Les maîtres d’autrefois, p
romaine, Palestrina imite les procédés de l'école néerlandaise et de son maître le Français Claiidiiis Goiidimel. Hændel compose d’abord plus de trente opéras italiens. Il a cinquante ans au moment où il écrit le Messie, le premier des grands oratorios qui font sa gloire. Beetlioven, dans ses premières œuvres, se souvient de Haydn et de Mozart. Gluck, le réformateur passionné, dans ses premiers opéras imite le style bavard et fleuri de l’école napolitaine. C’est surtout de l’artiste qu’il est juste de dire qu’il ressemble à un bloc de marbre, dont les veines indiquent la statue : au travail de la dégager. Ce travail souvent commence avant même que l’artiste ne soit né. L’histoire ou plutôt la mémoire de l’humanité volontiers oublie pour abréger. Les prédécesseurs de Shakespeare ont arrêté la forme du drame romantique. L’école musicale des Pays-Bas, dès le xv® siècle, fixe la forme du canon et de la fugue. Giacomo Carissimi et Henry Schütz font de la cantate religieuse un drame où alternent les récitatifs, les aries et les chœurs, pour que Hændel et Bach puissent écrire librement l’un ses œuvres d’un éclat un peu sensible, l’autre ses œuvres d’une splendeur toute morale, toute spirituelle, ses entretiens de la conscience avec le Dieu qui est en elle.
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L’analyse du génie, c’est l’anatomie du corps vivant. Nous séparons les images du sentiment, les mouvements des images, les aptitudes naturelles du travail qui les développe. Le génie comprend tous ces éléments, les subordonne dans l’imité de l’action complexe, dont il est l’harmonie. Le mouvement n’existe que par l’image, l’image que par le sentiment. Ce qui soulève et soutient l’artiste, ce qui lui donne la patience des longs efforts, c’est l’amour de la beauté qu’il
l’exécution de l’œuvre d’art
porte et qu’il pressent en lui. Il l’attend parfois longtemps. Des années se sont écoulées; il a fallu bien des études, bien des souffrances pour remplir jusqu’au bord la coupe de vie, un grand effort pour la répandre tout entière dans une œuvre incorruptible. Et cependant il n’y a que cette heure qui compte. C’est vers elle que tout va ; en ce sens, c’est d’elle que tout vient. Dégageons-nous de l’idée du temps qui analyse et décompose. L’œuvre qui n’est pas faite, qui seule donnerait au génie la possession de lui-même, le sentiment et la jouissance de toutes ses forces, est pour l’artiste ce qu’est pour le monde la perfection du Dieu d’Aristote. C’est vers elle qu’il fait effort, c’est vers elle qu’il s’oriente au milieu de ses erreurs et de ses défaillances. Beethoven est sourd, chassé du monde des sons qui est tout pour lui, la nourriture même de son génie. « Il n’entend plus de loin le son d’une flûte, le chant du pâtre. » Il est désespéré, il veut mourir. Qu’est-ce qui l’arrête? L’œuvre qui n’est pas faite. Ce qui l’arrête, c’est Fidelio^ c’est la symphonie en la^ c’est la symphomie avec chœurs ; c’est la joie de chanter d’une voix immense, qui perce les ténèbres de la surdité, l’hymme de la douleur féconde, de l’action et de la liberté. « L’art seul m’a retenu ; il me semblait que je ne pouvais quitter le monde avant d’avoir produit tout ce que je sentais en moi. »
Le temps ne laisse qu’un rapport : celui de succession. Il brise la vie, il sépare rexécution de la conception, la conception du sentiment. En fait, tout se tient. L’exécution, c’est la conception voulue, aimée, agissante. Du procédé, nous sommes ramenés au sentiment. Ce n’est pas le hasard qui d’un artiste fait un peintre, un musicien, un poète. Celui qui d’un paysage dégage une impression plutôt qu’une image, celui en qui les idées sont peu précises et les formes vagues, mais dont les sentiments profonds remuent Tâme tout à la fois, trouve dans la musique son langage naturel. La pensée du peintre est une vision; sa logique, ce sont les jeux exprès-
ESSAI SUR LE GÉNIE DANS l’aRT
sifs d’une lumière qui éclate et s’atténue. Ses sentiments ont une couleur et une forme ; la couleur et la forme sont pour lui des sentiments. Le poète est moins limité que le peintre, moins libre que le musicien. Sa peinture, d’un contour plus flottanb éveille plutôt des sentiments que des sensations; sa musique, d’un dessin plus net, n’exprime pas seulement le ton général de l’âme^ mais le sentiment dans ses nuances. La pensée ne lui est pas interdite, mais c’est la beauté qui le guide vers la vérité : dans ses images, dans ses métaphores, des plus élevées aux plus humbles, les choses les plus lointaines, soudain rapprochées, se touchent, etdans la justesse de ces analogies audacieuses rintelligence surprise entrevoit l’imité d’un monde fraternel. Sans doute il arrive qu’un écrivain d’imagination pittoresque voit plutôt qu’il ne pense^ qu’un peintre philosophe pense au lieu de voir. L’écrivain disperse en dix pages ce qui devrait être saisi d’un regard; le peintre juxtapose ses idées successives dans une image qui se divise comme l’acte de l’esprit qui l’a conçue. Dans les deux cas, le tableau aurait besoin d’un commentaire, celui du peintre pour être compris, celui de l’écrivain pour être vu. Ce qui fait la rareté du génie, c’est qu’il suppose le concert de toutes les puissances intérieures. La vie divisée, c’est le contraire de l’art; l’âme discordante, c’est le contraire du génie. Un concours parfait de tous les organes de la vie spirituelle, de ceux qui président à la pensée, au sentiment, à l’image, au mouvemeiiL voilà la rencontre heureuse et singulière! L’âme musicale d’un Mozart trouvant un instrument merveilleux qui à cinq ans, avant même que la raison s’éveille, spontanément entre en jeu, voilà le génie!
Le procédé ne se sépare pas du sentiment, c’est le sentiment qui le crée. Le langage poétique, c’est la poésie même; son éclat n’est que le reflet de la flamme qui brûle le cœur. Le raisonnement n’est point pressé; il prend le temps de tout dire, il met chaque mot en sa place, il observe toutes
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les lois de la logique et de la grammaire. Dans la passion, les idées toutes à la fois se précipitent, la plus forte jaillit, les autres suivent selon les alternatives de cette poussée intérieure : de là des lueurs d’éclair au choc des mots. Le sentiment n’exprime pas les choses, il s’exprime lui-même. Sa vision transforme : il exagère, il amplifie. De là les images qui grossissent; delà les violences, les splendeurs matérielles du langage. Aux mouvements de l’âme répondent des mouvements du corps : le son de la voix s’altère, la respiration se coupe; la parole brusquement s’arrête, puis reprend et se précipite : de là la mesure du vers que rythme le sentiment, ses modulations qui brisent la continuité monotone du langage vulgaire et imitent avec les flexions de la voix les gestes et les attitudes du corps frémissant. La logique poétique, c’est la libre allure de la passion, ce sont ses emportements, ses changements subits, ses acuités, ses apaisements, ses épuisements, ses sursauts et ses réveils. De là les souplesses d’une phrase qui se soulève et retombe, s’élance et s’arrête ou se brise, franchit l’obstacle et reprend son mouvement onduleux. De là les exclamations qui bondissent, les interrogations qui courent et se pressent, les interpellations hardies aux choses, aux hommes, à Dieu, comme si tout l’univers s’intéressait à cette crise de la passion humaine. Qu’est-ce qu’un poète? Une âme sympathique et vibrante, prenant l’accord de tous les sentiments humains qui résonnent auprès d’elle. Le poète, c’est l’homme qui se donne toutes les passions et les exprime comme on les éprouve; c’est l’écho qui répète nos chants intérieurs, mais en y mêlant la musique de ses sonorités puissantes. De cet homme, nous disons qu’il est inspiré, qu’il a le souffle divin, divino afflatus spiritu : non qu’un Dieu du dehors ajoute à l’âme cette ardeur, mais en ce sens qu’à chacun sa passion est Dieu ; sua cuiqiie Deus fit dira cupido L