telles conditions, la souffrance devait être générale : l'agriculture languissait , les campagnes se dépeu-
plaieat^ le travail s'arrêtait. Les esprits s'exaspéraient de plus en plus ; ceux même qui semblaient profiter de toutes ces violences légales ne pouvaient point se défendre de craindre quelque soudaine explosion. Quant au petit peuple, sa situation était intolérable. Quelques désordres populaires, provoqués, comme cela eut lieu à Rome, par des condamnations trop visiblement contraires à Féquité^ vinrent-ils avertir tous les esprits réfléchis qu'une crise redoutable allait éclater d'un moment à l'autre? Nous l'ignorons; ce qui est certain, c'est qu'en 594 avant notre ère, on s'entendit pour porter à la première place d'Archonte un Eupatride de fortune médiocre, mais de grande réputation, Solon, fils d'Ëxekestidès.