‹ Essai sur le génie dans l'artChapitre 8 sur 41 · J. Lachelier, Le fondement de finduction · texte numérisé non relu

J. Lachelier, Le fondement de finduction

à ces soldats qui n'ont pas le temps d'un regard pour ceux qui tombent. Mais, quand nous sommes frappés de quelque grand coup, par une clairvoyance soudaine nous découvrons l'immense plaie du mal; quand nous poussons nous-mêmes un cri de douleur, par un soudain accord nous entendons les cris qui lui répondent de toutes parts. Nous sommes pris d'effroi devant cette fécondité indifférente qui ne se lasse pas de créer, parce qu'elle ne se lasse pas de détruire; nous nous interrogeons avec angoisse sur les procédés de cet art souverain qui broie les êtres pour préparer les matériaux de ses œuvres; nous nous demandons ce que supposent de luttes et de résistances ces équilibres harmonieux; nous entendons tous les êtres écrasés qui meurent silencieux. Il n'est pas un vivant qui ne vive de la mort d'un autre vivant, pas un être qui ne plonge ses racines dans un autre être pour en extraire sa substance et sa vie; il n'est pas un mouvement qui n'écrase, pas un changement qui ne tue, et la guerre n'est pas seulement entre les êtres, elle est dans le même être qui vit de sa propre mort et poursuit une lente agonie que varient ses efforts et ses souffrances. L'esprit n'accepte pas l'absurde; la conscience proteste contre la douleur et le péché, qu'elle le veuille ou non, qu'elle en tremble elle-même, si Dieu est le coupable, elle le juge.

Notre révolte ne résout pas le problème, elle ne fait que marquer avec plus de force l'importance qu'il y a pour nous à le résoudre. Il y va de la vie. La pensée est la conscience du monde, elle a le même degré de réalité, elle participe des imperfections de son objet. Nous sommes faits de nos idées ; qu'elles se contredisent, nous sommes amoindris; une contradiction nous divise ; il y a en nous, si j'ose dire, autant d'esprits en lutte que d'idées contradictoires. L'esprit n'existe que dans la mesure où ses idées s'accordent, et il semble que le monde ne puisse être que l'objet d'une pensée pleine de luttes et de contradictions.

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Nier Tintelligibililé, c'est se nier soi-même, tout au plus se laisser une existence précaire, incertaine, et le monde semble nous condamner à ce suicide par ses absurdités irrécusables! Les idées s'opposent comme les êtres luttent; les désordres du monde deviennent les contradictions incurables de Tesprit. L'optimisme est en dehors des faits, le pessimisme est en dehors de la raison. Gomment résoudre cette antinomie, qui nous tue, accorder la souveraineté absolue, nécessaire de la raison avec les démentis apparents de la réalité? Comment faire rentrer l'ordre dans la pensée ? Comment trouver l'idée qui organise toutes les idées dans leurs oppositions? donne une raison à l'irrationnel et dans les combats intérieurs nous laisse la sérénité de la paix et l'intégrité de la raison?

La raison ne peut se contenter d'un empire limité, il faut qu'elle envahisse tout ; si le hasard est possible quelque part, il est possible partout : le choix s'impose. L'esprit ne renonce pas à lui-même ; spontanément, par l'entraînement naturel vers la vie qui le pousse à poser toutes les conditions de son être, il fait rentrer dans l'ordre le désordre même. Le génie spontané, par un effort nouveau de sa fécondité dans l'harmonie, soumet à la raison ce qui semble la contredire, concentre dans une idée qui les ordonne les beautés et les laideurs, trouve l'unité de ces oppositions, force ainsi les discordances mêmes à résonner dans l'universel concert. Quelle est cette idée qui concilie les contraires, découvre des ressemblances entre des termes qui s'opposent et organise ces analogies étranges dans une pensée une et vivante? L'idée du progrès qui dans le présent déjà met quelque chose de l'avenir, qui permet dans le mal de pressentir le bien, qui de la souffrance fait l'efForl, l'idée du progrès se présente et s'impose à l'esprit comme la solution nécessaire du problème qu'il doit résoudre. Le passé est encore dans le présent, où déjà s'agite l'avenir : le monde est ce que nous

sommes, une même pensée progressive, dont les divers actes s'enchaînent, s'organisent, se survivent dans le bien qu'ils réalisent. Alors tout a sa cause et sa fin, tout accepte les lois de la raison, tout peut être embrassé dans un système d'idées en accord : la beauté relative qui se dégage à chaque instant des désordres partiels est la raison de tout ce qui est en cet instant; celte beauté relative fait pardonner et comprendre les désordres qui la troublent^ et elle se fait pardonner et comprendre elle-même par l'élan dont elle témoigne vers la beauté suprême, vers l'harmonie sans contradiction. A coup sûr, cette idée prend bien des formes : les paradis et les enfers des religions, comme les rêves raisonnes des métaphysiques, l'expriment. Elle est si vivace que ceux qui désespèrent du monde ne peuvent se résigner à désespérer de la raison, ils limitent son empire pour hâter son avènement, et ils se consolent des paradis incertains par l'espérance plus précise d'une société parfaite qu'ils croient entrevoir.

Nos actes sont des phénomènes, ils entrent dans la trame des choses, ils sont compris dans le système d'idées qui pour nous constitue le monde. La vie pratique se lie intimement à la vie spéculative, le problème de nos destinées au problème des destinées universelles. Le génie spontané, qui fait tout ce qu'il y a de positif dans l'œuvre de la pensée, est présent à la morale comme à la science. C'est encore en développant sa vie, en allant vers l'unité, en travaillant à se délivrer de toute contradiction que l'homme peu à peu dégage et pose les principes de la vie pratique. Une anarchie d'actes sans suite désorganiserait l'esprit. On ne se donne l'être qu'en composant sa vie d'actes en accord. Il faut qu'à ïa violence du désir éphémère s'oppose cet idéal de la vie rationnelle, dont tous les moments se tiennent et s'enchaînent. Il faut que l'homme aperçoive dans l'acte qu'il accomplit ses conséquences possibles, qu'il ait devant les yeux son

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existence entière, que comme l'artiste il voie l'ensemble avant le détail et sache sacrifier un détail à Tensemble ; il faut qu'il ne soit pas comme un champ de bataille d'êtres en lutte, il faut que toutes ses idées et tous ses actes se concentrent dans l'unité de la conscience d'un être en paix avec lui-même. Mais l'homme ne peut s'isoler de la société, dans laquelle il vit; de la nature, dont il fait partie. Pour être en accord avec lui-même, il devrait être en accord avec ses semblables, qui agissent sur lui, avec lui ou contre lui; avec le monde, auquel il emprunte les éléments de son corps et de sa pensée. Il ne devrait pas trouver dans son milieu de contradictions imméritées, inattendues.

En fait, de même que l'ordre réalisé dans le monde sufGt à rendre la science possible, mais non à faire l'univers pleinement intelligible, de même la vie pratique est possible, mais toujours incomplète. Dans l'individu même, la nature et la raison s^opposent. En même temps qu'un être prévoyant qui veut organiser sa vie, l'homme est un être sensible qu'un désir présent fascine. Il est égoïste envers luimême ; l'être d'aujourd'hui est souvent tenté de sacrifler à lui tous les êtres qu'il n'est pas encore. Si la lutte entre la nature et la raison était localisée dans l'individu, tout serait clair. La vie serait à conquérir par le sacrifice du plaisir, par l'effort douloureux et triomphant. L'homme n'aurait qu'à prendre conscience de la raison qui est en lui, pour entrer dans le mouvement universel, pour suivre la direction où est lancé le monde et ne plus trouver 'd'obstacles. Mais, si la raison. n'est pas maîtresse incontestée dans Tàme humaine, moins encore semble-t-elle s'être subordonné l'univers, l'avoir pénétré jusqu'en ses dernières profondeurs. La société n'est pas organisée rationnellement, elle est livrée à tous les hasards de la lutte pour la vie ; il y a des injustices qui paraissent les conditions mêmes de son existence. La nature a peu souci des exigences de l'esprit. Ses accidents

imprévus semblent les caprices d'une puissance indifférente; elle se plaît à démentir la raison, à la faire douter d'ellemôme ; elle scandalise la conscience par les triomphes de ceux qu'elle favorise aussi bien que par les douleurs de ceux qu'elle frappe. Il faut bien en venir à cet aveu qu'il y a do Tabsurde dans le monde.

A l'ordre troublé répond une existence incomplète et précaire. Le problème se pose pour la vie pratique comme pour la vie spéculative : ou il faut se décourager, renoncer à soi-même en renonçant à la raison, accepter une petite vie de prudence craintive et défiante; ou il faut tout embrassçr, faire rentrer ce qui est dans ce qui doit être, comprendre le mal même dans un système d'idées toutes subordonnées à l'idée du bien. La solution spontanée du problème, c'est l'idée du devoir. Si la morale devait reposer sur l'ordre universel, elle n'existerait pas ; l'ordre universel n'est pas actuelment réalisé, c'est l'esprit qui le pose, qui l'affirme, parce qu'il ne peut être sans lui. On ne démontre pas l'idée du devoir, on la justifie indirectement en montrant que seule elle répond aux exigences de la pensée. Le devoir est une hypothèse,- il est la raison même. La raison s'accepte, ne se démontre pas elle-même. Le devoir corrige et redresse le monde; il affirme que l'irrationnel est une apparence, que la raison règne, qu'elle comprend même ce qui semble la contredire, qu'elle est la loi souveraine, que c'est une obligation et un bonheur de lui obéir en toutes choses. L'esprit veut être, le* désordre l'amoindrit, il supprime le désordre, il comprend jusqu'aux dissonances dans son harmonie. Il ne peut être que s'il est tout; il se fait tout. Malgré les brutalités de la nature, malgré tous les démentis des choses, il maintient la suprématie de la pensée ; il subordonne l'ordre physique à l'ordre moral; par le progrès, il fait de ce qui est un moment de ce qui doit être; 11 affirme que la raison finit toujours par avoir raison; lui, faible et chétif, qu'un rayon

éblouit, qu'un atome écrase, il grandit jusqu'à embrasser le monde tout entier, il trouve dans sa foi la force de soulever cet univers immense, de Tentraîner dans son élan, de le détruire pour le transformer, de Tanéantir dans tout ce qu'il a de mauvais, pour le ressusciter dans la splendeur du bien.

Ainsi, à tous les degrés de la pensée, nous retrouvons le génie instinctif qui s'élève sans cesse vers une vie plus complète et ne s'arrête que quand il a posé toutes les conditions qui donnent à l'esprit la réalité. Il devance la réflexion qui parfois refuse de le suivre, que le plus souvent il entraîne à sa suite. La science, dans ce qu'elle a de positif, est son œuvre. Pour que ses méthodes, induction, hypothèse, analogie^ soient justifiées, il ne suffit pas que le même antécédent soit toujours accompagné du même conséquent, il faut un rythme, une harmonie, qui, ramenant les mêmes combinaisons, maintienne les genres, les espèces et les lois.

Plus encore, les religions et les métaphysiques dépendent de cet art instinctif, vital. Le monde ne peut devenir l'objet d'une pensée en accord avec elle-même que s'il est lui-même une pensée progressive, dont toutes les idées de plus en plus conspirent, et à travers les luttes nécessaires, les efforts triomphants, les victoires douloureuses composent une harmonie de plus en plus parfaite. Sous des formes différentes, par leurs dogmes comme par leurs mystères, les religions affirment cette souveraineté de la raison. Elles imaginent le monde concerté dans tous ses détails par un esprit toutpuissant et admirent sa sagesse jusque dans les désordres les plus choquants. La réflexion , au service de la foi , ne sert qu'à la confirmer par ses subtilités. La métaphysique est plus défiante, moins naïve; mais la réflexion le plus souvent ne subtilise que sur les données de l'instinct; elle est le manœuvre, le génie est l'architecte; elle se croit indépendante, elle travaille pour le sentiment. Socrate affirme que l'ordre logique, l'ordre réel, l'ordre moral se confondent, que

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le monde, Tintelligence et la volonté conspirent, que tout étant subordonné à Tidée du bien quiconque fait le mal fait son mal, quiconque sort du bien sort de la réalité, doit y être ramené par une fatalité qui est une justice. Platon tente d'établir ce que Socrate affirme, de faire dériver tout ce qui est des idées, de coordonner logiquement toutes les idées à ridée du bien; on n'a jamais pu rétablir la démonstration. Le génie d'un élan court aux vérités dernières qui organisent toute la pensée : la réflexion cherche en vain à rétablir les intermédiaires en les parcourant de son allure lente et laborieuse.

Gomme Thomme ne se distingue pas des idées, qui sont les éléments de sa vie consciente, tant qu'il n'a pas organisé toutes ses idées, il n'existe que d'une existence imparfaite. Or les idées de l'homme, ce sont tous les phénomènes qu'il contemple et tous les actes qu'il accomplit; c'est le passé, le présent, l'avenir même ; c'est le réel et c'est le possible, ce qui a été, ce qui est, ce qui sera ; c'est lui et c'est l'univers; c'est tout ce qui semble lutter, s'opposer, se contredire, n'exister que par cette guerre, dont le vieux philosophe proclamait l'inépuisable fécondité : Tcavrwv waTYip TroXefxoç. Voilà tout ce que l'homme doit comprendre dans une même pensée pour ne pas laisser détruire sa raison par la déraison des choses. Voilà de quels bruits discordants il faut composer la musique divine qui charme les folies menaçantes. L'homme ne se crée qu'en créant l'univers ; il n'existe qu'en donnant l'existence à tout ce qui est et non pas une existence superficielle, hasardeuse, mais une existence solide et durable. Il n'existe que si l'ordre qui le constitue est réel, et cet ordre n'est réel que s'il est la vraie raison des choses, que si

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les désordres mêmes ne sont que des efforts vers lui. L'esprit n'existe qu'en se donnant une réalité absolue, pour la communiquer et la répandre en tout, et c'est assez qu'il se livre à l'élan spontané vers la vie pour qu'il franchisse les intervalles immenses qui le séparent de l'absolu en emportant dans sa pensée l'univers tout entier. C'est ce besoin d'être, c'est cette fécondité dans la vie et dans la beauté qu'expriment toutes les religions, toutes les métaphysiques. Ne voyant plus le présent à force de regarder l'avenir, elles bravent et nient le mal, elles font tout sortir de l'esprit pour tout y ramener; elles lancent le monde vers la perfection, elles concilient les oppositions, les luttes, les désordres et les douleurs dans l'unité harmonique d'une pensée dont toutes les idées concourent en une idée suprême. L'honmie veut vivre, et il se crée lui-même : c^estla première et à vrai dire la seule œuvre qu'il ait à accomplir, car il ne donne l'être à son propre esprit qu'en l'agrandissant sans cesse jusqu'à y comprendre tout ce qui est.

Tant que l'homme pense et agit, sans s'interroger sur luimême en s'abandonnant à la spontanéité de la nature, tant qu'il vit au lieu de se regarder vivre, il suppose réaUsées les conditions de sa vie ; il les affirme implicitement pas ses actes, qu'il construise le monde dans son apparence, qu'il en classe les êtres ou en découvre les lois, qu'il affirme l'universalité des principes rationnels ou la prééminence de Tordre moral. Quand il se prend à s'inquiéter de la valeur de son œuvre et qu'il cherche anxieusement à la Justifier, ce qui fait la grandeur et i'eflroi de cette question suprême, que pose tout à coup la réflexion, c'est que c'est une question de vie ou de mort.

Par la science, par la morale, par la religion, par la métaphysique, nous affirmons spontanément que tout est intelligible, la réflexion intervient et demande : Pourquoi tout estil intelligible? Quelle est la preuve de cette affirmation partout

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présente? Justifiez ce principe des principes; avant de construire, essayez au moins le fondement sur lequel va poser tout rédifice. A coup sûr, quand ce problème se pose, le premier mouvement est d'effroi. Pourquoi tout serait-il intelligible? Pourquoi tout serait-il subordonné à Tordre moral? Qu'est-ce qui prouve que la raison finit toujours par avoir raison? Pourquoi l'absurde ne serait-il pas? Pourquoi nier le mal? Le désordre est dans les choses, des choses il pénètre dans les âmes; l'absurde que vous niez est partout; il y a la mort, la douleur pire que la mort, et le péché pire que la douleur. Les âmes faibles et douces se détournent du monde, elles ferment les yeux pour ne pas le voir, elles s'en échappent comme d'un lieu d'exil et se réfugient dans leur rêve : voilà l'origine des métaphysiques et des religions. — Rien ne prouve que tout soit intelligible, c'est vrai; rien ne prouve que le bien soit Tidée maîtresse, qui noue et dénoue le grand drame des choses, c'est vrai ; rien sinon que cette foi est en nous, qu'elle est présente à tous les efforts, à toutes les pensées de l'homme, qui n'est pas en dehors de a nature; rien, sinon qu'elle est l'esprit même et qu'avec elle il s'anéantit. L'homme est l'œuvre de l'homme; tout s'en vient finir à cette question dernière : être ou ne pas être.

Voulez-vous la vie, la voulez-vous non pas arbitrairement limitée, mais dans son plein et libre épanouissement? Voulezvous être ou ne pas être? Nier l'intelligible, c'est rendre incertain, éphémère le rythme harmonieux qui seul permet le rythme de la vie; c'est menacer l'homme dans son existence physique, qui suppose le balancement et le retour régulier des phénomènes, comme dans son existence spirituelle, qui suppose la persistance des genres et de leurs rapports, la continuité même dans le progrès. Nier la suprématie de l'ordre moral, éteindre l'idée du bien, c'est livrer Thomme aux batailles de l'intérêt, c'est rendre la vie pratique impossible, c'est enlever tout sens à l'effort, c'est mettre la guerre et

rincertitude dans les actes comme dans les idées. La vie spéculative enfermée dans le monde qui s'écoule et n'est déjà plus; la vie pratique bornée au désir éphémère qui meurt avant même d'être satisfait, Temprisonnement dans rinstant qui passe, la perpétuelle menace de Tinconnu, la hâte de jouir : voilà la conséquence logique de ces doutes et de ces négations. Qu'on ne dise pas que le passé garantit Tavenir, que ie souvenir d'hier devient la prévision de demain, que la vie pour être relative n'est pas supprimée ; il n'y a pas de limites au relatif; la vie est incertaine, éphémère; la logique pousse cette incertitude jusqu'au néant. Si vous afflrmez sans preuves que l'ensemble des mouvements sera tel demain qu'il reproduira le grand rythme harmonieux qui permet la vie, vous obéissez à l'instinct spontané qui pousse l'homme à poser les conditions de sa vie et de sa pensée; si vous reconnaissez n'avoir rien à dire, poussés à bout, vous êtes contraints d'avouer que la vie est sans garanties, que la pensée n'a que la réalité de l'instant présent. Pauvre réalité, pauvre vie spirituelle d'une âme livrée à toutes les contradictions des choses I

Dans les moments de lassitude, où l'élan vers la vie s'affaisse; quand vient l'heure pour les peuples de disparaître ou de se renouveler, la réflexion est un instrument de négation : affirmer, c'est vivre; être, c'est croire; comme on n'a plus la force de vivre, on n'a plus la force d'affirmer, comme on n'a plus le courage d'être, on n'a plus le courage de croire. L'âme n'a plus assez d'élan pour parcourir le monde, pour l'embrasser dans un vaste amour et pour le soulever vers l'absolu. On a juste assez de force pour l'existence limitée, relative, pour le jour qui s'écoule, jusqu'à la nuit qui va venir. La réflexion n'est pas nécessairement cet instrument de négation : son œuvre est de développer les affirmations implicites de la nature, de donner conscience de lui-même à l'universel instinct, d'éclairer d'une lumière nouvelle les

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idées, que tout plus ou moins exprime, par raction spontanée, de les rendre visibles à elles-mêmes. Aux heures où la force surabonde, où la nature jeune encore garde toutes ses audaces et toute sa fécondité, la réflexion est vraiment la conscience du génie intérieur, qui spontanément travaille à créer l'esprit en créant le monde : elle est ce génie de la pensée et de la vie, mais en possession de lui-même, conscient de sa grandeur et de sa dignité; et elle va jusqu'au bout de la pensée et de la vie, organisant tout ce qui est dans un système d'idées triomphantes, emportant Tâme très loin dans l'avenir jusqu'aux hauteurs sereines où les désordres du présent se fondent dans la divine harmonie de l'univers pacifié. Qu'on ne nous accuse pas de réfuter les doctrines par leurs conséquences, d'essayer d'attendrir ou d'effrayer l'homme sur lui-même; nous ne faisons pas une métaphysique. De l'étude des instincts primitifs qui président à la vie de l'esprit nous concluons que le perpétuel effort vers l'harmonie qui crée la science et pose les principes nécessaires de la vie spéculative et de la vie pratique n'est que l'effort vers l'être; nous constatons que l'absurde nous anéantit et que le génie spontané qui nous entraîne vers la vie nous entraîne du même élan vers l'intellrgible. Est-ce à dire que la métaphysique soit une façon de mysticisme, une intuition ou une extase; la raison ne proclame pas sa souveraineté absolue pour renoncer aussitôt à elle-même, pour s'éprendre de rêveries et de mystères qui l'anéantiraient. La métaphysique, c'est l'effort vers la vie, donc vers l'intelligible; c'est à la raison que les métaphysiques se proposent, c'est d'elle qu'elles doivent se faire accepter. Si la réflexion pouvait représenter le monde dans un système d'idées, qui réponde à toutes les lois de l'esprit et à toutes les lois des choses ; s» celte déduction partait d'un principe immédiatement évident et par une série de conséquences non moins évidentes arrivait à supprimer tout ce qui est absurde, à résoudre tous les

problèmes qui veulent être résolus, la raison accepterait ce système non pas en renonçant à elle-même, mais en s'acceptant tout entière et en formulant sa propre législation. Mais, si évident que fût le principe, si rigoureux que fût l'enchaînement des idées, le scepticisme pourrait toujours hésiter; toujours en dernière analyse l'adhésion reposerait sur la foi de la raison en elle-même, sur la volonté d'être, sur l'acceptation de la vie.

L'esprit n'existe qu'à la condition de se créer lui-même en concentrant dans son unité tout ce qui est. Les empiriques énumèrent les éléments qui sont unis dans l'idée du moi; ils croient qu'ils ont expliqué l'esprit quand ils ont compté et classé les phénomènes qu'il coordonne. Leur analyse confirme nos conclusions, elle les impose. Nous ne trouvons rien de réel, rien de positif dans l'idée du moi, disent les empiriques, que nos états présents, passés, futurs, sensations, images, idées, souvenirs, émotions, volitions : c'est leur trame qui nous constitue. Soit, mais à quoi répondent ces événements et ces états intérieurs? Nos sensations, ce sont les phénomènes extérieurs; nos émotions, nos désirs, nos volitions, ce sont les actes par lesquels nous répondons à ces phénomènes. L'analyse des empiriques nous amène donc à cette conclusion : le moi se constitue dans son unité, dans son identité, en organisant ses états intérieurs, et il ne peut organiser ses étals intérieurs qu'en organisant le monde et ses actes dans l'unité d'une même pensée. Le problème qui

s'impose est celui que l'esprit résout spontanément. Dès lors, quelle singulière solution que celle qui borne la vie de l'esprit à reproduire les sensations passées sous forme d'images et à mettre bout à bout ces faits successifs, dont la chaîne s'allonge jusqu'à la mort. Le problème ne demeure-t-il pas tout entier? Nos états intérieurs, en admettant qu'ils se survivent et qu'ils s'additionnent, ne changent pas de nature en vieillissant, ils répondent toujours aux phénomènes du monde

et à nos actes passés , ils sont toujours des éléments divers qui ne peuvent constituer la vie spirituelle qu'en s'ordonnant dans Tunité de la conscience individuelle.

Plus ces éléments sont nombreux, plus il importe de les réduire, plus leur multitude est menaçante, plus il importe de les dominer. Orque sont ces éléments? Les faits extérieurs et les faits intérieurs, les phénomènes et nos actes, toute la réalité. Au premier regard, on est effrayé de tout ce qui doit être uni, ordonné, concentré dans un esprit. L'observation intérieure confirme donc nos analyses précédentes : tout le travail de l'esprit revient à se créer lui-même. Le génie dont nous avons constaté à tous les degrés de la vie spirituelle l'action inconsciente et spontanée exprime bien l'effort vers l'être. Pour comprendre l'esprit, il ne suffit pas d'énumércr ses éléments, bien plutôt faut-il chercher la loi qui les ordonne et les organise. La vie, c'est l'effort, le mouvement, le progrès. « Pour l'esprit comme pour le corps, cesser de lutter, c'est commencer à mourir » (Maudsley). Des sensations aux lois les plus générales de la science l'esprit s'efforce vers l'harmonie. Mais, si l'esprit n'est rendu possible que par l'ordre, il ne prend une existence réelle, indépendante, durable, qu'à la condition que l'ordre qui le constitue ne soit pas un accident heureux; il n'existe donc que s'il se confère une réalité souveraine, que s'il se pose comme le principe des choses, le législateur et le créateur des mondes. Emporté par son mouvement vers l'être, obéissant à l'instinct de la vie, il n'hésite pas, il affirme que tout est intelligible, que tout est pour la pensée, que les désordres sont compris dans un ordre supérieur et que les contradictions les plus douloureuses ne doivent pas arrêter l'âme dans son élan vers la paix et la beauté. Ainsi l'esprit se donne l'être et à l'univers entier par l'audace d'un génie que rien ne décourage et qui d'un élan spontané s'élève à la réalité suprême, en laquelle seule il trouve le repos et l'existence. S'il s'effraye de son audace,

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s'il n'ose pas s'abandonner à la vie, son existence peu à peu se restreint, s'appauvrit jusqu'au néant. Les lois ne sont plus garanties ; le souvenir n'est plus prévision, le présent est incertitude, l'avenir est menacé; non seulement les genres et les espèces actuels peuvent disparaître, mais tout ordre peut être supprimé, la direction des mouvements changeant brusquement. La raison pure et la raison pratique s'unissent et se confondent; en dernière analyse, la raison pure n'est qu'une forme de la raison pratique, et ses lois reposent sur la nécessité pour l'esprit de défendre et de garantir son existence.

Des faits externes devenus faits internes en vieillissant, en s'effaçant, en se perdant peu à peu dans l'ombre grandissante du temps, ce n'est ni le moi, ni le monde. Les sensations et les souvenirs, les émotions et les actes ne sont que les éléments du monde et du moi. Il faut que l'esprit à l'élan qui lui permet de parcourir l'univers et de s'emparer du détail des phénomènes unisse la force de soulever ces faits sans nombre et de les plier aux exigences de la pensée, aux conditions de la vie intérieure. Plus il recueille de faits en dehors de lui et plus il trouve en lui de génie et de beauté pour concilier leurs oppositions , plus sa vie grandit et s'exalte. Chaque esprit est un point de vue original sur le monde ; il y a autant de mondes qu'il y a d'esprits, ou mieux de degrés dans la vie spirituelle, depuis l'ignorant enfermé dans un monde étroit, qu'il imagine autant qu'il le peut en conformité avec sesbesoins, avec sesaspirations morales, jusqu'au savant qui plonge ses regards dans les espaces infinis et qui réduit la multitude des phénomènes coexistants et successifs aux quelques lois partout présentes qui les dominent. L'âme la plus âme, c'est celle qui multiplie le plus ses pensées et ses actes en les maintenant en accord ; c'est celle qui manifeste avec le plus de grandeur sa puissance et son harmonie; c'est celle qui ne perd rien de ses forces, parce que toutes ses

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énergies concourent, celle dont toutes les pensées, tous les sentiments et tous les actes trouvent leur unité dans quelque puissant amour : rame la plus âme, c'est Tâme la plus harmonieuse et la plus belle. Organiser une multitude d'éléments, faire que de cette variété infinie de phénomènes mobiles se dégage Tunité d'un caractère, qu'en tous soit présente et vivante une même pensée qui les relie et les coordonne, se créer soi-même : voilà l'œuvre qui résume tout l'effort de l'homme et qu'il accomplit spontanément par cela seul qu'il vit et qu'il pense.

La vie est une conquête, une^ victoire; mais toute lutte a ses vaincus. Tout homme ne réussit pas à organiser ses idées et ses actes : tantôt la nature, par un de ses accidents impré* vus, arrachant brusquement la clef de voûte qui supportait tout l'édifice de la vie, l'écroulé ; tantôt il semble que l'âme soit trop faible pour résister à l'envahissement des phénomènes, pour s'en distinguer en les dominant, et elle ne sait plus ce qui vient d'elle ou des choses. Dans une grande douleur l'âme se brise, le mot n'est que juste, l'être d'aujourd'hui ne se rattache plus à l'être d'hier; on se pleure soi-même; et c'est un spectacle douloureux que le vain effort d'un homme pour rallier ses pensées et ses actes à quelque fin qui vaille encore d'être poursuivie. Le désordre est pire que la douleur, car son principe n'est plus dans les choses, il est en nous; au terme, c'est la folie, c'est la mort de l'esprit dispersé par l'anarchie des idées rebelles. Tout désordre moral devient un désordre intérieur qui menace l'esprit dans son existence, en lui rendant les choses inintelligibles. C'est une terrible fécondité que celle du mal commis ; ce principe de contradiction pose logiquement toutes ses conséquences ; les événements les plus indifférents deviennent hostiles, les actes ne peuvent plus s'accorder entre eux ni avec les actes des autres; les forces s'épuisent dans cette lutte pour faire l'absurde raisonnable, et la pensée troublée ne peut rétablir

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l'unité en elle et dans les choses qu'en faisant rentrer violemment ce désordre dans Tordre, qui seul peut satisfaire l'esprit alors même qu'il le viole. De là l'existence agitée, inquiète, la lutte continue pour faire face aux surprises, l'effort pour prévoir et prévenir les fatalités suspendues, et par-dessus tout le mécontentement de l'âme, qu'une logique implacable contraint à se frapper elle-même.

Parfois, qu'il soit victime de l'absurdité des choses ou de ses propres fautes, l'esprit est définitivement vaincu. Tantôt la fin à laquelle il avait subordonné ses idées et ses actes disparaissant tout à coup, il se désorganise, il n'a plus la force de dominer et de concentrer les éléments de son êlre ; c'est l'anarchie d'un esprit dispersé qui assiste à la dissolution de lui-même. Tantôt, sous l'action d'une passion dominante, le fou ajoute à sa vie toute une série de phénomènes qu'il invente, ou même remplace toute la série de ses événements par une série étrangère : il devient dieu, roi, empereur; au lieu de constituer sa pensée en s' accordant avec les choses, il subordonne tout à lui-même, il s'attribue ce qu'il n'a pas fait, il voit ce qui n'est pas, il réalise le monde qu^l iniagine et auquel il donne pour loi suprême d'exprimer son idée fixe, son désir violent et dominateur. L'individu doit se faire sa place dans l'univers, sans se laisser envahir par 'es choses, sans tout absorber dans son égoïsme étroit. Il se crée par son propre eifort en se comprenant lui et le monde dans l'unité d'une pensée consciente d'elle-même, à la fois distincte et parente des choses. II y a autant de degrés dans la vie, autant de- points de vue sur le monde qu'il y a d'individus : chaque homme existe dans la mesure où il parvient à se constituer lui-même, à multiplier ses idées et ses actes en les conciliant, à faire conspirer toutes ses puissances, à comprendre le monde, ses semblables et lui-même dans l'unité d'une pensée organique et vivante.

Au-dessous de la surface, qu'éclaire pleinement la lumière

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de la conscience, vit donc une activité latente qui sans cesse en travail organise les éléments de la vie intérieure. C'est ce génie toujours en effort qui dirige toutes les démarches de Tcsprit; c'est lui qui fait tout ce que nous faisons sans le savoir, lui qui prépare les matériaux de la science et qui seul rend féconde la pensée réfléchie. Il agit spontanément; il est l'esprit même dans sa fonction primitive qui est d'organiser tout ce qui pénètre en lui, et il ne se révèle à nous que par les œuvres merveilleuses qui sont nôtres, sans que nous les ayons voulues, sans que nous les ayons faites. Tout ce qu'il y a d'originalité et d'invention dans le travail de l'intelligence vient de cette activité créatrice, inconsciente et spontanée. La sensation, première harmonie, avec laquelle apparaît la conscience ; les genres, en lesquels se résument les individus ; les lois durables et générales qui remplacent les phénomènes particuliers et éphémères ; les théories qui comprennent les lois dans l'unité d'un principe systématique; les principes rationnels qui s'imposent à tout ce qui est, soumettent le monde, l'homme, tout le réel et tout le possible à l'esprit, tout est l'oeuvre de ce génie qui va jusqu'au bout de la vie. Toujours inquiet d'harmonie, il n'agit que pour la beauté ; c'est ce mystérieux amour qui lui donne l'élan, qui le soutient et qui le guide, et cet amour n'est que l'amour de l'être : l'être se mesure à la beauté. Penser, c'est vivre ; l'homme veut vivre et il soumet tout aux lois de la vie, qui ne se distinguent pas des lois de la pensée. La logique se subordonne à la vie, Ja réflexion à la spontanéité. C'est la nature, en laquelle l'esprit plonge ses racines, qui, poursuivant son travail, crée le monde des idées après avoir créé le monde des choses. La critique ne fait que décomposer les œuvres du génie, la raison n'est féconde que parce qu'elle est le plus élevé des sentiments, le plus impérieux des instincts* La science repose non pas sur une démonstration logique^ mais sur les affirmations qu'impliquent la vie et la pen-

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sée, par cela seul qu'elles ne renoncent pas à elles-mêmes.

Tout ce qu'il y a de fécondité dans Tintelligence vient du génie qui va vers la beauté, parce qu'il va vers la vie. La première œuvre d'art de l'homme, c'est l'homme même, œuvre grandiose, toujours inachevée, puisque la vie complète, ce serait le monde entier devenu la pensée. S'il en est ainsi, l'erreur n'a rien de monstrueux ni de décourageant; elle est une forme de ce désir de vivre et pour vivre d'organiser ses idées en les multipliant. Seule la multiplicité n'est qu'une confusion; loin d'enrichir l'esprit, elle le divise; les forces qui s'opposent se détruisent, elles n'ont tout leur effet que quand elles concourent. L'esprit de système est un besoin vital, l'erreur vient du même principe que la vérité. Vivre, c'est organi^r, organiser tout ce qu'on reçoit du dehors, le transformer en quelque chose de vivant; penser, c'est vivre, c'est organiser ses idées, c'est y mettre l'unité de la vie. L'erreur consiste à créer des organismes non viables, dont les éléments réunis artificiellement tendent à se désunir. Ils portent en eux-mêmes leur principe de mort, ils sont condamnés en naissant, ils disparaissent tués soit par leurs contradictions internes, soit par les idées qui de toutes parts les combattent et les détruisent par leur opposition.

La certitude n'est-elle pas elle aussi une forme de cet amour de l'être, de cet effort vers la vie? La certitude est l'état de l'esprit en présence de la vérité, un état de bienêtre et de joie, un sentiment de paix profonde, inaltérlable, qui ne laisse l'inquiétude d'aucun doute, le désir d'aucune recherche. Toute démonstration suppose des principes et n'est qu'une suite d'intuitions; en dernière analyse on ne prouve pas la vérité, on la reconnaît au sentiment qu'elle inspire. Quel est donc le fondement de la certitude; qu'estce qui nous autorise à croire que notre sentiment intérieur nous est une garantie suffisante de la vérité? n'estce pas l'affirmation implicite que le monde est subordonné

à la pensée? que les lois de Fesprit sont les lois des choses? Quelles que soient les lois de la logique, les procédés qu'elle suggère, les précautions qu'elle conseille, au dernier terme, tout Tédifice repose sur la foi de la raison en elle-même. Cela est vrai parce que cela me paraît vrai; cela me parait vrai parce que je ne puis nier cette vérité sans m'anéantir moi-même en niant Tun des principes constitutirs de mon être. Je ne puis vivre sans affirmer, la vie est une perpétuelle affirmation, j'affirme parce que je veux vivre. Si je n'ai pas confiance en mon esprit, si je me livre au doute, je suis dans l'incertitude, dans la perpétuelle angoisse de l'inconnu. Je veux vivre, donc je pense, donc je crois à ma pensée. Je ne doute pas de la vérité parce que je ne doute pas de moi-même. Je n'accepte qu'Ain postulat; mais je l'accepte tout entier jusqu'à ses dernières conséquences ; ce postulat, c'est la vie. La foi de la raison en elle-même n'est que la forme la plus élevée de l'instinct de conservation. Etre ou ne pas être, croire ou douter, tels sont les termes dans lesquels doit se poser le problème de la certitude que tout homme résout spontanément par cela seul qu'il existe.

Les gens naïfs ne comprennent pas qu'on pose le problème de la certitude, et ils ont raison : je pense comme je vis, il est aussi absurde de contester ma pensée que ma vie. Le scepticisme absolu est un non-sens; il est contradictoire de vouloir vivre en renonçant aux conditions de la vie. Oxi a dit : le rôle du sceptique est d'être muet, il faut dire : Le rôle du sceptique est d'être mort. Le positiviste est un sceptique inconséquent et timide. Il ne vit et il ne pense qu'à la condition de ne pas réfléchir sur les conditions qu'il fait à la vie et à la pensée. Il accorde à la nature ce qu'il faut de stabilité pour ne pas menacer l'individu ; il fait le monde assez raisonnable pour rassurer le sens commun; mais poussé logiquement, il doit avouer que rien ne garantit ni

la Vie ni la pensée. La raison n'admet pas ces demi-mesnres ; il faut qu'elle soit tout, ou elle n'est rien. Le positivisme veut arrêter la vie, la vie n'accepte pas ces limites arbitraires, elle va droit devant elle jusqu'au bout d'elle-même et des choses. La science n'est possible que par les genres et les lois, les genres et les lois ne sont possibles que par les idées, je cherche les lois, je crois aux idées, j'affirme tout ce qui permet ma pensée, je pose toutes les conditions de mon existence spirituelle. La certitude est inconsciente, spontanée, irréfléchie, comme l'élan vers la vie; par cela seul que je pense, j'applique les lois de mon esprit aux choses, je subordonne le monde à ma pensée., Ce qui fait la certitude invincible à tous les arguments, à toutes les subtilités, à tous les sophismes, c'est qu'elle repose sur la nécessité de vivre, c'est qu'elle est la vie même se développant, s'emparant des choses, s'assimilant le monde.

Le rôle de la réflexion, c'est d'abord de diriger cet élan vers l'être, d'arrêter les précipitations dangereuses, de modérer l'entraînement vers les systèmes superficiels où tout semble s'organiser. L'expérience a montré que la nature dépasse l'imagination, qu'elle humilie nos systèmes les plus grandioses, c'est une victoire encore pour l'esprit, qui grandit comme le monde qu'il pense; c'est un avertissement aussi qui doit le mettre en garde contre les impatiences orgueilleuses. Mais la réflexion n'a pas seulement un rôle négatif, elle n'est pas condamnée à s'enfermer dans une prudence ironique et stérile; elle n'a pas perdu toute fécondité propre, en elle vit le génie spontané qui travaille obscurément pour elle, elle est ce génie même mais conscient de sa nature, de ses désirs, de ses lois, maître de lui-même, sachant où il va et pouvant y marcher librement. Le vrai rôle de la réflexion, c'est d'accepter la vie spirituelle, d'en poser hardiment toutes les conditions, d'assurer à la pensée une existence véritable en la dégageant

de la nature, en lui donnant la conscience d'elle-même et de sa valeur absolue. La certitude est d'abord irréfléchie, comme la vie est spontanée; la pensée s'exerce plutôt qu'elle n'existe, puisqu'elle s'ignore elle-même; la réflexion pose le problème de la certitude, saisit toutes les contradictions qu'il renferme, et le résout sans hésiter par l'orgueil de la pensée qui ne veut pas s'anéantir en doutant d'elle-même. L'esprit n'existe vraiment que quand il a affirmé son existence absolue en face de tout ce qui le nie.

Mais, dans le monde tel qu'il nous est donné, la pensée est possible, elle n'est jamais pleinement réelle. Les contradictions de ce monde, ses désordres, ses douleurs la déchirent, atteignent le principe même de son existence : la souveraineté absolue de la raison. La réflexion voit le danger, le conjure : alors même que la pensée semble vaincue, elle affirme qu'elle est triomphante, et c'est déjà un premier triomphe que cette superbe de l'esprit qui ne reconnaît pas C3 qui le tue.

Ce n'est pas assez de refuser le problème, la réflexion le résout; par l'idée du progrès elle fait rentrer le désordre dans l'ordre : la certitude s'achève par l'espérance. La pensée n'est plus seulement possible, elle est réelle : toutes les idées peuvent être définitivement organisés par cette correction du monde soumis aux lois de la raison jusqu'en ses révoltes. En devenant Tespérance, la certitude ne change pas de caractère, elle est toujours la foi de la raison en elle-même, l'amour de la vie et de la beauté qui seule permet la vie. Nous n'existons qu'en affirmant que la pensée est possible et réelle, que ses lois sont les lois des choses, et que rien ne peut se soustraire brusquement à leur empire : la science et la vie posent sur ce principe. C'est donc une nécessité logique et vitale qui nous entraîne à ne nous arrêter que quand tout est soumis aux lois de la raison, que quand la foi est devenue l'espérance.

DU GÉNIE DANS L*INTELLIGENCB Co

Si nous nous emprisonnons dans Theurc présente, si nous nous bornons à regarder ce qui est, nous entrevoyons par la science l'unité des lois, la simplicité des procédés; mais, étourdis par les désordres et les contradictions, nous ne saisissons pas Tunité véritable, Tunité de Fidée qui seule donne un sens à tous ces efforts en leur imprimant une direction. Quand l'homme dans la lutte qu'il soutient pour vivre se sent vaincu, quand par un accident imprévu, par une brutalité des choses, par une défaillance morale, il voit s'éteindre tout à coup Tune des grandes lumières qui le guidaient en éclairant sa route, d'abord il se sent pris de découragement et d'effroi, les ténèbres qui Tenveloppent Fépouvantent ; mais^ s'il lui reste la force de vivre, s'il n'est pas à jamais vaincu, des profondeurs de son ftme jaillit une lumière nou' velle qui brille au loin et dont le rayonnement affaibli vient jusqu'à lui : c'est l'espérance. Comme l'homme redresse sa vie individuelle, comme il s'efforce de corriger ce qu'elle a d'injuste et d'absurde, ainsi il redresse et corrige l'univers, dont il est la conscience et dont il ne peut accepter les désordres sans troubler sa pensée. L'espérance est une loi primitive de la raison, la logique l'impose, la vie l'exige; c'est par elle seule que l'esprit s'achève en faisant du monde un tout, dont les désaccords mêmes rentrent dans l'universelle harmonie, c'est par elle seule que tout se tient et se concilie, que l'âme s'apaise à la paix universelle, que tous les éléments de l'esprit et des choses s'unissent pour composer un monument grandiose, que nous ne contemplons pas dans sa majestueuse ordonnance, nos yeux étant trop faibles pour pénétrer l'infini de l'avenir et embrasser l'immensité d'un regard, mais dont nous suivons les colonnes qui s'élèvent, les arceaux qui s'inclinent, les Ugnes qui toutes montent d'un même élan pour se rencontrer et s'unir dans des hauteurs éternellement sereines.

Qu'il crée le monde dans son apparence sensible, qu'il

Gabriel SÉAILLES. — Génie dans rail. 5

C6 ESSAI SUR LE GÉNIE DANS L'aRT

découvre dans la simplicité des moyens et des procédés de la nature Tirnage de Tart supérieur qui les combine dans des créations d'une variété infinie, ou que, saisissant dans sa pensée les lois de Tuniverselle pensée, il diercfae le sens des choses et s*élève jusqu'au principe de beauté, raison et garantie de Tordre cosmique, toute ia fécondité de Tesprit vient du génie, de la puissance vitale, inconsdente, spon-^ tanée, qui organise tous les éléments dont elle s'empare. En dernière analyse, tout repose sur la vie. Ce qui fait la force irrésistible de l'évidence, c*est qu'elle ne se prouve pas^ c*est qu'elle est la santé, l'énergie vivante, comme le doute est la maladie d'un esprit affaibli qui renonce à lui-même et s*en va vers la mort, suprême négation. L'hemme sort de la nature, il résume tous ses états antérieurs, il concentre tous ses progrès successifs; la raison, c'est la nature qui pense en lui, qui continue son œuvre et se regarde à la fois dans son passé, dans son présent, dans l'avenir vers lequel elle s'efforce.

Vivre, c'est affirmer; l'action supprime le doute. Il n'est pas un acte de la pensée, il n'est pas un raisonnement, une hypothèse, une loi formulée, qui n'unisse la nature à la pensée et ne pose l'identité de leurs lois. Plus encore que la science, la vertu est une foi dans ia souveraineté de la raison. L'homme qui agit comme si, l'ordre physique étant subordonné à la raison, une justice immanente dirigeait tous les mouvements cosmiques, déjà vit dans ce monde supérieur. De là sa sécurité profonde. « Soyez assurés, disait Socrate à une heure solennelle, que rien de mal ne peut arriver à l'homme de bien. » La loi ne se sépare pas des œuvres; la vraie grâce efficace, c'est l'énergie, c'est l'action, c'est l'effort vers le meilleur. On ne nie point oe dont on éprouve la réalité par la conscience qu'on prend de soi-même. Un acte de désintéressement, un sacrifice' volontairement accepté rassure l'esprit sur l'avenir du monde. On mérite la grâce, on raé-

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rife la foi. Comment une âme, en qui le bien triomphe, douterai t*elle du triomphe du bien? Faire le bien contre les séductions du plaisir, contre les sophismes de Tintérêt, c'est pour un instant croire à la souveraineté du bien. Si Tacte se répète, s'il devient vertu, Thabitude enracine la foi, la rend vivante, peut lui donner une force invincible. La certitude morale est ainsi la récompense de la vertu. L'erreur de Socrate et de Platon, c'est d'avoir cru qu'on pouvait prouver logiquement le règne de l'amour, coordonner par une dialectique savante toutes les idées à l'idée du Bien; c'est d'avoir dépossédé les humbles esprits du royaume de Dieu, rêvé je ne sais quel concile de philosophes infaillibles, la papauté laïque d'un mathématicien du bien. On ne prouve pas logiquement la foi, l'espérance; on ne prouve pas la vie, on l'accepte, et cette acceptation est avant tout un acte d'énergie vitale, un acte aussi de courage et de force morale. On ne peut retrouver tous les intermédiaires qui relient la réalité aubien suprême; il faut franchir un espace infini; sans sortir du réel, le traverser hardiment; suivre l'esprit jusqu'au bout de lui-même.

N'est-ce pas là ce qui rétablit l'égalité entre les hommes? Tandis que les esprits les plus riches de connaissances s'oublient, se perdent dans les choses, les plus humbles peuvent garder la force de croire en eux-mêmes et de tout subordonner à la pensée. La vertu est un effort où se marque encore l'opposition de l'esprit et des choses ; l'amour est une possession, non pas l'amour mystique, contemplatif, l'amour vrai, l'amour agissant. Si la foi est action, quelle affirmation plus haute qu'un acte d'amour accompli par une victime? Si la bonté contient le secret du monde, plus l'être est humilié, souffrant, plus la bonté est bonté. Si la charité vient du misérable, de celui que la souffrance semble condamner à Tisolement, à la lutte et à la haine, n'est-ce pas à lui surtout que revient la gloire de faire entrevoir l'univers pacifié? Seul le

pauvre peut entrer dès ici-bas dans le Royaume de TEsprit, parce que seul il peut réaliser Tamour infini : c'est ainsi que dans la cité céleste les conditions se renversent. Le riche n'est jamais charitable, il n'est que juste; mais le pauvre, la veuve, « qui donne de son indigence, » elle oppose au mal la suprême ironie du cœur qui le nie, qui refuse d'y croire, alors même qu'il en souffre; elle prouve qu'il y a dans l'esprit et dans la nature de quoi s'élever au-dessus des désordres léels, qu'il y a une force simple, souveraine et sans violence, qui déjà triomphe : la douceur persuasive de l'amour infini.

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