J. Lachelier, Cours de psychologie
Gabriel SÉAILLES. — Génie dans l’art.
unité : il y a des caractères dominateurs, qui entraînent à leur suite toute une série de caractères dérivés. Il se met en quête de ces idées maîtresses, de ces idées fixes de la nature, et, dès qu’il les possède, du même coup s’éveillent en lui les idées secondaires qu’elles coordonnent. Si un animal a des vertèbres, r appareil circulatoire par exemple ne peut varier qu’entre quatre ou cinq formes; si les vertèbres disparaissent, tous les caractères secondaires sont supprimés. La classe embrasse donc tous les êtres qui possèdent ce caractère dominateur, et les caractères secondaires, qui varient celle idé(‘ maîtresse, marquent la diversité des genres. L’unité de plan se concilie avec la pluralité des formes; l’œuvre se complique sans cesser d’être harmonieuse. Dès lors, les genres ne sont plus juxtaposés, ils sont organisés; ils forment une liiérarchie,ils sont en rapport entre eux et avec le plan général de la natute ; ils sont un moment dans la continuité progressive de l’Etre, et pas un des termes de cette série ascendante ne peut être supprimé, sans que manque un détail nécessaire à l’ensemble systématique des choses. La classification donne une valeur aux idées générales, en en formant un système, en les fondant non plus sur des apparences superficielles, mais sur les caractères les plus durables de l’être, découverts par l’analyse réfléchie; elle établit des rapports entre tous les êtres qui à chaque instant coexistent dans l’espace; et elle permet ainsi à la pensée de se recueillir dans leur multitude sans s’y disperser.
Ne suivons-nous pas ici le progrès du génie intérieur qui s’élève tout à la fois vers l’ordre et vers la vie, qui se crée en créant le monde, ne se donne la réalité qu’en la donnant à l’objet de sa pensée, et ne devient maître de lui qu’en devenant maître des choses? Qu’est-ce que la vie d’un être réduit aux données des sens? Il ne peut se recueillir dans la diversité des sensations, qui tour à tour le distraient de luimême. Plus les images qui se succèdent sont multiples, plus
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son rêve est confus; plein de fantômes, il n’est qu’un être fantastique; ne pouvant fonder sa vie que sur l’éphémère, il est comme ces sols mouvants qu’un coup de vent transforme : il n’existe pas. L’esprit s’organise en organisant les choses ; comme le monde qu’il pense, il prend une existence réelle, harmonieuse et durable. La vie intérieure est plus variée, plus complexe : le monde n’est plus un spectacle confus d’individus juxtaposés, les caractères de ces individus ont été analysés, classés selon leur degré de généralité et de permanence; les ressemblances sont définies, les diftérences ne sont plus des 'désordres, les idées se sont multipliées en se précisant. La vie est plus une : nos idées sont en rapport comme les êtres; nous sommes affranchis des diversités individuelles, nous les possédons toutes concentrées dans quelques caractères généraux qui varient à l’infini leurs combinaisons. Plus variée et plus une, la vie est plus intense : les idées en harmonie résonnent toutes ensemble dans l’imité de la conscience. La vie est réelle et durable : elle ne repose plus sur des apparences passagères, elle est édifiée sur ce qui dure, sur des idées solides et fortement cimentées.
Les idées générales naissent en quelque sorte d’ellesmêmes, par cela seul que l’esprit entre en rapport avec le monde et obéit à ses lois. La classification est l’œuvre de la pensée réfléchie, qui analyse et décompose ; mais n’est-ce pas toujours le même élan spontané vers l’ordre et l’imité qui dirige la pensée consciente? Pour classer, nous cherchons des caractères dominateurs, pour les trouver, nous faisons des conjectures successives, nous imaginons un ordre possible, et nous croyons avoir découvert l’ordre réel quand nous avons formulé l’hypothèse la plus simple et la plus féconde. Ainsi travaille en nous le génie de la vie qui croit à l’harmonie parce qu’il croit en lui-même, et qui d’un élan spontané va vers cette harmonie qui seule lui permet de se réaliser en prenant conscience de lui-mêmes et des choses.
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C’est un sentiment d’épou\ante qui s’éveille quand nous songeons à la multitude des êtres divers qui coexistent dans Tespace, à la série sans commencement ni fin des faits qui se succèdent dans la durée. Si la réflexion précédait l’activité spontanée de l’esprit, si nous nous rendions compte de l’immense travail que suppose l’unité de la pensée, si nous imaginions le nombre effrayant de mouvements qui s’entrecroisent et se combinent pour former le tissu des choses, si nous n’éprouvions d’abord l’harmonie que nous ignorons encore, et si déjà, dans le premier regard qui s’ouvre naïvement *au spectacle des choses et les dessine par un art inconscient, ne se concentrait en une intuition confuse l’ordre simple et grandiose que peu à peu révèle le lent travail de la science, pris de désespoir nous n’oserionsjamais affronter l’intelligence de cet univers, dont l’immensité nous anéantit. Mais la sensation se fait d’elle-même, et des sensations l’objet, et des objets les genres, et des genres rattachés entre eux par la réflexion l’ensemble systématique des êtres qui coexistent. Déjà la pensée est une, elle est en possession d’un objet durable; elle ne meurt plus à chaque instant.
Cependant, si les êtres se ressemblent, se groupent et s’ordonnent, ils ne composent pas encore l’imité vivante d’un univers organisé, parce qu’ils ne sont pas en action réciproque, parce que le passé ne tient pas au présent, le présent à l’avenir. A chaque instant de la durée existe un monde qui n’est pas sans analogie avec le monde qui l’a précédé ; mais ces mondes semblables ne se fondent pas dans l’unité continue d’un monde permanent. Il faut que l’esprit poursuive son œuvre, qu’il étende sa vie dans la durée, qu’en reliant les événements successifs il rattache ses pensées successives, qu’il en fasse les divers moments d’une pensée qui se développe sans cesser d’être identique.
Nous voici en présence des faits comme tout à l’heure en présence des individus, et, quand nous réfléchissons à l’œuvre
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nouvelle qui s’impose à nous, notre premier mouvement est •encore l’hésitation et l’effroi. Par bonheur la vie précède la réflexion, l’action précède la conscience de sa difficulté : on peut ce qu’on croit pouvoir; si loin que paraisse le but c’est assez de le voir et d’y marcher pour l’atteindre. La réflexion même est soutenue, entraînée, vivifiée par le génie, qui est présent à elle comme à toute pensée. Pour établir les rapports des états successifs des êtres, il faut dans le tissu serré des faits, dont la trame s’étend à travers la durée, démêler les fils qui toujours s’unissent et sont liés l’un à l’autre, il faut dans les événements qui s’entrecroisent s’emparer de l’événement qui rend compte à lui seul de tel autre événement qui toujours lui succède. L’esprit aura beau prendre connaissance des phénomènes, il n’en saisira pas la loi; elle est cachée, puisqu’il la cherche; il faut qu’il intervienne, qu’il agisse, qu’il devine.
Observer, ce n’est pas découvrir, c’est préparer les éléments de la découverte. Vous voulez savoir quel est l’antécédent nécessaire de tel fait, la condition qui présente le pose, absente le supprime. Les circonstances sont très nombreuses, elles se mêlent, elles ne se laissent pas désunir. Le fait tantôt se produit, tantôt ne se produit pas; il est sujet à mille variations, et il faut dans la multitude des circonstances qui le précèdent démêler celle qui à elle seule rend compte de sa présence, de son absence et de ses variations. Que donne l’observation? une multitude de cas en apparence contradictoires; elle est faite pour décourager celui qui ne la domine pas. C’est alors qu’intervient le génie, qui ne laisse rien pénétrer dans l’intelligence sans faire effort pour l’organiser. Les cas enregistrés en apparence se contredisent, il n’accepte pas cette contradiction; le désordre le gêne. Sans que la conscience intervienne, si ce n’est pour concentrer l’attention sur l’objet de la recherche, tous les rapports possibles entre ces faits différents se présentent à l’esprit.
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toutes les combinaisons entre les circonstances données se forment, tout ce qui peut faire Funité de ces cas divers est essayé.^ D’elles-mêmes, par une sorte de nécessité intérieure, par l’effort spontané de Fesprit pour se débarrasser d'une soutïrance, en réduisant à Funité une diversité qui le divise, les idées se combinent, tendent à se concentrer en une seule idée qui les coordonne et les concilie. Tant que Fbypotlièse est fausse, elle ne répond pas à tous les cas, elle ne contient pas ce qui présent à tous donne le secret de leurs différences, elle ne supprime pas la diversité des faits recueillis, elle n’est qu’une unité imparfaite, une sorte d'organisme mort-né, détruit en se formant par les idées contradictoires qui luttent contre lui et qu’il ne peut s’assimiler.
De Faveu de tous les savants, il n’y a pas de règle pour découvrir la loi, pour faire naître à propos des faits observés une idée juste et féconde. Il ne suffit pas de savoir ce qu'est la vie pour être vivant : découvrir c’est vivre, c'est soumettre ses idées à l’ordre, loi primitive de la vie, c’est organiser les choses, qui ne peuvent pénétrer dans un esprit puissant sans se soumettre à son génie en y participant. Ce n’est pas nous qui faisons l’hypothèse, elle se fait en nous. Troublé par la confusion des phénomènes observés, souffrant de cette confusion, Fesprit spontanément réagit. Un sourd travail s’opère en lui, et tout à coup, avec la rapidité de l’éclair, l’idée se dégage lumineuse, surprenant la conscience éblouie. S’il faut éviter Fesprit de système, c'est qu'il fixe la pensée dans une forme inflexible, c’est qu’il lui enlève sa souplesse et sa docilité, c’est qu’il ne laisse plus la vérité se faire en elle par le libre jeu des idées qui s’organisent. L’esprit de système ressemble à ces poisons métalliques qui tuent l’animal en fixant la matière vivante, en supprimant sa plasticité, en arrêtant le mouvement perpétuel qui la désagrège, la remplace et la renouvelle.
Ce n’est pas assez de l’association des] idées, qui a repro-
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(luit ce qui a été, pour expliquer cette perpétuelle création de la vérité par l’esprit. Les idées s’appellent, se répondent et s’unissent, non seulement quand elles se sont présentées ensemble autrefois, mais aussi quand elles sont en rapport, quand elles dépendent l’une de l’autre, quand elles se complètent, s’achèvent et peuvent s’organiser dans l’unité d’une même conscience. Sans doute, pour découvrir, le savant analyse : observer, c’est démêler les circonstances qui s’entrecroisent, c’est fragmenter la grande action simultanée de la nature. Mais ce travail n’aboutit à la loi que par l’hypothèse, que par la découverte de quelque chose de commun qui est présent à tous les exemples recueillis et les ordonne en les expliquant. Sans doute la loi peut être considérée comme abstraite des phénomènes et les phénomènes comme des tissus de lois. Les phénomènes dans leur succession sont ainsi généralisés, comme les individus dans leur coexistence. Il reste quelques phénomènes généraux en rapport les uns avec les autres, des antécédents et des conséquents toujours les mêmes et toujours dans les mêmes relations; il n’y a plus pour ainsi dire de faits particuliers, il y a des faits universels. Mais il n’en est pas moins vrai que l’esprit ne découvre les lois que par une synthèse, que par un acte vital. Comme dans les genres vivent les individus, ainsi dans les lois vivent les phénomènes : pour l’esprit , la loi c’est un fait dominateur, général, qui, présent à tous les cas particuliers et en apparence contradictoires, les rattache, les concilie, les organise.
Toute découverte apparaît dans l’inspiration, comme par un hasard heureux; elle est l’œuvre du génie spontané qui tend vers l’harmonie, parce qu’il est la vie et que le désordre est la mort. Aussi, avant toute vérification, avant toute réflexion, qu’est-ce qui donne une valeur à l’hypothèse? Qu’estce qui lui mérite notre attention? Qu’est-ce qui fait qu’elle prend vie en nous? C’est qu’elle est simple et féconde, c’est
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qu’elle comprend toutes les circonstances observées, c'est que par un double mouvement nous allons de son unité à la diversité des phénomènes qui la développent, et de la diversité des phénomènes à son unité qui les concentre. Supposez qu’il y ait autant d’hypothèses que de circonstances ; à quoi bon? c’est toujours l’analyse; les faits sont juxtaposés, ils ne sont pas organisés. Ce que nous voulons, c’est vivre, et pour vivre l’ordre, ce qui groupe le plus de faits, ce qui fait retentir en accord le plus d’idées et nous donne ainsi la joie d’une vie plus une et plus intense. L’hypothèse ne vaut que quand elle est vérifiée : c’est que l'idée ne peut se séparer de son objet, c’est que l’objet est l’idée même, et que l’accord entre les idées qui constituent la pensée n’existe qu’à la condition d’être l’accord entre les objets qui constituent le monde. L’hypothèse se vérifie par l’expérience. Toute expérience même faite au hasard suppose une hypothèse plus ou moins clairement exprimée. Qu’est-ce en effet qu’expérimenter? C’est faire agir l’hypothèse, c'est produire l’antécédent au milieu des circonstances les plus variées, et retrouver toujours le même conséquent; c’est faire un ordre réel de l’ordre encore idéal créé par l’hypothèse, c’est prendre possession tout à la fois et de la pensée et des choses.
L’induction se complète par l’analogie. L’induction dans le particulier saisit le général, dans le fait la loi ; pour elle, l’individu représente le genre; la loi, dégagée des cas particuliers, exprime les rapports des genres. L’eau pour le chimiste n’est plus telle eau puisée à telle source, dans tel vase, à tel jour, c’est l’eau en général; les termes sur lesquels il opère sont généraux, les relations entre ces termes, c’est-àdire les lois, sont générales. L’analogie étend les genres, donc agrandit l’empire des lois. Deux choses ont des ressemblances, des propriétés communes, telle proposition est vraie de l’une, donc elle est vraie de l’autre. La chaleur, la
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lumière, l’électricité ont des rapports multiples : ne pourrait-on les faire rentrer dans un genre commun? du même coup réduire le nombre des lois découvertes, les ramener aux quelques lois du genre plus étendu qui les comprendrait? De là l’hypothèse de l’unité des forces physiques : reliant ces forces l’une à l’autre et toutes ces forces au mouvement, elle réduit leurs lois spéciales et multiples à n’être que les cas particuliers des lois plus générales de la mécanique rationnelle. Ainsi Tesprit poursuit son œuvre d’unité, rattache les lois particulières à des lois plus générales, concentre tout le détail des phénomènes dans quelques propositions universelles, où il l’embrasse d’une seule pensée.
Nous ne prétendons pas diminuer le rôle de la réflexion, du travail et de la volonté; nous ne prétendons pas que l’homme marche en aveugle vers la lumière; nous sommes convaincus qu’il n’y a qu’un moyen de réussir : l’elfort constant; que le secret du génie, c’est la patience; que l’idée ne se donne qu’à celui qui, étant possédé par elle, mérite de la posséder à son tour. On ne résout un problème qu’en y pensant toujours. Mais d’abord la réflexion ne doit pas être distinguée de la pensée qui sourdement travaille en nousi La réflexion n’est que la conscience et la prise de possession de cette pensée par elle-même. Elle poursuit la même fin, elle obéit aux mêmes tendances. C’est le même désir de l’ordre qui lui donne l’impulsion, c’est le même amour qui soutient son elfort, c’est le même génie qui fait sa fécondité. Il se connaît, il se veut, il s’aime en elle; mais toujours il est la force vive, l’activité créatrice et s*pontanée qui, dans l’inspiration, se soulève vers la vérité. Le rôle de la volonté, c’est de fixer l’esprit, c’est de l’occuper d’une idée, c’est de faire apparaître, en vertu des lois mêmes de la vie, les idées qui sont en rapport avec cette idée maîtresse, qui la complètent et l’achèvent.
Ainsi le génie, dont tout l’être est l'élan vers riiarinonie, est partout présent; pour le reconnaître, il suffit d'étre impartial, de ne pas se plaire à s’humilier soi-méme. A’est-ce pas ce vivant amour de la beauté qui fait tout ce qu’il y a de réel et de positif dans l’œuvre de la science ? n’est-ce pas lui qui forme l’hypothèse; qui, par cela seul que les faits pénèlrenl dans Tesprit, les associe, les groupe et, en les comhinani selon leurs affinités, les organise en une meme idée? A’estce pas lui qui présent à la réflexion la dirige et par elle se contient, se modère, s’arrête, choisit et juge riiypothèse après l'avoir créée? A’est-ce pas lui qui rejette les complications inutiles? qui veut que la vérité soit simple et féconde, ne doute pas qu’elle ne le soit, et ne croit l’avoir trouvée qu'en la reconnaissant au charme qu'il lui prête ? A'est-ce pas lui qui fait ainsi de l’ordre une raison, de la beauté la première des preuves?
Tant que nous nous contentons de vivre et de penser, nous ne doutons pas plus de l’ordre que de nous, de ce qui est la condition de notre vie que de notre vie même. Aous n’enfermons pas la nature dans des formes inflexibles, nous lui laissons la liberté des créations nouvelles. Mais nous croyons à la permanence des lois, nous croyons non seulement que tel fait aura toujours le même antécédent, le même conséquent, mais que les mêmes faits se reproduiront, que notre vie et notre pensée pourront toujours se confier au rhythme des choses, au bercement harmonique qui ne laisse osciller notre monde que dans des limites déterminées ; nous croyons que le mouvement universel restera le mouvement alternant, onduleux, qui ramène les mêmes espèces, les mêmes genres, les mêmes formes et les mêmes lois; qu’il ne deviendra jamais l’entraînement précipité d’une folie furieuse, créant pour anéantir, multipliant des idées sans suite, des êtres sans durée, pour satisfaire sa rage de destruction. Pourquoi voulons-nous qu’il y ait des analogies
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entre les différents êtres, que leurs ressemblances ne soient pas superficielles, apparentes; qu’elles les rattachent à une même pensée, dont ils sont les variations? Pourquoi ne pensons-nous pas qu’il y a autant d’idées distinctes et sans rapport qu’il y a de genres dans la nature? Pourquoi? C’est que nous vivons, c’est que nous pensons ; penser, c’est encore vivre; et que l’ordre est la condition de la vie. Le doute nous limite, nous restreint; la vie est croyance parce qu’elle est volonté, parce qu’elle est amour. Nous travaillons pour la beauté parce que nous l’aimons, et nous l’aimons parce qu’elle est la vie même : tout progrès dans la vie est un progrès dans la beauté. Supposez autant de mondes que d’instants successifs, essayez d’imaginer cette folie des choses, du même coup vous vous anéantissez. L’ordre, c’est la lumière et la vie, c’est la possession du monde et de soi-même.
Par la science, nous multiplions nos idées en les organisant. Nous ne nous contentons plus de parcourir le monde d’un regard, de le saisir d’une vue confuse ; nous nous attachons a tout ce qui est; nous voulons tout comprendre, les êtres simultanés et leurs actions successives ; nous voulons tout avoir dans notre esprit, y concentrer la vie universelle ; mais en même temps nous voulons nous posséder, ne pas nous disperser, jouir de cette connaissance, en être les maîtres et non les esclaves. Les faits sont réduits à l’imité par les lois, comme les individus par les genres. Nous résumons le détail infini des êtres dans quelques caractères généraux, le détail infini des phénomènes successifs dans quelques rapports généraux : voilà l’unité; mais cette unité contient virtuellement la variété infinie des individus et des phénomènes : voilà la diversité ; les deux termes en s’unissant font l’harmonie des idées et de leurs objets; la vie est multiple, une, intense, durable; nous sommes maîtres des choses et maîtres de nous.
L’esprit s’efforce vers l’unité ; il réduit les individus aux
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genres, les faits aux lois, les lois, sorte de faits généraux compris dans les faits particuliers, à des lois plus générales et plus simples; n’est-ce pas la preuve que son œuvre est une cmivre d’analyse et non de synthèse; qu’il poursuit l’abstrait dans le concret, le possible dans le réel, le moins dans le plus; que loin de chercher la beauté, il s’acharne à la supprimer? N’est-ce pas la preuve que savoir c’est décomposer et détruire, briser l’unité complexe des choses en éléments de plus en plus simples, de moins en moins nombreux. Le problème de la science peut se poser en ces termes ; réduire au plus petit nombre possible les propositions générales qui étant admises auraient pour résultat l’ordre du monde tel qu’il existe. Quand les lois d’un ordre de phénomènes ont été découvertes par l’induction, ces lois sont rattachées à des lois plus générales, plus simples, dont elles pourraient être déduites, dont elles sont des cas particuliers ou des corollaires. La science achevée se résumerait ainsi dans quelques lois très simples, dont la combinaison permettrait par le calcul de reproduire les lois plus complexes et jusqu’au détail des phénomènes. Les sciences les plus avancées ont pris ainsi la forme déductive. La mécanique, l’astronomie, l’hydrostatique, l’optique, l’acoustique, la thermologie sont désormais des sciences mathématiques. Les lois ne sont plus seulement constatées par l’expérience, extraites des phénomènes par l’induction, elles sont déduites de lois plus générales qui les rendent nécessaires. Formant une série dont tous les termes s’enchaînent logiquement, elles se garantissent les unes les autres. Les lois ne dépendent plus des faits, elles s’imposent aux faits; non seulement elles sont, mais elles ne peuvent pas ne point être. Dès qu’une vérité nouvelle est découverte, il faut chercher les vérités générales ou les hypothèses auxquelles elle peut être reliée logiquement et dont par suite elle aurait pu être déduite avant toute expérience. Toutes les lois se ramèneront ainsi
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à un nombre très limité de lois primitives, à quelques axiomes, et la science entière à un enchaînement continu de principes et de conséquences, tous reliés à cés axiomes premiers, imposés à la fois par l’expérience totale et par la loi même de la pensée, qui est de ne pas se contredire ellemême. Ainsi de quelques principes abstraits se déduirait par une nécessité purement logique tout l’ordre des choses, et peut-être le progrès apparent du monde ne faisant que poser les expressions successives d’une équation mécanique, le problème si compliqué du monde se résoudrait-il par une série de formules équivalentes.
Dès lors, ne peut-on dire que l’hypothèse de l’ordre n’est qu’une hypothèse provisoire, une illusion qui a eu son heure d’utilité, qui a pu soutenir l’esprit en ajoutant une séduction à la science, qui s'explique par ce fait que le réel est enfermé dans les limites très étroites du possible, et que ces limites partout présentes mettent l’unité dans la diversité infinie des phénomènes? L’hypothèse est une divination; la loi apparaît pour la première fois, dans une heure d’inspiration, par l’effort spontané d’un génie inconscient qui semble, épris d’harmonie, la pressentir, la posséder et la répandre sur les choses, soit; mais l’esprit n’aspire qu’à tuer en lui le poète, qu’à remplacer l’action intermittente et capricieuse de la pensée créatrice par la démarche sûre de la pensée logique, indifférente, toujours égale à elle-même. L’harmonie est un problème, une résultante, la beauté une illusion : l’œuvre de la science, c’est de ramener toute loi au principe d’identité, tout ce qui est à une série linéaire de propositions qui s’enchaînent. L’humanité, comme l’homme, a son histoire; dans l’enfance, elle est surtout effrayée, elle ne pense pas, elle est toute à vivre; jeune elle se laisse volontier aller à prendre ses rêves ou ses désirs pour des réalités; elle donne à la nature tout ce qu’elle trouve en ellemême, elle imagine ainsi une sympathie mystérieuse qui fait
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de la science je ne sais quel entretien d’amonr, oii deux beautés s’appellent, se répondent et se reconnaissent ; vieillie, elle ne peut donner ce qu’elle n’a plus ; cette grande lumière de poésie s’est éteinte ; il reste le réel, la vérité dans son charme sévère, froide et sans ornements, la vérité telle qu’elle est, dépouillée de la beauté qu’elle ne devait qu’à l’amour de celui qui la contemplait; il reste le mécanisme impersonnel, la série des propositions logiques qui s’enchaînent et se coordonnent selon la loi inflexible et sans passion.
La science ne prendra jamais la forme déductive, toujours elle aura besoin de l’expérience, toujours elle devra ses découvertes à l’organisation spontanée des faits dans les lois, des lois dans des lois plus générales et plus simples; toujours elle sortira de la fécondité de l’esprit qui, en animant les idées, les soumet aux lois de la vie et du même coup les ordonne. — Cependant son œuvre est de décomposer , d’analyser, de remplacer la synthèse inconsciente, hasardeuse, qui donne naissance à l’hypothèse, par une analyse réfléchie, par un calcul toujours possible; de supprimer le génie après avoir tué la beauté; de ne laisser du monde que quelques formules abstraites, dont toutes les combinaisons puissent être prévues, de faire ainsi de l’esprit une machine qui, connaissant tous ses rouages, leurs rapports et leur mode d’action, soit maîtresse d’elle-même. — Si l’on suppose qu’il n’y ait plus rien à faire, il n’est pas étonnant que l’activité devienne superflue ; mais tant qu’il y aura un problème à résoudre, une loi inconnue à découvrir, l’esprit obéira aux mêmes tendances, et comme apprendre c’est en un sens retrouver la vérité, refaire la science, tant que l’homme vivra et pensera, la même activité créatrice et spontanée travaillera pour l’ordre vers lequel nous allons d’un mouvement naturel, d’un élan irréfléchi.
Supposons la science achevée, les données du problème sont changées ; la méthode, d’inductive, devient déductive ; le
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travail de l’esprit n’est pas différent, il obéit aux mêmes lois, il révèle les mêmes besoins et la même nature. En présence du monde tel qu’il nous est donné, du monde compliqué, parvenu jusqu’à la pensée consciente d’elle-même, l’esprit cherche les éléments, parce qu’il a la diversité et que, tendant à l’harmonie, il doit trouver runité. Voilà pourquoi la science détruit, décompose, dans les individus cherche l’universel, dans le concret l’abstrait, dans les faits les lois. De la multitude des phénomènes qui s’entrecroisent, Tesprit dégage le simple, le général, pour se recueillir, pour s’organiser, pour se créer lui-même, en créant le monde, dont il est la pensée.
De même que par la vue tout l’horizon visible est comme concentré dans une intuition unique, ainsi par la science on voudrait concentrer tous les phénomènes en une seule pensée. Mais l’intuition unique est vague, incomplète; pour voir les objets avec précision, il faut les détailler, les parcourir de nouveau tour à tour et dans leur ensemble ; il en est de même de la science. Des phénomènes elle abstrait quelques lois, des éléments très généraux; au terme, il reste un ou deux principes logiques et quelques axiomes mécaniques, l’Étre indéterminé avec ses lois primordiales, universelles, aussi pauvres qu’étendues, le possible plutôt que le réel, un minimum, un néant. L’esprit ne représentant plus que les conditions les plus générales de l’Étre, réduit à quelques idées élémentaires, transporté dans un milieu abstrait, ne plongeant plus dans la réalité, n’aurait donc tant travaillé que pour se raréfier, se vider, s’anéantir, avec le monde dont il est la pensée.
La science n’est pas ce suicide; elle est une lente métamorphose qui élève la pensée à une existence supérieure sans changer ses lois primitives. Il y a deux sortes d’unités dans une œuvre d’art : l’unité de l’élément et des procédés, qui marque le génie de l’artiste par la simplicité des moyens
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employés; Tunité des idées exprimées, qui par leur nombre et leur ordonnance font toute la beauté de l’œuvre. En face du poème des choses, la science se préoccupe surtout du métier de la nature, de ses éléments, de ses procédés; mais c’est que le poème est écrit, c’est que les combinaisons sont données. Supposez l’unité élémentaire obtenue, il faut que le génie spontané, dont la loi est l’effort vers l’harmonie, fasse sortir de cette pauvreté la richesse des idées, de cette monotonie la diversité des choses, qu’il arrive ainsi à l’unité supérieure, qui résulte du concours des éléments. Le problème est renversé, c’est la même loi subjective, le même besoin d’organiser ses idées en les multipliant, de varier sa vie en la concentrant. En laissant agir le génie qui le constitue, l’esprit devrait ainsi refaire l’œuvre de la nature, reprendre l’histoire du monde, suivre dévolution progressive des choses, faire sortir de cette nébuleuse de l’alistraction l’univers dans la richesse de ses lois hiérarchiques. Si la science était alors à son plus haut point de perfection, ce n’est pas que la fécondité de l’esprit serait devenue inutile, c’est qu’elle serait plus libre, plus indépendante, plus active que jamais ; c’est que l’on ne sait vraiment que ce que l’on fait et que loin de ne rien faire elle ferait tout, imaginant le réel dans le possible, combinant les éléments simples pour obtenir les lois les plus générales, les lois générales pour atteindre les lois plus complexes, descendant ainsi jusqu’aux espèces et ne laissant au hasard que les accidents indéterminés des différences individuelles.
Ainsi la science faite, le simple obtenu, l’esprit plus que jamais devrait se livrer au génie qui lui donne l’impulsion, en l’entraînant vers la beauté; plus que jamais, pour vivre, il devrait mettre Tordre dans ses idées, non plus en appauvrissant leur contenu, mais par une création véritable, en faisant sortir de la pauvreté de quelques éléments abstraits la richesse des formes et des lois, en imaginant les combi-
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naisons possibles, en multipliant ses idées par elles-mêmes, en faisant sortir du néant de l’Etre indéterminé l’harmonie d’un organisme hétérogène, défini, cohérent, en se donnant ainsi la vie et à soi et au monde par une sorte de génération spontanée. Et nous savons par les lois mêmes de la pensée ce que serait ce monde, ce qu’il devrait être^ ce qu’il ne pourrait point ne pas être. L’esprit ne peut créer que l’ordre, parce qu’il n’existe que par l’ordre. Le monde construit par la pensée, créé par la déduction, ne pourrait être que le nôtre ou un monde analogue à celui que nous contemplons. La combinaison des lois simples ne pourrait donner une série d’équations successives, sans autre rapport qu’un rapport d’équivalence; le désordre, en supprim.ant l’esprit, supprimerait la science. La pensée n’est possible que si son objet ne multiplie pas les idées à l’infini en se transformant sans cesse : elle exige des genres fixes, des lois permanentes, un rythme régulier, périodique, qui ne la livre pas à la perpétuelle attente de l’inconnu.
Les sciences mathématiques ne nous montrent-elles pas ce que deviendrait la science de la nature en prenant la forme déductive? ne suffisent-elles pas à prouver que, si les conditions du problème étaient différentes, l’effort de l’esprit, ses tendances natives, sa puissance créatrice n’auraient pas changé? Nulle part la pensée n’est plus indépendante, plus maîtresse d’elle-même; il n’est rien qui ne vienne d’elle; elle fait tout, les éléments comme leurs combinaisons. Elle part du simple et s’avance par des complications successives. Elle ne va plus loin qu’à la condition d’avoir été jusqu’au point qu’elle veut dépasser; c’est dans les vérités antérieures que toujours elle trouve la raison des vérités qu’elle cherche. Le progrès est continu, tout se tient, et, si elle ne pose que des vérités nécessaires, c’est que, les ayant tissées elle-même, elle sait qu’aucun fil n’en peut être brisé sans que tous les autres suivent. Elle tire tout d’elle-même, les éléments et
Gabriel SÉAILLES. — Génie dans l’art. 3
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leurs rapports; c’est un monde d’idées qui peu à peu s’eveillent, s’agitent et se combinent par un libre mouvement. Ne retrouvons-nous pas dans ce travail la tendance inconsciente vers l’ordre, le génie épris d’barmonie qui toujours actif travaille en nous à la découvrir quand elle est toute faite, à la créer quand il n’en a que les éléments? Qu’est-ce qu’une ligne? Une synthèse de points. Qu’est-ce qu’un nombre?Une synthèse d’unités. Le mouvement crée tout à la fois et la ligne et le nombre, mais grâce à l’imagination qui relie les moments successifs du mouvement pour en former un tout continu et qui donne ainsi les deux éléments nécessaires pour constituer la ligne et le nombre : l’im et le plusieurs. Mouvement, diversité de ses moments successifs, unité de l’elfort qui le produit, de l’imagination qui le dessine, nous retrouvons l’esprit et ses lois au début de la science. Les éléments simples, par cela seul qu’ils vivent dans l’esprit, qu’ils sont en lui et quelque chose de lui, tendent à se compliquer, à s’organiser. Sans doute nous allons du simple au composé, et les propriétés du composé résultent des propriétés du simple, mais les combinaisons ne sont pas données, nous les imaginons, nous les construisons. De plus, nous ne saisissons pas du premier coup les vérités nouvelles qui sortent de ces combinaisons, il faut les imaginer et les construire à leur tour.
Comment se pose le problème? comment est-il résolu? L’idée du problème est déjà une découverte. Rien ne semble plus simple que de formuler un théorème; à vrai dire, c’est en entrevoir la solution, c’est faire une hypothèse, et faire une hypothèse en mathématiques, c’est trouver une combinaison nouvelle des éléments donnés, c’est se marquer un but qu’on croit possible d’atteindre et vers lequel on s’efforce, ce qui est déjà s’en rapprocher. Les théorèmes ne se découvrent pas comme ils se démontrent : ce qui se présente d’abord, c’est, après des hypothèses multiples et infécondes,
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après des tâtonnements, des essais, des expériences, l’idée même du théorème, c’est-à-dire la conclusion, dont on pressent la vérité sans pouvoir l’établir. L’esprit franchit d’un élan toute une série d’intermédiaires, il tombe sur la vérité par une sorte de divination, puis il cherche à la démontrer en la rattachant aux propositions antérieurement établies ou universellement admises. Ainsi c’est spontanément que se forment en nous les conjectures successives qui donnent naissance au théorème, c’est spontanément que se composent en nous les vérités plus complexes, qu’on vérifie par le raisonnement en cherchant les prémisses qui en constituent la preuve.
Gomment se fait la démonstration? N’est-ce pas encore par le groupement spontané des idées qui s’unissent selon leurs rapports? Posez un théorème très simple : dans un parallélogramme les côtés opposés sont égaux. Il faut remarquer d’abord que ces côtés sont parallèles, songer aux propriétés des parallèles coupées par une sécante, tracer la diagonale, se souvenir que les angles alternes-internes sont égaux, que deux triangles ayant un côté commun adjacent à deux angles égaux sont égaux. Ici, les intermédiaires sont simples et peu nombreux; mais plus on avance, plus les données sont complexes, plus les éléments qu’elles comprennent sont nombreux; par suite, les combinaisons possibles se multiplient ; il faut tomber juste, ne pas se perdre dans la multitude des conjectures qui fatiguent et découragent. Il s’agit non seulement de saisir dans le composé les éléments simples qui le constituent, mais encore les propriétés de ces éléments et les rapports de ces propriétés entre elles et aux propriétés du tout complexe qu’on a cons truit. Les phénomènes divers donnent naissance à la loi en s’organisant dans une même pensée ; ainsi les théorèmes établis, vivant dans l’esprit, s’unissent, se combinent dans un théorème qui les comprend, les résume, les coordonne;
et c’est à la variété, à la complexité de ces constructions que se reconnaît le génie mathématique, génie vraiment spontané, qui plus que tout autre manifeste avec clarté les lois de la vie et de la pensée. ’
En résumé, la science continue la vie, elle en est une forme supérieure : elle naît et se développe quand les idées s'organisent. Sans doute c’est la volonté qui frappe sur l’esprit, qui l’émeut et le fait tressaillir jusqu’en ses profondeurs ; mais si la source de vie en jaillit, c’est qu’elle y circule obscurément, c’est que d’elle-même elle tend vers la lumière et s’y élance par la route qui lui est ouverte. Deux termes sont en présence : le monde, l’esprit; plus les deux termes se rapprochent, plus leur correspondance est étroite, plus la vie progresse. L’esprit sans le monde n’est qu’une forme vide, une puissance qui n’agit pas; seule l’unité n'est qu’une abstraction; le monde sans l’esprit se dissout; seul le multiple, c’est le chaos; isolés, les deux termes donnent le néant; les faits doivent devenir les idées, le monde doit devenir l’esprit. La condition de la vie et de la pensée, c’est l’unité dans la diversité, c’est l’harmonie. Par cela seul que la pensée existe, elle agit spontanément pour l’ordre. La multitude sans nombre des mouvements qui s’entrecroisent à tout instant dans l’espace épouvante la réflexion, nous ne la soupçonnons même pas : sans que nous intervenions, cette multitude s’organise dans la sensation. Des sensations diverses se forme l’objet, et de la multitude des objets se compose le spectacle de l’horizon visible. Avec quelques idées générales, quelques inductions qui rattachent les choses à ses besoins physiques, voilà le premier monde et la première vie de l’homme. Yie étroite dans un monde limité, pensée superficielle, incertaine, à peine maîtresse d’elle-même, à peine capable de jouir du chef-d’œuvre mouvant qu’elle compose en créant le monde visible. Alors intervient la volonté, elle se saisit des idées, elle les arrête, elle évoque le mystérieux
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génie dont elle est la conscience, et il répond à son appel : il groupe les individus qui passent dans les genres qui restent^ il relie les genres entre eux, il les rend solidaires : le monde est un dans l’espace, déjà la pensée se recueille et s’empare d’elle-’même. Les phénomènes successifs flottent encore , poussière dispersée, dans Fabîme des temps. Sous rimpulsion de la volonté, le meme génie les enchaîne l’im à l’autre, les ramène à quelques lois toujours agissantes : le monde est un dans le temps : la pensée, comme son objet, est une et multiple, mouvante et durable. Ainsi, par un lent travail que poursuivent les générations successives, peu à peu se crée la science. Elle n’est pas distibcte de l’ame, elle est l’âme même, l’aine d’abord toute petite, enfant dans un monde enfant et fait à sa taille, mais grandissant sans cesse, ouvrant en elle des horizons toujours plus étendus et répandant, dans ces espaces qu’elle recule sans fin, des créations toujours nouvelles. Le génie n’aura jamais fini son œuvre; son but est à l’infini; il ira jusqu’à ce qu’il ait réalisé l’impossible, jusqu’à ce qu’il reproduise par les démarches de sa dialectique l’évolution progressive qui constitue l’histoire des choses, jusqu’à ce que, maître des éléments primitifs, des lois partout présentes, rival du génie de la nature, dont il a l’étincelle, par la seule force de son libre élan, par sa seule fécondité dans l’harmonie, du possible il fasse sortir le réel, évoquant les idées, les appelant à l’être, puis les associant dans un chœur dont les enlacements variés et continus imitent le rbythme puissant de la vie universelle.
Quoi qu’il fasse, l’esprit travaille pour l’ordre ; il ne vit qu’en mettant une certaine beauté dans les choses. S’il cherche la Joi, c’est pour l’unité qu’elle introduit dans
les phénomènes; s’il rattache toutes les lois entre elles, c’est en obéissant au même instinct; et, si de l’imité d’un principe il pouvait déduire l’ensemble des lois et des phénomènes, ce serait en exaltant encore cette puissance créatrice, source de combinaisons fécondes, qui du possible feraient sortir la réalité. Une découverte scientifique est un ordre intérieur qui s’établit spontanément entre des idées dont les rapports tout à coup sont aperçus. La science est un effort vers l’ordre. Mais, comme cet effort se ramène à trouver les éléments simples, dont les rapports constituent le phénomène complexe qu’on étudie, la science tend à ne tenir compte que des éléments, sans s’inquiéter de ce qui, étant donné, l’intéresse moins, c’està-dire de leurs rapports et de leurs combinaisons. La qualité est ainsi réduite à la quantité, le plus au moins, le complexe au simple. L’être est décomposé dans les éléments qui le constituent, le phénomène dans les circonstances qui concourent à le faire naître : l’ordre des éléments, le concours des circonstances, la direction des mouvements demeure sans explication. Aussi, pour la science exclusive, tout est réel^ excepté l’ordre même. Les faits s’enchaînent, au même antécédent succède le même conséquent : voilà la loi que semble garantir l’expérience du passé. L’ordre est sans raison, il est parce qu’il est. On le constate, on en jouit et on l’explique en le décomposant.
Mais si la pensée repose sur l’ordre, si elle ne se réalise qu’en le réalisant, voilà la vie fondée sur un accident, livrée à toutes les incertitudes, menacée dans sa durée et dans sa réalité, édifiée sur le hasard. L’ordre, c’est l’esprit même, qui n’existe que dans la mesure où ses idées forment un ensemble systématique; nier l’ordre, c’est nier l’esprit, c’est se nier soi-même. Ainsi, la science faite, l’esprit n’a pas la plénitude de l’existence; bien plus, dans son œuvre même, il trouve des raisons de douter de lui-même. Au lieu de s’em-
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parer du monde, il menace de s’y perdre et de s’y anéantir, en se considérant non pas comme la réalité, mais comme une combinaison fortuite, comme une résultante éphémère. Ce qui existe, ce n’est plus lui, ce ne sont plus ses idées, c’est un je ne sais quoi de simple et d’indéterminé; c’est un élément sans qualité, dont les combinaisons se sont multipliées au hasard selon des lois nécessaires. Dès lors, la pensée qui sort du monde s’oppose à lui ; elle doit se délier d’elle-même; ses lois, ses tendances sont des illusions.
Cette timidité n’est pas le premier mouvement de l’esprit. Il agit avant de réfléchir sur les diflicultés de l’action. Il a toutes les audaces de l’instinct. Il veut être, et comme il ne se distingue pas de ses idées, qui ne se distinguent pas des choses, il ne peut être pleinement que s’il rattache les lois des choses à ses propres lois, que s^il se confère une réalité souveraine, absolue. C’est assez qu’il s’abandonne à la nature, qu’au lieu de renoncer à lui-même il s’efforce vers l’existence, pour que toutes ses idées spontanément s’organisent dans la conception d’un monde vraiment un, et pour qu’il s’achève lui-même en mettant dans la pensée un ordre définitif et sans contradiction. La métaphysique a son origine dans l’instinct de conservation. Elle est la vie spirituelle suivant son libre cours, Jouissant d’elle-même dans l’innocence et dans la joie, avant les déboires et les désillusions de l’expérience. Elle n’est pas une œuvre artificielle, un jeu abstrait de philosophes, un abus de la réflexion ; elle est un penchant, un instinct; elle est une action spontanée, vitale. Elle est l’effort par lequel l’esprit assure sa vie, tout à la fois fonde et achèye la science, et, en s’unissant à tout ce qui est, se délivre des oppositions qui le divisent et l’amoindrissent. Pour que l’esprit, qui n’existe qu’en pensant le monde et en intervenant par ses actes dans la vie universelle, ait une existence véritable, il faut qu’il puisse se confier à lui-même, qu’il ne soit pas un accident, qu’il soit partout
présent et qu’il domine alors même qu’il semble vaincu. Tout est intelligible, l’imivers peut devenir l’objet d’une pensée sans contradiction, telle est Taffirmation que pose implicitement l’esprit par cela même qu’il est et qu’il veut être.
Nous n’avons pas à examiner les divers systèmes, ni à faire un choixparmi eux, ni à proposer une solution nouvelle. Nous cherchons à dégager les sentiments auxquels répond la curiosité philosophique, les tendances subjectives, les besoins esthétiques, qui donnent un sens à ce perpétuel e(Tort. Nous étudions la vie dans l’intelligence, le rôle du génie dans le travail de la pensée réfléchie. Que la métaphysique ne puisse jamais atteindre la précision et la certitude incontestée des sciences positives, il n’importe. Elle existe, elle est le terme naturel de la connaissance; elle est la volonté d’aller jusqu’au bout de la vie, d’en poser toutes les conditions; elle continue l’effort de cette puissance primitive, inconsciente, qui tend à organiser toutes les idées qui pénètrent en nous : voilà ce qui nous intéresse. Suivons donc le mouvement spontané qui amène l’intelligence à ne rien laisser en dehors d’elle, en faisant tout intelligible? Des métaphysiques et des religions dégageons le principe commun qui les crée : le progrès dans la vie.
L’intelligence suppose l’intelligible. L’esprit est la pensée du monde; il ne peut exister que si ses lois sont en un certain accord avec les lois du monde. Quelles conditions rendent possible la science des phénomènes ? Avant tout chaque instant de la vie universelle doit être en rapport avec l’instant qui précède et l’instant qui va suivre. Il faut que la raison du phénomène qui apparaît soit dans le phénomène qui disparaît; il faut que le conséquent soit déjà dans l’antécédent, d’un mot qu’il n’y ait pas dans la trame des choses d’événement inattendu, de fait sans cause qui, interrompant brusquement la suite des pensées, ne se rattachant à rien,
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brise à la fois rimité de l’esprit et de l’imivers. La loi des causes efficientes n’est pas contestée; l’empirisme conséquent se contente de nier qu’elle soit absolue, en avouant que toute science la suppose.
L’esprit ne peut s’en tenir au déterminisme inflexible, qui fait des phénomènes successifs les métamorphoses d’un seul et même phénomène. Supprimez la qualité, comme la quantité ne change pas, comme rien ne peut y être ajouté ni en être retranché, tout est toujours le même, l’univers n’est qu’une perpétuelle tautologie. Quel objet reste-t-il alors à la pensée? L’abstrait de ce qu’il y a de commun dans toutes les réalités particulières, c’est-à-dire l’Étre indéterminé, FÉtre en générai, le possible plutôt que le réel. Ce ne serait pas assez de ce vide pour remplir l’esprit, de ce néant relatif pour lui donner l’existence : nous partageons les destinées du monde dont nous sommes la conscience. En même temps que la monotonie du fond des choses raréfie la pensée, la diversité des apparences possibles menace de l’anéantir. Sans que la loi de causalité soit violée, le mouvement, par cela même qu’il se continue, modifie ses directions et peut donner naissance à un monde entièrement nouveau \ Rien ne garantit le retour des mêmes phénomènes, l’apparition des mêmes êtres ; les lois permanentes peuvent disparaître avec les genres, dont elles expriment les relations nécessaires. Au lieu d’un monde, il peut y avoir une infinité de mondes, autant que de moments successifs dans le mouvement qui se poursuit sans fin. Les formules successives du théorème infini ne sortent du néant que pour y rentrer aussitôt; tout est enchaîné, et cependant tout est brisé.
Ce n’est pas là à coup sûr l’objet intelligible dont a besoin l’intelligence. L’esprit ne peut se donner l’être qu’en sortant
1. Du fondement de Vinduction, par M. J. Lachelier. M. Lachelier a assez fait pour la philosophie en établissant contre Kant par une démonstration à priori, qui nous semble irréfutable, la nécessité de la loi des causes finales pour l’existence de la pensée.
tout à la fois de cette absurde identité d’un monde toujours égal à lui-même, et de cette possibilité infinie de formes sans valeur. Sans renoncer au déterminisme, nécessaire à la continuité de la pensée, comment transformer runité morte en une unité vivante et féconde? Sans détruire cetb' unité, comment en faire jaillir la muUiplicité des idées et des êtres? La vie est à ce prix. La vie n’est pas la continuité d’un seul acte toujours le même; la vie, c’est une unité ricbe et mouvante, qui se multiplie par la diversité des actes qu’elle coordonne. L’unité dans la variété, c’est riiarmonie; le concert des actes multiples qui résonnent en accord, c’est la beauté; donner la vie à la pensée, c’est donner la beauté au monde. L’esprit n’hésite pas, il affirme que l’être indéterminé n’est pas tout ce qui est, qu’il y a vraiment de la diversité dans les choses. C’est dire que le mouvement n’est pas la seule réalité, que ce qui importe c’est moins le mouvement que sa direction, la quantité que la qualité, l’élément identique que les formes variées auxquelles il se plie. Le hasard éliminé, l’ordre n’est plus une réussite que rien ne garantit. La réalité vraie, c’est l’idée maîtresse qui, présente aux mouvements élémentaires, détermine leur direction; c’est l’ensemble et l’accord, c’est le tout qui, préexistant aux parties, en pose l’existence dérivée. La vie ne se fonde que sur l’idée du bien, d’une perfection au moins relative. Le monde n’est plus la répétition stérile d’une quantité abstraite; les êtres sont distincts; chaque idée de la nature a sa valeur et sa réalité, et toutes les idées de la nature se relient et s’organisent dans Funité d’une idée vivante, raison de tout ce qu’elle concentre et coordonne. De même, en effet, que le principe de chaque être est l’harmonie relative qu’il réalise, ainsi l’ensemble des êtres qui constituent à chaque instant l’univers est compris dans une harmonie totale, principe de tous les détails qu’elle ordonne. La direction domine le mouvement; les idées se multiplient |sans se disperser,