Id., p
l’exécution de l’œuvre d’art
vous en faites un tableau sans âme. Je dirai presque qu’une touche en moins fait disparaître un trait de l’artiste. » C’est que cette touche est individuelle, expressive; c’est qu’elle est l’émotion même devenue le frémissement de la main de l’artiste; c’est qu’en dernière analyse la langue et la pensée dans l’art sont deux termes inséparables, que l’abstraction seule distingue. Après avoir épuisé les termes de la technique pittoresque pour expliquer le métier de Rembrandt, il faut bien en venir à parler de Rembrandt même, de son esprit, de sa nature morale. « Rembrandt exécute à sa manière, il exécute excessivement bien; on pourrait dire qu’il n’exécute comme personne, parce qu’il ne sent, ne voit et ne veut comme aucun autre » Le style tient au sentiment, le sentiment tient aux profondeurs de l’être, s’en nourrit et les révèle. Le style absolu n’existe que dans l’imagination des philosophes. Tout art est émotion, toute émotion est l’émotion de quelqu’un, et, à condition de l’interpréter, il faut résoudre la question du style par cette formule : « Le style, c’est l’homme. »
Après avoir défendu l’art contre ceux qui ont trop d’esprit, il faut le défendre contre ceux qui n’en ont pas assez.
1. Op. cit., p. 347. « Le clair obscur est la forme native et nécessaire de ses impressions et de ses idées... C’est la forme mystérieuse par excellence, la plus enveloppée, la plus elliptique, la plus riche en sous-entendus et en surprises qu’il y ait dans le langage pittoresque des peintres. A ce titre, elle est plus qu’aucune autre la forme des sensations intimes ou des idées. Elle est légère, vaporeuse, voilée, discrète; elle prête son charme aux choses qui se cachent, invite aux curiosités, ajoute un attrait aux beautés morales, donne une grâce aux spéculations de la conscience. Elle participe enfin du sentiment, de l’émotion, de l’intertain, de l’indéfini et de l’infini, du rêve et de l’idéal. Et voilà pourquoi elle est, comme elle devait fêtre, la poétique et naturelle atmosphère que le génie de Rembrandt n’a pas cessé d’habiter. On pourrait donc, à propos de cette forme habituelle de sa pensée, étudier Rembrandt dans ce qu'il a de plus intime et de plus vrai. Et si, au lieu de l’effleurer, je creusais profondément un sujet si vaste, vous verriez tout son être psychologique sortir de luimême des brouillards du clair obscur >> (p. 351).
S’il faut en croire certaines gens qui prétendent s’y connaître et justifient leurs prétentions par des œuvres qu’ils admirent, l’art n’a de mystère que pour les philosophes. L’art est un métier plus difficile que les autres, voilà tout. L’idée, le sentiment, l’ânie, des mots à f usage des critiques. Il y a ainsi tout un dictionnaire de phrases pour les gens qui aiment à causer de ce qu’ils ignorent. L’artiste est un impassible qui s’amuse savamment. Il se soucie bien de ce que pense la foule; il veut étonner ses pairs, faire à chaque coup un chef-d’œuvre qui humilie les maîtres de la corporation. Sculpteurs, peintres, poètes, musiciens, sont des dilettantes qui jouent avec des formes, des images, des lignes, des couleurs ou des sons. L’art, c’est le procédé.
Que l’artiste soit un artisan, nous l’accordons. Si ceth* conviction pouvait le défendre des attitudes prophétiques, il y gagnerait un peu de simplicité. Mais l’artiste est l’artisan de son âme, c’est elle qu’il met en œuvre. Pour l’homme de génie, la loi de l’effort se confond avec l’inclination. Il apprend son métier, comme l’enfant bégaye avant de parler. C’est sa pensée qui peu à peu crée son langage. Si Tonne saurait exagérer l’importance du métier dans Tart, ce n’est donc pas que le métier soit détaché de la pensée, c’est qu’il ne se distingue pas d’elle, c’est qu’il en est l’instrument nécessaire. « Il n’y a pas d’œuvre bien sentie qui ne soit naturellement bien peinte, et toute œuvre où la main se manifeste avec lionheur ou avec éclat est par cela même une œuvre qui tient au cerveau ou en dérive L »
Vous direz : Où est la pensée dans la peinture hollandaise? Dans cet art sans prétention, la manière de dire seule nous intéresse aux scènes vulgaires ou banales. Soit. Mais vous ne comprenez rien à ce métier, si vous le détachez de l’esprit des artistes qui l’ont créé. « Sa condition première est d’être