Ch. Blanc, Grammaire des arts du dessin
plaire primitif, s’il faut en croire les naturalistes, est un sauvage abruti, qui rétablit l’intermédiaire entre l’homme et les anthropoïdes.
Pour nous comprendre nous-mêmes, soyons simples. En général, le style, qui est toujours le style de quelqu’un, simplilie, amplifie, c’est vrai. Pourquoi? Le style, c’est la pensée visible dans son expression. Pour comprendre ses caractères généraux demandez-vous ce qui est commun à toute conception artistique. Pour comprendre dans un cas particulier ce qu’il a d’original, de propre, d’individuel, étudiez l’âme de l’artiste, imitez par une sympathie intelligente sa manière de voir et de sentir. Le grand peintre idéalise l’objet qu’il peint, soit, mais en quel sens ? Ce qu’il veut de l’objet, ce n’est pas l’objet, c’est l’impression qu’il en reçoit, c’est son propre sentiment, les détails insignifiants, tout ce qui ne parle pas s’élimine; tout l’expressif, tout ce qui accentue, précise, exalte la vie du sentiment se concentre dans l’unité de la conception. Or c’est la conception qui peint, c’est elle qui émeut la main. Le style c’est cette émotion même de la main qui glisse, appuie, insiste, suit les secousses les plus délicates du ressort intérieur. Le style n’est pas abstrait, mais il abstrait à la façon de la vie, qui rejette ce qui la contrarie, assimile tout ce qui l’enrichit et par ce double effort arrive à cette concentration de forces qui la constitue. Il n’y a rien là de logique, de rationnel, d’impersonnel; il y a un phénomène vital, concret, spontané. L’effet puissant du style des maîtres vient de cette partialité même du sentiment, si délicat à voir tout ce qui le confirme, si négligent de tout ce qui le contredit. Tout y conspire. Les éléments multiplient leurs forces par leur accord ; les contrastes font éprouver plus vivement la puissance de l’harmonie qui les domine et résout leurs oppositions dans son unité.
Ceux qui ne peuvent renoncer au style absolu objecteront l’art de la Grèce, l’art impersonnel, la belle époque
de Périclès, Phidias. Pourquoi le nom de Phidias pour désigner un art impersonnel? Nous nions l’existence d’im style absolu, d’une langue idéale, indépendante du sentiment, seule légitime, expression immédiate et nécessaire des idées éternelles, des essences primitives. Nous affirmons que le sentiment crée le procédé; que la langue artistique varie comme l’émotion dont elle n’est que le signe; qu’il n’y a pas plus de style absolu que de caractère absolu s’exprimant par une physionomie absolue; que le style des Grecs n’est que la langue qui convenait le mieux à l’expression de leurs sentiments ; qu’il est absurde de détacher ce style de ses causes et de rériger en une loi abstraite, principe d’une sorte de code draconien. Il serait tout aussi raisonnable de décréter que tout poète doit parler grec, sous prétexte que le grec est la langue d’Homère.
Mais l’art grec n’a-t-il pas été impersonnel, et n’est-ce pas cette impersonnalité qui fait sa grandeur? Une langue qui traîne un fort accent individuel ne convient qu’à celui qui la parle; mais cette langue toute pure, à laquelle ne se mêle rien de contingent, c’est vraiment la langue universeDe de l’art. — Que la langue de Phidias et de ses compagnons soit grecque, non humaine, moins encore divine, je n’en veux qu’une preuve : c’est qu’elle n’a été parlée qu’en Grèce à une époque déterminée. Que cette langue de la statuaire ait été vraiment impersonnelle, qu’elle ait eu le même accent sous toutes les mains, il est difficile de l’admettre. Nous sommes réduits à juger sur des fragments rares, qui ne permettent pas de faire à chacun sa part. Mais l’inégalité des œuvres nous avertit de l’inégalité des hommes.
Pour comprendre en quelle mesure l’art peut être impersonnel, souvenons-nous que le génie est une forme de la vie. La vie individuelle comprend dans son unité toute une collection d’êtres dont les fonctions se distinguent, mais se supposent. Dans sa période de vie instinctive, la cité antique est
l’exécution de l’œuvre d’art
ainsi comme une colonie vivante qu’un même souffle pénètre. Les sentiments peu nombreux sont communs. Animés des mêmes passions, les individus sont à peine distincts. L’âme, la conscience de la cité enveloppe tous les citoyens. Que ce soit cette âme collective qui travaille à élever les temples, à y dresser les statues, pourquoi non? Mais cette âme, à vrai dire, n’est pas impersonnelle. La cité est un individu qui survit aux éléments qu’il comprend, une personne morale, faite d’un ensemble de sentiments et d’idées que la tradition transmet et propage. Ainsi se font peu à peu les œuvres sans nom d’auteur, les œuvres de tout un peuple, les premiers hymnes religieux, les légendes, les épopées, nées sur les lèvres de tous. Mais ce qui toujours est indispensable à l’art, c’est la vie, qui est l’art même, étant le génie. La vie peut' être collective, comme dans les ruches, les fourmilières, les cités antiques, les communautés religieuses; mais l’art est toujours la fleur de la vie, et le style le parfum d’un sentiment puissant qui se dégage en beauté.
Dès que le milieu moral cesse d’être très simple, les variétés individuelles se produisent. Chaque artiste, selon ses affinités natives, accorde son âme, dont la résonance est unique. Dans son style comme dans son visage, il y a quelque chose qui rappelle la race, le peuple, dont il fait partie ; il est de son temps; il doit à tous, plus à quelques-uns; mais de ces éléments empruntés il fait un ensemble qui n’appartient qu’à lui. L’art soi-disant absolu de la Grèce ne dure qu’un instant. La cité se dissout; les Macédoniens entrent en scène; l’esprit s’ouvre, le monde s’étend, le stoïcisme va naître, l’art se transforme. Avec la grande école de Scopas et de Praxitèle, la sculpture se pénètre de tendresse et d’émotion. L’artiste apparaît dans son œuvre. Dans nos sociétés compliquées, où tant d’idées circulent, où en chacun se mêle quelque chose de tout ce que l’homme a jamais pensé, le sentiment a toujours une saveur individuelle qui passe
dans le style. Le vers cornélien ne se comprend cpie par le génie de Corneille, par sa poétique de riiéroïsme, de la volonté passionnée. Le style de Racine, c’est Racine même, nature faite de mesure et de passion, de tendresse douloureuse, excessive, de délicatesse morale et d’élégance discrète. Pour composer la langue châtiée, psychologique de ses princes et de ses héroïnes, il a besoin de peu de mots. Shakespeare n’en a pas trop de quinze mille, tout un dictionnaire, pour faire parler, crier, chanter, hurler, rire, grimacer, le peuple de rois et de clowns, d’assassins et de dieux, de héros et de fantoches qui remue dans sa cervelle puissante. Il en est de la peinture comme de la poésie. L’art de peindre est peut-être plus indiscret qu’aucun autre. C’est le témoignage indubitable de l’état moral du peintre au moment où il tenait la brosse C » Eugène Fromentin a fait pour tous une expérience curieuse. Il voulait traiter surtout « les questions de métier^ » en parlant des maîtres d’autrefois. Le métier le conduit à l’artiste, l’artiste le mène à l’homme. Dans la facture d’un tableau, il trouve un caractère. Il croyait n’analyser qu’une palette, il analyse une âme. Là est la conclusion philosophique de son œuvre. Le style, c’est le sentiment. On ne pourrait toucher à la langue d’un peintre sans altérer profondément sa pensée : « Enlevez des tableaux de Rubens l’esprit, la variété, la propriété de chaque touche, vous lui ôtez un mot qui porte, un accent nécessaire, un trait physionomique; vous lui enlevez peut-être le seul élément qui spiritualise tant de matière et transfigure de si fréquentes laideurs, parce que vous supprimez toute sensibilité et que, remontant des effets à la cause première, vous tuez la vie,
1. Eug. Fromentin, Les maîtres d'autrefois, p. 120. « Une distraction, im oubli, la sensation plus tiède, la vue moins profonde, une application moindre, un amour moins vif de ce qiEil étudie, l’ennui de peindre et la passion de peindre, toutes les nuances de sa nature et jusqu'aux interraittences de sa sensibilité, tout cela se manifeste dans les ouvrages du peintre aussi nettement que s’il en faisait la confidence. «