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CHAPITRE V

DE LA CONCEPTION DANS l'aVCT

Jusqu'ici, nous avons étudié le génie dans sa dépendance. — L'artiste a'a pas besoin de facuJtës nouvelles. ~ Mais dans l'art l'image est voulae pour elle-même, le mouvement qui lui répond tend à créer une apparence qui la reproduise.

I. ~ Le génie empruiïte ses étlémemts. — Nécessité pour F artiste de vivre par les sens. — Le sentiment vivifie l'image, fait sa valeur expressive. — Le monde dans Ilmagination prend quelque chose d'humain. — L'artiste trouve dans Thistoire an trésor d'images. — Avant tout, il doit vivre lui-même. — Ce n'est qu'en vivant qu'on comprend la vie et qu'on peut la communiqmer. — Sens -délicats, vaste mémoire, imagination vive et tenace, sensibilité exquise qui déjà vivifie les éléments, telles sont les conditions du génie artistique. — Déjà, dans ce travail préparatoire, originalité. — L'artiste ne voit que ce qui l'intéresse, néglige le reste; le monde dont 11 tirera les éléments de son œuvre a déjà quelque chose de personnel.

II. — Les éléments donnés, quel principe ies groupe? — Comment l'idée de l'œuvre est-elle suggérée? — L'œuvre d'art qui se présente comme une conclusion, comme u^e thèse, est condamnée d'avance. — L'art D'est pas l'imitation de la nature. — Ni l'apparition de l'Idée. — Ni une pure forme. — L*art ne distingue pas la forme de l'idée. — C'est l'idée qui, en ee faisant aimer, devient sentiment et suscite ensuite les images qui l'expriment. — Peu importe ce qui suggère l'œuvre d'art, pourvu que ce ne soit pas un raisonnement. — La seule diose qui importe, c'est l'émotion de l'artiste qui lui donne naissance. — Le sujet choisi, c'est l'esprit du poète se découvrant, s'aimant lui-même dans Je fiujet qu'il attendait. — L'ceuvre sait spontanément dans l'inspiration.

III. — De l'émotion «onfùse comment peu à peu «c dégage-t-il un tout organique et vivant? — Ce n'est pas par le raisonnement. — C'est en vivant dans l'esprit, c'est en s'en nourrissant que l'œuvre grandit. — L'idée de l'artiste est nn désir qui, selon la loi d'organisation des images, se réalise dans une forme vivante. — Rôle de la volonté et de la réflexion. — Mais tous les efforts ne peuvent remplacer la spontanéité Tivante. — La conscience n'est pas créatrice. — C'est le libre mouve-

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ment de la vie qui crée l'œuvre d*art. — L'inspiration, c'est Taccord vivant de toutes les puissances intérieures. — L'esprit vit toute sa vie à la fois. — L'œuvre d'art est créée, comme l'être vivant, par un développement simultané de toutes les parties. — L'ensemble crée le détail. - — Loi de corrélation organique. — Dans la conception de l'art comme dans la vie, groupement de tout ce qui peut être assimilé, élimination de tout ce qui contrarie la forme vivante. — Abstraire et concentrer, c'est idéaliser. — Du caractère. — De l'expression. — La conception de l'artiste étant vivante, l'œuvre de la vie n'est pas une chose, mais une personne. — De la personnalité dans l'art.

Loin de briser la continuité des choses et de nous déconcerter par un prodige, Tart ne peut manquer de naître. Par la science, par les œuvres de la fantaisie individuelle, plus encore par la création des légendes, qui sortent spontanément d'un milieu spirituel donné, la nature, qui est encore l'esprit, peu à peu se rapproche de Fart, l'annonce et le prépare. Mais, si l'esprit est encore la nature, il est son dernierné, sa création la plus haute : elle lui résiste, même en lui parfois se révolte contre lui. Par la science, il cherche à se retrouver et ses lois dans le monde : la science lui donne ce qui est, Tordre partiel et troublé, la vie possible, mais contrariée. Les images qui se groupent pour exprimer le désir se modifient comme les circonstances ou les caprices de la fantaisie; elles composent un monde mobile, éphémère, qui n'existe jamais, parce qu'il se transforme sans cesse. De plus, ce qui est voulu, ce n'est pas l'image, c'est la réalité qu'elle représente. Cette réalité ne dépend pas de nous. Nous demandons à la nature de vouloir avec nous, nous tentons de l'y contraindre, et c'est une vérité banale que nul ne peut faire écrire par les choses le poème qu'il a conçu. La tradition n'est pas l'art encore, elle n'est que Thistoire des peuples primitifs. Si élevées que soient les légendes religieuses, elles s'imposent à la croyance, elles ont quelque chose de redoutable et de fort qui humilie Tindividu devant ce qu'il y a de meilleur en lui-même : dès que Thomme veut exprimer par sa vie son idéal, la vertu reste un rêve comme le bonheur. De la laideur même sort la beauté : le désordre exalte

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Tamour de Tordre en nous le faisant plus désirable. Le paradis supprimerait Fart comme la morale. C'est parce qu'il trouve devant lui un monde indifférent ou hostile que le génie tend à créer un monde qui soit tout à lui. L'art, c'est l'œuvre de l'amour blessé qui se venge et se console. Pour qu'il naisse, il faut que la volonté intervienne, qu'elle s'attache à l'image; il faut que l'esprit prenne conscience de luimême, qu'en restant la nature il s'en distingue. Il faut en second lieu que l'image intérieure devienne une image extérieure et visible, une sensation ; qu'elle se réfléchisse dans une apparence qu'elle crée et qui la reproduise. Dès qu'il s'est donné par l'effort le droit au loisir, au monde réel rhorame oppose un monde d'apparences, dont il est le mattre et le créateur. Il se platt à se regarder lui-même dans un objet extérieur, à voir avec ses yeux l'esprit et ses lois. La vie n'est vraiment réalisée que par l'art qu'elle crée pour se posséder dans sa plénitude. L'art est un jeu : pour un instant, il nous donne le spectacle et l'illusion d'une nature toute spirituelle.

L'artiste n'a pas besoin de facultés nouvelles, c'est assez que se produisent en lui les phénomènes qui se produisent chez tous les hommes, c'est assez que les images s'organisent et que les mouvements propres à les traduire leur répondent. Mais dans l'art, œuvre de désintéressement et de loisir, l'image doit être voulue, aimée pour elle-même. Tous les mouvements qu'elle fait naître doivent être dirigés vers elle, la transformer en une apparence sensible, objet d'un amour sans désir, qui, sans rien perdre d'elle-même, se donne à tous ceux qui la contemplent. Du même coup, la conception et l'exécution se modifient. Sans doute c'est toujours sous l'Ëction du sentiment, par un mouvement analogue à celui de la vie, que l'œuvre est conçue et exécutée. Mais l'impulsion est donnée, tout au moins continuée par la volonté; la réflexion intervient, elle prépare le libre jeu de l'imagination.

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elle lui marque cerUdaes direcyoas, elle Tarrête s'ii dévie, elle le (ait conoaurir à rexpreanon des senlimeiits, des idées qu'elle préf^e. La oaMeption n'est plus abaod^mée au liar sard, et cependant elle est plus libre, étant Toohse pour eUeiB»éme. L'exécutUm &'<est pius un effort éhiméruque. Il ne s'agit plus d'en apf^ler h la cMiplaisance du monde ; d s'agit de produire une apparence qui soit rioage elle-même. Nous avons étudié le génie dans sa dépecidanee, il nous reste à l'étudier dans sa liberté. Que suppose la conception désintéressée d'un monde d'images Touhi, créé pour lui-même? par quelle application Dourelle delà loi du rapport de l'image au mouvement la eonceptioa de l'artiste se ù^ansforme^t-eOe on un mouvement qui lui répond et qui l'exprime ? Peut-être l'étude de cette faculté cnèatrice dans ses deux moments, l'analyse des phénomènes qu'elle concentre dans l'unité de son action spontanée, l'intelligence de toutes les oonditions, qu'elle suppose combinées par un hasaitl heureux, nous fera-t-elle comprendre l'admiration presque supei^stitieuse qu'elle inspire.

L'imagination ne crée pas, au sens rigoureux du mot; elle ne produit pas de toutes pièces des formes nouvelles. Etudiez les arabesques les plus capricieuses, analysez les centaures, les sphinx ou les anges, les monstres qui se tordent dans les bronzes de la Chine et du Japon, vous y trouverez toujours, plus ou moins déguisées par leurs combinaisons, des images répondant à des sensations réelles. Le génie ne crée pas la matière de ses œuvres; il l'emprunte» Comme l'image reproduit la sensation en l'affaiblissant, quiconque n'a que des sensations obtuses ne peut avoir que des images pâles, effacées, sans relief. L'artiste ressemble à

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r^nfant dont ta sBifâiliilité délicate toujours est jeu éveil : une «couleur lie diarane, (Un bruit i'inrite. Ne regardant pas les choses «d'un œU distrait, il les voit non daafi oe qu'elles ont de banal, non dans leur répétition sténle, mais dans ce qu'elles ont de propse, d'original, dans la riohesse de leur diveorsité indi^idicielte. il <ne 'Connatt pas la natuse, à la façon .du savant, dans sies loisiuoiformes, abstraites, géométrique^:; il la ootnnaitt, vOn d'aimant, dans Hses formes multiples et vi- Kdiites *. É<j?e ^artiste, d'iOst d'abord vivre par les sens, Jouir jet^ouffrif de tout : du son, de la lumière, des couleurs, des lignes qui ondulent, de toutes lesiiarmonies, de tous les désaccords ; 'C'^st, en s'intéressant à to«^ ce qui est, donner *an soi une seconde e(xistence au monde. Et ce ne sont pas seulement les sens e&thétiq%êes ^ l'ouïe et la vue, qui doivent è\Y% toujours ouverts aux choses ; c'est le toucher, le goût, l^odor^, tous les sens par lesquels l'univers pénètre et s'exprime en nous, plus encore peut-être ce sens général, assez mal défmi, ce sens vital, qui à tout instant dans une impression cQfHfuse, mais intense, résume toutes nos sensa^tions.

Les images que nous recueillons du monde ne sont pas des éléments indifférents. Si elles s'éveillent i l'appel du sentiment, c'est ^e dès leur naissance elles se mêlent et s'associent aux émotions, dont elles se trouvent être le langage maturel. -Pour l'imagination, la ^nature n'est pas une chose, elle ert une personne, un être sympathique. Quand on imite les signes «expressifs d'un sentiment, on provoque «en «oi l'image de ce sentiment, et par cela seul plus ou moins on l'éprouve. C^est un tJoroUaire de la loi en vertu

;1. « Gomme tons .les. grands poètes, Jl^ine xi toujours la nature présente. Dans sa rêverie la plus abstraite, sa passion la plus abîmée en elle-même ou>8a méJaneolie la plue désespérée, une image, une épithète formant t€kbleau, vous rappellent le ciel bleu, le feuillage vert, les fleurs épanouies, les parfums qui s'évaporent, l'oiseau qui s'envole, l'eau qui bruit, ce moi)ile et changeant paysage qui vous entoure sans cesse, étemelle décoration du drame humain. » Gérard de Nerval {fiAvue des Deux-Mondes. 15 septembre 1848).

de laquelle toute image tend à se réaliser. Froncez les sourcils, abaissez les coins des lèvres, laissez votre corps s'affaisser et vos bras tomber le long de votre corps, une vague angoisse vous saisit. La forme, Tattitude, le mouvement des choses sont comme des signes expressifs que nous imitons en nous les représentant et qui, par des analogies plus ou moins lointaines, nous suggèrent des sentiments que nous sommes tentés de leur attribuer. Le rocher immobile et meurtri, assis dans la solitude, fait songer à quelque vieillard, las de vivre et de voir mourir, figé dans quelque pensée monotone et grave. Les branches souples du saule au feuillage pâle se répandent et coulent autour de lui comme pour pleurer quelque deuil mystérieux. C'est le sentiment qui vivifie Timage, qui fait sa valeur expressive. Celui qui ne s'éveille pas avec le matin, celui qui n'éprouve pas l'apaisement du soir qui tombe, celui qui ne connaît pas les arbres personnellement, celui qui dans la forêt ne voit pas Toiseau ou la fleur qui se cachent, n'est pas un artiste. Celui qui, quand le soleil soudain s'obscurcit, n'éprouve pas une vague tristesse, celui qui ne sent pas venir l'orage, qui ne partage pas l'angoisse sous laquelle se flétrit la feuille et se courbe l'animal, celui qui n'a pas recueilli les mille sensations, les ombres, les lueurs fauves, les bruits, les silences, les éclairs, dont se compose ce tumulte soudain, jamais ne fera revivre cette colère des choses dans une image éclatante. Celui qui ne voit dans la mer qu'une grande masse d'eau monotone, celui qui ne sait rien de son caractère, <îelui qui n'a pas longtemps suivi les reflets par lesquels s'expriment ses pensées capricieuses, celui qui ne s'est pas attardé la nuit à écouter le rythme régulier de son souffle de travailleur robuste, celui qui à son air vivifiant n'a pas senti sa poitrine se soulever et n'a pas trouvé dans la puissance de cette respiration pure comme la conscience de prendre sa part de toute cette force, celui-là ne sera jamais ni le

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peintre ni le poète de la mer, jamais il ne pourra lui emprunter ses couleurs, ses bruits, son immensité, sa voix puissante, jamais lui prêter les sentiments ou les pensées d}nt elle semble le langage naturel.

Le monde dans l'imagination prend déjà quelque choso d'humain; mais ce qui dans le monde surtout intéresse Thomme, c'est l'homme même. Rien de ce qui le concerne ne nous est indifférent, son passé est le nôtre ; par l'hérédité, nous sommes quelque chose de tout ce qu'il fut. Quel trésor d'images que Thistoire ! toute une suite de tableaux dramatiques dans lesquels se représente la vie de l'humanité, les efforts et les effrois de l'homme primitif, le mouvement des peuples, les civilisations dans leur éclat, les retours de barbarie, tous les triomphes, toutes les décadences de Tesprit. Je n'entends pas l'histoire abstraite et philosophique, qui met des lois générales à la place des passions et des faits, pas davantage l'histoire fausse, qui parle des palais des rois homériques ; j'entends l'histoire réelle, les chroniques vivantes, les récits des contemporains encore sous l'émotion poignante des drames qu'ils content. L'artiste n'apprend pas l'histoire, il la voit. L'histoire pour lui, ce sont les caractères, les efforts, les passions individuelles ; ce sont des hommes en action, avec leurs costumes, leur visage, leur manière originale de sentir et de penser; ce sont des armées, des machines de guerre, de grands capitaines se mêlant dans les spectacles émouvants des batailles corps à corps. Le sentiment religieux, c'est le fétiche informe et grossier ; c'est le brahmane dont le regard foudroie; ce sont les cloîtres de l'Inde, les grottes basses du bouddhisme, avec leurs colonnes énormes qui semblent supporter le poids lourd de l'Être; ce sont les formes grotesques et multiples des dieux symboliques de rinde ; c'est la transformation de l'Acropole, le Parthénon, les Propylées ; ce sont les solitaires amaigris des thébaïdes chrétiennes; ce sont les cathédrales qui, du sein

des villes basses, de renchevêtrement des rues sombres, comme un hymne de pierre, montent d'un élan, dont la seule puissance semble les soutenir si près du ciel.

C'est Texpérience de la vie présente qui donne le sens de la vie passée. Les passions, les idées, que manifeste Thistoire, agissent sous nos yeux. Il n'est pas nécessaire de chercher bien loin l'humanité, elle est dans tous les homme». L'artiste doit vivre au milieu de ses semblables, les sens ouh verts, dans une distraction attentive. Les voyages, en multipliant les images, enrichissent l'esprit, parfois lui suggèrent des sentimenfe qui le renouvellent (Rubens, Gœthe, Byron en Italie, la* conquête de l'Algérie et la peinture française).

Mais regarder vivre les autres n'est rien encore : pour surprendre les secrets delà vie, il faiuln^ivreîsei-mêffie. Les âmes légères, superficielles, fisuciiement satisfaites, ne reproduisent jamais des choses* que ce qu'elles en saisissent en elles. Q faut par £a passion prendre eonsdenee des instincts irréfléchis et puissants qui meu\^ent la- monde, saisir en soi le bien: et le mal, les- principes contraires dans leur lutte féconde. De tous les sentiments, le plus instructif et le plus nécessaire, celui qui plus que tout autre: suscite l'esprit et révèle le monde,, c'est k- douleur. Quiconque a souffert a réfléchi. La doideur n'est-elle qu'une fatalité mauvaise? Conscience du désordre et du mal, par la révolte, par l'effort pour se supprimer, n'est-elle pas à vrai dire ^impulsion vers le meilleur? Est-ce à dire que chaque artiste doive prendre à la lettre les paroles de Paust * (part. I, se. IV, 2* Entretien avec Méphistophélès) : « Tu vois bien qu'il n'est pas question ici de bonheur. Je me voue au vertige^ aux jouissances les plus acres, la haine qui aime,, le découragement qui relève. Mon sein, guéri de la fièvre du savoir, n'est désorjuais fermé à aucune douleur; et toute jouissance départie

i. Traduction Blaza de Burjs p.. 201^

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