‹ Essai sur le génie dans l'art (volume 2)Chapitre 12 sur 90 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. — Il n’est pas un état intérieur qui ne tende à se créer un corps d’images qui le symbolise. — Rêves. — Dans la veille, l’imagination se mêle à tout ce qui se passe en nous. — L’objet perçu se transforme selon les images qu’il évoque et groupe autour de lui. — Plaisir poétique que causent les objets nouveaux ou familiers. — L’imagination transforme les actes de la vie comme les objets de la nature. — La poésie des choses est dans l’esprit.

II. — Poésie du souvenir. — Le souvenir simplifie et idéalise. — Poésie de l’espérance. — Tout homme est le poète de ses propres désirs. — Tout ce qui contredit la passion est négligé; tout ce qui la confirme est concentré. — Fictions et romans. — Libre jeu de la fantaisie. — Même loi. — Abstraction et concentration.

III. — Imagination collective. — Traditions, épopées. — Il suffit que l’histoire ne soit pas écrite pour qu’elle devienne l’épopée. — Même loi que pour les souvenirs de l’individu. — Oubli de certains faits, prédominance d’un sentiment qui groupe les images expressives. — Les conceptions morales et religieuses se créent une expression vivante, un corps d’images. — Les idées morales n’ont d’action que symbolisées dans la vie d’hommes meilleurs dont on peut prendre l’attitude. — Stoïciens et épicuriens. — Vies des saints. — Action pratique de la vie de Jésus. — L’imagination est contagieuse, elle unit tous les esprits en un même esprit qui travaille dans la même inspiration. — La fantaisie collective a les mêmes lois que la fantaisie individuelle. — Spontanéité, élimination des images discordantes. — Combinaison de toutes les images expressives. — Idéal religieux. — Formation des légendes.

IV. — L’imagination créatrice, c’est le génie intérieur disposant à son gré d’une matière spirituelle, se représentant et ses lois dans une nature qui ne se distingue pas de lui. — Elle nous montre le commerce incessant de la nature et de la pensée. — Est-ce assez de l’association des idées et de ses lois pour expliquer les créations de la fantaisie? — Une idée tient à une multitude d’autres; c’est la fin que je poursuis qui détermine et la nature des images et l’ordre dans lequel elles apparaissent. — Isolée de la spontanéité vivante qui la féconde, l’association des idées est une répétition stérile. — La vie spirituelle, c’est la création

Gabriel SÉAILLES. — Génie dans Tart. 7

de la forme spirituelle; à chaque instant, un certain nombre des cléments de la vie intérieure est compris dans l’unité d’une même conscience.— Quand le centre de direction se déplace, les éléments et leurs rapports se modifient. — L’action de la fantaisie est spontanée, inconsciente, harmonieuse, parce qu’elle est une action vitale. — Par là même, elle idéalise.

Rien ne pénètre dans l’esprit qui ne tende à s’organiser; il donne quelque beauté à tout ce qu’il reçoit en lui. Les images n’existent que par lui, elles n’ont de lois que ses lois. Elles ne restent pas isolées, distinctes; elles se soulèvenl quand il s’émeut et traduisent son émotion dans les scènes qui se composent de leur concours. Elles sont des éléments spirituels, sans cesse entraînés dans le grand courant de In vie intérieure, sans cesse décomposés, puis organisés dans l’unité de formes visibles, expressions des sentiments et des idées qui dominent la conscience. Imaginer, c’est vivre; à des degrés divers, tout homme est artiste. Les œuvres de la fantaisie, comme le travail de l’intelligence, montrent que le génie n’est pas le privilège de quelques-uns, qu'il est à tous, qu’il est l’esprit même. Les obscurs besoins de l’organisme, les perceptions sensibles, les souvenirs, les émotions, les désirs, les passions, suscitent spontanément les images qui leur répondent. Il n’est pas un état intérieur qui ne tende à se créer un corps qui le symbolise. Suivons ce mouvement de la vie, qui sans cesse décompose les images, réorganise leurs éléments. Etudions cet art tout spontané, qui se mêle à toute notre existence, cet art tout individuel, qui modifie la réalité selon les images qu’il lui associe, qui du monde réel nous porte dans le monde idéal que créent nos sentiments en s’y exprimant.

Dans le sommeil réduit à une sorte d’automatisme intermittent, la vie intellectuelle ne se distingue plus de la vie vé.

gétative. Un mouvement spontané se produit et se propage; les images qui s’éveillent n’ont entre elles que des rapports accidentels et composent les fantasmagories étranges du rêve. Déjà cependant se manifeste l’action vitale qui tend à exprimer les états intérieurs par un symbolisme d’images. Les images ne se succèdent pas toujours au hasard, sans qu’il soit possible de déterminer les causes qui les suggèrent et les rapports qui les unissent. Quand l’être tout entier s’enveloppe dans l’indifférence du sommeil, si des images sortent de cette nuit et s’éclairent un instant de la lumière de la conscience, elles disparaissent aussitôt : ce sont des ondulations légères qui courent et qui s’effacent. Parfois le sommeil n’est pas total; un besoin, une sensation, une idée s’éveille et se met à vivre. Dès qu’un état intérieur domine et s’impose, il devient un centre d’images, il organise le rêve en une scène qui le représente. Un besoin corporel évoque l’image des objets propres à le satisfaire. Parfois c’est l’état général de l’organisme que symbolise le rêve. Les rêves • aident les médecins dans leur diagnostic.

Si une sensation s’éveille, c’est elle qui crée le songe. Appuyez la main sur la poitrine d’une personne endormie, elle rêve qu’on l’étouffe, et son cauchemar est un ensemble de faits qui s’accordent avec cette sensation d’étouffement. Parfois l’imagination construit ces petits drames avec une rapidité incroyable; en un instant, les images se décomposent, se combinent et représentent une longue série d’événements qui répondent à la sensation éprouvée, la préparent et l’expliquent L La sensation en s’éveillant devient un

1. « J’étais un peu indisposé, raconte M. Maury, et me trouvais dans ma chambre ayant ma mère à mon chevet. Je rêve de la Terreur; j’assiste h. des scènes de massacre; je comparais devant le Tribunal révolutionnaire ; je vois Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville ; je discute avec eux; enfin, après bien des événements que je ne me rappelle qu’imparfaitement, je suis jugé, condamné à mort, conduit en charrette, au milieu d’un concours immense, sur la place de la Révolution; je monte sur l’échafaud; l’exécuteur me lie sur la planche fatale et la fait basculer, le couperet

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centre, autour duquel se groupe tout un organisme d’images en accord. La conscience n’intervient pas, le drame se compose d’un seul coup, tous ses instants sont concentrés dans un acte vital instantané.

Les images dans le rêve peuvent encore se grouper sous l’action d’une idée. De la vue des tableaux d’un peintre se dégage l’idée de son style, de sa facture, de sa composition. Je rêve que je suis dans un musée, j’y vois des tableaux de maître, que je crée d’après cette idée; je les reconnais de loin, je m’en approche, je les étudie; j’éprouve cette émotion particulière que donnent devant une œuvre nouvelle le souvenir et la comparaison; je retrouve l’expression habituelle des figures, les gestes, les attitudes, le dessin et le coloris, jusqu’aux détails de la signature, que je ne me rappelle plus en y réfléchissant. Ainsi dans le rêve déjà se manifeste la tendance des images à s’organiser. Il suffit que dans l’être endormi et comme mort un point reste vivant; il suffit qu’un appétit non satisfait, qu’une sensation, qu’une idée s’éveillent et donnent l’imité à l’œuvre de la fantaisie.

Le sommeil est une mort partielle ; au réveil, la vie reprend son cours, les éléments sortent de leur torpeur, vibrent sourdement, prêts à répondre à l’appel de la conscience, en laquelle rien ne retentit sans éveiller sympathiquement les notes en accord. L’imagination se mêle à tout ce qui se passe en nous, elle intervient sans cesse, elle modifie jusqu’aux objets que nous percevons. Comme une couleur dans un

tombe, je sens ma tête se séparer de mon tronc; je m’éveille en proie à la plus vive angoisse, et je me sens sur le cou la flèche de mon lit qui s’était subitement détachée et était tombée sur mes vertèbres cervicales, à la façon du couteau de la guillotine. Cela avait eu lieu en un instant, ainsi que ma mère me le confirma; et cependant c’était cette sensation externe que j’avais prise pour point de départ d’un rêve où tant de faits s’étaient succédé. Au moment où j’avais été frappé, le souvenir de la redoutable machine, dont la flèche de mon lit représentait si bien l’effet,, avait éveillé toutes les images d’une époque dont la guillotine a été le symbole. » (A. Maury, Du sommeil, p. 161.) A l’École normale, entre deux coups de cloche séparés par un intervalle de quelques minutes, j’ai eu l’occasion de faire une expérience analogue.

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tableau n’est rien par elle-même, comme elle est éteinte ou exaltée par les couleurs voisines, ainsi l’objet se transforme selon les images qu’il évoque et qu’il groupe autour de lui. Sans doute un objet peut plaire par lui-même, grâce à la diversité des sensations agréables qu’il unit en une perception harmonieuse ; mais que de fois il est impossible de trouver dans l’objet seul la raison du plaisir qu’il nous cause! La fantaisie l’embellit en l’enveloppant d’images charmantes qui semblent en rayonner. Il n’est plus perçu tel qu’il est, il ne peut s’offrir à nos regards qu’entouré du cortège d’images auxquelles il est associé. Nos émotions se mêlent aux choses, qu’une mystérieuse correspondance semble unir à nous. Le langage est plein de métaphores involontaires, instinctives. La lumière est la gaieté, le sourire de la nature ; le ciel se trouble, s’assombrit; la nuit est sereine, la mer s’inquiète et s’agite; l’eau frissonne; la moisson sort du sein de la terre déchirée. Le culte de l’hirondelle dans nos contrées ne témoigne-t-il pas de ce besoin de figurer nos sentiments, de les exprimer dans des images et de les aimer sous cette forme sensible qui leur donne plus de réalité? L’hirondelle, c’est le printemps; nous aimons en elle tout ce qu’elle présage : elle a le charme de l’espérance.

L’aspect des choses change selon les images que nos habitudes leur associent. La nature n’est pas pour le paysan ce qu’elle est pour l’homme des villes. La terre n’éveille dans le paysan que l’idée d’un travail rude ; il ne l’aime pas, il la désire pour s’en servir, pour l’exploiter; il sait trop qu’elle est utile, pour se demander si elle est belle. L’homme des villes est las de l’air mille fois respiré ; pour lui, la campagne est le lieu où l’on ne travaille pas, un grand jardin, plein de chants et de parfums, avec des bois pour s^ mettre à l’ombre. Selon les images qui s’éveillent, la nature est pour l’un une chose indifférente et précieuse, pour l’autre une grande âme sympathique et mystérieuse. L’objet que

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nous contemplons presque jamais n’est seul; il est compris dans un tableau dont la beauté dépend des richesses intérieures et du génie poétique qui les ordonne. Ce tableau nous plaît et nous charme ; ce que nous aimons dans l’objet, c’est ce que nous y mettons de nous-mêmes, c’est la vie harmonieuse dont nous donne conscience cette création soudaine.

Le même art tout intérieur explique le plaisir poétique que causent les objets nouveaux ou familiers. Ce n’est pas dans les choses qu’est le principe de ce plaisir, c’est dans l’activité dont elles sont l’occasion : elles ne sont intéressantes que parce que nous nous y intéressons. Nous nenionspas qu’il y ait des cas où la nature semble faire pour nous tous les frais. Il y a des objets qui plaisent par leur beauté propre ; mais il en est qui ne plaisent que parce qu’ils sont nouveaux ou familiers. D’où vient leur charme, sinon de l’esprit qui jouit de lui-même? Le voyage est une poésie. En nous arrachant brusquement à notre milieu, il nous réveille du sommeil de l’habitude qui ne nous laisse plus voir ce que nous voyons sans cesse. Avec l’étonnement renaît la curiosité; tout existe pour nous, parce que tout nous intéresse. Nous ne nous contentons pas de regarder ce qui est; nous imaginons la vie des habitants, leurs mœurs, leurs préjugés, leurs croyances. Rien n’est insignifiant : les différences fixent notre attention, les analogies éveillent les images dont se forment nos conjectures. Sur un mot, sur un fait nous construisons un édifice léger qui nous charme un instant. Les sentiments que nous prêtons aux autres s’éveillent en nous par sympathie, nous nous regardoijs vivre d’une vie simple et silencieuse de labeur rustique; nous nous choisissons des retraites charmantes pour des bonheurs imaginaires, et la fantaisie multiplie ses tableaux sur les fonds mobile's qu’elle décore de ses ébauches successives. Dans le souvenir, du tissu monotone de notre vie banale sortent en vigueur les images très nettes de ce rêve réel.

Le plaisir du retour ne laisse aucune place au regret. Nous retrouvons la maison familière, toutes choses à leur place accoutumée, comme des amis fidèles qui nous attendent pour reprendre la vie commune. Les vieux meubles ne sont plus des choses, ils sont des personnes, ils nous parlent de nous : leur âme est faite de nos souvenirs. L’habitude atfaiblie par l’absence n’est plus une cause d’indifférence, c’est elle qui fait jaillir la foule des images et chanter les voix intérieures.

L’imagination transforme les actes de la vie aussi bien que les objets de la nature. S’il faut en croire Epicure, riiomme^ affranchi de toutes les illusions de la fantaisie, uniquement occupé de satisfaire les désirs naturels et nécessaires, est heureux avec un morceau de pain. Epictète ne demande au sage que de voir les choses comme elles sont. L’homme aime les symboles, il en est dupe comme il les crée, spontanément. De là les costumes de magistrat, les bonnets de docteur, les titres et les décorations. On s’en moque et on les recherche. Il faut bien de la philosophie pour dépouiller un sot de ses grandeurs imaginaires et le regarder tranquillement dans la nudité de sa sottise (La Bruyère).

La fantaisie peut être un principe d’illusions ; souvent elle nous trompe sur la valeur des hommes et des choses ; parfois elle exalte les passions mauvaises par l’éclat de ses tableaux mensongers; mais elle est aussi l’artiste bienfaisant qui donne avec l’audace des grands desseins le courage des efforts patients, le poète ingénieux qui prête un charme aux devoirs modestes, aux sentiments très simples, dont on vit. C’est l’imagination qui soutient la volonté dans les œuvres de longue haleine. Chaque acte ne semble rien par lui-même, et cependant c’est de l’ensemble, c’est du concours de ces actes que se compose le grand effort qui assure le succès. Celui qui s’enferme dans l’heure présente.

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qui ne voit que l’ennui des démarches partielles, celui qui dans chacun des moyens nécessaires n’aperçoit pas la grandeur de la fin qu’il veut atteindre, dédaigne comme petit ce qu’il n’a pas su grandir. Pour l’homme fort, l’acte présent se transfigure; il est une pierre de l’édifice; il tient aux efforts passés, il prépare l’avenir; en lui vit l’œuvre entière ; il emprunte à tout ce qui l’entoure une poésie qui l’élève, et il est voulu avec enthousiasme de toute la force de la volonté. Touché par la haguette magique de la fantaisie, il n’est rien qui ne puisse devenir une source de beauté qui s’épanche. En une âme élevée tout s’élève. Ce n’est pas l’acte qui importe, ce sont les sentiments qui l’inspirent et qu’il symbolise. Il est des cœurs simples qui trouvent en eux de quoi donner du prix aux actes les plus humbles.

Ainsi nous ne voyons pas les choses comme elles sont, elles se transforment en pénétrant en nous, selon les images qu’elles éveillent et dont elles s’entourent. Le charme d’un objet dépend pour la plus grande part des souvenirs, des émotions, qu’il fait renaître par sa présence. Pour l’âme paresseuse, qui ne voit que ce qui est, qui n’agit pas, qui ne tire rien d’elle-même, tout est silencieux et muet. La poésie des choses est dans l’esprit ; à tout instant elle en jaillit comme une source vive. De là la diversité des goûts. Ce qui ne me dit rien me laisse indilférent, et c’est toujours moi qui me parle à moi-même, qui prête aux choses ma propre voix et compose leur langage de mes souvenirs et de mes sentiments. L’objet le plus insignifiant peut emprunter à un hasard de la vie individuelle une valeur expressive. Tout ce qui me fait penser ou sentir, tout ce qui remue en moi le trésor des souvenirs endormis m’intéresse et me charme.

En chacun de nous vit un poète caché ; à tout instant, en tout esprit se compose une poésie incommunicable. Il y a des beautés dont nous jouissons seuls, parce que nous les créons de nous-mêmes, de ce que les autres ignorent et ne peuvent

savoir, de nos habitudes, des événements intimes, des émotions que le hasard a associés pour nous à tel objet, à tel aspect de la nature. Nous ne Jouissons pas des choses, de ce qui est à tous, mais de nous-mêmes, de ce qui n’est qu’à nous. On objecte souvent ce fait à l’esthétique : comment trouver un caractère commun pour définir la beauté, si ce qui est insignifiant ou .laid pour les uns peut devenir beau pour les autres? Peut-être le problème n’est-il pas insoluble; peut-être n’est-il pas impossible d’attribuer aux objets une beauté qui leur appartienne et qu’ils ne nous doivent pas. L’étude de l’imagination nous montre du moins que la beauté, que crée l’esprit pour la répandre sur les choses, n’est pas une œuvre de hasard et sans lois. L’objet, en pénétrant dans l’esprit, se transforme et s’embellit, parce qu’il devient une image, qui évoque et organise les images qui lui peuvent être associées. Cette œuvre du génie est une œuvre vivante, qui se fait d’elle-même, sans qu’interviennent la conscience ni la volonté. Ce qui nous plaît en elle, c’est l’unité des idées et des images qui s’éveillent à la fois, apparaissent, s’etfacent, se jouent en mille façons. La beauté n’est pas seulement l’imité dans la variété, elle est la vie, un concours d’éléments où en chacun est présent quelque chose de tous les autres, un être idéal où rien ne peut être touché sans que tout frémisse. La laideur n’est jamais la beauté, pas plus que la mort n’est la vie; mais un objet indifférent à tous, laid pour la plupart, peut être associé en moi à des images charmantes, les éveiller, les organiser : ce qui est beau, ce n’est pas l’objet même, c’est l’œuvre qui se fait en moi, c’est ce que je vois seul, c’est moi-même, c’est ma vie, c’est mon amour et mon génie.

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L’imagination transforme la nature et la vie, elle anime les choses, elle leur donne un sens, une expression, un langage, line poésie. Mais elle n’a pas besoin du secours des choses ; bien plutôt la réalité la gêne par ses limites précises. Dès que nous cessons de fixer notre pensée sur un objet déterminé, les images circulent et s’organisent.

Par cela seul qu’il n’est plus, le réel devient l’idéal. D’on s’ajoute le charme poétique qu’il ne se doit pas à lui-même ? L’esprit n’est pas un écho qui rend moins qu’il ne reçoit, c’est un merveilleux instrument qui du bruit des choses compose la musique de l’âme. Nous ne reproduisons pas ce qui a été. L’esprit est si naturellement poète qu’il l’est sans le soupçonner. Nous croyons revivre notre vie passée; c’est une illusion. Mille détails sont oubliés ; ce qui reste^ c’est une impression dominante, un sentiment général de tristesse ou de joie qui s’impose à la conscience. Cette émotion appelle et groupe toutes les images du passé qui lui répondent ; tout ce qui n’est pas d’accord avec elle est oublié, atténué, transformé. D’où vient le charme des souvenirs d’enfance? De ce que l’indécision du souvenir fait plus grande la liberté de la fantaisie. L’enfance n’est une poésie que pour celui qui l’a perdue.

Comme l’individu, la société a sa poésie du souvenir. Les peuples tendent à embellir le passé. C’est assez que l’esprit lie soit plus contraint d’avouer le mal, qu’il n’en subisse plus l’atteinte immédiate, pour qu’il soit tenté de le nier. La tradition idéalise la vie sociale comme le souvenir la vie individuelle. Volontiers on parle des aïeux, on regrette le bon vieux temps. Pour que la tradition naisse, il suffit que l’esprit critique n’intervienne pas. Les détails disparaissent ; de quel-

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({Lies traits épars, de quelques souvenirs, du retentissement d’un grand nom, se construit dans l’imagination populaire une tradition poétique.

Cette poésie du souvenir est utile. La tradition est l’habitude de l’humanité; c’est elle qui relie les générations, qui tixe ce qui est acquis, qui en fait une possession durable et transmissible. Sans elle, le mouvement n’est plus le progrès, il détruit ce qui est au lieu de l’achever par ce qui doit être.

Plus encore que le souvenir, l’espérance est une poésie. L’avenir n’est à personne, nous nous en emparons. Nous devançons le monde, nous croyons qu’il nous suit. Si jamais la réalité ne vaut l’espérance, c’est qu’espérer n’est pas prévoir. Le plus grand bonheur est troublé par quelques soucis : l’inquiétude seule de le perdre suffirait à y mêler quelque amertume. L’espérance ignore les vérités douloureuses, elle ne sait que ce qui la Justifie, Tout homme est le poète de ses propres désirs, et ce poème intérieur se crée dans l’inspiration, parla force vivante du désir même qui rejette ce qui le nie, suscite et groupe ce qui l’exprime. Le désir n’est pas une idée abstraite, il n’existe qu’au moment où il prend un corps. C’est aux images qu’il soulève qu’on reconnaît sa présence, il est l’artiste caché que ses œuvres révèlent. Qu’est-ce que désirer si ce n’est imaginer le désir satisfait? Un désir, c’est un drame aux actes divers, un drame dont on est à la fois l’acteur et le spectateur, le théâtre et le poète. Il y a dans le désir une merveilleuse fécondité poétique : il invente sans cesse des formes nouvelles; en dépit même des résistances de la volonté, il occupe la conscience de ce qui l'intéresse. Si l’on y réfléchissait, on serait étonné de ce qu’il y a de poésie dans l’âme la plus vulgaire. L’égoïsme le plus mesquin, la vanité la plus misérable crée des scènes d’autant plus surprenantes peut-être que le sujet en est plus banal. Amour, jalousie, ambition : c’est tout un poème que nous résumons dans un mot; la passion, qui n’est que l’exaltation du désir,

n’est jamais lasse de poésie. Tout lui est occasion de jouir d’elle-même, parce qu’elle ramène tout à elle-même. L’ambitieux sans cesse compose quelque nouveau drame, dont l’intrigue change, dont les personnages se transforment, mais dont il est toujours le héros et dont le dénouement toujours le même est son triomphe et son apothéose. Il dresse des obstacles pour les renverser; il imagine des difficultés à vaincre pour se donner le spectacle de son activité victorieuse ; il fait conspirer les événements avec sa volonté ; toujours au dernier acte il se repose dans la jouissance du succès mérité et du pouvoir conquis. L’amour n’est-il pas une poésie? L’amonr n’a pas besoin de la beauté; le plus souvent il la crée. Il prend bien des formes; il est délicat, grossier, égoïste jusqu’à la fureur, désintéressé jusqu’à Théroïsme ; parfois dans le même homme il est tout cela tour à tour. La fantaisie varie ses tableaux comme le sentiment ses nuances. Il n’est pas une affection qui n’ait ainsi sa poésie, qui, frappant sur l’esprit, n’en fasse jaillir des gerbes d’images. Comme l’àme est toujours occupée de quelque désir, de quelque espérance, toujours à la vie réelle se mêle une vie idéale, qui le plus souvent soutient l’effort présent et donne le courage de vouloir et d’agir. Plus la passion est impérieuse, plus la fantaisie est active. L’esprit est ému jusqu’en ses profondeurs; l’idée fixe dispose de tout ce qui pénètre ou vit en lui, elle crée sans cesse pour s’exprimer des corps qu’elle anime et qu’elle transforme ; tout ce qui contredit la passion est écarté ; tout ce qui la confirme, tout ce que lui donne raison est uni, concentré; elle suscite les images, elle les organise, elle en compose un drame mobile, dont les scènes éphémères toutes vont à la satisfaire, à lui donner enfin la paix dans la possession.

La société, comme l’individu, a sa poésie de l’espérance. L’avenir est grand ouvert, il est le possible ; qui peut dire ce qui en sortira? L’idéal, c’est déjà le possible; demain, il sera le réel ; nous n’avons qu’à le vouloir, nous le voulons. La

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poésie de l’espérance enivre les âmes, elle peuple l’horizon de ses enchantements, elle dissimule les obstacles, elle attire par son mirage les jeunes hommes qui se précipitent. Ainsi l’imagination est à la fois le principe du progrès et de la tradition, double mouvement dont l’unité marque le rhythme de la vie sociale. Si nous ne sommes jamais dans le présent (Pascal), si nous sommes sans cesse en arrière ou en avant, dans ce qui n’est plus, dans ce qui n’est point encore^ n’est-ce pas que toujours dans la réalité quelque chose nous contredit et nous gêne? n’est-ce pas que les désaccords de ce monde de lutte plus ou moins troublent nos harmonies intérieures, n’est-ce pas que l’homme, qu’il le sache ou non, qu’il l’avoue ou qu’il le nie, est un génie poétique qui, dès qu’il dispose d’une matière spirituelle, dès qu’il crée dans la liberté , simplifie en éliminant les désaccords , concentre en faisant concourir tous les signes expressifs, et transforme ainsi la réalité même en un idéal conforme à ses lois?

Il n’est pas nécessaire que la fantaisie soit sollicitée par la passion ; elle entre en jeu spontanément, elle crée pour créer ; elle jouit non plus d’un désir réel, mais de tous les désirs possibles. Nous aimons les fictions, les romans, dont nous sommes les héros, dont nos caprices dirigent le cours. Nous gardons notre personnalité, nous agissons selon notre caractère, mais nous disposons des lois des choses et des volontés humaines. Comme nous ne cherchons plus dans le rêve l’image d’une réalité future et désirée, nous n’avons plus à nous enfermer dans les limites du possible pour nous tromper nous-mêmes. Nous avons toutes les audaces et tous les bonheurs. Nous sortons de la vie réelle; pour un instant, nous ne sommes plus du monde, nous nous échappons dans le paradis du rêve, où la matière subtile, éthérée, n’a plus ni solidité ni résistance, où sans cesse s’ébauchent des mondes éphémères et charmants, images légères qui, sous le souffle de la fantaisie, se disposent en scènes mobiles et colorées

pour donner une forme au désir qui passe. La rêverie n’esl plus arrêtée dans son essor par la nécessité de flatter l’espérance, de rester dans le vraisemblable. L’espace est libre, elle y bâtit ses palais aériens, elle le remplit de ses fictions merveilleuses. Poète elle jouit de la poésie, elle aime l’art pour l’art, ses rêves ont leur réalité pour elle, et déjà les joies qu’elle imagine vaguement sont éprouvées. L’enfant n’esi jamais las des contes de fées ; il aime ce monde du miracle, où tout est beau, où tout est surprenant. Longtemps l’enfanl survit en nous : les rêveries sont nos contes de fées. De ce qu’il y a de clair, de gai, de souriant, des bonbeurs possibles, des joies de la fortune, de l’héroïsme, de la beauté, nous composons les poèmes imprévus de la fantaisie, dont nos caprices sont les fées toutes-puissantes.

Des sentiments, des désirs, de tout ce qui s’agite en nous se crée ainsi, par un concert d’images en accord, une po*ési(‘ tout individuelle, une poésie cachée, incommunicable, qui invisible à tous n’otfusque pas les pudeurs de l’âme et garde le charme des choses ignorées. N’est-ce pas cette poésie spontanée, tout au moins son écho, sa musique lointaine, que recueillent et précisent, avant qu’elle s’évanouisse, les poètes qui se chantent eux-mêmes ?

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Comme il y a une imagination individuelle, il y a une imagination collective. A tous ses degrés, la vie est une unité, une conspiration de vies multiples. Tout organisme est une société, toute société est un organisme. Cet organisme social, composé d’individus plus ou moins dépendants, a sa vie physique, ses organes et ses fonctions. Il a sa vie intellectuelle; il a aussi son imagination, où s’expriment les désirs, les sentiments, les rêves, qui sont à tous. Dans nos sociétés

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compliquées, les individus ne sont souvent rattachés les uns aux autres que par des liens extérieurs ; la réflexion n’a laissé aucune idée, aucun sentiment sans le discuter et l’affaiblir. L’être social n’est plus traversé tout entier par un même souffle, il est une addition d’êtres collectifs juxtaposés et toujours prêts à entrer en lutte. Le premier type de la société, c’est la ruche et la fourmilière. La société est une forme de la vie, elle continue la nature. Naïves et fécondes, les âmes forment un milieu moral, d’où sortent des formes vivantes. L’histoire devient l’épopée; la conception de la vie et du monde s’exprime par un ensemble de mythes, de légendes, de récits terribles ou charmants. Ainsi se compose par le travail de tous le poème inépuisable des vies héroïques, des traditions nationales, des légendes religieuses; ainsi se prépare et s’accumule par l’art collectif le trésor auquel puisera l’art individuel. Nulle part plus qu’en ces œuvres sans auteur, qui se font d’elles-mêmes, n’apparaît la parenté de l’imagination et de la vie, la présence réelle de la nature dans l’esprit. Les poèmes et les légendes poussent, se développent, se transforment, comme les arbres sortent de terre, grandissent et montent vers le ciel.

Les peuples jeunes n’écrivent pas l’histoire, ils confient le passé à la mémoire de tous. La fantaisie entre en jeu, l’histoire devient la tradition, la tradition l’épopée. L’œuvre court d’esprit en esprit, s’y enrichit, s’y organise. Ainsi sont nées en Grèce les épopées homériques, tout le cycle de la guerre de Troie et des Retours; ainsi s’est composé en Germanie tout un cycle d’épopées, dont un fragment, après bien des transformations, le Nihelungenlied, est seul parvenu jusqu’à nous. Les peuples vieillis aiment à revenir à ces œuvres de leur enfance, à ces œuvres de leur nature. Après toutes ses philosophies, la Grèce croyait trouver toute la sagesse dans Homère. C’est que ces œuvres, toutes de génie, qui ont vécu dans des milliers d’esprits, qui s’en sont

comme nourries, plus que les œuvres de l’art réfléclii, voulu pour lui-même, réalisé par un individu, expriment ce quelque chose décomplexe, de multiple, qu’on pourrait appeler l’ànie d’un peuple. On y respire l’air natal, on y voit puissants dans leur naïveté les instincts premiers de la race qu’on porte en soi ; on y embrasse toute la patrie, le ciel, la terre et l’homme dans leur unité vivante.

Des mythes obscurs de l’Orient, la Grèce, sans y songer, rien qu’en les laissant vivre dans son âme lumineuse, fait sortir le poème de ses dieux humains, qui par les héros relient le ciel à la terre. Ses côtes se dessinent précises sur le ciel clair; elle a l’habitude de voir de loin dans l’air transparent des formes distinctes ; son esprit, c’est encore sa nature; pour elle l’infini (to austpov) c’est le mal; elle aime ce qui se définit, ce qui se mesure, les idées précises se détachant dans la pleine lumière d’une pensée qui se voit tout entière.

Dans ses épopées, pas de mythes obscurs, de puissances vagues et mystérieuses : les dieux descendent en armes de l’Olympe et se mêlent aux combats des hommes. Les héros parlent volontiers et clairement, ils aiment la lumière et la vie, qui est le plus grand des biens. C’est la beauté d’une femme qui a allumé les guerres sanglantes que chantent les rapsodes. Quand Hélène apparaît devant les vieillards de Troie, assis aux portes de Scée, pas un qui s’étonne ou s’indigne; ils se lèvent devant elle et murmurent entre eux, à voix basse : « Certes, ce n’est pas sans raison que les Troyens et les Achéens aux belles cnémides endurent pour une telle femme des maux si affreux; elle ressemble aux déesses immortelles. » Jusqu’aux derniers jours de la Grèce, Hélène traverse les épopées, les tragédies, les élégies, respectée,' sanctifiée par la beauté. Même les monstres, les géants, les cyclopes, les centaures ne sont pas difformes : la sculpture peut naître, les artistes n’auront qu’à suivre en eux le dessin

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des scènes plastiques, pour qu’autour des temples se déroulent les bas-reliefs.

En Germanie, l’iiiver est long, rigoureux et sombre; le printemps, imprévu et court ; on n’a pas le temps d’admirer le soleil, on en jouit, on s’y baigne, on s’en pénètre; on l’espère, on le regrette. Cette nature, en se faisant esprit, devient la mélancolie, le sentiment profond que tout passe, que les plus belles choses, les plus aimées sont les plus éphémères. Le plus souvent, le ciel est pesant et bas ; le brouillard noie les formes; les forêts font des masses noires et confuses s’enfonçant dans les vapeurs grises; les plaines s’étendent, comme des mers immobiles et mortes, qui ne réfléchiraient aucun ciel, sans frémissement, sans ondulations, sans éclat. Le monde diminuant autour de l’homme, il tend à rentrer en lui-même. Vivant dans une sorte d’obscurité, comme tous les animaux à courte vue, il est tenté de soupçonner partout des puissances ennemies. L’œil ne voit que ce qui est tout près de lui ; peu à peu, il perd de sa puissance ; du même coup l’esprit devient myope. La clarté ne lui semble possible que par l’étroitesse de l’horizon; il regarde à ses pieds, il s’attache aux moindres détails; ou il s’élance dans les idées vastes qui de toutes parts s’ouvrent et semblent étendre l’esprit àTintini, dans la rêverie mystérieuse, où les formes en s’effaçant se transforment au gré de la fantaisie. Philologie et musique! L’Allemagne aime encore le Nibelungenlied; elle se reconnaît dans cette œuvre des ancêtres, qui est sortie spontanément des âmes, qui y a vécu longtemps, qui s’y est plusieurs fois transformée. La Grèce combat pour la beauté, l’Allemagne pour un trésor, pour de l’argent. Dans la rédaction qui nous est parvenue, les Nornes (Destinées), les Nibelungen (nains), les dieux Jaloux ont disparu, mais autour des héros et en eux-mêmes on sent s’agiter ces obscures puissances. Toute Joie est courte comme le printemps, comme lui se termine par une douleur d’autant plus

Gabriel SÉAILLES. — Génie dans l’art. 8

sombre qu’elle tranche sur une joie plus éclatante. Il n’y r pas un héros qui soit heureux impunément. Le poème se termine par la lutte et par la mort de tous les héros qu’il a chantés, et son dernier bruit est l’écho de la vaste plainte qui répond à cette destruction fatale de toute joie, de toute jeunesse, de toute beauté h Poème de brigandage et de mélancolie!

Ce qui caractérise ces épopées nationales, sorties peu à peu du génie spontané des peuples, c’est que, comme les œuvres de la nature, elles ne sont pas composées logiquement. Même dans les œuvres relativement récentes, expression el collection tardives des traditions populaires, qui nous sont parvenues, on ne trouve pas la trace d’un esprit qui se donne un sujet et qui le traite, qui choisit un héros et qui le chante. Quel est le héros de V Iliade? Est-ce Achille? Est-ce Hector? Diomède même a son chant. Quel est le héros des Nihelungenlied ? Est-ce Siegfried?Il meurt avant la moitié du poème. Est-ce Dietrich?Il n’apparaît qu’à la fin. Est-ce IIagen?Estce Kriemhild? Brünnhild? Aucun et tous; l’œuvre vit, voilà son unité. Un même souffle de vie la traverse, en relie toutes les parties, en compose un organisme vivant. Ces œuvres ressemblent à ces armées d’arbres, coupées çà et là de clairières, tour à tour taillis et futaies, mais qui de loin se fondent dans l’unité grandiose de la forêt. C’est dans ce fond des traditions populaires, dans ces trésors de la fantaisie collective que le plus souvent l’art individuel puise l’élément de ses œuvres. Jusqu’à ses derniers jours, même à Alexandrie, la Grèce est restée fidèle à ses vieilles légendes. L’Allemagne affranchie, par cela seul qu’elle prend conscience d’ellemême, retrouve ses vieux souvenirs; avec plus ou moins de

1. Voyez Vilmar, Geschichte der deutschen Litteratur, p. 80. Dans les épopées grecques, comme dans le Nibelungenlied, nous ne considérons les œuvres qui nous sont parvenues qim comme l’expression tardive de légendes et de traditions multiples, créées peu à peu par l’imagination populaire, en courant de bouche en bouche.

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succès elle taille des drames dans l’épopée nationale, et le plus grand de ses musiciens actuels, voulant donner au nouvel empire un chef-d’œuvre germanique, dans une tétralogie étrange, confuse et grandiose, chante les crimes et la mélancolie des aïeux.

Si les faits historiques, les guerres et les batailles de peuplades barbares, par cela seul qu’elles vivent dans le souvenir, deviennent des légendes épiques, les chants de l’orgueil national, plus encore ce qui n’est pas, ce qui devrait être, l’idéal moral et religieux, les sentiments les plus élevés, les plus universels, les mieux faits pour associer les âmes en une même inspiration, doivent-ils solliciter la fantaisie collective et se créer une expression vivante dans des poèmes spontanés. L’homme est esprit et corps; il est l’unité de ces deux termes, qui en apparence s’opposent, qui en fait sont conciliés et se pénètrent en lui. Il a besoin de toucher son propre esprit; il ne prend conscience de ses sentiments qu’en les faisant sortir de l’abstrait, qu’en les faisant participer de sa double nature. Les idées morales logiquement déduites d’un principe abstrait, du respect de la dignité humaine, du rapport des êtres raisonnables et prévoyants, n’ont que peu d’action sur les âmes naïves. Penser sans images suppose une longue éducation; encore les idées les plus abstraites ne sont-elles que celles qui éveillent des images plus vagues, plus indécises, ou plus délicates, ou plus nombreuses. L’imagination exprime l’invisible par le visible; elle étend l’inétendu, si j’ose dire, et nous conduisant sans cesse du spirituel au sensible, du sensible au spirituel, qu’elle manifeste, elle identifie l’esprit et le corps, la nature et la pensée.

Empire sur soi, tempérance, courage, sacrifice, désintéressement, piété, des signes vaguement compris, des mots sans éclat, sans retentissement, qui n’éveillent pas d’écho dans les cœurs simples. Mais que ces idées soient réalisées dans des exemples, que toutes ces vertus, avec les luttes

ESSAI SUR LE GÉNIE DANS L’aRT

qu’elles supposent, deviennent visibles dans l’iiistoire d’un homme semblable à nous, la sympathie sollicite l’imitation, l’admiration élève les courages et purifie les cœurs. Toutes les doctrines, qui ont exercé une influence sur les hommes, pour avoir une action pratique, efficace, ont eu recours à cette poésie morale. Il est difficile de comprendre des principes généraux, plus difficile encore de les appliquer; en devenant un exemple, la vertu peut être directement imitée. Les idées morales n’ont de force que symbolisée dans la vie d’hommes meilleurs dont on peut prendre fattitiide.

Même aux époques de raffinement intellectuel, l’antiquité a eu ses saints. Les premiers Stoïciens faisaient un 'portrait du sage, qu’ils composaient de toutes les vertus, portrait redoutable , dont on ne pouvait trouver l’original qu’en remontant très loin, aux époques légendaires, jusqu’à Hercule, le héros du travail, jusqu’à Ulysse, le héros de la patience^ de la sagesse tranquille, résignée, persévérante. Puis les Zénon, les Cléanthe, les Chrysippe deviennent euxmêmes les modèles de la sagesse qu’ils ont enseignée par leur vie autant que par leurs discours. Le lointain efface les détails de leur physionomie réelle, l’admiration de leurs disciples les transfigure. Le stoïcisme devient une religion, de véritables congrégations morales se forment. On se réunit dans des cènes, on se raconte la vie des maîtres, on évoque ces grandes figures dont on s’efforce de reproduire en soi la vivante image. Les Epicuriens rendaiènt un culte à leur maître ; ils se réunissaient pour célébrer sa mémoire; ils relisaient l’histoire de sa vie avec dévotion ; ils apprenaient par cœur le catéchisme de ses pensées maîtresses ; ils portaient son image sur des bagues, sur des scapulaires, et Lucrèce traduisait le sentiment de tous les disciples quand il s’écriait : « Est Deus... »

Le christianisme a la vie des saints, toute une suite de

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poèmes charmants, enfantés par l’imagination populaire'. Toutes les vertus se sont mises à vivre clans ces héros de la conscience, dont chacun dans la perfection de tous a sa vie, ses aventures, son caractère original. La morale ne s’exprime plus par des définitions, par des formules abstraites; elle se réalise dans les légendes de la vie des saints : sa beauté devient une beauté visible, qui ne convainc plus seulement l’intelligence, qui s’insinue doucement dans le cœur. Contre les entraînements de la sensibilité, c’est trop peu de la réflexion, seul l’amour est fort contre l’amour. C’est pour cela, c’est afin d’être aimé, c’est afin d’être fort dans les âmes, que Dieu s’est fait aimable en se faisant homme, qu’il a fait apparaître le divin dans un corps, dans la vie la plus belle, la plus séduisante, la plus irrésistible. L’œuvre du chrétien, c’est de vivre dans l’intimité de Jésus, c’est de se pénétrer de son âme douce et puissante, de penser comme il pensait, de faire ce qu’il faisait, c’est d’être le compagnon, le disciple, l’imitateur du divin Maître. Symbolisé dans la vie de Jésus, le bien prend la séduction d’une beauté sensible. Tout se colore et s’anime; les préceptes sont des récits charmants. La tempérance, le courage, la justice, la charité, le respect des parents, la douceur envers tous, la piété envers Dieu, ne sont plus des maximes générales, ce sont des paroles exquises, des actes émouvants. Quel poème! Dieu, l’être tout-puissant, que Tesprit ne peut comprendre, l’infini, l’abîme, devant lequel le cœur et la pensée sont pris d’épouvante. Dieu, acceptant tout de la vie, les infirmités, les cris et la soumission de l’enfance; toutes les tristesses, toutes les douleurs de l’homme, pour donner du courage à tous ceux qui soutFrent, pour opposer un acte de vertu à toutes les tentations ; pauvre et refusant l’empire du monde, les yeux au ciel, pour donner l’exemple à ceux qui surtout en ont besoin ; descendant au der-

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