Gonnard, Précis d'Economie Monétaire, p
24. On doit d’ailleurs faire remarquer que les fluctuations de la valeur de l'or ne l’ont pas empêché de remplir son rôle d’étalon et de le bien remplir, pendant la longue période qui a précédé la guerre. « On ne peut douter, écrit la Pr. Gregory, que le développement du Gold Standard international pendant la deuxième moitié du x1x® siècle et la progression énorme du commerce international et le placement des capitaux qui eurent lieu alors ne sont pas de simples coïncidences. Le développement de l’un implique le développement de l’autre» (The Gold Standard and its Future, p.10).
25. Ce n’est d’ailleurs pas seulement l’or qui est responsable dans ces chan-
gements de son pouvoir d’achat, mais aussi bien souvent la politique des gouvernements qui prennent brusquement des mesures modifiant leurs sys-
La stabilité absolue d’un étalon de la valeur, quel qu’il soit, est un mythe. On a dit parfois que l’or seul avait une valeur stable ; ce n’est là qu’une confusion : nous sommes habitués à évaluer toute chose en une certaine unité monétaire : franc, livre sterling, dollar, Reichsmark, etc. et, comme il existe un nombre donné de ces unités par kilogramme d’or fin, on est tenté de dire que la valeur de cet or est immuable ; il n’en est pas ainsi : « Si nous nous en tenons fermement à cette vérité que la valeur d’une chose est ce que l’on peut se procurer avec cette chose, nous verrons que le souverain, ou l’or qui a servi à le frapper, ne jouit pas d’un privilège aussi enchanteur... Cependant, quoique la valeur de l’or ne puisse être fixée avec plus de précision que la valeur de n’importe quel autre objet, il n’en est pas moins vrai qu’à la fois son indestructibilité relative et l'énorme quantité qui en existe sous une forme ou sous une autre, font que cette valeur dépend beaucoup moins que celle de la plupart des autres marchandises de la quantité qui en est produite à chaque moment *$ ».
$ 2 Le prestige de l'or
Les économistes classent généralement en trois groupes les fonctions de la monnaie : fonction de compte, fonction
tèmes monétaires, sans se soucier des résultats que ces changements peuvent avoir sur le marché de l’or ou de l’argent et sur leur pouvoir d’achat. L’exemple de l’Allemagne en 1872 est caractéristique à cet égard. Une autre explication des changements de la valeur de l’or est donnée par le Pr. Gregory (The Gold Standard and its Future, p. 23) : « Les conséquences sociales et économiques des changements survenus dans le pouvoir d’achat de la monnaïie, qu’elles soient, en définitive, bonnes ou mauvaises, sont dûes à l’impossibilité d’ajuster le taux d'échange d’une série quelconque de prix à une autre série avec suffisamment de rapidité et de compréhension ».
26. Hartley Withers, Qu’est-ce que la monnaie ? (The Meaning of money) Trad. Rivière, p. 15.
d'échange, fonction d'épargne. Il ne faut d’ailleurs pas s’imaginer que ces trois fonctions ont vu le jour en même temps : seule la première est née avec la monnaie, puisque celle-ci est, par définition, un instrument de compte entre les particuliers, un standard applicable à tous les objets matériels.
Lorsque, peu à peu, la monnaie a acquis une plus grande importance et s’est vu acceptée universellement, elle a supplanté le troc en le remplaçant, ou, tout au moins, l’a perfectionné en permettant le paiement intégral de la soulte.
La fonction d’épargne n’est intervenue qu'après, mais c’est peut-être la plus importante au point de vue psychologique ; c’est, en tout cas, la plus intéressante à ce même point de vue. En effet, la monnaie métallique (et l’orest la monnaie métallique par excellence) favorise l’épargne, l’accumulation de petites ou grosses quantités de numéraire suivant les cas. « Dès que (l'argent) fut connu, écrit;Turgot ?7, dès qu’il fut constaté que c'était le plus inaltérable de tous les objets de commerce et le plus facile à conserver sans embarras, il dut être principalement recherché par quiconque voulut amasser. » Aussi, de la notion de monnaie compte et échelle des marchandises et de celle de la monnaie instrument de circulation des marchandises et des richesses, en est-on rapidement passé à la notion de la monnaie, non seulement richesse en elle-même, mais encore richesse par excellence. Après avoir cité le passage de Turgot que nous reproduisons et après avoir rappelé le nom d'illusion chrysohédonique que Vilfredo Pareto *# donnait à cette sorte
27. Turgot, Réflexions sur la production et la distribution des richesses, $ LII.
28. Vilfredo Pareto, Systèmes socialistes, op. cit., t. Ier, p. 386.
de glissement, M. Gonnard ajoute : « Aussi la monnaie en est-elle arrivée à symboliser la richesse même. On a pris l’habitude de ne plus voir seulement en elle le valorimètre et le véhicule, l'instrument juridique de la circulation des marchandises, mais la richesse par excellence. L'or est apparu comme un talisman ; il a acquis ce prestige extraordinaire, qui a fait de lui, tour à tour, l’objet de l’adoration et de l’exécration des foules, des moralistes et des poètes # »
Il est, en effet, incontestable que l’or a toujours joui d’un prestige extraordinaire. Même les détracteurs du métal jaune, tous ceux qui essaient de faire abandonner ou restreindre son emploi en tant qu’étalon monétaire sont d’accord pour affirmer, avec un des plus fermes partisans de l’étalon-or, que seule est importante une monnaie universellement acceptée et que seul l’or jouit (ou jouissait) de ce prestige 30.
En effet, ajoutent-ils aussitôt, le fondement de cette valeur ne repose pas sur des causes commerciales : il est uniquement basé sur des facteurs psychologiques et l’on pourrait qualifier sa valeur de valeur fiduciaire. Sans doute, en était-il autrement avant la guerre, à cette époque qui nous paraît aujourd’hui si lointaine, où la circulation de la monnaie métallique était une réalité. Il était alors donné à tous de pouvoir apprécier personnellement, de visu, la valeur de cet or d’après son pouvoir d’achat en marchandises. Mais aujourd’hui, il en va tout autrement et c’est uniquement par habitude que l’on continue à l’apprécier. Que nous importe, en effet, les milliards d’or entassés dans les coffres des banques centrales ? Il a grandi, depuis la
29. Gonnard, Précis d'Economie Monétaire, P- 22. : Me) 30. Hartley Withers, Qu’est-ce que la Monnaie ? (The Meaning of Money), ODA CID UT
Le Branchu
guerre, toute une génération pour qui l'usage de l’or n’est plus qu’un souvenir très éloigné et toute une autre pour laquelle cet usage n’est même plus un souvenir, mais une simple légende, une des caractéristiques d’une époque aujourd’hui révolue et qu’ils n’ont jamais connue. Peu à peu, les hommes s’habitueront à considérer le billet de banque et son succédané le chèque comme les uniques moyens de paiement, sans se préoccuper davantage de l’encaisse de la banque d'émission. « Le retour général de l’étalon-or et le triomphe du mono-métallisme sont, pour le métal jaune, surtout un succès de principe. Une royauté théorique qui ne se manifeste, pratiquement, que dans un domaine très restreint, le domaine international, où la circulation du métal ne représente qu’une faible partie de sa circulation totale d’antan est, tout de même, une royauté diminuée 5 », Et les rationalistes, partisans de cette théorie, de conclure : puisque le prestige de l’or ne repose plus que sur des bases psychologiques, et partant instables, nous n’avons plus le droit d’accepter, les yeux fermés, la valeur traditionnelle accordée à l’or. Il faut nous en libérer, immédiatement, disent les uns, par étapes, réclament les autres. Evidemment, la valeur de l’or est fondée pour une grosse part, on peut même dire uniquement, sur des causes psychologiques. Admettons même que ces raisons d'apprécier l’or aient diminué à notre époque : on ne peut nier cependant qu'elles n’en substitent pas moins. « C’est ce que les rationalistes, écrit M. Pose *?, paraissent trop aisément oublier. En cela d’ailleurs, ils ne font que suivre des errements communs en matière de sciences sociales. Ces sciences ont le triste privilège de porter sur le fait de l’homme (ou plutôt
31. M. Kellersohn, la Dispute de l’Or, p. 57. 32. A. Pose, Le Rôle de l’Or, L'Europe nouvelle, 18 avril 1931.
des hommes). Et comme nous prétendons connaître la cause de tous les faits humains au lieu d’accepter ces faits tels quels, nous disputons sur le caractère de leurs causes. Autrement dit, nous avons toujours tendance à traiter des phénomènes humains en moralistes et non en savants ».
Est-il d’ailleurs exact de prétendre que l’or a beaucoup souffert dans son prestige depuis la guerre ? Un peu, sans doute, mais beaucoup, cela paraît exagéré. « Pour être désormais invisible, l'or n’en rempli pas moins une fonction essentielle dans nos systèmes monétaires. Il est le soubassement sur lequel s’appuie tout l’édifice.. Il demeure la mesure des valeurs %. » Ce ne sont pas quelques quinze années qui peuvent annihiler, anéantir une royauté tant de fois séculaire. Les peuples ont, quoiqu’on en puisse dire, au moins en ce qui touche à leurs intérêts, une longue mémoire et ils n’oublient pas en quinze ans ce qu’ils ont appris en quinze siècles. L’or est et demeure «l’objet de l’adoration ou de l’exécration des foules, des moralistes et des poètes ». « Tant que neuf citoyens sur dix, a dit M. MacKenna, estiment dans chaque pays que le système de l’étalon-or est le meilleur, il le restera 34 ».
Et c’est surtout aux heures de crises que ce prestige apparaît dans toute sa grandeur, dans toute son importance. A l’heure actuelle, où l’on voit des peuples, traditionnellement parmi les plus riches et les plus puissants, abandonner l’étalon-or, on assiste en même temps à une vague de scepticisme de certains économistes vis-à-vis du Gold Standard %5. Mais ce scepticisme, cette liberté d’allure n’est-