Maudsley, Pfiysiol. de l’esprit, p
ESSAI SUR LE GÉNIE DANS l’aRT
plaies véritables. Nous pouvons mesurer par ces phénomènes l’énergie de l’image, sa puissance d’action, sa tendance à se réaliser elle-même. Nous ne comprenons pas quel rapport existe entre une image qui apparaît dans la conscience et un mouvement qui s’exécute, sans que nous puissions en prendre l’initiative, dans un organe que nous ignorons. L’un des deux termes est conscient, l’autre inconscient : l’image est dans la pensée, le mouvement dans la vie ; il y a passage de l’un à l’autre sans que nous saisissions les intermédiaires. La fixité de l’image suffit à créer le mécanisme qui la réalise.
Il en est de la vie de relation comme de la vie organique. Nous ressemblons à des acteurs qui ne peuvent imaginer un rôle sans le jouer. Quand nous racontons une aventure émouvante, le récit devient drame. Nous reproduisons les gestes, les cris, les mouvements en les imaginant. Rien n’est pittoresque comme un chasseur qui conte ses exploits. Il est tour à tour le paysage, le gibier, le chien et lui-même. Cette loi a été constatée scientifiquement. Les curieuses expériences de M. Chevreul sur « le pendule explorateur » prouvent que l’image d’un mouvement est bien le principe d’une impulsion qui tend à le produire. Tenez un pendule, et en le regardant imaginez un mouvement possible dans un sens déterminé, le pendule décrit des oscillations en ce sens. Imaginez un mouvement inverse, le pendule, après quelques oscillations saccadées, change de direction ; imaginez l’arrêt du mouvement, il s’arrête. L’image du mouvement détermine dans la main un frémissement insensible, mais suffisant pour donner le branle à un pendule léger \
Nous imaginons le mouvement, nous ne le voulons pas, et il se produit en nous sans que nous ayons conscience de l’accomplir. De là bien des illusions, bien des superstitions, qui font la preuve de la loi. C’est une vieille croyance popu-
1 Voyez De Phnaginatioîî, par H. Joly.
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laire qu’une baguette de coudrier, dans la main d’un sorcier, s’agite d’elle-même à l’appel de l’eau qui court sous terre. L’homme marche; quand la baguette s’agite, on creuse le sol, la source jaillit. Faut-il croire à la puissance surnaturelle du brave homme? n’est-il pas dupe de sa propre sorcellerie? L’eau souterraine s’annonce par des signes extérieurs : elle ne peut être dans cet endroit stérile où tout est brûlé; ici, l’herbe est d’un ton plus vif, la végétation d’une poussée plus vigoureuse. Les observations antérieures du batteur de campagne l’avertissent qu’une source se cache sous cette verdure plus riante ; il est convaincu que sa baguette va s’agiter, il la suit des yeux, elle s’agite. C’est l’expérience du pendule. Il en est de même des tables tournantes, du magnétisme animal, des effluves de force vive qui soulèvent les guéridons, les animent de l’âme des morts et leur font conter des histoires. Il est vrai que l’imagination et le désir remuent le monde, mais à la façon de la foi qui soulève les montagnes; il n’y a rien là de surnaturel. Des gens crédules se réunissent autour d’une table ; leur attention est surexcitée ; la table doit se mouvoir ; elle se meut, comme la baguette divinatoire, comme le pendule; elle se meut parce qu’ils la mettent en mouvement , parce que leurs mains impriment à l’objet une impulsion dont ils n’ont pas conscience. C’est assez du fait réel et de quelques charlatans pour que la foule crie au miracle.
La maladie est souvent une façon de microscope qui rend un fait plus distinct en le grossissant. Le somnambule agit son rêve; les images suscitent les actions qu’elles représentent. Il vit dans son rêve. Pour lui, le monde est réduit à ce qui est en rapport avec son idée dominante. Insensible à une douleur très vive, il est d’une extrême sensibilité pour les sensations en accord avec les images qui l’occupent. Dans le somnambulisme artificiel, le patient obéit à toutes les suggestions ; l’image s’impose à lui avec une force irrésistible
et se traduit en un mouvement immédiat. Un homme, sujet à des accès de somnambulisme, est accusé d’un attentat à la pudeur. Un médecin, qui l’avait soigné, convaincu de son innocence, en offre une preuve irrécusable. Il l’endort devant le tribunal, lui suggère l’image de la scène, et en lui imposant cette image l’oblige à la réaliser par ses mouvements. L’accusé démontre son innocence et est acquitté. Le somnambulisme, en isolant l’image, nous montre la relation qui l’imit au mouvement. La maladie fait une expérience pour nous. L’image n’est plus combattue par les images contraires, par les sensations, par les souvenirs, par les prévisions ; elle est seule ; sa puissance s’exagère, et elle entraîne aussitôt les mouvements qui la réalisent.
En dehors de toute exaltation morbide, l’image, par cela seule qu’elle s’impose, peut contraindre aux actes qu’on redoute, l’emporter même sur l’instinct de conservation. Plus l’image est terrible, plus l’esprit l’enfonce en lui par ses efforts mêmes pour la rejeter, plus elle tend à se réaliser. « Le plus grand philosophe du monde, dit Pascal, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. D’aucuns n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. » On imagine la chute, le corps lancé dans l’espace, le mouvement qui s’accélère, les vains efforts pour accrocher l’espace qui se dérobe; la volonté résiste, les idées en lutte tourbillonnent; dans une sorte d’ivresse la réalité disparaît, l’image reste seule, devient le mouvement et se réalise. La nuit, quand on regarde longtemps l’eau noire et mouvante qui s’en va vers l’inconnu, on éprouve cette attirance du gouffre qui sollicite la chute et doit faciliter la mort à ceux qui vont vers elle. L’imagination populaire a symbolisé ce vertige. Dans la ballade allemande, l’eau devient l’ondine à la beauté humide et ruisselante, dont la vue est un charme irrésistible. Elle invite le pêcheur
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à se mêler à son mouvement onduleux et doux, à se baigner dans la fraîche lumière du soleil; elle parle, elle chante, elle lui montre son pied nu, et tout son être s’en va vers elle, elle l’attire, il s’abandonne, et nul jamais ne le revit.
Imaginer un mouvement, c’est déjà l’accomplir ; tout ce qui contraint notre imagination à se représenter un mouvement nous pousse à l’exécuter. Encore un corollaire de la loi posée que l’expérience confirme. Le rire provoque le rire, les larmes appellent les larmes; la vue du bâillement, son image seule fait bâiller. La sympathie, qui prend une valeur morale, quand elle est acceptée librement, est une loi fatale. Tout ce qui évoque en nous fortement l’image d’une douleur, en une mesure nous impose cette douleur. La grâce d’un mouvement aisé nous donne le plaisir d’une action facile; la vue d’un effort laborieux et stérile produit en nous une fatigue réelle. Nous commençons ce que nous voyons faire. Delà le penchant à l’imitation, qui peut devenir une fatalité véritable. C’est surtout chez les femmes plus nerveuses, plus excitables, que l’image prend cette puissance tyrannique. Si elles sont réunies, la contagion est d’autant plus rapide que les imaginations s’exaltent fune par l’autre. Dans un atelier de femmes, une ouvrière pâlit, perd connaissance, a des convulsions; en deux heures, trente ouvrières sont frappées du même mal ; en trois jours, cent quinze ont été atteintes par l’épidémie convulsive ^ C’est un fait qu’un crime extraordinaire devient aussitôt un crime à la mode. « Un suicide accompli en se jetant du haut des tours de Notre-Dame, de la colonne Vendôme, de l’arc de triomphe de l’Etoile, a été plus d’une fois suivi de suicides semblables... L’imitation dans le suicide affecte, en général, la plus bizarre fidélité dans la reproduction de l’acte qu’elle copie. Cette fidélité ne s’étend pas seulement au choix des mêmes moyens, mais
1. Observations du docteur Bouchut, cité par H. Joly, De V imagination.
soiiyeiit au choix du même lieu, du même âge et à la plus minutieuse représentation de la première scène. Sous l’Empire, un soldat se tue dans une guérite; plusieurs autres font élection de la même guérite pour se tuer. On brûle la guérite, l’imitation cesse. Sous le goiiyerneur Serrurier, un invalide se pend à une porte; dans l’espace d’une quinzaine de jours, douze invalides se pendent à la même porte. Par le conseil de Sabatier, le gouverneur la fait murer; la porte disparue, personne ne se pend plus E » C’est ce penchant à l'imitation qui fait le danger du scandale. On n’assiste pas impunément au spectacle du mal. L’imagination se remplit d'exemples qui encouragent et qui sollicent. L’heure venue, l’acte s'accomplit sans lutte, sans résistance.
L’acte imaginé tend à se réaliser; plus l’image persiste, plus la tendance grandit. Comme il y a un vertige physique, il y a un vertige moral. On n’est pas séduit, on se séduit soimême. On joue autour de la faute, on aime le danger, l’émotion qu’il donne; la fascination commence; la chute est redoutée et nécessaire; les efforts qu’on fait contre l'image la fortifient, et son irrésistible puissance précipite les mouvements qui la réalisent. Toutes les scènes intérieures où nous acceptons de jouer un rôle commencent à se réaliser par nous. L’idée. de la faute, c’est la faute déjà, ayant assez de réalité pour que nous soyons obligés de lutter contre elle. Les âmes très pures sont celles pour qui le danger n’existe pas, parce qu’elles ne le conçoivent pas.
Si l’image par une sorte d’automatisme devient une impulsion qui se propage fatalement, plus encore tend-elle à se réaliser quand elle est acceptée, entretenue, exagérée par l’esprit auquel elle s’impose. Le besoin est une inquiétude de l’organe vivant, une puissance qui entre en acte et ne peut poursuivre son mouvement spontané que par un concours de
1. Brierre de Boismont, Le suicide et la folie suicide^ p. 141, 144, cité par H. Joly, hl.
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circonstances dans lesquelles elle tend à se placer. Donnant à la fois le spectacle du besoin satisfait et des actes qui permettent de le satisfaire, l’imagination suscite le désir. En même temps que l’émotion agréable sontvoulus tous les actes qui peuvent la faire naître. A la force de l’image s’ajoute la force du désir qui accepte l’image et accélère le mouvement.
Le signe expressif, qui révèle l’état intérieur, est une contraction musculaire. Cette contraction musculaire n’est que la première impulsion du mouvement qui aurait lieu, SI l’émotion entraînait tous les actes qui lui répondent. Le muscle qui exprime une passion est le muscle qui entre en jeu quand elle se satisfait par des actes appropriés. Dans la faim, le besoin suscite l’image des aliments, aussitôt la salive abonde; le désir de donner le sein, qui se satisfait par l’écoulement du lait, fait ériger les mamelons et sortir le lait. Ce qui est vrai de la vie organique est vrai de la vie de relation. Si telle contraction des muscles du visage exprime telle ou telle passion, c’est que cette contraction est nécessaire pour que telle ou telle passion se satisfasse. Si le rictus est l’expression de la rage, c’est que la rétraction des lèvres est le mouvement par lequel l’animal s’apprête à saisir et à déchirer avec les dents. Dans la vengeance qui s’apaise en faisant du mal à l’ennemi, les armes naturelles entrent en activité : les animaux lancent leur poison, essayent de piquer ou de mordre; l’homme serre les poings, frappe du pied, respire violemment, grince des dents. Tout langage est action. L’émotion qui non seulement suscite l’image, mais qui de l’image fait le désir, multiplie la force propre de l’image et en fait sortir l’action par une impulsion irrésistible.
Résumons-nous. A chaque sensation répond une image, plus ou moins précise, plus ou moins distincte, selon que le sens plus ou moins actif se doit plus ou moins à lui-même. Tout ce qui a vécu en nous survit et peut reparaître. Les
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images qui ne parviennent plus à la conscience ne sont pas effacées pour jamais; le délire, la fièvre, une excitation violente parfois les évoque après un long intervalle. Une langue oubliée se reproduit tout à coup dans son intégrité. Dans l’extrême vieillesse, les faits les plus insignifiants du premier âge se réveillent avec une grande précision. Nous possédons des richesses que nous ne soupçonnons pas. Ce n’est pas seulement un monde déterminé, limité, qui vit en nous, ce sont des sons, des couleurs, des images élémentaires qui peuvent se combiner dans les scènes les plus variées; ce sont tous les aspects du ciel et de la terre, toutes les nuances des choses ; c’est l’enfance, la jeunesse, la virilité, la vieillesse de tout ce qui s’agite, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être. Ce qui vit en nous, ce n’est pas un monde, ce sont les éléments d’une infinité de mondes possibles. En pénétrant dans l’esprit, les choses se transforment, deviennent semblables à lui, se subtilisent, s’allègent. Ce qui survit en nous vient de la nature; c’est la nature même, puisque ce sont les sensations ; mais c’est la nature spiritualisée, c’est une matière mobile qui ne résiste plus à la pensée, dont elle est l’élément. Tout ce qui vit agit. L’image est vivante, elle agit. Dès qu’elle est présente, elle tend à se réaliser, à retourner au monde dont elle sort; mais c’est surtout quand elle se présente comme une fin à atteindre, quand elle suscite le désir, qu’elle provoque les mouvements qui la réalisent.
Dans cette vie encore inférieure de l’image, qui spontanément apparaît et s’exprime par les actes qui lui répondent, n’entrevoyons-nous pas comme les origines de l’art? Ne peuton dire qu’en elle vit l’espérance des mondes futurs qu’enfantera le génie? L’image est un élément spirituel, mêlé à la vie intérieure, obéissant à toutes ses lois; l’image tend à s’exprimer par le mouvement. Dans ce rapport de l’image à l’esprit et au mouvement est contenu le germe de l’art.