Th. Rousseau dans Ph. Burty, Maîtres et petHe miHU
énigme! Faites simple, cela veut dire : Ayez un sentiment puissant qui domine votre vision et votre main comme votre esprit; soyez naïfs, soyez sincères, ayez du génie, aimez et faites comme vous voudrez.
Pour rester simple et sauvegarder Tunité de son œuvre, l'artiste résout d'instinct ce problème qui semble insoluble : donner à un travail nécessairement successif le caractère d'une action simultanée. Par une sorte de corrélation organique, la conception, comme l'être vivant, croit dans toutes ses parties à la fois. L'exécution de même se fait simultanée, supplée à l'impossibilité de jaillir d'un seul coup en se développant en tous sens. Le poète ne travaille pas comme le mathématicien, il ne déduit pas dans leur ordre logique une suite de propositions qui s'enchaînent. Il n'écrit pas le premier vers de la première scène, puifi le second et ainsi de suite, étirant sa conception au laminoir d'une exécution qui la déroule d'un mouvement monotone et continu. Sa logique, c'est la logique de la nature vivante, qui d'abord pose l'organe auquel tous les autres se subordonnent^ qui ne crée pas la vie par une juxtaposition de parties mortes, mais par le développement d'un être qu'elle enrichit de plus en plus. La première scène exécutée dans un drame, le plus souvent c'est la première scène conçue, celle qui a créé l'œuvre, celle qui a suggéré les autres scènes, qui les a groupées pour s'en accroître, qui en se développant les a posées comme ses antécédents ou ses conséquents, comme ses effets ou ses causes. Examinez les fragments des poèmes inachevés. Qu'y trouvez-vous? Un plan, déjà une structure générale, un ensemble, une unité ; çà et là une tirade, des vers isolés, une scène plus indiquée, déjà faite *. C'est quelque chose d'incomplet, mais d'un; c'est un être arrêté dans son développement, un être qui n'a pas atteint sa pleine crois-
1. Quand on fait une pièce, on fait d'abord le scénario ; c'est en quelque sorte Pembryon de l'œuvre.
l'exécution de l'œuvre d'art 213
sance, mais dont on pressent la structure et la forme. Le poète cache ses ébauches. Le métier du peintre est moins secret. Admis dans son intimité, on voit nattre le tableau sous ses doigts. C'est là qu'on saisit la simultanéité de l'exécution. « Le tableau se dévoile peu à peu; on le voit d'abord de loin, dans une sorte de brouillard qui ne laisse apparaître que les grandes lignes, les grandes masses; peu à peu, sans perdre son unité première, il se complique et se précise *. » M. F. Ravaisson disait un jour à un peintre celte forte parole : « Il faut qu'un tableau soit peint d'un seul coup de pinceau. » Le peintre lui répondit finement : « Ce serait difficile. » Et il fut obligé de développer. Peindre d'un seul coup de pinceau, tous les procédés, tous les préceptes des maîtres expriment cet efi'ort. Est-ce qu'une couleur existe par elle-même? Est-ce qu'elle est sur la toile ce qu'elle est sur la palette? Est-ce que son charme, sa force, son sens expressif ne dépendent pas des couleurs qui l'entourent? Et la théorie des valeurs, dont on fait tar t de bruit, n'est-ello pas une application de cette unité d'un travail subtil qui semble tout faire à la fois, tant il observe avec justesse les rapports des tons, l'harmonie des clartés, le chant de la couleur, dont les nuances se modulent selon que la lumière plus ou moins la pénètre? Peindre d'un coup de pinceau ! Les maîtres y réusissent. Comment? En ne laissant pas trace des efl'orts successifs, succession apparente qui ne tient qu'à la nécessité d'agir dans le temps. Ces efforts, àvrai dire, sont simultanés, parce qu'ils sont tous en rapport^ parce qu'ils se supposent les uns les autres. Pour l'œil du spectateur, toutes les touches sont frappées à la fois, puisqu'elles se fondent en un accord qui est leur unité même. La vie est la sœur aînée du génie, qui crée comme elle par un rayonnement en tous sens.
1. Th. Rousseau d'après Ph. Curty, Maîtres et petits matty^e^
iti ESSàl SUR LB GÉSDE VJLSS. L'aET
Thomas Coirture, dans ses Entretiens dateUer^ vèàmk en préceptes les procédés des maîtres ^ Ces préceptes valent ce fiie valeot les préceptes; assez {mg de chose. Us ont leurs eseepftioQS. A force àid patience di de e«MivictioD, les pfinitifs ont £aU bien saurs s'y soimettre. Mais ils résumeni les lois que pose le génie pittoresque par son action spontanée. Et Y<i)«ci lliéée générale qui les dooiitte et s'en dégage. Ne po42Yaiii \mA faire à la fois^ réaliser dPuBf seul coup là eoaceptioD il»is son unité, eiàpltt»)Fei tous les moyens qui petivesl doBMf à un travail successif Tapparenee d'une action simultanée. Domiea Tillusion d'une o&uvre qui se serait faite elle-même d'un jet^ par seo libre mouvement. N'arliculez pas avec mie patience de naturaiiste des pièce» de muséum, qui se niootent et se dèraociient pour la pias grande commodité de oeux q«i étudient la. vie dans kt diversité de ses ressorts ; les faire joaer tous k la fois, veiélà votre œuvi^; les vsvaDls ignorest et di^mokntle Bréeauiismeqoi
1 Chez tons les maîtres mvariabrement, vous trouverez le seatiment de la. base, la basse ambrée dsoia ~Ie. TitieD.,. la base spia» ehei Véronèsey la base bitumineuse chez Bembraiidt; comme des architectes, ils bâtissent sur dies fondwlions forfemeirt établi«S". Sur ces bases flewrisse^, mais g^rdfiz-YOUS bien d^oubUar ^oa asaise»; laisaez4ea parai tce. à différents in<tervalles, c'est à ces conditions seulement que vous construirez bien un tableau dians sa cotoraSiaQ,». (p. 229). fiksjà, en parfiennll de la oapâie dPùn simple morceau de nature,, je vous ai dit c|u'il fallait établir vos dominantes de crair» et' de noirs; vous ferez de même pour vos fableauic. H îbxjX une Iixmièrs principale, tdjut«a tea antres lut aecont su^ovdonnées et doivent s'éteindre en s'éioignant vers les extrémités de la toile; même principe pour le» fbntsés, mais, datns^ le sens mverse-, cTest^à-dire que lès valeurs fortes doLvenJî s'amx)indrir eu ^'approchant du centre. Vous pouvez encore arriver à des effets charmants par d'autres moyens. Voici comment. V^u& établissez une base dains, eË vous brodez sor cUtt. des valeurs fao^ cées; mais dans ce cas il faut être sobre vers le centre et soutenir les noirs vers les extrémités, en- ayant bien- soiii, arrivé à cette- limite, de lie* les fadeurs fortes à d'autres valeurs secondaires pour fermer sa composition. Si vous oubliez ma recommandation, vous ferez, comme on dit très jUB^lement, des mouehes dams du lait (p. 2^}. I%[s loiii^ p« 232^ il ajoute : • K Faisons notre addition i
ta base avant toTit.
L'accord des contraires (rouge vert, jaune bleuV La dominante lumineuse et centrale.
Les couleurs sombres s'augmentent vers les extrémités.
Total r tf& bonnes condidlËona d'h&mGsits;
L'ExÉcurrON de l'oeuvre d'art 215
travaille pajv eux; rom êtes îes^ artiste», « Tes amants de la vie » (Th. Couture) ; vous eontinuez la nature', soyez comme efte : elle contient touic science et semble- ne rien savoir, efle ne raisewne pas ses œuvre», sur lesquelles on raisonne: tant, et c'est à ce peix qse soiài fe grâce* et la* vie.
L'exécuiiîon salifacliée à la conception, q^u'eiler continue,, ht procédé au. senÉimeat qui le crée,, nous 9»vod& ce qu'il faut entendre par le style. Le style,, c'est datts ranliquité la pointe dont on se sert pour graver ses pensées snr la cire;, chacun & sa maniera de mantev le »tyile^ comme chacu^n de noiis>a son émtiure'. Aii figuré, le style, c'est l'ididrvidaalité et le- mouveDQient da l'esprit visiMe dans le choix des mots, destima^^s, plus* encore dai&âlaeonâti*u4:tian dala phrase, de la période, dansr l'ârabescpie capricieuse que trjMe la pensée dans soa cours. Le style d'un artiste est aux nkH]iVemeD4.s de soa* esprit ee que la eouirbe que donne k cardiograplie est aux buttemenlâhdu cœur. «Fene saclie pas qu^'ea littérature oa ait beaucoup cherché au delà de ce» idées simp]esv»ni rêvé ua style umveisel, impersonael,. absolu ' . 11 n'en est pas^ de même daoB les: ants du dessia. Quand il s'agit de; peintubre, de sculpture, le^ met styte prend danâ^ la botjuîfae des e&Ohéticien& je ne saie quoi de redoutable*. Il tealoe après luè tout ua appareil de dissertatiofis eonfuses et mema^antei»; il est ua inatrtiflnxmli d'exéeuIflOO) sommaire. Œuivce sans> style! cl
1. M. D. Nisard' a appliqué à rhistolre dte la littérature française une sorte de méi^ode à prioPÛ « L'espiùt fraa^is^ à Tét&t. d^archétype, comme dans Platon, est censé présider en personne à cette histoire; selon quUl se reconnaît plus ou moins daim tel écrivain qui- passe,, il l'approuve ou le condamne, il l'élève ou. le rabaisse » (Sainte-Beuve, Causeries du lundiy t. XV). Certes cette critique autoritaire, exclusive est discutable ;• mflis^ l'es» prit français est encore quelque chose de concret,- de déterminé. Prise avec moins de rigueur, Tidée est juste. Il y a un esprit, un caractère, un style français; mais un style univessEsl, absoltst
tout est dit. Si du moins on savait ce qu'est le style! Mais rien d'obscur comme les dithyrambes abstraits. Voici une de ces définitions hiératiques : « Il y a quelque <;hose de général et d'absolu qu'on appelle le style. De même qu'un style est le cachet de tel ou tel homme, le style est l'empreinte de l'humanité sur la nature. Dans cette haute accession, il exprime l'ensemble des traditions que les maîtres nous ont transmises d'âge en âge, et résume toutes tes manières classiques d'envisager la beauté; il signifie la beauté même. Il est le contraire de la réalité pure, il est l'idéal. Un ouvrage a du style lorsque les objets y sont représentés sous leur aspect typique, dans leur primitive essence, dégagés de tous les détails insignifiants, simpUfiés, agrandis.... Les écoles d'Italie ont eu de grands styles, personnifiés par Léonard, Michel-Ange, Raphaël, Titien, Corrège. Seuls les Grecs, parvenus à l'apogée de leur génie, ont paru atteindre un moment, sous Périclès, au style par excellence, au style absolu, à cet art impersonnel et par là sublime, dans lequel sont fondus les plus hauts caractères de la beauté, divin mélange de douceur et de force, de dignité et de chaleur, de majesté et de grâce. Winckelmann a dit ce mot profond : « La beauté parfaite est comme l'eau pure, qui n'a aucune saveur particulière. » On ajoute gravement : « L'école de Hollande n'a pas eu de style *. » Le mot profond de Winckelmann fait de l'insipide le beau absolu. Les amateurs de son eau pure devraient se mettre au régime de l'eau distillée et tiède ; il faut éviter tout excès, la fraîcheur en est un. Ce n'est jamais sans surprise que j'entends parler d'un style général, absolu ; d'objets représentés sous leur aspect typique, dans leur primitive essence. Imaginez-vous Léonard peignant dans la Cène l'essence de la table, ou la têle de saint Jean sur l'exemplaire primitif de l'humanité. Cet exem-