‹ Essai sur le génie dans l'art (volume 2)Chapitre 24 sur 90 · Lowth, De poesi sacra Hehræorum · texte numérisé non relu

Lowth, De poesi sacra Hehræorum

Ecoutez Phèdre. Dans la simplicité d’un vers sévère et monotone, quelle souplesse pour suivre tous les mouvements de la passion ! Comme on pressent les intonations, les flexions de la voix, les gestes et les attitudes du corps dans la mesure, dans le rythme seul I Que de lassitude dans sa parole quand elle veut mourir! Le vers traîne et se prolonge, puis tout à coup à un réveil il se coupe, il se presse :

Insensée! où snis-je et qu’ai-je dit?

Où laissai-je égarer mes vœux et mon esprit?

Je l’ai perdu !

En présence d’Hippolyte, comme elle s’attarde à lui parler! comme elle fait durer l’entretien qu’il évite. L’aveu de sa passion va lui échapper, elle s’arrête. Mais avec quelle joie elle reprend! Avec quelle volupté elle caresse l’image qui la séduit, ce Thésée jeune, fidèle, fier et même un peu farouche. Comme le mot qu’elle évite flotte sur ses lèvres! Et, quand il s’échappe enfin, quel soulagement! Tous ses sentiments s’épanchent à la fois, son amour d’ahord, ses remords, puis ses vains efforts, le détail de ses souffrances, et ce dernier désir de mourir au moins de la main d’Hippolyte! Etau IV" acte, quand elle apprend l’amour d’Aricie, elle est suffoquée d’abord :

Il sort... quelle nouvelle a frappé mon oreille?

Quel feu mal étouffé dans mon cœur se réveille?

Entre chaque parole un silence; puis le débit se précipite; puis quatre vers d’un jet comme un flot de larmes. Qui peut lire les vers de la scène suivante sans entendre la voix qui les prononce, sans imaginer le geste, l’attitude, la poitrine étouffée qui se soulève, la main qui menace, les bras, tout le corps qui s’affaisse dans une immobilité silencieuse. D’abord l'ironie, puis la douleur poignante, les mots pressés, les interrogations successives, l’attendrissement sur eux, le retour sur elle-même, l’insistance sur son mal, le flot d’images qui

lui montre son supplice : ils s’aimeront toujours! l’emportement : il faut perdre Aride! et puis l’arrêt brusque, le retour soudain de la réflexion :

Que fais-je? où ma raison se va-t-elle égarer?

et l’horreur de soi, l’éperdument, et le dernier mot à la passion dans ce regret involontaire :

Hélas! du crime affreux dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n’a recueilli le fruit.

Voilà le langage poétique ; c’est la passion même dans ce qu’elle a de tragique, répandant la vie comme une blessure largement ouverte d’où le sang filtre à travers les doigts goutte à goutte, quand on la comprime, et jaillit à flots pressés quand dans l’exaspération on la déchire de ses propres mains.

Il en est de même du langage pittoresque. L’image se propage en mouvement; c’est la conception qui exécute. Quel est le premier conseil du maître à l’élève? « Que faut-il faire pour bien dessiner? Il faut se placer en face de l’objet qu’on veut représenter, avoir de bons outils, toujours propres; regarder avec une grande attention beaucoup plus ce que l’on voit que ce que Ton reproduit ; avoir, permettez-moi ce calcul, trois quarts d’œil pour ce que l’on regarde et un quart d’œil pour ce que l’on dessine K » Pour faire un tableau la méthode est la même. Il faut tenir les yeux fixés sur la scène intérieure que l’on veut rendre, il faut que ce soit cette vision qui émeuve et guide la main. « Le tableau doit être préalablement fait dans notre cerveau. Le peintre ne le fait pas naître sur la toile, il enlève successivement les voiles qui le cachaient L » (Th. Rousseau) « Le travail de la main n’est que l’expression conséquente, adéquate des sensations de l’œil et des opérations de l’esprit. Si l’on examine les

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