CHAPITRE PREMIER
DU GÉNIE DANS L'iNTELLIGENGE
L'esprit continue la vie: sans que la conscience intervienne, par une sorte de mouvement vital, ses idées tendent à s'organiser. — Il travaille spontanément pour la beauté en luttaut pour la vie.
I. Le génie dans la connaissance sensible. — La sensation est composée do sensations élémentaires, celles-ci de mouvements en nombre indéûui (ondes aériennes, vibrations de l'éther). — Perception de l'étendue, de la forme. — Sans le travail spontané de l'esprit, chaque sens donnerait un monde irréductible. — Comment les sensations des divers sens sont combinées dans la notion de l'objet. — Comment la synthèse du monde sensible s'achève par l'éducation de la vue^ qui permet de l'embrasser comme d'un regard. — Les sensations ne sont pas seulement associées, mais organisées.
II. Le génie dans la connaissance scientifique, — L'esprit s'organise en organisant les choses qui pour lui ne sont pas distinctes de ses idées. — Le travail de Tintelligence est une forme de la lutte pour la vie. — Formation des idées générales. — Analyse et synthèse. — La classification ordonne les genres comme les genres les individus; des caractères dominateurs. — Progrès du génie intérieur qui spontanément s'élève à la fois vers l'ordre et vers la vie. — Recherche des lois, de Tordre dans la succession des faits. — Il n'y a pas de règle pour découvrir. — La formation des hypothèses est un acte spontané, vital. — La vérité se crée en nous par le libre jeu des idées qu'organise un acte synthétique. — L'analogie, étendant les genres, étend les lois. — Rôle de la volonté et de la réflexion; elles ne sont pas fécondes par elles-mêmes. — C'est la vie devenue le génie inconscient, spontané, en effort vers l'harmonie, qui fait la fécondité de l'esprit. — La science n'est-elle pas une analyse? ne tend-elle pas à prendre la forme déductive? à ;o.it ré-
Gabriel Séâilles. — Génie dans l'art. 1
(luire à quelques principes abstraits? à supprimer Tbarmonie en Tezpliquant? — Tant qu'il y aura des vérités à découvrir, le génie aura occasion de s'exercer. — La science achevée, devenue déductive, le travail de l'esprit obéirait aux mêmes lois, révélerait les mêmes tendances.
— Dans le monde donné, Tesprit cherche les éléments simples, parce qu'il a la diversité et que, aspirant à Tharmonie, il doit découvrir l'unité; si Tesprit avait les éléments simples, le génie synthétique serait plus que jamais nécessaire, puisque le problème serait de faire sortir de celte pauvreté élémentaire la riche diversité des choses. — Les sciences mathématiques montrent ce que deviendrait la science de la nature en prenant la forme déductive. — Dans les mathématiques, nous créons les éléments de la science, leurs combinaisons. — Comment se pose le problème? comment il est résolu? — La science, c'est la vie; elle naît et se développe quand les idées s'organisent; elle atteste à tous ses degrés Faction spontanée, inconsciente d'un génie épris d'ordre.
III. Le génie dans les hypothèses rationnelles. — La science faite, l'esprit n'a pas la plénitude de l'existence. — Dans son œuvre même, il trouve des raisons de douter de lui-même en doutant de la réalité de l'ordre. — L'esprit ne peut se donner vraiment l'existence qu'en rattachant les lois des choses à ses propres lois. — Tout est intelligible. — Telle est l'affirmation que pose implicitement l'esprit par cela seul qu'il est et qu'il veut être. — Loi des causes efficientes. — Son insuffisance. — La vie est une unité riche et mouvante, qui se multiplie par la diversité des actes qu'elle coordonne. — L'unité dans la diversité, c'est l'harmonie. — Donner la vie à la pensée, c'est donner la beauté au monde. — Loi des causes finales. — Réalité du mal. — L'optimisme est en dehors des faits, le pessimisme est en dehors de la raison. — Réaction de la vie contre les désordres qui l'amoindrissent. — L'idée du progrès. — Même problème et même solution dans l'ordre pratique. — Le devoir. — On ne démontre pas l'intelligible, on l'affirme. — Le devoir est une forme de cette affirmation.
IV. Le génie dans la création du moi. — Le génie, c'est la vie, l'efTort spontané vers l'être. — Avec la réflexion naît le doute. — On ne prouve pas que tout est intelligible, mais l'esprit n'existe réellement, entièrement que par cette croyance. — La question dernière. — Être ou ne pas être.
— On dit ; le moi est la collection de ses états intérieurs. — Mais ces états représentent le monde et nos propres actes ; ils sont des éléments qui ne constituent la vie spirituelle qu'ordonnés dans l'unité de la conscience. — L'esprit se donne l'être en créant l'harmonie. — Des défaites sont possibles. — Douleur. — Désordre moral. — Folie. — Ainsi, penser, c'est vivre. — La logique se subordonne à la vie, la réflexion à la spontanéité. — L'esprit de système est un besoin vital. — Valeur relative de l'erreur; elle consiste à créer des organismes non viables. — La certitude est une forme de cet effort vers l'être. — Gela est vrai, parce que je ne puis nier cette vérité sans m'anéantir moi-même. — Le postulat, c'est la vie.
— La réflexion reconnaît l'existence du mal; mais, sous l'impulsion du génie, elle fait rentrer le désordre dans l'ordre. — La certitude s'achève ainsi par l'espérance. — Vivre, c'est affirmer. — L'action supprime le doute.
Le génie, au sens le plus étendu du mot, c'est la fécondité de l'esprit, c'est la puissance d'organiser des idées, des images ou des signes, spontanément, sans employer les pro-
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cédés lents de la pensée réfléchie, les démardies successives du raisonnemeot discursif. Si l'on ne saisit pas le rapport qui l'unit à la pensée, c'est qu'on imagine qu'il s'ajoute à l'esprit comme une grâce d'en haut, et qu'il apparaît et disparaît soudainement, selon les caprices d'une puissance surnaturelle. Il n'en est rien. L'esprit n'est pas un miroir que la nature, suspendant son action et sa fécondité, se présente à elle-même pour regarder ses œuvres antérieures : en iui agit la puissance qui organise le monde et crée le corps vivant. Il ne reçoit pas ses connaissances, il se les donne; il ne les subit pas, il les crée. Toujours il agit, et le plus souvent spontanément, sans que la conscience soit informée da ce travail, si ce n'est par les fruits qu'elle en recueille.
Une même loi dirige toutes ses démarches, une même tendance est présente à tous ses actes : la multiplicité des idées le disperserait; par cela même qu'il vit, il les ordonne. II n'est que parce qu'il met l'unité dans les choses; il ne peut s'organiser qu'en organisant le monde, et d'un mouvement naturel il va vers l'harmonie, qui seule lui permet l'existence. De la pluralité des impressions il fait Tunité de la sensation; de la pluralité des sensations, l'unité de l'objet ; de la pluralité des objets dans l'espace, il compose le spectacle de l'univers visible; et cela sans intervention de la conscience réfléchie, par un travail que tout homme accomplit si spontanément que volontiers il le nie. Cette harmonie tout extérieure ne suffit pas à le satisfaire, il veut en saisir les raisons secrètes, et il cherche ses raisons dans les rapports qui unissent les êtres entre eux, dans les lois générales qui résument et expliquent les farts particuliers. De ces lois générales, il tend vers l'unité plus vaste encore des principes universels et nécessaires qui embrassent tout ce qui est, et il s'efforce do se comprendre lui-même et ses actes dans l'univers harmonieux, qu'il crée pour se créer lui-même.
S'il en est ainsi, si l'esprit agit spontanément pour l'ordre,
et si ses actes dépassent sans cesse la conscience, l'inspiration, sans perdre son caractère mystérieux, est Tétat naturel et normal de Tesprit, elle est la vertu propre de la pensée. Si l'esprit travaille pour Tharmonie, si c'est la condition même de son existence que d'organiser le monde et ses idées, à vrai dire il travaille pour la beauté, en luttant pour la vie. L'art et la science sont des formes de la vie; ils ont une même origine : les tendances spontanées de l'esprit, les lois de son être et de son action. Le génie artistique n'est plus un monstre ni un miracle; il est l'esprit même. Les hommes qui le possèdent ne sont que les hommes en qui l'humanité est à son apogée, ce qui explique à la fois l'admiration qu'ils inspirent et l'intelligence universelle de leurs œuvres. Suivons donc ce travail spontané de l'esprit, étudions son rôle à tous les degrés de la connaissance, et préparons-nous ainsi à éviter les surprises décourageantes quand nous aurons à le contempler dans la liberté de son action créatrice.
L'activité intellectuelle semble ne pas intervenir dans la connaissance des corps : nous n'avons ni la conscience d'un effort actuel, ni le souvenir d'un effort passé. Dès que les yeux s'ouvrent, il faut voir la lumière. La sensation s'impose, on la subit, et les philosophes qui veulent réduire l'esprit à l'inertie se contenteùt de ramener toutes ses idées, toi;s ses jugements à des complications progressives de cet élément primitif. Est-il vrai que dans la perception extérieure tout se fasse sans nous? Son œuvre achevée, l'artiste s'étonne lui-même de ce qu'il a fait en le comparant à ce qu'il a voulu ; n'en est-il pas de même de l'esprit? ne compose-t-il pas le spectacle du monde dans une sorte d'inspiration, en obéissant spontanément à ses propres lois? et n'est il pas possible
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en faisant, si j'ose dire, la critique de cette œuvre d'art, de retrouver par l'analyse les éléments divers qui se sont unis harmonieusement en elle?
La sensation paraît simple, irréductible; elle ne Test pas; elle est composée d'abord de sensations élémentaires. Dans un son musical très grave, les sensations élémentaires, bien que s'unissant en un tout continu, peuvent être perçues distinctement. On peut décomposer une sensation de son qui dure une seconde en mille sensations qui durent chacune un millième de seconde et sont toutes perceptibles, et chacune de celles-ci en deux vibrations successives qui n'arrivent plus jusqu'à la conscience. Dans chaque couleur prismatique perçue sont présentes et diversement combinées les trois sensations élémentaires du rouge, du vert et du violet : quand les trois sensations sont excitées avec une force égale, nous avons la sensation de blancheur; quand le rouge domine et que les deux autres sensations sont excitées faiblement, nous avons la sensation du rouge spectral, et toutes les couleurs, toutes les nuances résultent ainsi des combinaisons variées de ces trois éléments.
Si nous considérons non plus nos événements intérieurs, mais les phénomènes qui leur répondent en dehors de nous, les vibrations de l'air ou de Téther, c'est alors surtout que nous sommes surpris de tout ce qui s'unit, de tout ce qui se résume et se concentre dans une sensation. Les vibrations de réther, auxquelles répond l'impression lumineuse, sont en nombre prodigieux; dans le rouge, qui est constitué par les ondes les plus lentes et les plus longues, on en calcule des centaines de millions ^ La vie mentale commence à peine, et voilà assez d'éléments pour occuper l'esprit à un calcul slcrile, pour le disperser et l'anéantir, s'il ne concentrait spontanément toute cette multitude dans Tunité de la sensation.
1. Voyez De Vintelligence, par H. Taine^ t. I«% Les sensations de l'ouïo et de ia vue.
Le travail de Tesprit est aussi spontané dans la perception de rétendue, mais on voit plus clairement sa nécessité. La couleur n'est d'abord qu'une modification interne, un changement d'état qui survient en nous et se caractérise par son intensité. Comment donc percevons-nous par la vue l'étendue à deux dimensions? L'œil ne saisit distinctement qu'un point à la fois, mais il se meut sur lui-même de droite à gauche, de gauche à droite, de bas en haut, de haut en bas, et en se mouvant ainsi il parcourt tour à tour les divers points d'une surface : il reste à constituer de ces points l'étendue même, à les unir, à les relier, à mettre la continuité dans les impressions successives et à composer de leur multiplicité l'unité de la perception. Supposez l'impression réduite à elle-même, tout s'efface, tout s'évanouit : l'objet agit, l'esprit ne réagit pas; il n'unit plus en une perception ses changements successifs; il commence sans cesse une œuvre qu'il n'achève jamais.
L'œil fixé dans l'orbite, où il se meut sur lui-même, ne peut saisir que la ligne, la surface et leurs rapports ; c'est en allant d'avant en arrière, c'est en se mouvant en tout sens, qu'on perçoit avec la profondeur la forme, la distance et la grandeur. N'est-ce pas dire déjà qu'il faut faire l'étendue à trois dimensions pour la percevoir? A la contraction d'un muscle répond une sensation originale; cette sensation varie selon le nombre des muscles mis en jeu, selon l'amplitude et la vitesse du mouvement. Si elle se continue librement, nous avons la sensation de l'étendue vide; si elle s'interrompt brusquement, sans intervention de notre part, nous avons la sensation de résistance; si la résistance tout à coup cesse, nous avons l'idée de limite. Avec l'étendue, la résistance et la limite, nous pouvons construire les formes et les grandeurs*; mais les sensations musculaires, étant successives, doivent
4 Voyez les analyses des psycholofçues anglais, Stnart Mill, Bain, Herbert Spencer, et M. Taine, De IHntelUgence^ t. II, ch. 1".
être reliées entre elles, unies, coordonnées. Ce n'est pas tout : il faut tenir compte de la durée du mouvement et de sa vitesse, établir un rapport entre ces deux termes, qui varient selon les expériences, faire de l'un l'équivalent de l'autre. N'est-ce pas dire qu'il ïaut dominer les impressions passives, les embrasser d'un même regard qui saisisse ce qu'il y a de commun et de différent entre elles? Percevoir l'étendue, c'est la parcourir, puis c'est unir ses points successivement parcourus dans une intuition simultanée ; connaître la forme, c'est la construire. Ici intervient la main, merveilleux instrument, qui va au-devant de l'objet, se plie à la forme des choses, les mesure, s'en empare. Mais rarement la main saisit à la fois toutes les parties d'un corps, elle les perçoit tour à tour, elle insiste sur les surfaces résistantes, elle sui les limites, elle dessine la figure de l'objet dans l'espace, peu à peu, par des mouvements successifs. C'est l'esprit qui, présent à toutes ses démarches, les dirige; c'est lui qui calcule, mesure et compare ; c'est lui qui fait de toutes les impressions un ensemble, un tout, et met l'unité de la forme dans cette diversité d'éléments.
Ainsi, que nous analysions le son ou la couleur, l'étendue lumineuse ou l'étendue résistante, nous trouvons tout d'abord un nombre effrayant de mouvements extérieurs, qui, sans effort apparent) se ramassent et se concentrent dans l'unité d'une même intuition; puis une succession de sensations ordonnées dans l'harmonie d'une perception qui les résume et les comprend toutes. Ni la conscience ni la volonté n'interviennent dans ce premier travail, par lequel s'élaborent les matériaux de la connaissance. Tout se fait spontanément, par une sorte de privilège, de grâce efficace. Mais déjà, quoiqu'encore inconsciente et comme immédiatement réalisée dans les organes des sens, apparaît une puissance dont l'unité est à la fois la tendance et la loi. Les impressions s'organisent en traversant l'organisme, s'ordonnent en arrivant à la pensée.
Comme la cellule vivante déjà concentre une multitude de mouvements, ainsi la sensation est quelque chose de vivant; elle concentre une quantité indéterminée dans une qualité distincte, et elle fait concourir et concorder dans son unité la multitude eiïrayante des mouvenàents externes qu'elle coordonne.
De toutes parts m'arrivent des odeurs, des sons, des co jleurs; je vois, j'entends, je touche, je me meus; tous mes sens sont ouverts à la fois aux impressions qui les émeuvent; mais les sensations étant irréductibles, le son ne pouvant être ramené à la lumière, ni la lumière à Todeur, ni Todeur au contact^ il y a autant de mondes qu'il y a de sens dilTérents. Et même chaque sensation ayant une certaine intensité, qui la distingue de toutes les autres sensations du même genre, il y a autant de mondes qu'il y a de nuances dans les sensations des divers sens; le bleu n'est pas le rouge ni le vert; le bruit n'est pas le son musical, le grave n'est pas l'aigu : voici que l'esprit de nouveau est menacé d'une totale dispersion et va se réduire en une poussière d'éléments. Avant tout, nous saisissons dans la multitude des nuances qui s'offrent successivement à la vue, Tunité de la sensation de couleur; dans la multitude des bruits, la sensation générale du son, et déjà nous nous recueillons en mettant uae première unité dans cette infinie diversité.
Mais, cette œuvre faite, nous nous trouvons encore en présence de cinq mondes différents, qui, n'ayant rien de commun, semblent à jamais irréductibles. Sommes-nous donc condamnés à passer tour à tour d'un monde dans un autre monde, du son dans la lumière, de la lumière dans la résistance, sans parvenir jamais à faire coïncider ces sensations hétérogènes et à fondre ainsi ces divers mondes dans rucilé d'un seul et même monde? L'esprit ne peut se réaliser luimême qu'en échappant à cette existence multiple dont l'anarchie l'anéantirait. Il y échappe en confondant les sensations
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des divers sens dans l'unité de l'objet qu'elles constituent. Un objet n'est qu'un ensemble de sensations coordonnées. Qu'estce qu'une rose? sinon l'ensemble des sensations qu'elle suscite en nous par sa présence. Percevoir une rose, c'est la faire, c'est la composer de la douceur de son parfum, du rose de sa corolle, du vert des feuilles qui la soutiennent et l'entourent, du contact caressant des pétales veloutés, c'est faire concourir ces sensations diverses, ne plus les distinguer, en former une sorte d'accord en lequel toutes sont vivantes et résonnent à l'unisson. Ainsi il n'y a plus cinq mondes irréductibles : l'esprit ramène à l'unité les sensations des divers sens en les combinant dans la notion de l'objet. La sensation était la résonnance d'impressions sans nombre; dans l'objet, ces harmonies partielles s'unissent à leur tour et s'accordent en une harmonie plus complexe qui les comprend et les maintient toutes.
Ici encore, tout se passe hors de la conscience ; nul ne se souvient d'avoir accompli cette œuvre compliquée, ni d'être intervenu dans la création des objets qui lui apparaissent. C'est spontanément que l'esprit, obéissant à ses propres lois, organise ses sensations et crée les matériaux de la connaissance. Tout ce qui pénètre en lui participe de sa vie, devient quelque chose de vivant. L'objet, comme la sensation, est un tout organisé ; toutes les expériences faites avec les divers sens y sont concentrées, et, comme les membres d'un corps animé vibrent sympathiquement, il suffit qu'une des sensations ainsi unies apparaisse pour que plus ou moins distinctement toutes les autres s'éveillent.
Les sensations saisies dans leurs rapports et coordonnées dans l'idée de l'objet, il n'y a plus autant de mondes irréductibles qu'il y a de sens différents ; mais le monde est limité pour nous à l'objet que nous percevons, et les objets successivement perçus sont innombrables. Ne pourrons-nous jamais ies embrasser d'un seul regard? comprendre pour ainsi dire
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leur multitude dans l'unité d'une sensation? Alors serait vraiment réalisée Tonité du monde considéré dans son apparence visible, du monde tel qu'il est perçu par les sens, avant que n'interviennent les facultés supérieures de l'esprit. Gomment accomplir cette oeuvre que tout semble rendre impossible? Les objets sont sans nombre, les sensations sont successives. Il n'y aurait qu'un moyen : parcourir en un instant une longue série de sensations, les faire se suivre avec une telle rapidité que leur succession devint en quelque sorte une simultanéité : le monde sensible nous apparaîtrait ainsi comme concentré en une seule intuition. Cette œuvre est-elle audessus de la puissance synthétique de l'esprit?
L'œil reçoit les rayons lumineux de tous les points de l'horizon, et le moindre mouvement du corps ou de la tête lui permet de parcourir des distances considérables. Le malheur est qu'il est incapable par lui-même de discerner ces distances, parce que pour lui tout se réduit à des couleurs juxtaposées sur un plan. Quand pour la première fois les yeux d'un aveugle-né, qu'on vient d'opérer, s'ouvrent à la lumière, il ne peut rien dire de la forme, de la distance, de la grandeur des objets; il ne perçoit qu'un ensemble confus de taches colorées qui semblent toucher le globe de l'œil, un rideau bigarré qu'il cherche à repousser et qui recule devant lui. Seul le toucher, aidé du mouvement, nous donne l'étendue à trois dimensions, la forme, la direction, la grandeur. Et la main n'atteint que les objets voisins, et nos mouvements sont d'une lenteur désespérante! Il reste de faire des sensations visuelles les équivalents et les signes des sensations tactiles et musculaires.
L'œil nous instruit à la fois par les sensations de couleurs: elles sont plus ou moins nettes, plus ou moins claires, selon réloignement ; par la diversité de ses mouvements : selon la distance la courbure du cristallin varie pour concentrer les rayons lumineux sur la rétine, et les deux yeux couver^
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gent plus on moins ; selon la direction, c'est tel ou tel muscle moteur qui se contracte, tourne l'œil vers le haut ou vers le bas, vers la droite ou vers la gauche. En même temps que nous voyons, nous nous déplaçons, nous ullons vers Tobjet, nous faisons sur lui mille expériences qui nous permettent de juger de sa forme, de sa grandeur, de sa distance, de sa direction. Les sensations visuelles, jeux de lumière, atténuations des couleurs, contractions des muscles moteurs de l'œil, étant dans un rapport constant avec les sensations tactiles et musculaires^ nous pouvons faire des unes les signes des autres. Je vois un objet, e'est-à-dire que je perçois tel ensemble de taches colorées en rapport les unes avec les autres, tel mélange d'ombres et de lumières; je m'approche, je touche l'objet en même temps que je le regarde ; après quelques expériences, la sensation visuelle devient pour moi le signe et le résumé de toutes les sensations que pourrait me donner la main, si je me saisissais de l'objet. J'aperçois au loin une maison, une forêt; la sensation de couleur est plus ou moins nette, les miisdes moteurs de l'œil entrent en jeu et se contractent d'une façon déterminée selon la distance et la direction. Je marche vers la maison, vers la forêt; j'ai toute une série de sensations musculaires qui me permettent d'apprécier avec exactitude leur éloignement; que je retrouve l'ensemble des sensations visuelles éprouvées, elles pourront se substituer pour moi aux sensations tactiles et musculaires qui précédemment les ont suivies et dont elles sont désormais les signes et les équivalents. L'œil est comme le centre d'un compas dont les branches s'étendraient indéfiniment : le moindre déplacement au centre représenterait aux extrémités une distance considérable. Ajoutez que les mouvements, par lesquels l'œil s'accommode aux distances et se dirige en tout sens, à droite, à gauche, en bas, en haut, sont d'une très grande rapidité; que ces mouvements instantanés, substitués à la longue série des
sensations musculaires, nous permettent de résumer en une intuition des espaces immenses ; que les rayons lumineux nous arrivent de tous les points de l'horizon et qu'un mouvement du cou, de la tête ou du corps changeant soudain toutes les sensations visuelles, elles peuvent se multiplier indéfiniment sans perdre leur continuité. Résumant ainsi des mouvements sans fin dans un seul regard, concentrant leur durée dans un instant^ nous nous affranchissons de la diversité des choses, nous nous faisons le centre du monde visible, que nous pénétrons de toute part. Nous ne sommes plus enfermés dans le monde étroit que nos mains hésitantes ouvraient devant elles, nous avons reculé jusqu'à Tinfini le mur mobile et coloré qui se dressait et fuyait devant nous. Quand nous suivons rOcéan qui monte jusqu'au ciel, le plaisir physique de cette contemplation ne vient-il pas de ce que nous imaginons dans une intuition rapide tous les mouvements qui se concentrent dans cette vision instantanée? Regarder l'océan, n'est-ce pas le parcourir? éprouver tout à la fois l'effroi et la fierté de cette course libre qui, plus rapide que le vol, légère comme la pensée, concentre dans un instant la multitude infinie des mouvements qu'elle résume?
La difficulté^ que nous éprouvons à mettre les objets en perspective et à imiter les sensations de la vue telles qu'elles nous étaient primitivement données, nous avertit de la complexité du travail que nous avons spontanément accompli. La loi de cette activité inconsciente, vitale, est encore l'effort vers Tunité, la tendance à se dégager des phénomènes, à les dominer en les embrassant dans une intuition qui coordonne leur diversité. On dit que les sensations s'associent, il serait plus juste de dire qu'elles s'organisent. Quand je vois la distance, toutes les sensations musculaires que j'éprouverais pour la parcourir ne sont pas imaginées dans leurs rapports avec les sensations visuelles et musculaires de l'œil. S'il fallait repasser ainsi par leur série, le temps serait aussi long
que pour les percevoir directement. Les sensations musculaires de Tceil, qui varient comme la distance et la direction; leurs rapports aux mouvements nécessaires pour atteindre l'objet; la diversité des jeux de la lumière et de l'ombre, leurs rapports aux mouvements de la main, nécessaires pour en percevoir la forme; tous ces éléments multiples, ces milliers d'expériences sont organisés dans l'acte unique et instantané par lequel je perçois l'objet coloré, étendu devant moi, situé à telle distance et dans telle direction. Par la combinaison de sensations hétérogènes, nous composons en les organisant la sensation visuelle de la forme, de la grandeur et de la distance; c'est une unité nouvelle, un point vivant, la résonnance et l'accord de toutes les expériences passées.
Il semble que l'esprit n'intervienne pas dans la connaissance des choses, qu'il ne soit qu'un miroir passif où elles se réfléchissent. Rien de plus faux. Celte illusion naît de ce que le travail spontanément accompli se fait en dehors de la conscience, qui n'en perçoit que les résultats. La sensation semble simple, elle ne l'est pas : supprimez le travail spontané de l'esprit et essayez de concevoir ce qui reste du monde. Vous êtes pris de vertige et d'épouvante devant ce chaos obscur et silencieux de mouvements lancés en tout sens : au lieu du son, vous avez les milliers de vibrations do l'air; au lieu de la couleur, les millions de vibrations de l'éther; tout s'agite, se décompose et se multiplie. C'est assez d'une sensation visuelle pour rendre impossible avec l'unité la vie de l'esprit ; au premier pas, nous voilà fous, ivres, dispersés, anéantis. L'esprit, par un art encore tout instinctif, dont les procédés semblent vivre dans les organes des sens, se délivre de cette diversité infinie qui menace de le décomposer. Les vibrations de l'éther sont en nombre incalculables, il les ramène à l'unité de la sensation visuelle; les sensations des divers sens le transportent dans cinq mondes sans rapport, il les identifie dans l'unité de l'objet, qu'il
compose de leur ensemble harmonique; les objets sont distincts, perçus tour à tour, il met entre eux Tunilé en les saisissant comme dans une seule intuition, en les parcou* rant si vite qu41 les embrasse d'un seul regard. L'esprit ne réfléchit pas le monde, il le crée; son premier acte est un effort spontané vers l'harmonie ; il commence à vivre en réalisant la beauté. Il ne reproduit ni ne compte les milliards de mouvements que conçoit Tanalyse scientifique; il en compose la sensation, puis Tobjet, et de Tensemble des objets le tableau mouvant de Tunivers visible, premier chefd'œuvre du génie qui vit en tout homme par cela seul qu'il est; de la puissance créatrice et spontanée qui tend vers l'unité par cela seul qu'elle agit; de cet art intérieur, dont les procédés sont organisés dans le corps vivant et qui est la vie même, l'art de se recueillir, de se faire soi-même en réduisant le nombre des éléments pour les embrasser dans l'unité d'une même pensée.
Par son travail spontané sur les données des sens l'esprit déjà s'organise. Mais cette connaissance superficielle, rapide, tout extérieure, ne lui donne encore et au monde qu'une existence fragile et menacée. Chaque objet reste distinct, l'unité n'est qu'apparente, la multiplicité réelle est indéfinie. Pour nous, réduits aux sens, que sommes-nous? Un être d'un instant, entraîné dans le perpétuel devenir des choses, incapable de rattacher leurs états successifs, changeant de monde comme d'horizon, et dispersant son existence dans des perceptions sans lien. L'esprit ne se contente pas de cette générahsalion superficielle des sens, qui le rapetisse en limitant le monde qu'il pense à l'horizon visible et ne lui laisse que l'apparence de l'être. Spontanément, parfois sous
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rimpiilsion de la conscience, souvent en dehors d'elle, il tend à ordonner ses idées, c'est-à-dire, puisque ses idées constituent pour lui toute réalité, à ordonner le monde même. Il saisit entre tous les êtres qui ei^istcnt en un même instant de la durée certains rapports; il discerne les caractères généraux, permanents, communs à tous; il les classe; il formule les lois partout présentes qui relient les états successifs du monde, font de la pensée de ce monde une seule pensée, de Têtre qui le pense un seul et même être étendant sa vie dans Tespace et dans la durée ; il ramène les lois particulières à des lois de plus en plus générales ; il cherche ridée maîtresse qui, coordonnant toutes les autres idées, les concentrerait dans une pensée sans contradiction, vraiment une et identique à elle-même.
Voyons à Toeuvre cette inquiétude d'être, ce vouloir vivre, et suivons les démarches successives par lesquelles le monde et Tesprit s'organisent simultanément. Les sens nous donnent des individus sans nombre et dans chacun de ces individus des qualités qui varient en degré de l'un à l'autre, une poussière d'intuitions qui se disperse dans l'espace et dans le temps en nous aveuglant. L'esprit ne se laisse pas emporter dans ce tourbillon ; il regarde, il se recueille et il agit. Il compare ces êtres divers; il néglige les différences ; il remarque les traits communs; il dégage les qualités toujours présentes; il obtient des caractères généraux, et de ces caractères comme éléments il crée l'idée générale, en laquelle ils sont résumés et vivants. Par les sens nous percevons vaguement les qualités multiples de l'individu ; ce n'est pas encore une connaissance. Pour former l'idée générale de rose, il faut analyser en les discernant les qualités communes, porter son attention sur les traits caractéristiques, parfum, couleur, forme, puis, ce premier travail fait, comparer les roses aux autres fleurs pour les en distinguer, enfin de ces éléments composer la notion de la rose où vivent les caractères de
toutes les roses, et ces seuls caractères. L'idée générale n'est pas un appauvrissement, la réalité vidée, le squelette banal des individus mutilés; elle n'est pas un je ne sais quoi d'abstrait et de mort, elle est féconde, elle est riche de tout ce qu'elle résume et concentre.
Voyez par quels progrès successifs se forment les idées de l'enfant. D'abord la généralisation est indéfinie, c'est seulement la spontanéité de l'esprit qui entre en jeu et, de traits vagues, sans précision, compose une idée sans forme et sans limites : c'est un organisme homogène et simple, comme ces masses de matière vivante qui flottent sur la mer et qu'elle jette au rivage. A mesure que l'homme se développe, que les expériences se multiplient, les idées se difi\3rencient, les distinctions s'établissent, les rapports sont mieux définis. La vie de l'esprit se complique. Les idées se divisent en organismes qui s'enveloppent, s'accordent et se relient dans l'unité d'une même pensée. Ce qui fait la vie de ridée générale, c'est la multitude des individus qu'elle résume; isolée, elle ne serait qu'une unité vide, mais en elle vit toute la réalité qu'elle concentre et qui en jaillit à notre appel. Comme le point où la pierre frappe l'eau devient le centre de cercles concentriques qui s'enveloppent, ainsi au choc de ridée générale tendent à se former des images réelles et des images possibles, comme si une agitation sourde soulevait la masse des expériences passées. Nous ne vidons pas la réalité, nous l'organisons : l'idée générale de rose, c'est plus et c'est moins que la rose individuelle,, ce sont toutes les roses réelles et toutes les roses possibles. L'esprit ne travaille pas à se vider de plus en plus lui-même, il ne tend pas vers l'être indéterminé, sans contenu, vers le zéro, vers le rien; il se crée en mettant l'unité dans la diversité des choses, en organisant cette diversité, en faisant ainsi de lui-même une activité riche d'actes réels et possibles, mais maîtresse de cette richesse et ne s'y dispersant plus.
raccorde que « Tindividu n*est qu'un tissu de propriétés générales diversement entrelacées * »; mais Tesprit, en possession de ces quelques propriétés, entrevoit la multitude de leurs combinaisons possibles et, par suite de sa fécondité propre,tend à les recréer dans leur diversité infinie*.
Les idées générales naissent comme les mots, sans que la conscience intervienne, par le développement progressif de la pensée, qui spontanément s'organise. Mais les idées générales rapprochant les individus par des analogies trop souvent superficielles, s'attachant à ce qui se voit, à ce qui frappe les sens, elles distribuent les choses selon des rapports plus apparents que réels ; ne tenant pas compte de l'importance des caractères, elles forment des groupes qui restent en présence sans s'unir. L'unité est incomplète; les individus s'ordonnent dans les genres, mais les genres sont juxtaposés; l'ordre est extérieur, superficiel; n'étant pas dérivé d'un ordre supérieur qui l'implique, il n'est qu'un hasard heureux, rien ne le garantit. Nous vivons encore d'une vie incertaine et provisoire. N'est-ce pas assez des genres pour nous étourdir et nous disperser? Que de plantés, dont chacune a ses feuilles, sa tige et sa fleur ! Que d'insectes perdus dans ces plantes ! Nous ne pouvons connaître ce que nous écrasons; le génie de la nature nous défie par sa fécondité.
L'esprit peu à peu se rassure, domine ce vertige ; obéissant à la loi qui est son essence même et le constitue tout entier, il intervient avec la conscience de ce qu'il veut : il s'efforce d'organiser les genres, après avoir organisé les individus. Dans les propriétés générales, il en distingue qui, moins variables, plus étendues, sont présentes à des groupes d'êtres plus nombreux; dans la diversité des espèces il retrouve l'unité du genre, dans la diversité des genres l'unité de la classe. Ce n'est pas tout : il cherche et il découvre la raison de cette
1. J. Lachelier, Cours de psychologie, Gabriel SÉAILLES. — Génie dans l'arU
18 ESSAI SUR LE GÉNIfi DANS L'aET
unité : il 7 a des caractères dominateurs, qui entraînent i leur suite toute une série de caractères dérivés. lise meteo quête de ces idées maîtresses, de ces idées fixes de la nature, et, dès qu'il les possède, du même coup s'éveillent en lui les idées secondaires qu'elles coordonnent. Si un animal a des vertèbres, l'appareil circulatoire par exemple ne peut varier qu'entre quatre ou cinq formes; si les vertèbres disparaissent, tous les caractères secondaires sont supprimés. La classe eutbrasse donc tous les êtres qui possèdent ce caractère dominateur, et les caractères secondaires, qui varient cette idée maîtresse, marquent la diversité des genres. L'unité de plan se concilie avec la pluralité des formes ; l'œuvre se compli< que sans cesser d'être harmonieuse. Dès lors, les genres ne sont plus juxtaposés, ils sont organisés ; ils forment une hiérarchie, ils sont en rapport entre eux et avec le plan générai de la nature ; ils sont un moment dans la continuité progressive de l'Être, et pas un des termes de cette série ascendante ne peut être supprimé, sans que manque un détail nécessaire à l'ensemble systématique des choses. La classification donne une valeur aux idées générales, en en formant un système, en les fondant non plus sur des apparences superficielles, mais sur les caractères les plus durables de Têtre, découverts par l'analyse réfléchie; elle établit des rapports entre tous les êtres qui à chaque instant coexistent dans l'espace; et elle permet ainsi à la pensée de se recueillir dans leur multitude sans s'y disperser.
Ne suivons-nous pas ici le progrès du génie intéiîeur qui s'élève tout à la fois vers l'ordre et vers la vie, qui se crée en créant le monde, ne se donne la réalité qu'en la donnant à l'objet de sa pensée, et ne devient maître de lui qu'en devenant maître des choses? Qu'est-ce que la vie d'un être réduit aux données des sens? Il ne peut se recueillir dans la diversité des sensations, qui tour à tour le distraient de luimême. Plus les images qui se succèdent sont multiples, plus
BU GÉNIE BAKS L'OfflEiLLIGENCE t9
«on rêve est confus; plcm de fantômes, il n'est qu'un Être fantastique ; ne pouvait fonder sa vie que &ur Téphémère^ il est comme ces sols mouvaoits qu'ua ceup de vent traitsforme : il n'existe pats. L'esprit s'organise en organisant les choses : comme ie monde qu'il pense, il prend une existence réelle, harmonieuse et durable. La vie intmevre «est plus variée, plus complexe : le monde n^est phisiuai spectacle confus d'individus juxtaposés, les caractères de ces individus ont été analysés, classés selon leur éegré de générahté et <de permanence ; les ressemblances sont définies, les différences ne sont plus des [désordres, les idées se sont mnlti^iées en se précisant. La vie est plus une : mos idées sost en rapport comme les êtres; nous sommes affranchis des diversités individuelles, nons les possédoos toutes concentrées dans qudques caractères génémiix qm varient à i'infinî leurs combinaisons. Plus variée et plus une, la vie «est pins intense : les idées en harmonie résonnent toutes ensemèle dans l'unité de la conscience. La vie est réelle et durable : die ne repose plus sur des appai^eaces passagères, elle est édifiée sur ce qui dure, sur des idées solides et forteBient cimentées.
Les idées générales naissent en quelque sorte d'elles* mêsmes, par cela seul que l'esprit entre ea rapport avec le mofode et obéit à ses lois. La classification est l'œuvre de la pensée réfléchie, ^jui analyse et décompose ; mais n'est-ce pas toujours le môme élan spcttitané vers l'oa^dre et l'unité qui dirige la pensée consciente? Pour classer, nous cherchons des caractères dominateurs, pour les trouver, nous faisons des conjectures successives, nous imaginons un ordre possible, et nous croyons avoir déeouviert Tordre réel quand nous avons formulé l'hypothèse la plus simple et la plus féconde. Ainsi travaille en nous le génie de la vie qui croit à l'harmonie parce qu'il croit en lui-même, et qui d'un élan spontané va vers cette harmonie qui seule lui permet de se réaliser en prenant conscience.de lui-mèmes et des choses.
C'est un sentiment d'épouvante qui s'éveille quand nous songeons à la multitude des êtres divers qui coexistent dans l'espace, à la série sans comiqencement ni fin des faits qui se succèdent dans la durée. Si la réflexion précédait l'activité spontanée de l'esprit, si nous nous rendions compte de l'immense travail que suppose l'unité de la pensée, si nous imaginions le nombre effrayant de mouvements qui s'entrecroisent et se combinent pour former le tissu des choses, si nous n'éprouvions d'abord l'harmonie que nous ignorons encore, et si déjà, dans le premier regard qui s'ouvre naïvement au spectacle des choses et les dessine par un art inconscient, ne se concentrait en une intuition confuse Tordre simple et grandiose que peu à peu révèle le lent travail de la science, pris de désespoir nous n'oserions jamais affronter Fintelligence de cet univers, dont l'immensité nous anéantit. Mais la sensation se fait d'elle-même, et des sensations l'objet, et des objets les genres, et des genres rattachés entre eux par la réflexion l'ensemble systématique des êtres qui coexistent. Déjà la pensée est une, elle est en possession d'un objet durable; elle ne meurt plus à chaque instant.
Cependant, si les êtres se ressemblent, se groupent et s'ordonnent, ils ne composent pas encore l'unité vivante d'un univers organisé, parce qu'ils ne sont pas en action réciproque, parce que le passé ne tient pas au présent, le présent à l'avenir. A chaque instant de la durée existe un monde qui n'est pas sans analogie avec le monde qui l'a précédé ; mais ces mondes semblables ne se fondent pas dans l'unité continue d'un monde permanent. Il faut que l'esprit poursuive son œuvre, qu'il étende sa vie dans la durée, qu'en reliant les événements successifs il rattache ses pensées successives, qu'il en fasse les divers moments d'une pensée qui se développe sans cesser d'être identique.
Nous voici en présence des faits comme tout à l'heure en présence des individus, et, quand nous réfléchissons à l'œuvre
DU GÉNIE DANS L'iNTELLIGENCB 21
nouvelle qui s'impose à nous, notre premier mouvement est encore Thésitation et l'effroi. Par bonheur la vie précède la réflexion, Faction précède la conscience de sa difficulté : on peut ce qu'on croit pouvoir; si loin que paraisse le but c'est assez de le voir et d'y marcher pour l'atteindre. La réflexion même est soutenue, entraînée, vivifiée par le génie, qui est présent à elle comme à toute pensée. Pour établir les rapports des états successifs des êtres, il faut dans le tissu serré des faits, dont la trame s'étend à travers la durée, démêler les fils qui toujours s'unissent et sont liés l'un à l'autre, il faut dans les événements qui s'entrecroisent s'emparer de l'événement qui rend compte à lui seul de tel autre événement qui toujours lui succède. L'esprit aura beau prendre connaissance des phénomènes, il n'en saisira pas la loi; elle est cachée, puisqu'il la cherche; il faut qu'il intervienne, qu'il agisse, qu'il devine.
Observer, ce n'est pas découvrir, c'est préparer les éléments de la découverte. Vous voulez savoir quel est l'antécédent nécessaire de tel fait, la condition qui présente le pose, absente le supprime. Les circonstances sont très nombreuses, elles se mêlent, elles ne se laissent pas désunir. Le fait tantôt se produit, tantôt ne se produit pas; il est sujet à mille variations, et il faut dans la multitude des circonstances qui le précèdent démêler celle qui à elle seule rend compte de sa présence, de son absence et de ses variations Que donne l'observation? une multitude de cas en apparence contradictoires; elle est faite pour décourager celui qui ne la domine pas. C'est alors qu'intervient le génie, qui ne laisse rien pénétrer dans l'intelligence sans faire effort pour l'organiser. Les cas enregistrés en apparence se contredisent, il n'accepte pas cette contradiction; le désordre le gêne. Sans que la conscience intervienne, si ce n'est pour concentrer l'attention sur l'objet de la recherche, tous les rapports possibles entre ces faits différents se présentent à l*espril*
33 ESSAf sua LB GÈnm DANS l'autt
toutes les c^mèiiiaisom eittre les cireonstances données se forment, toot ce qui pent foire Timité de ees cas divers est essayé. D'elles-m^mes, par une sorte de nécessité intérieure, par TeiTort spontané de Tesprit ponr se débarrasser d'une souffrance, en Fédaisant h Yunité une (iiTersité qui le divise, les idées se combinent, tendent à se eoncentrer en une seule idée qui les coordonne et les concilie. Tant que l'hypothèse est fausse, elle ne répond pas à tons )es cas, elle ne contient pas ce qui présent à* tous donne le secret de leurs différences, elle ne supprime pas la diversité des faits recueillis, elle n'est qu'une unité imparfaite, une sorte d'organisme mort-né, détruit en se formant par les idées contradictoires qui luttent centre lui et qu'iï ne peut s'assimiler.
De Taveu de t^Kïs les sava-nts, il n'y a paps de règte pour découvrir la loi, pour faire naître à propos des faits observés une idée juste et féco«d!e'. Il ne suffit pas de savoir ce qu'est la vie pour être vivant : découvrir c'est vivre, c'est soumettre ses idées à l'ordre, loi primitive de la vie, c'est organiser les choses, qui ne peuvent pénétrer dans un esprit puissant sans se soumettre à son génie en y participant. Go n est pas nous qui faisons l'hypothèse, elle se fait en nous. Troublé par la confusion des phénomènes observés, souffrant de cette confusion, l'esprit spontanémieflt réagit. Un sourd travail s'opère en lui, et tout k coup, avec la rapidité de l'éclair, l'idée- se dégage lumineuse, surprenant la conscience éblouie. S'il faut éviter Tesprit de système, c'est qu'il fixe la pensée dans une forme inHexible, c'est qu'il lui enlève sa sou^ plesse et sa docilité, c'est qu'il im laisse fins la vérité se faire en elle par le libre je» des idéesi fui s'organisent. L'esprit dxy système ressemble à ces poisons métalliques qui tuent l'animal en fixant la matière vivante, en supprimant sa plasticité^ en arrêtant le mouvement perpéttiel qui la désagrège, la remplace et la renonveMe.
Ce n'est pas assez de l'association des idées, qui a repro-
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duit ce qui a été, pour expliquer cette perpétuelle création de la vérité par Fesprit. Les idées s'appellent, se répondent et s'unissent, non seulement quand elles se sont présentées ensemble autrefois, mais aussi quand elles sont en rapport, quand elles dépendent Tune de Tautre, quand elles se complètent, s'achèvent et peuvent s'organiser dans Tunilé d'une même conscience. Sans doute, pour découvrir, le savant analyse : observer, c'est démêler les circonstances qui s'entrecroisent, c'est fragmenter la grande action simultanée de la nature. Mais ce travail n'aboutit à la loi que par l'hypothèse, que par la découverte de quelque chose de commun qui est présent à tous les exemples recueillis et les ordonne en les expliquant. Sans doute la loi peut être considérée comme abstraite des phénomènes et les phénomènes comme des tissus de lois. Les phénomènes dans leur succession sont ainsi généralisés, comme les individus dans leur coexistence. Il reste quelques phénomènes généraux en rapport les ans avec les autres, des antécédents et des conséquents toujours les mêmes et toujours dans les mêmes relations; il n'y a plus pour ainsi dire de faits particuliers, il y a des faits universels. Mais il n'en est pas moins vrai que l'esprit ne découvre les lois que par une synthèse, que par un acte vital. Comme dans les genres vivent les individus, ainsi dans les lois vivent les phénomènes : pour l'esprit, la loi c'est un fait dominateur, général, qui, présent à tous les cas particuliers et en apparence contradictoires, les rattache, les concilie, les organise.
Toute découverte apparaît dans l'inspiration, comme par un hasard heureux ; elle est Tœuvre du génie spontané qui tend vers l'harmonie, pnrce qu'il est la vie et que le désordre est la mort. Aussi, avant toute vérification, avant toute réflexion, qu'est-ce qui donne une valeur à l'hypothèse? Qu'estce qui lui mérite notre attention? Qu'est-ce qui fait qu'elle prend vie en nous? C'est qu'elle est simple et féconde, c'est
qu'elle comprend toutes les circonstances observées, c'est que par un double mouvement nous allons de son unité à la diversité des phénomènes qui la développent, et de la diversité des phénomènes à son unité qui les concentre. Supposez qu'il y ait autant d'hypothèses que de circonstances; à quoi bon? c'est toujours l'analyse; les faits sont juxtaposés, ils ne sont pas organisés. Ce que nous voulons, c'est vivre, et pour vivre Tordre, ce qui groupe le plus de faits, ce qui fait retentir en accord le plus d'idées et nous donne ainsi la joie d'une vie plus une et plus intense. L'hypothèse ne vaut que quand elle est vérifiée : c'est que l'idée ne peut se séparer de son objet, c'est que l'objet est l'idée même, et que l'accord entre les idées qui constituent la pensée n'existe qu'à la condition d'être l'accord entre les objets qui constituent le monde. L'hypothèse se vérifie par l'expérience. Toute expérience même faite au hasard suppose une hypothèse plus ou moins clairement exprimée. Qu'est-ce en efiet qu'expérimenter? C'est faire agir l'hypothèse, c'est produire l'antécédent au milieu des circonstances les plus variées, et retrouver toujours le même conséquent; c'est faire un ordre réel de l'ordre encore idéal créé par l'hypothèse, c'est prendre possession tout à la fois et de la pensée et des choses.
L'induction se complète par l'analogie. L'induction dans le particulier saisit le général, dans le fait la loi ; pour elle, l'individu représente le genre; la loi, dégagée des cas particuliers, exprime les rapports des genres. L'eau pour le chimiste n'est plus telle eau puisée à telle source, dans tel vase, à tel jour, c'est l'eau en général; les termes sur lesquels il opère sont généraux, les relations entre ces termes, c'est-àdire les lois, sont générales. L'analogie étend les genres, donc agrandit l'empire des lois. Deux choses ont des ressemblances, des propriétés communes, telle proposition est vraie de l'une, donc elle est vraie de l'autre. La chaleur, la
lumière, rélectricité oot des rapports multiples : ne pourrait-on les faire rentrer dans un genre commun? du même coup réduire le nombre des lois découvertes, les ramener aux quelques lois du genre plus étendu qui les comprendrait? De là rhypothèse de T unité des forces physiques : reliant ces forces Tune à Tautre et toutes ces forces au mouvement, elle réduit leurs lois spéciales et multiples à n'être que les cas particuliers des lois plus générales de la mécanique rationnelle. Ainsi Tesprit poursuit son œuvre d'unité, rattache les lois particulières à des lois plus générales, concentre tout le détail des phénomènes dans quelques propositions universelles, où il Tembrasse d'une seule pensée.
Nous ne prétendons pas diminuer le rôle de la réflexion, du travail et de la volonté; nous ne prétendons pas que rhomme marche en aveugle vers la lumière; nous sommes convaincus qu'il n'y a qu'un moyen de réussir : l'effort constant ; que le secret du génie, c'est la patience ; que l'idée ne se donne qu'à celui qui, étant possédé par elle, mérite de la posséder à son tour. On ne résout un problème qu'en y pensant toujours. Mais d'abord la réflexion ne doit pas être distinguée de la pensée qui sourdement travaille en nous. La réflexion n'est que la conscience et la prise de possession de cette pensée par elle-même. Elle poursuit la même fin, elle obéit aux mêmes tendances. C'est le même désir de l'ordre qui lui donne l'impulsion, c'est le même amour qui soutient son effort, c'est le même génie qui fait sa fécondité. Il se connaît, il se veut, il s'aime en elle; mais toujours il est la force vive, l'activité créatrice et spontanée qui, dans l'inspiration, se soulève vers la vérité. Le rôle de la volonté, c'est de fixer l'esprit, c'est de l'occuper d'une idée, c'est de faire apparaître, en vertu des lois mêmes de la vie, les idées qui sont en rapport avec cette idée maîtresse, qui la complètent et l'achèvent.
Ainsi le génie, dont tout Têtre est Télan vers l%armonie, est partout présent; pour le reconnaître, il suffit d'être impar* tial, de ne pas se plaire à s'humilier soi-même. N'est-ce pas ce vivant amour de la beauté qui fait tout ce qu'il y a de réel et de positif dans Tœuvre de la science? n'est-ce pas lui qui forme l'hypothèse; qui, par cela seul que les faits pénètrent dans Tesprit, les associe, les groupe et, en les combinant selon leurs affinités, les organise en une même idée? N'estce pas lui qui présent à la réflexion la dirige et par elle se contient, se modère, s'arrête, choisit et juge l'hypothèse après l'avoir créée? N'est-ce pas lui qui rejette les complications inutiles? qui veut que la vérité soit simple et féconde, ne doute pas qu'elle ne le soit, et ne croit l'avoir trouvée qu'en la reconnaissant au charme qu'il lui prête? N'est-ce pas lui qui fait ainsi de l'ordre une raison^ de la beauté la première des preuves?
Tant que nous nous contentons de vivre et de penser, nous ne doutons pas plus de l'ordre que de nous, de ce qui est la condition de notre vie que de notre vie même. Nous n'enfermons pas la nature dans des formes inflexibles, nous lui laissons la liberté des , créations nouvelles. Mais nous croyons à la permanence des lois, nous croyons non seulement que tel fait aura toujours le même antécédent, le même conséquent, mais que les mêmes faits se reproduiront, que notre vie et notre pensée pourront toujours se confier au rbythme des choses, au bercement harmonique qui ne laisse osciller notre monde que dans des limites déterminées ; nous croyons qne le mouvement universel restera le mouvement alternant, onduleux, qui ramène les mêmes espèces, les mêmes genres, les mêmes formes et les mêmes lois ; qu'il ne deviendra jamais l'entraînement précipité d'une folie furieuse, créant pour anéantir, multipliant des idées sans suite, des êtres sans durée, pour satisfaire sa rage de destruction. Pourquoi voulons-nous qu'il y ait des analogies
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entre les différents êtres, qa€ leurs ressemblances ne soient pas saperficielles, apparentes; qu'elles les rattachent à une même pensée, dont ils sont les variations? Pourquoi ne pensons-nous pas qu'il y a autant d'idées distinctes et sans rapport qa'it y a de genres dans la nature? Pourquoi? C'est que nous vivons, c'est que nous pensons ; penser, c'est encore vivre; et que l'ordre est la condition de la vie. Le doute nous lin^ite, BOits restreint ; la vie est croyance parce qu'elle est volonté, parce qu'cjHe est amour. Nous travaillons pour la beauté parce que bous l'ainons, et nous l'aimons parce qu'elle est la vie même : tout progrès dans la vie est un progrès dans la beauté. Supposez antant de mondes que d'instants successifs, essayes d'imaginer cette folie des choses, du même coup von» vous anéantissez. L'ordre, c'est la lumière et la vie, c'est la possession du monde et de soi-même.
Par la science, nods multiplions nos idées en les organisant. Nous ne nousconlefitons plus de parcourir le monde d'un regard, de le saisir d'une vue confuse; nous nous attachons atout ce qui est; ©ocrs voulons to^nt comprendre, les êtres simultanés et leurs actions successives ; nous voulons tout avoir dans notre esprit, y concentrer la vie universelle; mais en même temps nous voulons nous posséder, ne pas nous disperser, jouir de cette connaissance, en être les maîtres et non les esclaves. Les faits sont réduits à l'unité par les lois, comme les individws par les genres. Nous résumons le détail infini des êtres dans quelques caractères généraux, le détail' infini des phénomènes successifs dans quelques rapports généraux : voilà l'unité; mais cette unité contient virtuellement la variété infinie des individus et des phénomènes : voilà la diversité; les deux termes en s'unissant font l'harmonie des idées et de leurs objets; la vie est multiple, une, intense, durable; nous sommes maîtres des choses et maitres de nous.
L'esprit s'eflorce vers l'unité ; U réduit tes individus aur
genres, les faits aux lois, les lois, sorte de faits généraux compris dans les faits particuliers, à des lois plus générales et plus simples; n'est-ce pas la preuve que son œuvre est une œuvre d'analyse et non de synthèse; qu'il poursuit l'abstrait dans le concret, le possible dans le réel, le moins dans le plus; que loin de chercher la beauté, il s'acharne à la supprimer? N'est-ce pas la preuve que savoir c'est décomposer et détruire, briser l'unité complexe des choses en éléments de plus en plus simples, de moins en moins nombreux. Le problème de la science peut se poser en ces termes : réduire au plus petit nombre possible les propositions générales qui étant admises auraient pour résultat l'ordre du monde tel qu'il existe. Quand les lois d'un ordre de phénomènes ont été découvertes par l'induction, ces lois sont rattachées à des lois plus générales, plus simples, dont elles pourraient être déduites, dont elles sont des cas particuliers ou des corollaires. La science achevée se résumerait ainsi dans quelques lois très simples, dont la combinaison permettrait par le calcul de reproduire les lois plus complexes et jusqu'au détail des phénomènes. Les sciences les plus avancées ont pris ainsi la forme déductive. La mécanique, l'astronomie, l'hydrostatique, l'optique, l'acoustique, la thermologie sont désormais des sciences mathématiques. Les lois ne sont plus seulement constatées par l'expérience, extraites des phénomènes par l'induction, elles sont déduites de lois plus générales qui les rendent nécessaires. Formant une série dont tous les termes s'enchaînent logiquement, elles se garantissent les unes les autres. Les lois ne dépendent plus des faits, elles s'imposent aux faits; non seulement elles sont, mais elles ne peuvent pas ne point être. Dès qu'une vérité nouvelle est découverte, il faut chercher les vérités générales ou les hypothèses auxquelles elle peut être reliée logiquement et dont par suite elle aurait pu être déduite avant toute expérience. Toutes les lois se ramèneront ainsi
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à un nombre très limité de lois primitives, à quelques axiomes, et la science entière à un enchaînement continu de principes et de conséquences, tous reliés à ces axiomes premiers, imposés à la fois par l'expérience totale et par la loi même de la pensée, qui est de ne pas se contredire ellemême. Ainsi de quelques principes abstraits se déduirait par une nécessité purement logique tout l'ordre des choses, et peut-être le progrès apparent du monde ne faisant que poser les expressions successives d'une équation mécanique, le problème si compliqué du monde se résoudrait-il par une série de formules équivalentes.
Dès lors, ne peut-on dire que l'hypothèse de l'ordre n'est qu'une hypothèse provisoire, une illusion qui a eu son heure d'utilité, qui a pu soutenir l'esprit en ajoutant une séduction à la science, qui s'explique par ce fait que le réel est enfermé dans les limites très étroites du possible, et que ces limites partout présentes mettent l'unité dans la diversité infinie des phénomènes? L'hypothèse est une divination; la loi apparaît pour la première fois, dans une heure d'inspira* tion, par l'effort spontané d'un génie inconscient qui semble, épris d'harmonie, la pressentir, la posséder et la répandre sur les choses, soit; mais l'esprit n'aspire qu'à tuer en lui le poète, qu'à remplacer l'action intermittente et capricieuse de la pensée créatrice par la démarche sûre de la pensée logique, indifférente, toujours égale à elle-même. L'harmonie est un problème, une résultante, la beauté une illusion : l'œuvre de la science, c'est de ramener toute loi au principe d'identité, tout ce qui est à une série linéaire de propositions qui s'enchaînent. L'humanité, comme l'homme, a son histoire; dans l'enfance, elle est surtout effrayée, elle ne pense pas, elle est toute à vivre; jeune elle se laisse volontier aller à prendre ses rêves ou ses désirs pour des réalités ; elle donne à la nature tout ce qu'elle trouve en ellemême, elle imagine ainsi une sympathie mystérieuse qui fait
86 BSSàl SUR LE GÉNIE DANS l'aRT
de la science je ne sais quel entretien d*amour, où deux beautés s'appellent, se répondent et se reconnaissent; vieillie^ elle ne peut donoer ce qu'elle n*a plus ; cette grande lumière de poésie s'est éteinte ; il reste le réel, la vérité dans son charme sévère, froide et sans ornements, la vérité telle qu'elle est, dépouillée de la beauté qu'elle ae devait qu'à l'amour de celui qui la 'Contemplait; il reste le mécanisme impersonnel, la série des propositions logiques qui s'enchatnent et se coordonnent selon la loi inflexible et sans passion.
La science ne prendra jamais la forme déduetive, toujours elle aura besoin de l'expérience, toujours elle devra ses découvertes à l'organisation spontanée des faits dans les lois, des lois dans des lois plus générales et plus simples; toujours elle sortira de la fécondité de l'esprit qui, «en animant les idées, les soumet aux lois de la vie et du même coup les ordonne. — Cependant son <Buvre est de décomposer, d'analyser, de remplacer la synthèse inconsciente, hasardeuse, qui donne naissance à l'hypothèse, par une analyse réfléchie, par un oalcul toujours possible; de supprimer le génie après avoir tué la beauté ; de ne laisser du monde que quelques formules abstraites, dont toutes les combinaisons puissent être prévues, de faire ainsi de l'esprit une machine qui, connaissant tous ses rouages, leurs rapports et leur mode d'action, soit maîtresse d'elle-même. — Si l'on suppose qu'il n'y ait plus rien à faire, il n'est pas étonnant que l'activité devienne superflue ; mais tant qu'il y aura un problème à résoudre, une loi inconnue à découvrir, l'esprit obéira aux mêmes tendances, et comme apprendre c'est en un sens retrouver la vérité, refaire la science, tant que Thomme vivra et pensera, la même activité créatrice et spontanée travaillera pour l'ordre vers lequel nous allons d'un mouvement naturel, d'un élan irréfléchi.
Supposons ta science achevée, les données du problème sont changées ; la méthode, d'inductive, devient déductive ; le
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travail de Tesprit n'est pas différent, il obéit aux mêmes lois, il révèle les méiiies besoins et la même nature. En présence du monde tel qu'il nous est donné, du monde compliqué, parvenu jusqu'à la pensée consciente d'elle-même, l'esprit cherche les éléments, parce qu'il a la diversité et que, tendant à l'harmonie, il doit trouver l'unité. Voilà pourquoi la science détruit, décompose, dans les individus cherche l'universel, dans le concret l'abstrait, dans les faits les lois. De la multitude des phénomènes qui s'entrecroisent, Tesprit dégage le simple, le général, pour se recueillir, pour s'organiser, pour se créer lui-même en créant le monde, dont il est la pensée.
De même que par la vue tout rh<M*izon visible est comme concentré dans une intuition unique, ainsi par la science on voudrait concentrer tous les phénomènes en une seule pensée. Mais l'intuition unique est vague, incomplète; pour voir les objets avec précision, il faut les détailler, les parcourir de nouveau tour à tour et dans leur ensemble ; il en est de même de la sctenoe. Des phénomènes elle abstrait quelques lois, des éléments très généraux ; au terme, il reste un ou deux principes logiques et quelques axiomes mécaniques, l'Être ifidéterminé avec ses lois primordiales, universelles, aussi pauvres qu'étendues, le possible plutôt que le réel, un minimum, un néant. L'esprit ne représentant plus que les conditions les plus générales de l'Être, réduit à quelques idées élémentaires, transporté dans un milieu abstrait, ne plongeant plus dans la réalité, n'aurait donc tant travaillé que pour se raréfier, se vider, s'anéantir, avec le monde dont il est la pensée.
La science n'est pas ce suicide; elle est une lente métamorphose qui élève la pensée à une existence supérieure sans changer ses lois primitives. Il y a deux sortes d'unités dans une œuvre d'art : l'unité de l'élément et des procédés, qui marque le génie de l'artiste par la simplicité des moyens
employés; Tunité des idées exprimées, qui par leur nombre et leur ordonnance font toute la beauté de Toeuvre. En face du poème des choses, la science se préoccupe surtout du métier de la nature, de ses éléments, de ses procédés; mais c'est que le poème est écrit, c'est que les combinaisons sont données. Supposez Tunité élémentaire obtenue, il faut que le génie spontané, dont la loi est Teffort vers l'harmonie , fasse sortir de cette pauvreté la richesse des idées, de cette monotonie la diversité des choses, qu'il arrive ainsi à l'unité supérieure, qui résulte du concours des éléments. Le problème est renversé, c'est la même loi subjective, le même besoin d'organiser ses idées en les multipliant, de varier sa vie en la concentrant. En laissant agir le génie qui le constitue, l'esprit devrait ainsi refaire l'œuvre de la nature, reprendre l'histoire du monde, suivre l'évolution progressive des choses, faire sortir de cette nébuleuse de l'abstraction l'univers dans la richesse de ses lois hiérarchiques. Si la science était alors à son plus haut point de perfection, ce n'est pas que la fécondité de l'esprit serait devenue inutile, c'est qu'elle serait plus libre, plus indépendante, plus active que jamais ; c'est que l'on ne sait vraiment que ce que Ton fait et que loin de ne rien faire elle ferait tout, imaginant le réel dans le possible, combinant les éléments simples pour obtenir les lois les plus générales, les lois générales pour atteindre les lois plus complexes, descendant ainsi jusqu'aux espèces et ne laissant au hasard que les accidents indéterminés des différences individuelles.
Ainsi la science faite, le simple obtenu, l'esprit plus que jamais devrait se livrer au génie qui lui donne l'impulsion, en l'entraînant vers la beauté; plus que jamais, pour vivre, il devrait mettre Tordre dans ses idées, non plus en appauvrissant leur contenu, mais par une création véritable, en faisant sortir de la pauvreté de quelques éléments abstraits la richesse des formes et des lois, en imaginant les combi-
naisons possibles, en multipliant ses idées par elles-mêmes, en faisant sortir du néant de l'Être indéterminé l'harmonie d'un organisme hétérogène, défini, cohérent, en se donnant ainsi la vie et à soi et au monde par une sorte de génération spontanée. Et nous savons par les lois mêmes de la pensée ce que serait ce monde, ce qu'il devrait être, ce qu'il ne pourrait point ne pas être. L'esprit ne peut créer que l'ordre, parce qu'il n'existe que par l'ordre. Le monde construit par la pensée, créé par la déduction, ne pourrait être que le nôtre ou un monde analogue à celui que nous contemplons. La combinaison des lois simples ne pourrait donner une série d'équations successives, sans autre rapport qu'un rapport d'équivalence; le désordre, en supprimant l'esprit, supprimerait la science. La pensée n'est possible que si son objet ne multiplie pas les idées à l'infini en se transformant sans cesse : elle exige des genres fixes, des lois permanentes, un, rythme régulier, périodique, qui ne la livre pas à la perpétuelle attente de l'inconnu.
Les sciences mathématiques ne nous montrent-elles pas ce que deviendrait la science de la nature en prenant la forme déductive? ne suffisent-elles pas à prouver que, si les conditions du problème étaient différentes, l'effort de l'esprit, ses tendances natives, sa puissance créatrice n'auraient pas changé? Nulle part la pensée n'est plus indépendante, plus maîtresse d'elle-même ; il n'est rien qui ne vienne d'elle; elle fait tout, les éléments comme leurs combinaisons. Elle part du simple et s'avance par des complications successives. Elle ne va plus loin qu'à la condition d'avoir été jusqu'au point qu'elle veut dépasser; c'est dans les vérités antérieures que toujours elle trouve la raison des vérités qu'elle cherche. Le progrès est continu, tout se tient, et, si elle ne pose que des vérités nécessaires, c'est que, les ayant tissées elle-même, elle sait qu'aucun fil n'en peut être brisé sans que tous les autres suivent. Elle tire tout d'elle-même, les éléments et
Gabriel SÉAILLES. — Génie dans l'art. o
leurs rapports ; c'est un monde d'idées qui peu à peu s'éveillent, s'agitent et se combinent par un libre mouvement. Ne retrouvons-nous pas dans ce travail la tendance inconsciente vers l'ordre, le génie épris d'harmonie qui toujours actif travaille en nous à la découvrir quand elle est toute faite, à la créer quand il n'en a que les éléments? Qu'est-ce qu'une ligne? Une synthèse de points. Qu'est-ce qu'un nombre? Une synthèse d'unités. Le mouvement crée tout à la fois et la ligne et le nombre, mais grâce à l'imagination qui relie les moments successifs du mouvement pour en former un tout continu et qui donne ainsi les deux éléments nécessaires pour constituer la ligne et le nombre : l'un et le plusieurs. Mouvement, diversité de ses moments successifs, unité de l'effort qui le produit, de l'imagination qui le dessine, nous retrouvons l'esprit et ses lois au début de la science. Les éléments simples, par cela seul qu'ils vivent dans l'esprit, qu'ils sont en lui et quelque chose de lui, tendent à se compliquer, à s'organiser. Sans doute nous allons du simple au composé, et les propriétés du composé résultent des propriétés du simple, mais les combinaisons ne sont pas données, nous les imaginons, nous les construisons. De plus, nous ne saisissons pas du premier coup les vérités nouvelles qui sortent de ces combinaisons, il faut les imaginer et les construire à leur tour.
Comment se pose le problème? comment est-il résolu? L'idée du problème est déjà une découverte. Rien ne semble plus simple que de formuler un théorème ; à vrai dire, c'est en entrevoir la solution, c'est faire une hypothèse, et faire une hypothèse en mathématiques, c'est trouver une combinaison nouvelle des éléments donnés, c'est se marquer un but qu'on croit possible d'atteindre et vers lequel on s'efforce, ce qui est déjà s'en rapprocher. Les théorèmes ne se découvrent pas comme ils se démontrent : ce qui se présente d'abord, c'est, après des hypothèses multiples et infécondes.
après des tâtonnements, des essais, des expériences, l'idée même du théorème, c'est-à-dire la conclusion, dont on pressent la vérité sans pouvoir l'établir. L'esprit franchit d'un élan toute une série d'intermédiaires, il tombe sur la vérité par une sorte de divination, puis il cherche à la démontrer en la rattachant aux propositions antérieurement établies ou universellement admises. Ainsi c'est spontanément que se forment en nous les conjectures successives qui donnent naissance au théorème, c'est spontanément que se composent en nous les vérités plus complexes, qu'on vérifie par le raisonnement en cherchant les prémisses qui en constituent la preuve.
Gomment se fait la démonstration? N'est-ce pas encore par le groupement spontané des idées qui s'unissent selon leurs rapports? Posez un théorème très simple : dans un parallélogramme les côtés opposés sont égaux. Il faut remarquer d'abord que ces côtés sont parallèles, songer aux propriétés des parallèles coupées par une sécante, tracer la diagonale, se souvenir que les angles alternes-internes sont égaux, que deux triangles ayant un côté commun adjacent à deux angles égaux sont égaux. Ici, les intermédiaires sont simples et peu nombreux; mais plus on avance, plus les données sont complexes, plus les éléments qu'elles comprennent sont nombreux; par suite, les combinaisons possibles se multiplient ; il faut tomber juste, ne pas se perdre dans la multitude des conjectures qui fatiguent et découragent. Il s'agit non seulement de saisir dans le composé les éléments simples qui le constituent, mais encore les propriétés de ces éléments et les rapports de ces propriétés entre elles et aux propriétés du tout complexe qu'on a cons truit. Les phénomènes divers donnent naissance à la loi en s'organisant dans une même pensée; ainsi les théorèmes établis, vivant dans l'esprit, s'unissent, se combinent dans un théorème qui les comprend, les résume, les coordonne;
et c'est à la variété, à la complexité de ces constructions que se reconnaît le génie mathématique, génie vraiment spontané, qui plus que tout autre manifeste avec clarté les lois de la vie et de la pensée.
En résumé, la science continue la vie, elle en est une forme supérieure : elle naît et se développe quand les idées s'organisent. Sans doute c'est la volonté qui frappe sur l'esprit, qui rémeut et le fait tressaillir jusqu'en ses profondeurs ; mais si la source de vie en jaillit, c'est qu'elle y circule obscurément, c'est que d'elle-même elle tend vers la lumière et s'y élance par la route qui lui est ouverte. Deux termes sont en présence : le monde, Tesprit; plus les deux termes se rapprochent, plus leur correspondance est étroite, phis la vie progresse. L'esprit sans le monde n'est qu'une forme vide, une puissance qui n'agit pas; seule l'unité n'est qu'une abstraction; le monde sans l'esprit se dissout; seul le multiple, c'est le chaos; isolés, les deux termes donnent le néant; les faits doivent devenir les idées, le monde doit devenir l'esprit. La condition de la vie et de la pensée, c'est l'unité dans la diversité, c'est l'harmonie. Par cela seul que la pensée existe, elle agit spontanément pour l'ordre. La multitude sans nombre des mouvements qui s'entrecroisent à tout instant dans l'espace épouvante la réflexion, nous ne la soupçonnons même pas : sans que nous intervenions, cette multitude s'organise dans la sensation. Des sensations diverses se forme l'objet, et de la multitude des objets se compose le spectacle de l'horizon visible. Avec quelques idées générales, quelques inductions qui rattachent les choses à ses besoins physiques, voilà le premier monde et la première vie de l'homme. Vie étroite dans un monde limité, pensée superficielle, incertaine, à peine maîtresse d'elle-même, à peine capable de jouir du chef-d'œuvre mouvant qu'elle compose en créant le monde visible. Alors intervient la volonté, elle se saisit des idées, elle les arrête, elle évoque le mystérieux
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génie dont elle est la conscience, et il répond à son appel : il groupe les individus qui passent dans les genres qui restent^ il relie les genres entre eux, il les rend solidaires : le monde est un dans l'espace, déjà la pensée se recueille et s'empare d'elle-même. Les phénomènes successifs flottent encore, poussière dispersée, dans Tabime des temps. Sous Timpulsion de la volonté, le même génie les enchaîne Tun à l'autre, les ramène à quelques lois toujours agissantes : le monde est un dans le temps : la pensée, comme son objet, est une et multiple, mouvante et durable. Ainsi, par un lent travail que poursuivent les générations successives, peu à peu se crée la science. Elle n'est pas distincte de Tâme, elle est Tâmc même, l'âme d'abord toute petite, enfant dans un monde enfant et fait à sa taille, mais grandissant sans cesse, ouvrant en elle des horizons toujours plus étendus et répa idant, dans ces espaces qu'elle recule sans fin, des créations toujours nouvelles. Le génie n'aura jamais fini son œuvre; son but est à l'infini; il ira jusqu'à ce qu'il ait réalisé l'impossible, jusqu'à ce qu'il reproduise par les démarches de sa dialectique l'évolution progressive qui constitue l'histoire des choses, jusqu'à ce que, maître des éléments primitifs, des lois partout présentes, rival du génie de la nature, dont il a l'étincelle, par la seule force de son libre élan, par sa seule fécondité dans l'harmonie, du possible il fasse sortir le réel, évoquant les idées, les appelant à l'être, puis les associant dans un chœur dont les enlacements variés et continus imitent le rhythme puissant de la vie universelle.
Quoi qu'il fasse, l'esprit travaille pour l'ordre; il ne vit qu'en mettant une certaine beauté dans les choses. S'il cherche la loi, c'est pour l'unité qu'elle introduit dans
les phénomènes; s'il rattache toutes les lois entre elles, c'est en obéissant an même instinct; et, si de l'unité d'un principe il pouvait déduire l'ensemble des lois et des phénomènes, ce serait en exaltant encore cette puissance créatrice, source de combinaisons fécondes, qui du possible feraient sortir la réalité. Une découverte scientifique est un ordre intérieur qui s'établit spontanément entre des idées dont les rapports tout à coup sont aperçus. La science est un effort vers l'ordre. Mais, comme cet effort se ramène à trouver les éléments simples, dont les rapports constituent le phénomène complexe qu'on étudie, la science tend à ne tenir compte que des éléments, sans s'inquiéter de ce qui, étant donné, l'intéresse moins, c'està-dire de leurs rapports et de leurs combinaisons. La qualité est ainsi réduite à la quantité, le plus au moins, le complexe au simple. L'être est décomposé dans les éléments qui le constituent, le phénomène dans les circonstances qui concourent à le faire naître : l'ordre des éléments, le concours des circonstances, la direction des mouvements demeure sans explication. Aussi, pour la science exclusive, tout est réel, excepté l'ordre même. Les faits s'enchaînent, au même antécédent succède le même conséquent : voilà la loi que semble garantir l'expérience du passé. L'ordre est sans raison, il est parce qu'il est. On le constate, on en jouit et on l'explique en le décomposant.
Mais si la pensée repose sur l'ordre, si elle ne se réalise qu'en le réalisant, voilà la vie fondée sur un accident, livrée à toutes les incertitudes, menacée dans sa durée et dans sa réclité, édifiée sur le hasard. L'ordre, c'est l'esprit même, qui n'existe que dans la mesure où ses idées forment un ensemble systématique; nier l'ordre, c'est nier l'esprit, c'est se nier soi-même. Ainsi, la science faite, l'esprit n'a pas la plénitude de l'existence; bien plus, dans son œuvre même, il trouve des raisons de douter de lui-même. Au lieu de s'em-
parer du monde, il menace de s'y perdre et de s'y anéantir, en se considérant non pas comme la réalité, mais comme une combinaison fortuite, comme une résultante éphémère. Ce qui existe, ce n'est plus lui, ce ne sont plus ses idées, c'est un je ne sais quoi de simple et d'indéterminé ; c'est un élément sans qualité, dont les combinaisons se sont multipliées au hasard selon des lois nécessaires. Dès lors, la pensée qui sort du monde s'oppose à lui ; elle doit se défier d'elle-même; ses lois, ses tendances sont des illusions.
Cette timidité n'est pas le premier mouvement de l'esprit. Il agit avant de réfléchir sur les difficultés de l'action. Il a toutes les audaces de l'instinct. Il veut être, et comme il ne se distingue pas de ses idées, qui ne se distinguent pas des choses, il ne peut être pleinement que s'il rattache les lois des choses à ses propres lois, que s'il se confère une réalité souveraine, absolue. C'est assez qu'il s'abandonne à la nature, qu'au lieu de renoncer à lui-même il s'efforce vers l'existence, pour que toutes ses idées spontanément s'organisent dans la conception d'un monde vraiment un, et pour qu'il s'achève lui-même en mettant dans la pensée un ordre définitif et sans contradiction. La métaphysique a son origine dans l'instinct de conservation. Elle est la vie spirituelle suivant son libre cours, jouissant d'elle-même dans l'innocence et dans la joie, avant les déboires et les désillusions de l'expérience. Elle n'est pas une œuvre artificielle, un jeu abstrait de philosophes, un abus de la réflexion; elle est un penchant, un instinct; elle est une action spontanée, vitale. Elle est l'eflbrt par lequel l'esprit assure sa vie, tout à la fois fonde et achève la science, et, en s'unissant à tout ce qui est, se délivre des oppositions qui le divisent et l'amoindrissent. Pour que l'esprit, qui n'existe qu'en pensant le monde et en intervenant par ses actes dans la vie universelle, ait une existence véritable, il faut qu'il puisse se confier à lui-même, qu'il ne soit pas un accident, qu'il soit partout
présent et qu'il domine alors même qu'il semble vaincu. Tout est intelligible, l'univers peut devenir Tobjet d'une pensée sans contradiction, telle est l'affirmation que pose implicitement l'esprit par^ cela même qu'il est et qu'il veut êlre.
Nous n'avons pas à examiner les divers systèmes, ni à faire un choix parmi eux, ni à proposer une solution nouvelle. Nous cherchons à dégager les sentiments auxquels répond la curiosité philosophique, les tendances subjectives, les besoins esthétiques, qui donnent un sens à ce perpétuel effort. Nous étudions la vie dans l'intelligence, le rôle du génie dans le travail de la pensée réfléchie. Que la métaphysique ne puisse jamais atteindre la précision et la certitude incontestée des sciences positives, il n'importe. Elle existe, elle est le terme naturel de la connaissance ; elle est la volonté d'aller jusqu'au bout de la vie, d'en poser toutes les conditions; elle continue l'effort de cette puissance primitive, inconsciente, qui tend à organiser toutes les idées qui pénètrent en nous : voilà ce qui nous intéresse. Suivons donc le mouvement spontané qui amène l'intelligence à ne rien laisser en dehors d'elle, en faisant tout intelligible? Des métaphysiques et des religions dégageons le principe commun qui Jes crée : le progrès dans la vie.
L'intelligence suppose l'intelligible. L'esprit est la pensée du monde; il ne peut exister que si ses lois sont en un certain accord avec les lois du monde. Quelles conditions rendent possible la science des phénomènes? Avant tout chaque instant de la vie universelle doit être en rapport avec l'instant qui précède et l'instant qui va suivre. Il faut que la raison du phénomène qui apparaît soit dans le phénomène qui disparaît; il faut que le conséquent soit déjà dans l'antécédent, 'd'un mot qu'il n'y ait pas dans la trame des choses d'événement inattendu, de fait sans cause qui, interrompant qrusquement la suite dés pensées, ne se rattachant à rien,
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brise à la fois Funité de Tesprit et de Tunivers. La loi des causes efficientes n'est pas contesté 3 ; Tempirisme conséquent se contente de nier qu'elle soit absolue, en avouant que toute science la suppose.
L'esprit ne peut s'en tenir au déterniinisme inflexible, qui fait des phénomènes successifs les métamorphoses d'un seul et même phénomène. Supprimez la qualité, comme la quantité ne change pas, comme rien ne peut y être ajouté ni en être retranché, tout est toujours le même, Tunivers n'est qu'une perpétuelle tautologie. Quel objet reste-t-il alors à la pensée? L'abstrait de ce qu'il y a de commun dans toutes les réalités particulières, c'est-à-dire l'Être indéterminé, l'Être en général, le possible plutôt que le réel. Ce ne serait pas assez de ce vide pour remplir l'esprit, de ce néant relatif pour lui donner l'existence : nous partageons les destinées du monde dont nous sommes la conscience. En même temps que la monotonie du fond des choses raréfie la pensée, la diversité des apparences possibles menace de l'anéantir. Sans que la loi de causalité soit violée, le mouvement, par cela même qu'il se continue, modifie ses directions et peut donner naissance à un monde entièrement nouveau ^ Rien ne garantit le retour des mêmes phénomènes, l'apparition des mêmes êtres ; les lois permanentes peuvent disparaître avec les genres, dont elles expriment les relations nécessaires. Au lieu d'un monde, il peut y avoir une infinité de mondes, autant que de moments successifs dans le mouvement qui se poursuit sans fin. Les formules successives du théorème infini ne sortent du néant que pour y rentrer aussitôt; tout est enchaîné, et cependant tout est brisé.
Ce n'est pas là à coup sûr l'objet intelligible dont a besoin l'intelligence. L'esprit ne peut se donner l'être qu'en sortant
1. Du fondement de Vinduction, par M. J. Lachelier. M. Lacbelier a assez fait pour la philosophie en établissant contre Kaotpar une démonstration à prioriy qui nous semble irréfutable, la nécessité de la loi des causes finales pour l'existence de la pensée. {
tout à la fois de cette absurde identité d'un monde toujours égal à lui-même, et de cette possibilité infinie de formes • sans valeur. Sans renoncer au déterminisme, nécessaire à la continuité de la pensée, comment transformer l'unité morte en une unité vivante et féconde? Sans détruire cette unité, comment en faire jaillir la multiplicité des idées et des êtres? La vie est à ce prix. La vie n'est pas la continuité* d'un seul acte toujours le même; la vie, c'est une unité riche et mouvante, qui se multiplie par la diversité des actes qu'elle coordonne. L'unité dans la variété, c'est l'harmonie ; le concert des actes multiples qui résonnent en accord, c'est la beauté ; donner la vie à la pensée, c'est donner la beauté au monde. L'esprit n'hésite pas, il affirme que l'êtie indéterminé n'est pas tout ce qui est, qu'il y a vraiment de la diversité dans les choses. C'est dire que le mouvement n'est pas la seule réalité, que ce qui importe c'est moins le mouvement que sa direction, la quantité que la quahté, l'élément identique que les formes variées auxquelles il se plie. Le hasard éliminé, l'ordre n'est plus une réussite que rien ne garantit. La réalité vraie, c'est l'idée maîtresse qui, présente aux mouvements élémentaires, détermine leur direction; c'est l'ensemble et l'accord, c'est le tout qui, préexistant aux parties, en pose l'existence dérivée. La vie ne se fonde que sur l'idée du bien, d'une perfection au moins relative. Le monde n'est plus la répétition stérile d'une quantité abstraite; les êtres sont distincts; chaque idée de la nature a sa valeur et sa réalité, et toutes les idées de la nature se relient et s'organisent dans l'unité d'une idée vivante, raison de tout ce qu'elle concentre et coordonne. De même, en effet, que le principe de chaque être est l'harmonie relative qu'il réalise, ainsi l'ensemble des êtres qui constituent à chaque instant l'univers est compris dans une harmonie totale, principe de tous les détails qu'elle ordonne. La direction domine le mouvement; les idées se multiplient sans se disperser.
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la pensée se reconnaît et se rassérène; Tesprit s'organise en même temps que le monde.
Sans doute, dès qu'elle a été formulée, déduite par les philosophes, la loi des causes finales est souvent mise en doute. La pensée réfléchie arrête le mouvement spontané de la vie. Mais ceux mêmes qui nient la réalité des causes finales expliquent le principe par une intervention du sentiment dans la connaissance : Thommejuge le monde d'après lui-même et pour le comprendre lui impose des lois, dont Tempire est limité à la pensée. Nous n'avons pas à nous prononcer sur la valeur objective de la loi des causes finales, nous étudions seulement les tendances subjectives qui produisent cette croyance spontanée. N'est-elle qu'une illusion? En fait, le monde permet la pensée, et les idées qui le représentent s'organisent dans l'unité de la conscience. Si déplus, comme on a tenté de l'établir*, le mécanisme ne garantit nullement l'ordre relatif, qui seul rend la connaissance possible, tout homme affirme implicitement la loi des causes finales, par cela qu'il croit à la permanence des genres et des lois dans la nature. Dans ses procédés comme dans sesprincipes l'induction comprendrait la finalité.
Si le monde permet la pensée, que cette pensée semble imparfaite! Si le rythme des choses rend possible le rythme de la vie, que cette vie semble contrariée ! que d'êtres en lutte! que d'idées qui se combattent! que de batailles sanglantes se livrent dans les choses et deviennent en nous des problèmes douloureux ! On a dit que, si nous ne vivons pas dans la perpétuelle admiration du monde, c'est que nous nous habituons à ses merveilles; tout aussi bien pourraiton dire que, si nous ne vivons pas dans un deuil sans fin, c'est que nous sommes distraits du mal comme du bien, des laideurs comme des beautés. Tout à la vie, nous ressemblons