CHAPITRE IX
Bm aubilme dans le monde physiqae.
Jusqu'ici nous n*avoiis étudié que le beau, sans parler du sublime. L'un et l'autre pourtant appartiennent aux jugements esthétiques. Mais Jouffroy a établi, ce semble, que les émotions qu'on éprouve en présence du sublime et en présence du Beau, malgré certains traits communs, sont réellement diflérentes. La mer en furie, dit-il, nous émeut autrement qu'un petit lac ombragé de saules, et la vaste solitude du désert autrement qu'une prairie émaillée de fleurs. Néanmoins Jouffroy ne fait guère que décrire les deux phénomèneâ psychologiques, avec une ingénieuse exactitude, plutôt qu'il ne cherche à les expliquer.
Au point de vue de Leibniz et de Baumgarten, et, en général, de tous les idéalistes purs, la distinction entre le sublime et le beau s'efface et disparaît. Pour bien la voir, il faut examiner surtout les émotions propres à ces deiix catégories d'objets. Or ridéalistne
étudie plutôt les idées que les émotions, et celles-ci même, pour lui, sont encore des idées. A ce compte, il ne peut y avoir entre le sublime et le beau, comme dans toutes les choses de l'âme, qu'une différence de degré, et non point de nature : le mot sublime sera seulement synonyme de très beau. Mais un objet très beftu, d'après cette théorie, doit sans doute réunir au plus haut degré les caractères de la beauté, proportion, convenance, harmonie. Or il arrive, au contraire, qu'en fait ce qui parait sublime est toujours disproportionné. La vérité est que, si l'on reste dans la région des idées, ouv n'y rencontrera pas plus le sublime que le beau lui-même : il faut se placer au point de vue de la sensibilité.
C'est, en eflTet, un avantage des théories empiriques qu'elles peuvent faire aisément la distinction. Ainsi Burke, un continuateur de Locke, a reconnu, le premier peut-être, que le sublime diffère du beau, par la nature même de l'émotion qu'il produit. Mais, comme les choses sublimes sont quelquefois en même temps terribles, par exemple une mer houleuse, un ciel orageux, Burke confondit avec la crainte le sentiment de sublimité qu'elles inspirent. Pourtant rien n'est plus égoïste, ni plus bas que le souci de notre conservation . personnelle : ne semble-t-il pas s'opposer à tout plaisir esthétique ? Mais quoi ! l'empirisme réduit tout à la pure sensation ; nul doute que celle-ci ne soit de la peur vérii;able, en présence des objets que nous appelons sublimes. Pour qu'ils puissent en 'même temps nous plaire, il faut admettre autre chose que l'impression matérielle, et comme une hiérarchie de puissan-
ces ou de facultés dans Taine, que les mêmes objets affectent différemment. '
« Rien n'est simple de ce qui s'offre à Tàme, disait « Pascal, et Vàme ne s'offre jamais simple à aucun « sujet. » Elle a plusieurs façons de connaître et de sentir, tantôt, pour ainsi dire, avec la partie physique de son être, tantôt avec la partie intellectuelle et morale. D'autre part, les choses ne se présentent pas toujours non plus de la même manière : tantôt, par exemple, dans les orages et les tempêtes, toutes les forces de la nature semblent déchaînées, et font sentir h l'homme combien il est chétif en comparaison ; tantôt, le ciel et la mer, rassérénés, s'étendent à perte de vue devant nos regards qui essaient en vain d'en embrasser l'immensité.. Étendue et puissance, voilà donc ce qui nous frappe le plus dans les choses. Et ce sont aussi leurs qualités fondamentales, comme l'avait remarqué Descartes: l'extension en longueur, largeur et profondeur, et le mouvement qui donne aux parties de la masse tant de figures diverses. L'étendue, disait Kant, s'offre plutôt à notre connaissance, et la puissance ou la force à notre activité, qu'elle met aux prises avec la nature. Examinons successivement les différentes attitudes de l'esprit à l'égard de l'une et de l'autre.
I. — Notre entendement a mieux à faire que de rester étonné devant l'étendue des choses : il la mesure. Quelque vaste qu'elle soit, elle ne saurait échapper, semble-t-il, à ses calculs, et les unités s'ajouteront les unes aux autres autant qu'il faudra, jusqu'à ce qu'un
nombre exprime exactement, par exemple, l'intervalle qui sépare de la terre les planètes les plus éloignées. L'unité sera quelque objet sensible, dont nous avons l'image présente à l'esprit, une coudée ou un pied, comme autrefois, ou bien le mètre, ou même, pour les espaces célestes, le diamètre de la terre. Ces quantités diffèrent entre elles ; mais la plus grande semble petite, lorsqu'elle est répétée des milliers de fois, pour mesurer les distances de certaines étoiles; et, par contre, la plus petite semble trop grande, lorsqu'il s'agit d'évaluer^ les dimensions d'un être microscopique. C'est que pour l'entendement les objets n'ont de grandeur et de petitesse que par rapport ; ces deux choses en elles-mêmes n'existent pas absolument. Il peut donc se mouvoir avec la même aisance au milieu des infiniment grands et des infiniment petits, et c'est même cette calme indifférence qui nous laisse la liberté d'esprit nécessaire pour les étudier.
Mais aussi les nombres auxquels le calcul nous conduit, ne sont que des équivalents incomplets de la grandeur réelle. Celle-ci n'apparaît plus derrière les chiffres qui l'expriment. En vain nous l'avons déterminée avec une rigueur mathématique : par 1^ même, à sa réalité concrète et sensible, se substitue un ensemble de signes, sorte de traduction exacte, mais dans le plus sec et le plus incolore langage. Aussi l'astronomie populaire, pour donner aii lecteur une image des prodigieuses distances qui ont été ^calculées, et pour les faire sentir en même teinps que connaître, emprunte volontiers à la vie réelle certaines comparaisons comme la vitesse d'un train ou d'ua
boulet, et le temps qu'ils mettraient à parcourir tel ou tel espace céleste. L'imagination essaie de se représenter de la sorte et de rendre sensible l'étendue véritable qui n'était connue que d'une façon abstraite par Tentendement. Alors l'esprit de l'homme parvient, non sans peine, à égaler, avec ses deux facultés de connaître, une petite partie de la réalité, et, s'il éprouve quelque émotion, c'est le plaisir tout intellectuel et mêlé d'orgueil, de comprendre certaines choses de la nature comme elles sont et d'avoir conscience que notre pensée leur est conforme.
Mais parfois aussi, sans que l'enteïidement intervienne avec ses mesures et son ambition de tout calculer, devant l'étendue des cieux ou de la mer, d'ellemême l'imagination se met en mouvement. Et non contente de s'en représenter les parties Tune après l'autre, elle fait effort pour l'embrasser toute à la fois. Pourquoi cherche-t-elle ainsi à s'étendre au delà du champ limité de notre vision, comme si elle voulait en reculer les bornes ? Mais pourquoi l'entendement n'est-il point satisfait non plus par chaque phénomène isolé qui se présente, ni même par 4ine série de causes et d'effets, aussi loin qu'on la prolonge? Des deux côtés, le même besoin nous pousse, d'arriver à l'absolue totalité des choses, au lieu de fragments plus ou moins incomplets. Et ce besoin, qui ne laisse jamais notre esprit en repos, mais lui donne, suivant le mot de Malebranché, toujours du mouvement pour aller plus loin, c'est la raison. L'imagination même en subit • l'influence. Elle s'enfle pour atteindre les limites de l'espace immense, et qui reste toujours pour elle illi-
mité. Semblable à un foyer qui n'éclaire qu'une petite étendue à la fois, elle peut bien projeter successivement sa lumière sur. les parties voisines, et ainsi de suite jusqu'aux dernières, mais en laissant dans l'ombre celles qu'elle éclairait d'abord, de sorte que jamais l'objet n'apparaît tout entier. Aussi se lasse-t-elle vite de ce travail inutile, et retombe épuisée. Cependant le besoin d'embrasser complètement Tensemble se fait toujours sentir, et avec lui l'impuissance de le satisfaire. Alors, comme pour prendre une revanche de la nature, et aussi de l'imagination et des sens qui ne peuvent la représenter, un sentiment supérieur s'élève dans l'esprit humilié. Pascal avait dit avec l'orgueil tranquille du savant : « Par l'espace, l'univers me « comprend et m'engloutit comme un point ; par la pen- « sée, je le comprends. » Mais il se réclamait ici de la science, qui manque à la plupart. Or le sentiment peut suppléer à la connaissance scientifique, et nous mener plus loin. Car l'humiliation pénible de se sentir impuissant à embrasser l'infinité de la mer ou des cieux, fait naître aussitôt le sentiment d'un autre monde au prix duquel celui-ci ne vaut pas la peine d'arrêter plus longtemps nos regards. Alors l'âme ne s'élève pas seulement au-dessus des choses sensibles comme fait le savant pour les connaître : elle les perd de vue un moment, pour avoir comme la vision troublée et confuse de choses plus hautes. La nature disparaît, et l'infini véritable que la raison réclame, ou, comme disent - les mystiques, Dieu lui-même se fait sentir au cœur.
lî. — Mais la nature ne s'offre pas toujours calme
et paisible à la contemplation de l'homme. Assez souvent elle déchaîne, pour ainsi dire, toutes ses puissances, et ne présente plus, dans une tempête, que l'image d'un bouleversement universel. Si l'homme n'était qu'un être sensible, comme les animaux, il serait toujours alors frappé de terreur et tomberait même dans un abattement stupide. Nulle place ne resterait en l;ii pour une émotion esthétique. Dira-t-on avec Burke, que si le danger ne nous menace pas directement, et que nous soyons à l'abri, la terreur diminue et devient le sentiment du sublime ? Mais ou bien ce sentiment n'est qu'une demi-terreur, et quoiqu'un peu rassuré, on tremble encore pour soi, pour sa conservation personnelle ; comment concilier avec un. tel égojsme le désintéressement qui caractérise toute émotion esthétique? Ou bien, on ne craint rien, en effet; mais Tabsence de crainte laisse seulement Tàme vide et n'explique pas comment peut s'y produire un sentiment comme celui du sublime. En réalité, si j'ai vraiment peur d'une tempête, mon âme éperdue est incapable de toute autre émotion, dans le moment même ; ensuite, lorsque je reviens à moi et me rassure, mon premier mouvement est d'éloigner bien vite de mon esprit toute idée de ce qui s'est passé, et je n'y saurais penser s^ns qu'aussitôt la peur me reprenne. Ce n'est que quelque temps après qu'on peut se rappeler volontiers le péril d'autrefois ; encore estrce le plus souvent pour avoir le plaisir d'en faire un émouvant récit.
Mais l'homme n'est pas seulement un être sensible : son intelligence s'éveîTle sous le coup du danger, et
cherche aussitôt les moyens de ïy soustraire. Comme être physique, l'homme serait brisé par le moindre choc des choses naturelles. Comme être intelligent, il résiste avec succès. La foudre dont les nuages sont chargés dans un ciel orageux, vient s'abattre impuissante sur nos demeures ; elle est neutralisée par une électricité contraire. Le mineur avec sa lanteruf; promène impunément le feu au milieu de gaz* tout prêts à faire explosion. Les rochers les plus durs volent en éclats par l'effet de la poudre, et des montagnes sont percées de part en part, pour que la vapeur transporte rapidement d'une contrée à l'autre des masses énormes. L'homme ose même entrevoir le jour où les plus terribles épidémies n'auront plus de prises sur lui : il sera vacciné contre elles. — Toutefois, remarquonsle, ces victoires sur la nature, nous les devons à la nature elle-m^ême mieux connue ; et, si elle est vaincue, c'est avec ses propres armes. L'homme ne fait qu'opposer entre elles des forces naturelles et les annuler l'une par l'autre. C'est donc dans les choses mêmes, autant que dans son esprit, qu'il trouve des moyens de leur résister et de triompher d'elles. Alors cet esprit, qui s'applique aux phénomènes et en pénètre si bien les lois, prend confiance dans sa force et en conçoit un légitime orgueil. De là cette satisfaction des savants,, cet extrême contentement, que Descartes déjà ressentait si bien à la pensée des découvertes qui devaient rendre l'homme, disait-il, « comme maître et posses- * seur de la nature. »
Mais parfois encore, sans que l'entendement ait besoin de connaître le secret mécanisme des choses, notre
esprit réagit de lui-même contre elles lorsqu'elles frappent fortement Timagination. A la vue d'une violente tempête, on sent d'abord combien l'homme est petit et faible ; on est humilié, et en même temps on éprouve comme un besoin de se redresser et de protester contre cette manifestation brutale des forces physiques. On fait donc appel à notre dignité d'être raisonnable. « L'homme, disait Pascal, n'est qu'un « roi^eau, le plus faible de la nature ; mais c'est un « roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier « s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau « suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, « l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, « parce qu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'uni- « vers a sur lui. L'univers n'en sait rien. » (Pensées, art, I, 6.) On peut revendiquer ainsi l'indépendance de l'homme à l'égard des choses sensibles, parce qu'il les connaît et les domine par Ja pensée. Mais cette grandeur intellectuelle n'est pas la seule que nous ayons. Nous sommes, en outre, par la raison, citoyens d'un monde moral, qui a sa législation propre, supérieur au monde physique, et que celui-ci ne saurait détruire. Que pouvons-nous mieux faire que d'opposer à la violence des phénomènes naturels qui menacent de tout emporter, le vif sentiment de cette destinée plus haute, devoir et honneur de tout être raisonnable. Cependant, la raison, qui rend l'homme capable de cette émotion sublime, peut aussi -l'épouvanter ellemême. S'il est coupable, sa conscience semble profiter de ces occasions terribles pour lui reprocher ses fautes ; et le méchant est souvent tenté de voir dans la ,tem-
pête un danger pour lui en particulier, et comme une juste punition qui le menace. Et la peur le prend, lors même qu'il serait en sûreté, une peur superstitieuse dont l'homme seul est capable. Elle suffit à exclure tout plaisir esthétique. Mais l'homme de bien, dont la conscience est en paix, jouit en silence et avec recueillement du spectacle grandiose qu'il a sous les yeux. D'elle-même son âme s'élève au-dessus des choses sensibles, par le sentiment d'un au delà ; une émotion religieuse s'empare de lui, et, si l'on ose dire, comme à Moïse sur le Sinaï, au milieu des éclairs et du tonnerre, Dieu lui apparaît.
Le sublime a quelque chose de mystérieux, en effet, et c'est ce qui le distingue de nos autres sentiments de supériorité sur la nature, comme celle que l'homme doit à la science. Le plaisir que celle-ci fait goûter, est sans mélange ; les sens n'y ont point de part avec leur trouble et leurs limites, et il est tel que Bossuet lui-même n'en voyait point de plus parfait pour les élus dans le ciel. « Nous avons quelque expérience de « la vie céleste, disait-il, lorsque quelque vérité illustre « nous apparaît, et que, contemplant la nature, nous « admirons la sagesse qui a tout fait dans un si bel « ordre. » Bien différent de ce plaisir qui est celui de l'intelligence pure, le sentiment du sublime suppose d'abord des sens, et qui souffrent même. Non que la crainte toute seule suffise à le faire naître, comme le pensait Burke ; mais encore y contribue-t-elle un peu, , au moins comme occasion. C'est parce que la sensibilité physique est violentée par le monde extérieur, qu'une sensibilité d'un autre ordre s'éveille et nous
donne comme une compensation. Le sublime nous fait donc sentir douloureusement nos deux natures, et les misères de l'une en même temps que la grandeur de Vautre.
D'autre part, le plaisir du savant suppose une connaissance claire et assurée des choses ; comme l'a dit Leibniz, il est accompagné de lumière. Aussi tout le monde n'est point capable du travail d'esprit et de la réflexion nécessaire pour le ressentir pleinement. Au contraire, le plus ignorant peut éprouver le sentiment du sublime. 11 n'a besoin pour cela d'aucune idée expresse ; qu'il ait seulement le cœur sensiWe aux choses morales, même confusément connues. Comme le propre du devoir est de se réaliser contre l'intérêt des sens, et de vaincre ceux-ci qui résistent, si, quelquefois, par l'effet d'une cause extérieure, leur résistance se trouve également vaincue, l'état d'esprit dans lequel on se trouve alors est analogue à l'état moral, et l'émotion, grave et flère, quoiqu'un peu pénible, qui l'accompagne ordinairement, ne peut manquer de se faire aussi sentir.
Par là, d'ailleurs, Tâme sent à la fois, pour ainsi dire, ses chaînes et sa liberté, non plus une liberté sans objet, comme celle qu'on expérimente en soi dans l'émotion du beau, mais une autre par laquelle, affranchi de toute servitude indigne, on se replace sous le seul joug de la loi morale. La science même ne nous délivre pas entièrement du monde sensible, . lorsqu'elle nous le fait mieux connaître ; il devient plutôt, par elle, l'unique objet de toutes nos pensées ; et nous ressemblons à un prisonnier, pour qui son
cachot n'aurait plus d'obscurité, et qui rembellirait même au point de s'y plaire, bien loin d'en vouloir sortir. Mais le sentiment du sublime nous fait pénétrer dans un monde supérieur, celui que Pascal appelait un royaume de charité^ et Leibniz le règne de la grâce^ et Kant le règne de la liberté. C'est donc une grande faveur que la nature nous fait, puisqu'elle nous dispense de nous élever avec effort et réflexion jusqu'aux choses morales: d'elle-même elle nous y porte par un sentiment irrésistible.