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CHAPITRE VIII

Plaisir da Jea,'et ëon apparente inatiiité.

Elle cache sealement une utilité très f^énérale.

Tout dans le monde a sa raison et son utilité. Il serait donc étrange que le beau seul ne servît à rien. Pourtant le plaisir esthétique nous a paru comme un don gratuit de la nature ; rien ne le réclamait positivement en nous, et, à la rigueur, semble-t-il, l'homme aurait pu s'en passer. De là vient, sans doute, qu'on a tant de peine à s'expliquer le beau, et à marquer, pour ainsi dire, sa place dans l'ordre des choses. Certains philosophes n'ont cru pouvoir mieux faire que de le ramener à quelque autre objet qui fût manifestement conforme à notre nature. Mais, pour les uns, une chose n'est utile qu'autant qu'elle contribue à la conservation de l'individu et de l'espèce. D'autres, au contraire, comme Leibniz, ne voient que ce qui peut perfectionner surtout l'entendement de l'homme, et augmenter sa science. Ainsi la beauté devient tantôt purement physique et sensible, tantôt purement intellectuelle. Or ce sont là deux points de vue trop étroits, et, s'ils permettent de découvrir quelque utilité dans les belles choses, ce n'est qu'en les dénaturant.

Notre esprit, d'ailleurs, peut rarement embrasser beaucoup d'objets à la fois, ou même un seul objet dans tout son ensemble. 11 préfère examiner successi-

v^ment les parties.^ Ainsi, nous comprenons, par exemple, qu'une chose profite au développement de telle ou telle faculté de l'âme. Mais si l'on nous parle ensuite de choses utiles à l'âme elle-même, tout entière, cette universalité nous apparaît moins, et nous avons peine à y croire. Si donc le beau semble inutile, c'est parce qu'on l'examine souvent par rapporta certaines fonctions spéciales que chaque individu devra remplir plus tard dans la société, et pour lesquelles, en effet, d'autres choses lui seraient certainement plus utiles. Mais ces mêmes choses aussi n'ont qu'un^usage borné, et ne sauraient suffire à former un homme, au sens complet du mot. Là le beau reprend ses avantages ; son inutilité prétendue pour le développement de telle ou telle faculté en particulier, vient de ce qu'il les développe toutes généralement. C'est à ce point de vue large et compréhensif, qu'il faut toujours le considérer.

I. — Schiller donnait le nom de Jeu à l'exercice aisé et naturel de nos puissances, lorsqu'aucune ne s'efforce d'imposer aux autres sa loi, mais que toutes ensemble, conservant leur liberté propre, agissent néanmoins de concert. Cela n'arrive pas du premier coup, sans doute, ni* à tout le monde également. Rien même n'est plus rare, et l'on ne voit que des esprits dont la culture est incomplète, et qui, féconds pour certaines choses, sont, pour tout le reste, d'une singulière stérilité.

D'abord, trop souvent Tâme n'écoute que ses instincts sensibles, qui noui^ sont communs avec les ani-

maux. Aussi dit-on (run homme que la passion emporte, qu'il est hors de lui y qu'il n'est plus lui. Et, dans toute sensation, l'âme qui s'y abandonne, sans chercher à se ravoir, pour ainsi dire, n'est pas moins hors d'elle-même. C'est par la réflexion qu'elle prend conscience de soi, qu'elle s'élève au-dessus du corps et des objets, et n'est plus entraînée par leurs impressions diverses. En même temps les images des sens se transforment en objets intelligibles pour elle, et, d'autre part, ses actions particulières ne viennent plus de la sensibilité seule ; elles ont une source plus haute, la raison. Toutefois cet empire de l'idée sur le sensible et le réel, ne s'établit pas sans une lutte, qui a bien des vicissitudes. La nature se montre plus ou moins rebelle aux lois de l'esprit.

D'ordinaire, en effet, la sensibilité continue de faire tort à l'entendement et à I4 raison. La chose est surtout fréquente dans la conduite de la vie. On veut vivre, comme on dit, en suivant la bonne loi naturelle, entendez par là, presque sans règle et sans loi ; et on ne s'aperçoit pas que c'est renoncer de gaîté de cœur à ce qui fait la dignité de l'homme, pour se ravaler jusqu'aux bêtes. — Même au point de vue intellectuel, on trouve un état analogue. Combien d'hommes, en effet, sont de purs empiriques, acceptant tout ce qui se dit et se fait autour d'eux, sans raisonnement et sans contrôle. Certains savants même ne font guère que compiler des faits, et restent finalement écrasés sous le poids de leurs connaissances, sans avoir la force de les dominer pour les comprendre.

D'autre part aussi, l'homme est parfois victime du

pur formalisme. Tel un esprit systématique, avec quelques faits seulement, prétend construire sur cette base trop étroite un système qui s'étende à tout l'univers; mais la réalité n'y peut tenir qu'à force de tortures et de mutilations. Ou bien on rencontrera de ces raisonneurs à outrance, qui se perdent dans de vaines abstractions, sans rapport avec les choses réelles. — Rien ne manque non plus qu'un peu de vie et de chaleur dans l'âme à ces honnêtes gens dont la morale est pure, et la conduite conforme à leur morale, mais qui semblent avoir tué en eux la sensibilité pour n'avoir pas à en comprimer les révoltes ; maintenant tout entiers à leurs devoirs, ils s'en acquittent froidement et régulièrement, semblables à des automates.

L'homme vraiment digne de ce nom est celui qui ne sacrifie rien de sa nature, et qui développe au contraire et fortifie toutes nos facultés. On admire avec raison le savant que sa science n'embarrasse pas, quoique composée d'une multitude de faits, et qui se sert de ceux-ci seulement comme d'un point d'appui pour s'élever sans peine à des généralisations de plus en plus hautes ; ou bien celui dont les idées abstraites prennent naturellement une forme sensible, sans rien perdre pour cela de leur universalité. — On admire aussi un homme passionné et cependant vertueux, dont Pâme est vraiment forte puisqu'elle a su se rendre maîtresse de passions si violentes, et les tourner à Taccomplissement du bien. Quant à ceux qui font toujours de bonnes actions, avec autant de facilité et de plaisir que d'autres en auraient à mal faire, ils sont sûrs de gagner tous les cœurs.

C'est pourquoi Schiller ne voulait point d'une éducation timide et défiante à l'égard de notre nature, ni d'une règle de vie trop étroite, qui amoindrit Tune ou l'autre de nos facultés, réprimant tout mouvement de la sensibilité pour qu'elle ne fasse pas obstacle à la raison, tenant même celle-ci toujours en bride de peur de certains écarts, et ne réussissant de part et d'autre qu'à diminuer notre être, à nous rapetisser. L'équilibre est établi sans doute, et la paix règne dans l'âme ; mais c'est l'acheter trop cher à ce prix. Schiller entend qu'on exerce le plus possible l'entendement et la raison, et que la sensibilité cependant reste Tive et agissante. Et il rappelle avec regret la vie des Grecs, dont toutes les facultés s'épanouissaient librement, tandis que de nos jours trop souvent l'une ne brille qu au détriment des autres. Déjà Pascal disait excellemment : <r Je n'admire point l'excès d'une vertu, comme de la « valeur, si je ne vois en même temps l'excès de la « vertu opposée, comme en Epaminondas, qui avait « l'extrême valeur et l'extrême bémgnité ; car autre- « ment ce n'est pas monter, c'est tomber. On ne mon- <( tre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais « bien en touchant les deux à la fois, et remplissant « tout Ventre-deux. » {Pensées, Art. VI, §. 21.)

Or n'y a-t-il pas une identité parfaite entre un tel état d'esprit, et celui dans lequel doit nous laisser l'éducation classique.? Celle-ci, suivant une parole de Descartes, est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, et il entendait ce . mot à la façon du xvii® siècle, voulant dire les plus accomplis de tou-^ les hommes, et qui avaient toutes

les perfections de 4a nature humaine. Elle nous rhet donc en présence de leurs chefs-d'œuvre, et son but semble bien être d'exciter en nous le sentiment de la beauté, et de former avant toutes choses le jugement esthétique ou le goût. C'est un moyen sûr, en effet, d'atteindre Pâme entière, jusque dans ses profondeurs, tant il est vrai que toutes nos facultés entrent d'ellesmêmes en exercice, lorsqu'il s'agit du beau. Et celui qui a bien profité de cette éducation, se reconnaît ainsi : « Il faut, dit Pascal, qu'on n'en puisse dire, ni « Il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent, « mais II est honnête homme. Cette qualité univer- « selle me plaît seule... Les gens universels ne sont « appelés ni poètes, ni géomètres, etc., mais ils sont « tout cela, et jugent de tous ceux-là. » {Pensée, Art. VI, 15.)

Quelle que soit la tâche particulière qu'ils entreprennent ensuite, ils l'accomplissent comme en se jouant, ce qui ne veut pas dire d'une façon superficielle et frivole ; mais ce mot marque seulement l'aisance parfaite avec laquelle l'esprit rassemble toutes ses forces et sait en faire le meilleur emploi. Même les jeux les plus insignifiants par leurs objets ne donnent-ils pas déjà à toutes nos facultés l'occasion de s'exercer d'un commun accord? Un homme qui joue a constamment l'esprit en éveil, alerte et prompt à remarquer les fautes de l'adversaire, pour les. mettre à profit. Ses sentiments sont aussi plus vifs et plus impétueux : au moindre succès, il tressaille de joie, puis s'inquiète et se désespère, sauf à reprendre aussitôt courage, pour peu que la chance tourne

encore de son côté. Enfin il a môme la conscience plus délicate: toute fraude l'indigne, et il est sans pitié pour ceux qui violent les règles du jeu, plus sacrées peut-être pour lui que la loi morale. La Bruyère l'avait finement remarqué : « La paresse, l'indolence « et l'oisiveté, vices si naturels aux enfants, disait-il, a disparaissent dans leurs jeux, où ils sont vifs, appli- « qués, exacts, amoureux des règles et de la symétrie, « où ils ne se pardonnent nulle faute les uns aux « autres... » Et encore: « Dans leurs jeux ils sont de « tous les métiers, soit qu'ils s'occupent en efiet à mille « petits ouvrages, soit qu'ils imitent les divers artisans « par le mouvement et par le geste ; qu'ils se trou- « vent à un grand festin, et y font bonne chère; qu'ils a se transportent dans des palais et dans des lieux « enchantés ; que, bien que seuls, ils se voient un « riche équipage et un grand cortège ; qu'ils con- « duisent des armées, livrent bataille, et jouissent du d plaisir de la victoire ; qu'ils parlent aux rois et aux « plus grands princes ; qu'ils sont rois eux-mêmes, ont « des sujets, possèdent des trésors qu'ils peuvent faire « de feuilles d'arbre ou de grains de sable ; et ce « qu'ils ignorent dans la suite de leur vie, savent, à a cet âge, être les arbitres de leur fortune, et les « maîtres de leur propre félicité. » (Caractères, De rhomme.)

Cette variété si grande et, on peut le dire, cette universalité d'occupations même imaginaires, n'est-elle pas un excellent exercice pour fortifier et assouplir les difi'érentes parties de l'âme, et lui donner peu à peu le maniement complet et facile de tout ce qui se trouve

en elle ? Quel mot conviendrait mieux alors que celui de jeu ? Et c'est pourquoi Schiller l'appliquait justement à l'activité esthétique et au plaisir qui l'accompagne : alors toutes nos puissances se meuvent à l'envi, et chacune avec toute l'énergie dont elle est capable ; l'homme, ajoutait-il, n'est véritablement homme, que lorsqu'il joue. (Lettre XV, trad., p. 244.)

II. — De ce principe on peut déduire plusieurs conséquences, qui, se trouvant vraies d'ailleurs, serviront encore à le confirmer. Rarement, dans la vie réelle, notre activité a l'occasion de s'exercer tout entière avec ordre et harmonie, pour ainsi dire en jouant; d'ordinaire une partie seulement fonctionne, tantôt l'une, tantôt l'autre: ici la raison seule est appelée à juger ; ailleurs, c'est l'instinct matériel qui prétend être seul à jouir. Conserver les mêmes façons d'agir, forcément étroites et exclusives, dans notre commerce avec les belles choses, au lieu d'y voir l'occasion d'un jeu pour toutes nos puissances, ne serait-ce pas les traiter aussi sérieusement que la réalité même ? Mais ce serait aussi les mutiler, en quelque sorte, ou les dégrader, en méconnaissant ce qu'elles ont de meilleur, l'achèvement et lé perfectionnement, fictif ou non, qu'elles apportent à la nature. Par contre, si, comme il arrive quelquefois, on cherche ensuite dans celleci des choses analogues aux fantaisies des poètes, c'est trop d'honneur qu'on lui fait vraiment. On la regarde comme achevée et parfaite, malgré toutes ses imper fections. Voilà pourtant ce que ne comprennent pas, d'une part, les moralistes sévères, aussi bien que les

hommes trop [épris de la réalité : ils ne savent pas jouer, comme il convient, avec le beau ; d*autre part, les âmes naïves à qui manque l'expérience de la vie, et qui distinguent mal réalité et fiction. Enfin certains artistes, au contraire, ont tellement pris l'habitude de se faire un jeu de leurs imaginations, qu'ils joueraient volontiers également avec tout le reste, et montrent à tout propos la même insouciante liberté. Tous auraient besoin peut-être de méditer ces paroles de Schiller: il faut seulement jouer avec Le beau, et ne pas le prendre au sérieux ; quant à la vie réelle , au contraire, il faut toujours la prendre au sérieux, loin déjouer avec elle. {Lettre XV y trad., p. 245.)

Quelques-uns, néanmoins, uniquement attentifs aux imperfections de l'humanité, semblent incapables de considérer autre chose. Ceux-là ne goûtent jamais pur le plaisir esthétique. Ils se reprocheraient, par ex-emple, de rire aux comédies de Molière. Elles ne sont pour eux qu'un sujet de réflexions tristes, et, à les entendre, on devrait y pleurer. Mais, qu'ils laissent donc de côté le fond, qui même n'est qu'une convention, pour ne s'attacher qu'à la forme ajoutée par le poète. Elle est comique avant tout, et ils en riront franchement, puisque aussi bien c'est là ce que Molière a voulu. Pourquoi gâter notre plaisir par un retour amer sur les tristesses de la vie réelle, lorsqu'il ne s'agit que d'une histoire inventée, d'un conte? On aurait grand tort de ne voir partout que la réalité et la vérité, là même où elles ne sont pas, et ne sauraient être sans produire en nous des émotions poignantes, qui n'ont rien de commun avec le sentiment esthétique.

D'autres, préoccupés des vérités morales, les ont sans cesse présentes à la pensée. Fénelon, par exemple, en lisant le Tartufe et le Misanthrope, au lieu de s'abandonner sans réserve au plaisir que ces chefsd'œuvre causent à tout le monde, ne songeait par devers lui qu'à la moralité des pièces de théâtre. Platon, dit-il, n'aurait jamais admis un tel jeu sur les mœurs. Mais, par bonheur, ce n'est qu'un jeu, et qui ne porte même pas sur les ))onnes mœurs, mais seulement sur des travers, et des vic'es. Depuis quand la conscience a-t-elle défendu de plaisanter et de rire?

Cependant, il faut le dire, le zèle des moralistes est assez justifié par la façon dont tant de gens entendent les œuvres d'art. Insensibles au caractère esthétique proprement dit, ils n'y cherchent que ce qui peut se trouver conforme à leurs passions, religieuses, politiques ou même de, la pire espèce ; si quelque chose flatte et chatouille particulièrement leurs désirs, c'est cela seulement qu'ils remarqueront, au risque d'en fausser le sens, pour mieux l'accommoder à leurs vues. Ceux-là non plus ne savent pas jouer avec le beau et n'en connaîtront point les plaisirs. On comprend d'autre part le danger des spectacles . et de certaines lectures pour les âmes qui ont comme la curiosité malsaine du vice, et vont d'instinct vers les mauvaises choses. Le sentiment de la beauté ne saurait les toucher, mais par leur propre faute, et non par celle de l'artiste. Peut-être cependant ne devait-il pas. aussi leur fourpir l'occasion de penser au mal; respecter dans son œuvre les légitimes scrupules de chacun, est

une condition essentielle pour la faire goûter pleinement de tous, sans que rien d'étranger ne se môle au plaisir et ne l'altère.

Pourtant, il n'en peut mais, si beaucoup ne savent faire la distinction entre la réalité, si souvent commune et banale, et le beau, toujours imaginaire, et s'ils le croient au moins réalisable, et le cherchent partout autour d'eux. Que déjeunes têtes ont été tournées par le récit merveilleux d'aventures plus ou moins fantastiques ! Que d'esprits faibles, emportés par leur imagination, s'attendent à retrouver dans la vie ordinaire des émotions semblables à celles de tel ou tel héros de roman ! L'histoire môme, suivant Descartes, quand elle est trop embellie, peut avoirde fâcheux effets : quelques-uns prétendent se régler par des exemples qui passent leurs forces, et tombent alors dans des extravagances, pour ressembler aux paladins d'autrefois. Pascal voyait un danger analogue dans les tragédies de Corneille : on en sort, dit-il, t le cœur si rempli « de toutes les beautés et de toutes les douceurs de c l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son inno- « cence, qu'on est tout préparé à recevoir ses pre- « mières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion « de les faire naître dans le cœur de quelqu'un, pour « recevoir les mêmes plaisirs et les mômes sacrifices a que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie. » (Pensées, art. XXIV, 64.) On se fait de la sorte une fausse idée de la vie, et on s'expose à bien des désenchantements et des désillusions ; et cela, pour n'avoir pas été habitué de bonne heure à ne point confondre, d^un côté, le sublime et le beau, c'est-à-dire souvent Tirréa-

lisable en ce monde, et, de Tautre, la réalité. On ne demanderait plus alors à celle-ci des choses que l'art seul peut donner, et on ne chercherait dans Part que ce qu'il procure véritablement , une récréation et un jeu pour l'esprit.

Le peuple, pris en masse, ne s'y trompe pas. Les belles choses, pour lui, doivent être un divertissement aux misères de la vie réelle. Qu'on lui dépeigne ses propres mœurs, dans toute leur grossièreté comme aussi leur vérité, nous dit-on, il détourne la tête avec dégoût, et refuse de les reconnaître. Le propre de l'art, en eflTet, semble être de nous transporter dans un autre mondé, assez semblable au nôtre pour que nous n'y soyons pas tout à fait étrangers, mais supérieur, à tous égards. On sait bien qu'il n'est pas vrai, qu'il est môme impossible : n'importe, on y prend un plaisir extrême. Il satisfait à merveille, en eflfet, toutes les facultés de l'âme, sans qu'aucune ait à s'exercer particulièrement, en laissant les autres dans uiie inaction forcée. -— Parfois néanmoins les artistes choisissent à dessein, pour agir sur l'esprit du public, les sujets qui l'intéressent le plus actuellement; alors, avec un peu de talent, le succès leur est presque assuré ; mais sontils certains d'avoir produit pour cela le plaisir esthétique, c'est-à-dire ce sentiment de joie pure et sereine qui donne à l'âme entière tant dô réconfort? Us peuvent réussir parfois à la faveur d'émotions étrangères à la beauté môme. Les Athéniens n'aimaient pas que leurs poètes leur remissent trop vivement sous les yeux des choses douloureuses, qu'ils auraient voulu oublier: ils condamnèrent 'Phrynicus qui avait repré-

sente sur la scène la prise de Milet trop peu de temps après ce deuil de la patrie.

L'art, en effet, n'est jamais qu un jeu, et il y a certaines choses avec lesquelles il ne faut pas jouer, grande vérité qui a été quelquefois méconnue par des artistes, qui n'étaient que cela, et qui Tétaient trop : par exemple, les sophistes grecs, que Platon nous montre, indifférents à la justice et à la vérité, uniquement curieux de faire briller leurs talents et d'attirer des admirateurs. A voir l'adresse et la légèreté avec laquelle ils traitent les sujets les plus graves, pour peu qu'on respecte la science et la morale, on est peiné intérieurement qu'elles servent ainsi de jouets. Certaines théories récentes, qui invoquent bien haut les prérogatives de l'art, semblent aussi se jouer trop irrévérencieuseiK^ent de tout ce qu'il y a de sérieux dans la vie. L'artiste est souverain, a-t-on dit, il est presque dieu, et les règles ordinaires, qui conviennent au commun des mortels, ne sont point faites pour lui. Nos grands hommes du xvii* siècle ne pensaient pas cependant que l'art leur donnât de tels privilèges ; c'étaient d'honnêtes gens, qui vivaient comme tout le monde ; aucun d'eux, pour avoir fait un chef-d'œuvre, ne se croyait désormais un être d'une autre espèce, et que les lois n'obligeaient en rien.

Ces prétentions singulières confirment, par leur excès même, la vérité de la théorie de Schiller : elles étendent à toutes choses ce qui convient au beau seulement. Mais on ne joue pas avec la réalité sensible ; elle fait sur nous une impression trop vive, et qui souvent même ôte à l'âme sa liberté. La vérité, intellec-

tuelle ou morale, est un autre genre de réalité, qui ne se prête pas non plus au jeu de l'esprit ; elle s'empare fortement de nous pour nous faire penser ou pour censurer notre conduite. Aussi la beauté n'est pas plus dans les froides abstractions de l'intelligence, ou dans les ordres impérieux de la raison, que dans ce qui émeut exclusivement la sensibilité. L'âme entière est à l'aise avec elle, et ne sent de contrainte nulle part. Aussi se doute-t-elle bien, en y réfléchissant, que cette activité si pleine et si parfaite n'est qu'un moment fugitif dans son existence : bientôt certains devoirs ou besoins viendront réclamer et reprendre telle ou telle partie de notre énergie, à l'exclusion du reste ; nous retrouvons ici la division du travail, nuisible et mauvaise à tant d'égards, et néanmoins si nécessaire. Toutes les erreurs que nous avons examinées viennent de ce qu'on ne songeait point à ces choses, ,et qu'on méconnaissait le caractère essentiel du plaisir esthétique : c'est de n'être pour notre esprit et toutes ses facultés en général qu'un simple délassement.

111. — Pourtant le jeu ri'est-il pas quelque chose de trop futile pour qu'on puisse réduire à si peu l'émotion esthétique ? Celle-ci est sérieuse, au fond, et même la plupart des philosophes et bien des critiques voient en elle un moyen efficace de rendre l'homme meilleur. Il est vrai ; mais c'est de la façon dont les jeux de l'enfant entretiennent et fortifient sa santé. Cessent-ils pour cela d'être des jeux ? L'instruction, qui s'acquiert par l'étude des chefs-d'œuvre, est comme le jouet de ceux qui sont plus avanfcés en âge. Elle développe les

forces de l'esprit, comme les exercices physiques développent les forces du corps : de part et d'autre, c'est en jouant que le progrès s'accomplit.

A ce propos, Schiller fait deux remarques importantes et qui peuvent servir à résoudre bien des difficultés. La première est que le plaisir esthétique, en lui-même, est l'état le plus stérile pour l'âme. En effet, la contemplation du beau n'ajoute aucune idée exacte à nos connaissances positives. Elle ne nous apprend rien, on peut le dire, rien du moins qui soit d'une utilité pratique et matérielle, pour tel ou tel ouvrage en particulier. L'âme joue pendant ce temps : comment se trouverait-elle ensuite plus savante ou plus vertueuse? Jouer n'est pas le bon moyen pour un ouvrier d'avancer sa tâche.

Ce n'est pas néanmoins du temps perdu. Si l'on ne retire aucun profit immédiat et apparent de la jouissance du beau, ni pour l'esprit ni pour le cœur, peutêtre l'âme est-elle mieux disposée par la suite à remplir, comme il convient, ses différentes fonctions. Elle n'est pas devenue meilleure tout d'un coup et comme par enchantement, mais elle se sent portée davantage vers le bien. Elle n'a rien appris d'utile, si l'on veut ; mais désormais, faites-en l'épreuve, elle apprendrait mieux et plus vite tout ce que vous voudrez. Enfin, après ce jeu, où toutes ses puissances se sont exercées avec ensemble, l'âme, si l'on peut dire, est grosse de bonnes pensées et môme d'idées claires et distinctes : son état présent est plein de promesses pour l'avenir. Donc, et c'est la seconde remarque de Schiller, rien n'est plus fécond que le plaisir esthétique, malgré

son apparente stérilité. {Lettres XXI et XXII, trad., p. 266-274.)

Ainsi le beau est très utile, comme l'ont senti tant de philosophes, quoiqu'ils n'en aient pas toujours vu les raisons. Le plaisir que donnent les belles choses, est suivi d'excellents eflfëts dans l'âme : ils ont donc voulu que ceux-ci en fussent la cause finale. Suivant Platon, par exemple, et Fénelon, l'art doit avoir pour but d'inspirer aux hommes des sentiments vertueux, but ostensible d'ailleurs, et auquel l'artiste vise ouvertement. Mais son œuvre devient alors tout à fait sérieuse, et cesse d'être un jeu, pour lui comme pour le public auquel il la destine. Et celui-ci, fâché de recevoir une leçon où il ne demandait qu'un divertissement, n'éprouve plus le plaisir esthétique ; comment en ressentirait-il donc les effets ? Ainsi le but est manqué, parce qu'on a trop voulu l'atteindre. Si les artistes peuvent être utiles, c'est, pour ainsi dire, sans le savoir et surtout sans le vouloir. Qu'ils songent uniquement à faire un chef-d'œuvre : l'utilité viendra plus tard et d'elle-même, après la beauté. Platon ei Fénelon n'ont vu que la fécondité de l'émotion esthétique, sans réfléchir que c'est aussi l'état le plus stérile. Ils ont eu tort de prévoir l'effet dans la cause même, et de façonner celle-ci sur l'effet à produire. Ici les deux choses sont toutes différentes : entre le plaisir que le beau procure, et l'impression vivifiante qui peut en rester dans l'âme, il n'y a pas plus de ressemblance qu'entre certains fruits du midi, à l'écorce rude et sale, et la fleur éclatante qui les précède.

Platon s'était donc trompé en chassant Homère et l'es poètes et les musiciens de sa République. Parce que les tons eflTéminés des Lydiens pouvaient amollir les cœurs, était-ce une raison pour condamner toute musique ? Schiller en aurait conclu seulement que cet art a sans doute arec les sens une affinité plus grande que les autres, comme la poésie frappe davantage rimagination, comme la sculpture et l'architecture s'adressent plutôt à l'entendement. Mais un chefd'œuvre, à quelque art qu'il appartienne, doit émouvoir l'âme entière, et y répandre partout la vie et la force, au point qu'elle puisse ensuite s'occuper avec la même facilité des choses les plus diverses. Si donc, au sortir d'un concert, nous nous sentons languissants, et incapables d'un travail sérieux, c'est un signe que l'œuvre musicale n'avait point une beauté parfaite. « A son degré d'ennoblissement suprême, la « musique doit agir sur nous avec la puissance calme « d'une statue antique ; dans sa perfection la plus « élevée, l'art plastique doit devenir musique et nous « émouvoir par l'action immédiate exercée sur les « sens ; dans son développement le plus complet, la « poésie doit tout à la fois nous saisir fortement « comme la musique, et, coûime la plastique, nous « environner d'une paisible clarté. Ainsi les différents « arts, par une conséquence naturelle de leur perfec- « tion, arrivent, sans confondre leurs limites, à se « ressembler de plus en plus dans l'action qu'ils exercent sur l'âme. » {Lettre XXII,' sur V éducation esthétique, trad. , p. 27 1 . )

Et qui de nous n'en a point fait l'expérience, sur-

tout dans sa jeunesse, après avoir goûté, au théâtre ou dans un musée, le plaisir du beau sans mélange? Jamais on n*a l'esprit plus animé, jamais l'humeur plus gaie, et jamais peut-être le cœur plus généreux. C'est l'heure des élans magnifiques vers le bien, des réflexions sérieuses et parfois môme des théories grandioses, comme aussi, dans le même temps, des plaisanteries les plus bouffonnes. On se sent vivre alors d'une vie pleine et féconde ; toutes nos facultés entrent spontanément en jeu, pas une ne reste inactive. C'est ainsi que les belles choses nous renvoient à la vie réelle et à ses occupations, avec un joyeux entrain et des forces nouvelles. C'est là leur raison d'être et leur utilité, qui ne saurait guère être niée que par ces esprits dont parle Platon, sans cesse penchés vers la terre, et uniquement sensibles à ce qui se voit de près et se touche, et se mesure exactement.

On peut dire maintenant en quoi consiste le besoin de l'âme auquel répond la beauté, et pourquoi celle-ci nous cause une satisfaction si vive ? Ce besoin semble tenir au plus profond de notre être, composé de deux natures qui sont unies 'malgré leur diversité, et qui, ne pouvant se dégager l'une de l'autre, aspirent à se ' réconcilier ensemble et à vivre en bonne harmonie. Or la yeauté est dans les choses ce qu'il y a de plus conforme à l'homme tout entier, et de là vient cette plénitude de vie qu'il sent dans son âme, lorsqu'il la rencontre. De là vient aussi que, la rencontrant trop peu au dehors, et ne se résignant pas néanmoins à se

passer d'elle, il la créera plutôt lui-même dans des œuvres de génie.

Son imagination n'est que trop facile à contenter alors. On peut môme dire que presque tout lui est bon. Je n'en veux d'autre preuve que l'avidité que bien des esprits, je parle des meilleurs, montrent à dévorer parfois les romans les plus insipides. On s'en veut à soi-même, on a honte d'une telle faiblesse. Mais on poursuit jusqu'au bout la lecture, ne fût-ce que pour connaître le sort de chaque personnage. Au moins on se fait ensuite à soi-même ce sincère aveu, qu'aucune occupation ne saurait être plus vide et plus fatigante. Lassitude et dégoût, avec un ennui plus maussade qu'avant, voilà ce qu'on en conserve d'ordinaire. Quelle différence avec l'impression de joie forte et sereine, que laissent dans l'âme les plus belles choses !

Celles-ci, en effet, ne satisfont pas seulement une imagination volontiers errante et vagabonde. La raison y trouve aussi 'sa part. Plaire surtout à la raison, a toujours été pour les grands poètes le comble de l'art. Le plus bel éloge que Racine crut pouvoir faire de Corneille, ne fut-il pas, après avoir montré l'irrégularité, l'extravagance des pièces antérieures, de proclamer hautement que, le premier. Corneille « fit « voir sur la scène la raison » (non pas, sans doute, la raison toute seule: il savait trop bien que l'esprit de la plupart des hommes n'y atteint jamais sans un certain effort), « mais la raison accompagnée de toute « la pompe, de tous les ornements dont notre langue « est capable, et il accorda heureusement le vraisem-

« blable et le merveilleux. » L'imagination reparaît ici, mais bien réglée et dirigée. Et qu'on ne pense pas qu'elle ressente pour cela quelque gêne. Au contraire, nous ne sommes gênés, que lorsqu'elle s'emporte seule et s'égare, parce qu'alors nos autres puissances protestent sourdement, et, incapables de la retenir, font elles-mêmes comme une scission dans l'âme. Mais, que ces dernières se trouvent en même temps satisfaites, elles laissent aller l'autre en liberté, et jamais celle-ci n'a des mouvements plus souples et plus vigoureux, parce qu'alors, en effet, rien ne l'entrave.

Racine encore a pu justement écrire lui-même en tête de Phèdre^ sa tragédie la plus passionnée, celle où l'imagination visionnaire a certainement le plus de part : « Voilà ce que j'ai peutrêtre mis de plus raisonf nable sur le théâtre. » Au point de vue de la vraisemblance, malgré toutes les fables épiques qui composent les aventures de Thésée, la conduite de chaque personnage est justifiée par d^excellentes raisons : les moindres actions de Phèdre, ses alternatives de passion aveugle et de remords, ses aveux, ses réticences, et jusqu'à son silence accusateur, tout s'y trouve expliqué par le progrès même de son amour et l'agitation d'esprit où diverses nouvelles viennent coup sur coup la mettre. Au point de vue moral; malgré tant de désordres dont cette pièce est remplie. Racine pouvait se rendre ce témoignage qu'il n'en avait point fait encore « où la vertu fût plus mise en jour. »

Aussi quel plaisir n'éprouve-t-on pas, quand on sait goûter ces chefs-d'œuvre ! L'âme s'y retrouve, pour ainsi dire, dans son assiette naturelle, et elle y revient

toujours volontiers, après .avoir pris les attitudes les plus forcées et les plus violentes. D'une part ceux qui ont trop appliqué leur esprit à des choses abstraites, ont besoin de ce divertissement. D'autre part, ceux que des passions réelles ébranlent et agitent trop rudement, sont heureux de ressentir des émotions plus douces et plus modérées, qui leur donnent quelque relâche. Emotions rafraîchissantes, en effet, où l'on se sent renaître, et qui feraient croire qu il y a dans la beautéje ne sais quel charme divin. Elle renferme seulement ce qu'il y a de plus conforme à toute notre nature. N'est-ce pas assez pour expliquer ses effets, qui semblent merveilleux ? C'est, si Ton peut dire, le maximum d'effet produit en nous, parce que tous les moyens de nous émouvoir se trouvent réunis et employés à la fois.

La théorie que nous venons d'exposer dans ces trois derniers chapitres, et qui s'accorderait avec la philosophie de Descartes et de ses successeurs, non moins qu'avec celle de Kant, rend bien compte, semble-t-il, du plaisir esthétique et de tous les caractères que nous lui avons reconnus. Il est spontané, et cependant il renferme une certaine part de réflexion, et peut par là même être universellement partagé ; il est surtout essentiellement, libre ; enfin, de tous nos sentiments, c'est, en apparence, le plus inutile. Or toutes ces choses s'expliquent par un accord qui se fait de luimême entre toutes nos facultés, sans qu'il en coûte rien à l'une ou à l'autre, celles-ci étant considérées comme irréductibles entre elles et composant un tout

rempli de contradictions ; les antinomies que Kant a signalées ont leur principe dans notre âme, et non pas dans les choses mêmes. Le beau semble être comme une réconciliation de ces facultés ; du moins en les supposant réunies dans un harmonieux concert, on arrive à un sentiment tout à fait identique à celui de la beauté.

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