‹ Essai sur le génie dans l'art (volume 2)Chapitre 32 sur 90 · E. Fromentin, o/>. cit · texte numérisé non relu

E. Fromentin, o/>. cit

dont le domaine est celui des idées et la langue celle des idées. La clef du mystère est là. A le prendre ainsi, tout Rembrandt s’explique : sa vie, son œuvre, ses penchants, ses conceptions, sa poétique, sa méthode, ses procédés et jusqu’à la patine de sa peinture, qui n’est qu’une spiritualisation audacieuse et cherchée des éléments matériels de son métier ^ . »

Il arrive qu’en fait le procédé reste seul. On imagine ce que donne cet art de parler pour ne rien dire. Le mouvement est créé par l’image sous l’action du sentiment. Il n’en est pas seulement ainsi dans l’art, mais aussi dans la vie. On ne se meut pas au hasard, si ce n’est dans les convulsions; le mouvement a une direction, un but. On peut toutefois détacher le mouvement de l’action réelle et sérieuse. On imagine un mouvement et on s’efforce de l’accomplir. Plus le mouvement est difficile, plus il contrarie la nature, plus il s’oppose aux lois de la pesanteur, à la structure des muscles et à leur jeu spontané, plus il est rare, plus il est beau. Les clowns, les gymnastes, les équilibristes , tous ceux qui vivent en étonnant la foule, sont les dilettantes des mouvements difficiles. Ils n’agissent pas, ils inventent des formes d’action. De même, peintres, poètes, musiciens, qui font de l’art un métier, détournent le langage poétique de sa destination pour se livrer à des Jeux qui donnent le vertige aux autres sans les troubler eux-mêmes. Ils sont les clowns d’un langage difficile à manier : ils font un bruit étonnant avec les mots, ils font des calembours de couleurs, ils imitent avec l’orchestre les lignes du Parthénon ou de Saint-Pierre de Rome.

Les faits sont en accord avec la logique. Dans la vie des indi-

1. E. Fromentin, op. cit., p. 412-13. Rembrandt est un idéologue, soit, mais à la façon de Faust et des vieux docteurs du moyen âge, qui croyaient à la magie, cherchaient la pierre philosophale, évoquaient les esprits et créaient des homunculus. Nous citons le passage non pour en accepter tous les termes, mais comme une confirmation des idées que nous avons exprimées.

l’exécution de l’cëuvre d’art 225

vidiis comme dans l’histoire de l’art se font des expériences qui nous montrent le procédé isolé du sentiment. Voyons les résultats. La vie d’un artiste se divise souvent en trois périodes. Dans la première, il s’ignore encore, il se cherche lui-même, et il imite les procédés de ses prédécesseurs. Ses œuvres sont des essais, des exercices qui préparent le mécanisme de l’exécution. Dans la seconde période, l’artiste se possède, il a sa poétique et son style. Ses procédés ne sont pas encore des habitudes prises, ils sont intimement unis à la naissance et au développement de la pensée. C’est l’époque des œuvres inimitables, où l’originalité de la forme n’est que la physionomie, l’attitude propre d’un grand esprit. Si l’artiste ne meurt pas à temps, s’il n’est pas assez fort pour se transformer, alors commence une troisième époque où il s’imite lui-même. C’est la même forme, le même procédé, rien n’y manque que l’inspiration et la vie. La forme est vide, ce que les bons amis expriment d’un mot caractéristique. Triste spectacle quand l’homme jeune encore s’est épuisé luimême, pressé comme une éponge avec une sorte d’avidité. Plus d’un en meurt.

L’histoire de l’art fait aussi pour nous des expériences. Autour des quelques hommes, peintres, poètes, musiciens, qui survivent, toujours se groupe un certain nombre d’artistes de talent, que la curiosité seule des érudits parfois ressuscite. Ces artistes souvent ont eu des succès inouïs, un nom fameux, l’argent et la gloire; parfois, comme Pradon, ils ont humilié un grand rival. Si le hasard nous remet leurs œuvres sous les yeux, nous les trouvons parfaitement insupportables. C’est un problème curieux que celui-ci : Comment des gens de goût, qui applaudissaient aux œuvres que nous admirons encore, se sont-ils à ce point trompés? Imaginez une exposition des tableaux que peignaient les classiques de l’école de David pendant les premières années de la Restauration. Ces poètes, ces peintres démodés n’étaient pas des grotesques;

Gabriel SÉAILLES. — Génie dans l’art. 15

c’étaient pour la plupart d’honnêtes gens, qui ne manquaient ni de talent ni d’esprit. Beaucoup de ceux qui en rient aujourd’hui ne sont que ce qu’ils étaient. Ils étaient de leur temps ; ils appliquaient les formules courantes, sans que ces procédés fussent en eux l’effet immédiat d’une conviction puissante, la forme même de leur sentiment. Si le procédé n’a pas vieilli chez les maîtres, c’est que chez eux il a gardé la fraîcheur de l’âme, qui en art sans contredit est immortelle. La forme à la mode répondait à certaines idées, elle les éveillait chez tous, elle occupait l’esprit de comparaisons, de jugements, qui ne se produisent plus en nous. Aujourd’hui, cette forme est vide, elle ne nous fait plus agir, penser; elle nous fatigue comme un vain bavardage. Les grands siècles de l’art, ce sont les siècles où tout à coup se révèle une nouvelle manière de comprendre et d’éprouver le monde. Un style est créé, les grands hommes naissent coup sur coup , on s’empresse de tout dire, on épuise la poésie, la peinture, pour longtemps. Le sentiment s’use, perd sa fleur à passer ainsi de bouche en bouche. De ceux qui viennent trop tard, les uns, pour se faire remarquer, raffinent sur le procédé, font la parade. Les autres continuent de parler la langue poétique passée en usage. On les écoute quelque temps par l’habitude d’entendre de grandes choses dans cette forme. Mais le procédé seul, c’esHe geai paré des plumes du paon. Les plumes sont brillantes, mais elles condamnent la malheureuse bête à mourir de faim. Elle ne peut bouger, prendre son vol, vivre, sa défroque ne tient pas à son corps et s’éparpillerait à tous les vents.

Concluons en remontant des conséquences au principe, en maintenant l’unité du génie, en affirmant une fois de plus que ses divers moments se tiennent, sentiment, conception, exécution, et que le principe de toutes ses créations, saisies dans leur élément simple et primordial, c’est le rapport du sentiment à l’image et de l’image au mouvement.

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